‹ 1564-1621, Daniel ChamierChapitre 29 sur 80 · I. Daniel Chamier à Pierre Coton · texte numérisé non relu

I. Daniel Chamier à Pierre Coton

« On m'a fait, Monsieur, un grand éloge de vous, et sous beaucoup de rapports; on m'a surtout vanté votre sagesse dans les controverses de piété, pour lesquelles vous avez, dit-on, une prédilection particulière. C'est le motif qui, joint à celui de notre voisinage, m'a fait désirer de vous poser «pielques questions louchant l'idolâtrie ; les examinant à votre loisir, vous

(1) Dieu mettra aussi un terme à nos maux {Enéide, liv. 1, vers 199).

1599. EPISTOL.E JESUITIC K. 223

feriez preuve de cette sagesse que j'ai, je le répète, entendu louer chez vous. Ce n'est point par orgueil que je vous provoque à cette discussion (j'en prends à témoin ce Dieu qui connaît le fond de nos cœurs (o xxpSio-pùnrr,i), mais c'est par le seul désir de vous montrer la vérité; je demande au Seigneur qu'il me fasse la grâce d'y réussir , qu'il vous ouvre les yeux, afin que rendu sensible à la sainte lumière vous abandonniez les ténèbres de l'idolâtrie papislique. Recevez donc mes questions avec le même esprit qui me porte à vous les proposer, et puissions-nous, en les discutant, nous rappeler tous deux ces sages paroles de l'empereur Théodose à Cyrille : << Que l'exa- « men fait mieux découvrir les questions de religion que la présomption. »

Je suis, etc.

Daniel Ciiamier.

De Montélimar, 5 des ides de mai de Tan de N. S. 1598.

Questions sur Vidohïtrie.

1" La religion est le culte du à Dieu seul.

2" L'Eglise donne le nom d'idolâtres à ceux qui rendent ce culte à des créatures.

3" Partant, les papistes sont des idolâtres, puisqu'ils rendent un culte à la Vierge, mère de Dieu (Oîotoxov), aux anges, aux saints, aux reliques, aux images de Dieu, du Clirist et des saints, au bois et au signe de la croix.

II. Pierre Coton, prêtre indigne de la Société de Jésus (\), à Daniel

Charnier.

Monsieur,

J'ai lu votre lettre, dont je loue l'esprit et le savoir; mais j'en désapprouve l'intention et j'en repousse le but. C'est pourquoi j'ai tourné mes regards indignés vers le ciel, et je l'ai prié, en levant vers lui mes mains, de vous donner un jugement plus sain et de vous inspirer des vues et des projets meilleurs en Jésus. Aussi je nourris cette espérance que le Créateur et Sauveur des hommes viendra à la rencontre de mes prières, à moins que la dureté de cœur que vous détestez vous-même ne se jette en travers. Quant aux questions que vous m'avez envoyées sur le culte des idoles, je ne saurais vous dire à quel point j'en ai été surpris, en voyant combien vous êtes aveuglé par les mots et entièrement trompé sur les choses, semblable à un enfant que la peur suffoque et prive de raison. 11 est en effet impossible, très cher adversaire, que nous adorions des images, choses dénuées de vie et de sentiment : si quelqu'un fait cela, qu'il soit anathème. Je ne crains pas de le répéter : qu'il soit anathème, maraîiatha. 3Iais les images de notre Sauveur sont comme un miroir, dans lequel nous contemplons le

(1) E/. Toi /Oivwvîaj toû lr,70u Upivi Kva|ioji

type divin et primordial, et adorons le Christ à qui nous rendons notre culte.

C'est comme la ligure de l'Iris ou arc-en-ciel, qui nous remet en mémoire

la solennelle promesse de Dieu. Nous n'adorons nullement les images et les

statues des saints, mais nous les honorons d'un pieux souvenir, comme des

signes représentatifs de leurs saintetés. Que sert donc de vous rompre le

gosier en criant, comme vous faites, à ce sujet? Voilà bien les hurlements

de ceux qui jadis brisèrent les images et leur tirent la guerre, à rencontre

de l'Eglise orthodoxe! Et vous, ô homme plein de piété, vous n'avez point

honte de traiter d'idole l'image de notre souverain Roi et Seigneur? Oh!

quelle parole est sortie de votre bouche (1)

Votre tout dévoué serviteur,

Pierre Coto.n.

D'Avignon, le 7 septembre [1598].

1600? — Conférence à Allan avec le S*. Ciauthicr.

— Page 109 et 197.

Nous lisons dans un avis de l'imprimeur, en tète des .Ides de la Conférence de Nismes (Voir ci-après), que « le jésuite Gauthier n'a osé publier « les Actes de la conférence d'Allan entre Chamier et luy. » C'est la seule indication que nous ayons de cette controverse, antérieure à celle de Nîmes. Allan est un village à une lieue de Montélimar.

1600. — Considération!!» contre Portian. — l^age 199.

Considérations sur les adcertissements de A. Porsan, par Da.mel Chamier, Dauphinois. Pierre de la Rovière (Genève?) 1600. In-S" de "266 p. (Avec une dédicace adressée par Jean Chalas à 'S\. de La Noue, et des vers en Thonneur de Chamier, par le même Jean Chalas et Anne Rullinann (2).)

Cet ouvrage est divisé en cincj parlies, ([ui traitent: 1" des raisons, i" de l'Eglise, 3" de l'Escriture, 4" des. Docteurs anciens, .'>" du Discours naturel. Un avis au lecteur nous apprend qu'Antoine Porsan était un je-

(1) Le texte porte : Du rempart de vos dents. Nous r.'allons pas jusqu'au bout.

(2) Le premier ùtait avocat à Nîmes. Le second, Hefsois établi en cette ville, était régent de première au Collège des Arls. Voir VHist. litter, de Nîmes de Mich. Nicolas, 1854, in-12, 1. 1.

1600. CONSIDÉRATIONS CONTRE POUSAN. 225

suite déguisé, se disant chanoine théologal de "Vienne, qui, frappé par un arrêt du parlement de Paris, était venu donner l'assaut aux fidèles de l'Eglise réformée de Nîmes. Ses Àdvertlssements paraissent avoir vivement irrité les esprits (1 ), et il s'était sans doute enorgueilli du bruit qu'il avait fait. C'est pourquoi, « alin que Porsan ne conlinuasten ses vanteries d'avoir estonné « tout le monde par ses cris, on lui oppose de nouveau (dit l'éditeur) les « escrits de 31. D. Chamier, priant les adherens de Porsan de respondre « positivement ou de se taire^ et ceux qui voient les impostures de Porsan, « de demeurer fermes en la profession de la vérité céleste, manifestée en « l'Evangile. Le ton de Chamier est toujours animé, mordant, souvent éloquent. Nous citerons sa conclusion, qui aune certaine couleur locale et offre des traits assez piquants. Venant à parler des œuvres siirérogatoires et des indulgences, il s'écrie :

"■ Qui est-ce, bon Dieu, qui est-ce qui pourroit excuser de blasphème ceux qui osent donner hardiesse à l'homme de venir en compte avec Dieu, et lui dire : Je t'ai plus fait de services que je ne devois pour être sauvé, je donne le surplus aux autres qui en auront moins qu'il ne leur faut; tout de mesme qu'en passant une rivière dans un bateau, un homme riche peut payer pour soi et poui* les pauvres ! Mais qui pourroit croire que ceux-là ne se moquent et du Dieu et du Paradis et du péché et des peines dues au péché, qui ont osé exposer leur purgatoire aux enchères à qui le voudroit acheter? et acheter pour moindre somme de deniers qu'on auroil une demi-douzaine de sifflets à St-Claude! Je proteste que je ne dis rien par excès, que je n'amplifie rien. On se peut souvenir des Indulgences qu'on faisoil courir pour le bastiment (la construction) du pont Saint-Esprit (sur le Rhône); la chose n'est pas aussi éloignée de vos quartiers ni si ancienne qu'elle puisse estre inconnue. Dans ces Indulgences, pour quinze deniers, absolution, non-seulement de ces fadaises dont on fait des péchés véniels comme est de dire ses heures; mais mesme d'avoir offensé père et mère, des parjures, des sortilèges, enchantements, hérésies, nécromances. Bon Dieu! où a-t-on esté croire que pour quinze deniers tout cela peut estre pardonné! Mais au bout encore, à chacune fête de Noël, de la Circoncision, de l'Apparition, de la Résurrection, de l'Ascension, de la Pentecoste, du jour de Dieu (qu'ils appellent), en toutes les fêles des apôtres Pierre et Paul et Jean-Baptiste, et de tous les Saints, estoient octroyées des Indulgences pour vingt et cin(j ans. Supputez, et vous trouverez qu'il y en a pour le moins, à deux cent cinquante ans toutes les années. El pour quinze deniers tout cela, pour quinze deniers donnés une fois!... A peine auroient vos

(1) Dans sa Confusion des disputes papistes, Charnier les désigne sous le titre d'Advertissements d'Antoi?ie Poursan (sic) contre Fcdguerolles (pasteur de ^Jismes^ et contre Salvay.

enfans dans vostre ville de Nismes (car Je parle à vous, Messieurs, aux- (juels Porsan s'adresse plus particulièrement), à peine auroient-ils pour ce prix une demi-douzaine de pommes. Je proteste encore un coup que je n'ay rien controuvé, et m'oblige à faire foi, quand on voudra, de ce que je dis. Appellera-t-on cela n'estre point racheté par or ou par argent? Comparez, 3Iessieurs, toute celte doctrine à la saincte Escriture, laquelle nous vous avons mise en main, en despit de ceux quiavoient peur^d'eslre trop esclairés et prévoyoient bien que leurs impostures se descouvriroient par ce moyen, de peur de quoy ils la vous avoient aussi arrachée. Sacrilèges qui monstroient bien par là combien ils avoient envie de vous embler l'héritage de vostre Père, puisqu'ils vous en cachoient le Testament. Maintenant donc vous l'avez recouvrée, voyez ceste Escriture; vous la croyez pour parole de Dieu, eux n'osent nier qu'elle ne le soit; concluez donc que tout ce qui y est contraire n'est point de Dieu, car Dieu ne se dément jamais. Je pourrois vous conjurer par ceste conscience qui meshuy doit estre bien instruite; je pourrois vous ramentevoir ces feux qui ont tant fait de cendres des martyrs, dont vous avez veu quelques-uns; je pourrois vous représenter vostre ancien zèle, vos souffrances, lesquelles vous ne devez point déshonorer par un lâche changement. 3Iais j'aime mieux me tenir à TEscriture. " C'est en la religion qu'est la démonstration des démonstrations, la preuve « despreuves, la seule démonstration, la seule preuve. » Je vous adjure donc par ceste mesme Escriture, que vous ayez à tenir ferme dans l'Eglise, c'i avoir tousjours de plus en plus en horreur la papauté, et attendre en patience, foi, repentance, humilité, l'apparition glorieuse de Celuy qui est mort pour nous sauver et nous retirer tous ensemble à soi. »

tGOO. — Traité de la confusion des disputes papistes.

— Page 199.

La Conjusion des disputes papistes , par Daniel Cilvmier, — Genève. Franc. Le Preux. 1600. In-8° de 270 pages.

Les huit premiers feuillets, non paginés, contiennent une dédicace, datée de Montélimart, le 4" mai 1600, et adressée à M. Jean Chalas, en remercîment de ce qu'il avait dédié les Considérations contre Porsan à « ce grand et non jamais assez loué seigneur M. de la Noue, » et un *( rôle des au- Iheurs papistes allégués » dans l'ouvrage, lequel est divisé en quatre livres : 1" De l'Escriture; l" Des Pères; 3° Des Impertinences; 4° Des Calomnies et l'aradoxcs.

1509-1601. EPISTOL/E JESUITIC*. 227

C'est une véhémente apologie de la religion réformée contre les récents apostats, Henri et Jean de Sponde, Doremet, Guillaume de Reboul, « tous appelans hérétique le parti qu'ils ont quitté, » et ayant publié des déclarations sur leur conversion. Chamier se refuse à les croire sur parole, lorsqu'ils attribuent leur changement à une inspiration du Saint-Esprit ; et, en homme qui les connaît, il dénonce leur manque de sincérité. Chemin faisant, il interpelle aussi les de Sancy, les de Salignac, les de Morlas, « qui se sont misérablement révoltés et débauchés après l'idolâtrie. »

Son <t dessein est, dit-il, de faire voir que, tout autant il y en a qui admirent les Bellarmins, lesStapletons, les Sanders, les Costers, iesRicheomes, les autres escrivains de la papauté, et entre iceux mesmes nos apostats, autant peut-on compter de personnes, ou sans jugement, si véritablement ils les admirent, ou sans conscience, s'ils contrefont les extatiques... » Du reste, il ne prétend donner ici «qu'un essai, un échantillon. » Il ne s'était même proposé d'abord que de « se prendre à Bellarmin tout seul, qui lui fournissoit bien autant de matières qu'il en a compris en ces quatre livres, et estant le plus renommé, ne lui eusl peut-estre guère moins fourni que tous les autres ensemble. Mais enfin il a estimé qu'il valoit mieux faire voir que les disputes, telles et si estranges qu'il les représente, font l'ordinaire de la papauté. »

Il termine son quatrième livre en ces termes incisifs : « Voyez un peu, je vous prie, comme ils y vont, et les voyez dans leurs déclarations. Us se vantent à pleine bouche d'avoir recherché l'antiquité, feuilleté les Pères, feuilleté et recherché avec diligence, avec jugement, avec sincérité. Et tontesfois, rien de tout cela : ains, comme de pauvres aveugles, se sont fiés de toute cette antiquité à des Bellarmins, à des Hays, à des Sanders, à je ne sais qui davantage, qui leur ont fait leur pont aux asnes. 0 aveugles! conduits par des aveugles! Quelle issue pensez-vous pouvoir en attendre? Dieu vous fasse miséricorde, et à tous ceux qui, enjôlés des tromperies des papistes, haïssent la vérité. »

1599-1601é — Ëpistolie Jesuiticse. Pars altera. — Pages 197, 199.

Danielis CiiAMiERii Epistolurum jesuiUcarum Pars altera. Excudebat Pelrus de la Piovière. MDCI. In-8° de 173 pages.

Ce volume s'ouvre par une épître dédicatoire de l'auteur à son collègue et ami ie'MÎ^hso\.E\\e est dalée : Ex Jciisiorimi Colonîa, Cal. Jug. (...août) 109*). L'ouvrage se compose de : 1° Une longue lettre du jésuite Ignace Ar-

mand à Daniel Charnier, datée : Ex academia nostra Ttirnonensi, 6 inaii 1599; 2'^ la réponse ainsi adressée: Icjnatio Jrmando jesuUœ Daniel C/iamierus, chrlstianus catholicus; 3° d'une courte lettre de Charnier à Jacques Gautier, jésuite de Tournon, datée d'octobre lo99; 4° de deu\ réponses de ce dernier; 5° de trois autres lettres de Charnier au même Gautier, dont la dernière porte la date du mois de décembre.

La première lettre à Gautier débute ainsi : «Jccedo ad te, post Cotonuin et Ignatlum, disputaturus de religionls negotio, Gantière... « Mais le jésuite parait refuser le combat. C'est pourquoi Charnier revient à la charge : « Eia, Gantière, si vir es... » Et comme Gauthier a donné pour prétexte de son inaction : « Quia Cotoni et Ignatii scriptis impœnitens cortuiim non sit emollitum, » Charnier le persifle en ces termes : " Hoc volui, Cotone, hoc project o voiui, ut taceres; hoc volui, Ignati, ut obmutesceres ; hoc volui Gantière, ut ne hisceres quidem. O si ex veslro pudendo silentio ii resipiscayit, qui vestra importuna garrulitate sunt dementati! Audite, vos, qîwtqnot estis, in his regionibus, Rebulli, yicolai., T'ignolii, apostasia nobiles ; audite, inquam, quod vestra interest vel maxime, l'est ri illi Cotoni, Ignatii, Gautieri, qui opud vos jam vestra levitate fluctuantes incertosque magniflcos se oratores exhibebant, invictos et dialecticos, theologos admirabiles, nunc quondo negofiumest cum viris coustantioribus, quibus sua fides est explorata, abdunt se in angulos : pavidi, incerti, tremebundi latitant. Cotonus semel, bisve scripsit : objirmavif ellat/i se ipsum tertio. Deinceps vero maynus ille Cotonus, jesuitico ccelo his regionibus fulciendo, Atlas destifutus cessif ponderi : disputationem , inquam, deseruit ; nunc niultos menses mutus, nisi qnomodo post ictum canes procul latrant. Ignatius, rector Turnoiuiensis Academi:c, coUegii columen, postquam veritatem sensit secundum impetum fortiter excepisse non violato clypeo, plagas etiam cruentas inferentem, non putavit ulterius experiendum : itaque coUegit sarcinas, ac subdnxit se. Hoc vero utroquein sua trepidatione cantior ex alieno pudore Gautierus non potuit vel nudam provocationem sustinere : consultiusqne duxit omnino a certaviine abstinere. Jam igitur vos obf ester, o Rebulli, yicolai, f ignolii, si quid in vobis post tantam ruinam superest bonic spei, hoc est, sanie mentis, ut jam tandem cognoscatis quam de vobis illi reportarunt victoriam. nonillorumviribus tribuendam, quasi essent invictx, sed vestrx potins imputandam inertix. Corruistis miseri, non ab Achille domati Hectores, non ab .Enea snperati liwni, sed ab Ulysse alioqui non bellicoso, Irifœde solo pugno contusi "

Ce passage est propre à faire apprécier les ressources oratoires de notre auteur et la manière facile, vive et claire, dont il maniait la langue latine.

Est-ce à la suite de cette correspondance que Gautier, piqué enfin, aurait accepté une conférence à Allan? Toujours est-il que rien ne nous l'indique, (Voir ci-dessus, page 224.)

1G00'1601« — lia célèbre conférence avec le Père Coton, à Xismcs. — Pages 197 et 199.

Les Actes de la Conférence tenue à Nis77ies entre Daniel Charnier, ministre du saint Evangile, pasteur de l'Eglise de Montéliinar , et Pierre Coton, jésuite, prédicateur audit Nis77ies, publiez 77iai7itenant par ledit Cha77iier, pour fai7'e voir les faussetés de ceux que Cot07i a fait imprimer à Lyon par Estieime Tantitlon, sous le no77i de P. Demezat. A Genève, Gabriel Cartier. 1601. In-8^ de 256 pages.

« Coton me témoigna beaucoup d'aflection,

« disant que ce que nous avions escrit l'un contre « l'autre, c'estoit ayant tous deux un bon but et « pour la gloire de Dieu, estant d'accord de la mail jeure, mais non de la mineure... »

[Journal de CJiamier, ci-dessus, p. 36.)

A raison des rapports que Charnier a déjà eus et qu'il aura plus tard avec le père Coton, nous croyons utile et intéressant de consacrer quelques développements à cette Conférence, qui les met tous deux en scène. C'est d'ailleurs un curieux exemple de ce qu'étalent alors ces passes d'armes, et nos deux adversaires s'y donnent à connaître avec ce caractère propre qu'ils ont conservé aux yeux de la postérité. Nous laisserons de côté la partie théologomachique, pour ne nous attacher qu'à la partie narrative.

Dans son E|)ître dédicatoire « à MM. les habitans de la ville de Nismes, '( qui font profession de la vérité de l'Evangile de Christ, » Chamier se llatte « de n'avoir point perdu sa peine en la Conférence qu'il a eue avec le « sieur Coton, homme de qui le renom se faisoit seid ouïr par les quartiers « de deçà, » et de « l'avoir fait recognoistre pour l'homme le plus vain. - « Il y avoit déjà près trois ans, dit-il, que l'ayant tasté, tantôt par lettres, " tantôt de bouche, je l'avois recognu pour tel; mais je me faschois que '( tous les autres ne le cognussent aussi bien que moi, et pourtant je dési- « rois toujours que quelque occasion me fiU donnée de le mettre au jour... " La Conférence qu'il a eue avec moi estant publique et avec des secré- « taires, il ne lui reste aucun moyen de cacher son désavantage... »

230 AFPENDICE A LA VIE.

Quoi qu'il en soit, Coton avait pris les devants, et nous voyons par un Avis de l'imprimeur (daté du 24 juin 1601), expliquant le titre même transcrit ci-dessus, qu'un « homme de paille ou de Coton , surnommé De- « mezat (1), » avait osé publier les Jetés de la Conférence de Nistnes, etc., et prétendre que c'était pour rétablir la vérité altérée dans le compte rendu de Charnier : or, ce compte rendu n'avait pas encore vu le jour. « Il y a si\ mois que les Actes de Coton volent, et son advertisseur est si « abesti de dire que nous l'avons précédé, n'ayans achevé qu'un mois entier « après que son libelle est sorti de la presse. Ces gens-ci feront donc un « Calendrier tout nouveau, et mettront Juin à la place de Janvier, de Février « ou de May. » Le livret de Coton-Demezat (2) avait en effet été achevé d'imprimer le 24 mai, tandis que celui de Charnier venait seulement d'être terminé à Genève ce jour même, 24 juin. Et cependant on lisait dans l'Avertissement de Demezat, que « M. Chamier ayant esté si osé que de publier

(( lesdits Actes pleins d'absurdités, dépravations, faussetés » Pour le

coup, le père Coton s'était un peu trop pressé, et il se trouva pris à son piège, car sa publication, au lieu d'être, comme il l'alléguait faussement, la réfutation de celle de Chamier, se trouva au contraire réfutée et confondue par celle-ci, arrivant en second.

C'est de quoi se prévaut Chamier en ces termes : <' Je publie ces Actes... « assez tard, dira quelqu'un. Et certes ils le pouvoient bien estre pluslôt... « Mais si ne suis-je pas marri des choses qui sont survenues, et ont dé- « layé ceste publication ; puisque tant de choses se sont passées depuis en « la farce jouée sous le nom de coUationnement, qui mettent au jour et « les convilleries de mon homme et ma sincérité. Joint l'avantage que je « ne prise pas peu, de la publication qu'en a faite P. Demezat, qui a servi « en ceci à Coton, comme La Ramière à Gontier, taschant l'un et l'autre « d'affubler du manteau de son inqiudence la honte de leurs abuseurs. Le- « quel avantage ne sera pas petit, à qui voudra comparer la naïveté des « Actes à ces effronteries : et n'est-ce pas beaucoup, que le sieur Coton " n'ait publié que les menteries, moy ne publiant que la vérité!... »

Sans entrer dans le détail théologique de celte controverse, nous en dirons l'occasion, les circonstances, nous attachant au côté historique, pittoresque pour ainsi dire, et nous ferons voir ce que fut cette «farce du coUationnement » à laquelle il vient d'être fait allusion.

L'ouvrage de M. Chamier est un récit animé de tout ce qui se passa en

(1) « Faux ou vrai, on sait le nom, » dit-il encore page 19. « Très bon escolier d'un si habile maître, » dit-il ailleurs (p. 203). Ce même Demezat avait déjà publié, quelques semaines après la conférence, une lettre adressée au cardinal, lettre où les faits étaient entièrement dénaturés, et dont le père Coton s'était fait le colporteur à Avignon, Grenoble, Lyon, etc. (ci-après p. 236).

(2) Ou Demezat-Coton, dit Chamier.

celle conjoncture; il y encadre, en les accompagnant de remarques, les procès-verbaux des sept sessions ou séances, qui eurent lieu du 27 septembre au 3 octobre iCOO; puis il raconte comment la Conférence fut terminée et ce qui en résulta. Voici le début, où le portrait du Père Coton est tracé avec verve et, l'on peut dire aussi, avec vérité :

« Au mois de may de l'année 1600, il advint à Pierre Coton, jésuite, de publier un livre du sacrement-sacrilice de la Messe, dont il avoit longtemps auparavant menacé le sieur André Caille, pasteur de l'Eglise de Grenoble, pour repartir sur la Conférence par escrit, qui avoit esté publiée l'année auparavant {]). Je m'estudiai d'être des premiers à le recouvrer, et y employai ou perdis quelques jours, le lisant avec beaucoup d'étonnement qu'un homme qui vivoit avec réputation de n'avoir pas mal employé le temps de la jeunesse aux escholes, eust commencé à se mettre au jour par un escrit si mal basti. Escrit qui n'a pour son langage qu'une perpétuelle afféterie de certaines façons de parler non ouïes auparavant, et toutes de son cru, avec des périphrases recherchées par dépit, et en outre plein d'une certaine escorcherie du grec et du latin, qui sent sa pédanterie h toute teste. — Escrit, de qui les discours ne s'entretiennent pas mieux que des haillons descousus, comme si les paragraphes n'estoient trouvés que pour un nom honorable de ce qu'autrement l'on appelle un coq-à-l'àne. — Escrit, de qui les preuves sont ou faussetés grossières, ou perpétuelles suppositions, ou sophismes à peine bien séants ù ceux qui débattent au fond d'une classe à qui trompera son compagnon. — Escrit, enfin, plein de honteuses calomnies, tantôt en gros contre tout le corps de ceux qui font profession de la religion qu'il impugne, tantôt en détail contre les particuliers, nommément contre celuy à qui il a affaire...

« Or, me trouvant meslé dans ces calomnies, je ne pus me tenir de lui en escrire, selon que desjà, depuis deux ans et davantage, nous avions eu assez espaisse communication par lettres, quelquefois aussi de bouche : au commencement avec beaucoup de douceur et modestie; sur la fm avec beaucoup d'aigreur, pour s'estre iceluy, tout à coup et sans occasion, desbordé en des violences estranges, lesquelles il a depuis publiées en son Apologétique. Je mis donc la main à la plume pour me plaindre à luy-mesme des faux blasmes dont il me chargeoit, et, de mesme main, pour luy donner quelque goust du mérite de son livre, sur lequel je sçavois que sa partie travailleroit à fonds , je luy marquai un rôle assez long des allégations dont

(1) Conférence par escrit entre Pierre Coton, jésuite, et André Caille, ministre du saint Evangile. S. C. 1599. In-8" de 131 pages. — Response aux allégations de P. Coton, jésuite, oit il est monstre (juc les censures faites par lui publiquement en ses sermons, ci Grenoble, sur la traduction de la Bible imprimée à Genève, sont nulles. Par Benj. Cresson, ministre de la Parole de Dieu en l'Eglise de Grenoble. A Genève, 1599. In-S" de 91 p.

il avoit farci ses pages; sans pourtant m'obliger à ramasser tout, adjoustant pour la clôture que je m'offrois luy soutenir Taccusation de telles faus-setés, soit de bouche on par escrit, comme il l'aimeroit mieux, u

Charnier raconte ensuite que, faisant un voyage à Nîmes, il porta luimême sa lettre; mais Coton était à Avignon, où il la lui envoya. Le jésuite se mit alors ù préparer sa justification, à laquelle il travaillait depuis trois mois environ, lorsque, « s'enflant de vanité, » il prend nouveau conseil, nouveau dessein, pour, avec un grand éclat, pousser avant sa gloire, pousser avant ma honte. Adresse au consistoire de l'Eglise de Nismes la grande response qu'il me faisoit, et l'accompagne de ceste lettre :

P. Coton à Messieurs du Consistoire de Xismes.

« Messieurs, j'ay pitié de vous : on vous trompe, on vous enyvre do bourdes, on met votre honneur en compromis, et, ce qui est plus à desplorer, vos âmes en voye de perdition. Et vous triomphez en vos ruines ! Au nom de Dieu, permettez que vous soit utile ce peu de temps qui me reste entre vous, de vive voix ou par escrit, et, s"il se pe.ut, en toutes les deux manières. Pour l'une, vous recevrez la response aux passages inculpés de faux par M. Charnier, avant-courrière de celle que je minute à l'inventaire de 31. Moynier. Pour l'autre, je vous supplie trouver les moyens, puisqu'ils sont entre vos mains, que nous puissions conférer charitablement deux fois la semaine sur les points de nos controverses, et voir, comme je vous en ai requis autrefois, quelle est sur iceux la volonté de Dieu par les saintes Escritures, et quelle la créance des saints Pères à l'ouverture des livres. On vous a fait voir les papiers volants de M. Chamier; on a imprimé le cayer de M. Moynier; donnez autant de temps et d'attentive lecture aux feuilles que je vous envoyé (pour après les adresser, quand bon vous semblera, à qui elles se rapportent), que je vous offre de prompte volonté pour quand il vous agréera me rendre autant d'effet que d'affection.

« Yostre plus humble serviteur selon Dieu,

« Pierre Cotox, de la Compagnie de Jésus.

(Et par apostille :) .Messieurs, vous serez advertis comme demain, porte « ouverte, nous continuerons. Dieu aidant, au Chapitre, l'oculaire vérifica- « tion, sur les originaux, des passages que je vous envoyé par escrit. »

Le chanoine Aymini est chargé de porter ce message au consistoire, le mercredi 20 septembre. Il le fait tardivement, pour arriver après la séance,

afin de gagner huit jours, et faire cependant courir le bruit des vaillances du jésuite, qui ne faisoit que chercher son ennemi. Mais les sieurs Chalas et Cheiron rassemblent de nouveau le consistoire tout exprès dès le lendemain matin, et on envoie de suite le grand cahier à Charnier, qui le reçoit le vendredi 22, avec des lettres par lesquelles on le sollicitait de venir, pour rabattre les bravades de son adversaire. En attendant, le consistoire lui avait répondu en ces termes :

Répo7ise du Consistoire au Père Coton.

c( Monsieur Coton, pour response à la vostre, nous sommes contraints de « vous dire que nous avons compassion et prions tous les jours pour ceux « qui, trompés par vous et vos semblables, au lieu d'escouter le principal « pasteur et évesque de nos âmes, suivent l'estranger et ceux qui ensorcel- « lent tellement les mal advises, que, les abusant par paroles de persuasion, « leur content des fables, pour butiner les âmes en les dévoyant de Jésus- « Christ, l'unique chemin pour la vie éternelle. Le Seigneur et ses apôtres " nous ont descouvert tels séducteurs, qui couvertement introduiront des « sectes de perdition, et, par paroles desguisées, feront tralic des per- « sonnes... Puisque vous recherchez d'être convaincu en face de vos impos- '< tures, nos très chers frères, MM. Moynier et Chamier, qui ont inipu- « gué de faux les passages de vostre livre de la Messe, ne sont si loin qu'ils ' ne puissent se rendre ici pour, à l'ouverture des livres, vérifier les faus- '( setés de vos allégations... Nous n'avons estimé estre nécessaire faire lec- « ture de vostre response à M. Chamier. Ains, tout aussitost elle a esté « donnée à M. Chalas, pour la faire rendre seulement là où elle s'adresse. « Quant h la conférence sur les controverses qui sont entre nous, touchant « la religion, nous l'accepterons, assurés d'avoir permission de MM. les « magistrats de notre religion : ayez la mesme assurance des vostres. Et « sur ce, nous demeurons au Seigneur vos plus affectionnés.

« Ceux du Consistoire de l'Eglise de Nismes :

<< Et, pour eux, Ursy. greffier dudit Consistoire. «

Cette lettre fut portée par M. Cheiron, docteur es droits. Nous laissons de côté tous les pourparlers qui s'en suivirent, pour arriver au fait. « Reçues que j'eus, continue Chamier, les dépèches de Nismes, je les communique au Consistoire de l'Eglise de Montélimar, qui, tout considéré, trouve nécessaire que je fasse le voyage, et nomme M. Alain du Four, avocat et ancien de l'Eglise, pour m'accompagner et servir de tesmoin de ce qui se passeroit. C'estoit le vendredi au soir. Le samedi j'apportois et emballois

des livres qui m'estoîent nécessaires. Le dimanche fut pour l'exercice de nostre piété. Le lundi matin nous prenons la poste, laissans un voyage qu'il falloit faire le lendemain à Crest, où se tenoit le colloque de nos Eglises, et y envoyons les excuses de nostre absence, qui furent trouvées raisonnables. Or, trouvasmes-nous les postes si mal fournies, à cause de quelques grands qui couroient en mesme temps, qu'il ne fust possible de coucher à Mismes. Mais nous y fusmes le mardi de bon matin, qui estoit le dernier des six jours marqués au sieur Coton par le sieur Cheiron. Je n'y trouvai des pasteurs de la ville que le M. de Chambrun, estant absent M. Moynier; y trouvai aussi M. de 3Iassouverain, qui y preschoit celte semaine, et parfit le samedi. 31. Gigord, pasteur de l'Eglise de Montpellier, vint le vendredi au soir, et M. Moynier fut de retour le samedi. Voilà les noms de tous les pasteurs qui ont assisté à la conférence. Moins de deux heures après mon arrivée, je priai les sieurs Chalas et Du Four de faire savoir ma venue au sieur Coton. Ils s'y en vont, accompagnés d'un notaire et de témoins, pour rendre les choses plus assurée. Trouvent qu'il estoit au logis de M. de Sourdis, archevesque de Bordeaux et cardinal, arrivé en la ville dès le jour auparavant. Cela fait, on s'adresse au sieur Aymini, hoste du sieur Coton. A peine achève-t-on de parler à lui que le sieur Coton arrive. A lui donc s'adresse le sieur Chalas, dit qu'il apporte des nouvelles qui dévoient le réjouir, que j'estois arrivé expressément pour le soutien de la lettre qu'il avoit reçue de ma part, qu'il choisisse donc le lieu, le temps et les personnes. Il respond qu'il estoit aise de ma venue, qu'il remettoit à 3Iessieurs les magistrats tout ce choix, estinioit toutefois que pour ce jour on ne pouvoit commencer, parce qu'il seroit empesché après ledit sieur cardinal, feroit néanmoins response sur le tout à l'après-dinée. On luy dit qu'il seroit bon que le cardinal y assistast, qu'il feroit bien de moyenner cela : comme de fait, il promit de s'y employer. Quelques heures après, comme nous estions à table, on nous porte un billet écrit et signé de la main du sieur Coton, que le cardinal désiroit se trouver en la conférence, pour tant qu'il falloit commencer dès le jour mesme à une heure après midi.

« Telles furent les preparatives dispositions et approches de la conférence : pour laquelle donc nous nous trouvasmes à l'heure dite au logis du Roy, nommé la Thrésorerie, qui avoit esté baillé par MM. les consuls audit sieur cardinal, lequel pour ce jour assista en habit violet, comme archevesque, hormis qu'il avoit le bonnet rouge. Assista aussi M. de Valernaud, évesque de Nismes, puis MM. de Calvière, juge criminel, et de Rozcl, lieutenant principal, qui furent les modérateurs de l'action tant qu'elle dura. Y eut aussi deux conseillers du Parlement de Toulouse, item les autres sieurs magistrats, tant d'une que d'autre religion : MM. les consuls, plu-

sieurs avocats, nommément les principaux et plus anciens, et grand nombre d'autres notables et bons habitants. Avant toutes choses, je demandai qu'il y eût des secrétaires, nommés d'une part et d'autre pour prendre les actes : ce que M de Sourdis trouva raisonnable , et sans autre formalité me demanda de nommer le mien, qui fut le sieur Isaac Cheirou; ensuite le sieur Coton nomma pour lui M. Trimondi, chanoine et conseiller, clerc au présidial. Cela fait, je demandai, puisqu'il estoit question d'une chose qui concernoit et l'honneur de Dieu et nos consciences, qu'il me fust permis, selon nostre coutume, de faire ma prière à Dieu. A quoy M. le cardinal, M. le lieutenant Rozel, et tous les autres de la religion romaine s'opposèrent... Il fut accordé qu'un chacun feroit sa prière à part soy et secrettement. Ce qui fut fait, et après on commença d'entrer aux discours.

'( Or, ces discours, je me délibère de les représenter avec toutes les particularités qui s'y passèrent, autant que la mémoire me les pourra fournir, sans fausser la vérité. Dès le commencement, Messieurs les secrétaires recueillirent, selon leur jugement, le sommaire de ce que l'un et l'autre disoit; mais ce fut fort peu. Alors nous nous mismes à leur nommer tout du long ce que nous voulions ou proposer, ou respondre : dont l'ouverture fut faite par le sieur Coton et reçue très volontiers par moy. Car il ne se peut faire que beaucoup de choses, voir importantes, n'eschappent à ceux qui escrivans ne peuvent de leurs mains suivre la langue d'un qui discourt. Mesme je m'astreignai à ne rien discourir, mais seulement faire escrire, pour l'envie que j'avois de despescher matière... Le sieur Coton ne dicta jamais rien, qu'après avoir discouru à son plaisir, selon qu'il prend un infini contentement à faire monstre de l'éloquence, qu'il pense bien estre en luy en dehors du commun. Mes amis, qui virent aussi qu'il se servoit de cela comme d'une espèce de bravade, me forcèrent, par manière de dire, à m'y accommoder. Ce que je désire qu'on remarque dès cette entrée, pour ce que dans les Actes mesmes on recognoistra plusieurs choses respondans tant de luy à moy, que de moy à luy, qui pourtant ne se trouveront point proposées dedans l'escrit des secrétaires, comme n'ayant esté avancées que par le discours perdu. Or, voici comment j'entens de me porter en la représentation de toute cette histoire. Pour ce qui est de l'entrée, j'estendray au long ce que les secrétaires prirent seulement en sommaire, lequel aussi je coucheray lidèlement, pour oster toute occasion au sieur Colon, qui fait assez souvent des grands procès sur la pointe d'une aiguille, de me calomnier. Pour le reste, je le coucheray mot à mot, selon qu'il est dans l'original, que j'ay gardé; y entrelassant toutesfois plusieurs particularités des faits qui se passèrent, ou à l'entrée, ou h la sortie de chacune séance. Et pour ce qu'il estoit malaisé à moy de ne laisser rien passer de tant de choses que le sieur Coton disoil, sans les relever, que bien souvent mesme je les

laissai à dessein ; pour couper les ennuyeuses longueurs esquelles il nous entretenoit; pour ce encore que des raisons, qui pourroient servir à une cause, les unes je les délayois, en mesnageant ce que j'en avois, pour ne dire tout à la fois, les autres ne me venoient promptement en bouche, comme elles eussent pu faire en une méditation d'estude; je me donnerai ceste liberté, à la fin de chaque séance, d'adjouster par forme d'csclaircissement, ce que je penserai pouvoir servir : estimant que le sieur Colon, ni autre ne pourra s'en plaindre raisonnablement, puisque ceux, par l'autorité desquels la continuation de la dispute fut défendue, nous laissèrent la plume : laquelle aussi lui donnera ample commodité et loisir de répliquer quand bon lui semblera. En outre pour ce qu'un certain Demezat, faux ou vray que soit le nom, s'est avantagé, peu de semaines après les choses passées, de publier une lettre adressée au cardinal, pour desguiserpar ses menteries sans honte la vérité du fait, avec tant plus de déshonneur de Coton, que c'est lui-mesme qui l'a semée depuis Avignon jusques à Grenoble et Lyon, je me donnerai le champ au bout de chaque séance, de remarquer ses impostures ; ne dissimulant point qu'encore qu'il n'ait tenu à moy que ces Actes n'aient vu le jour quasi en mesme temps que ladite lettre, si ne suis-je pas marri que les diverses occasions qui sont survenues pour empescher le premier désir et de moy et de mes amis, m'ayent donné une si belle occasion de faire voir l'impudence des maquignons d'erreur, qui ne peuvent ni bien soutenir leur cause quand ils y sont, ni porter en patience les victoires de la vérité, ni trouver autre moyen de couvrir leur honte que par grossières impostures, si palpables, dis-je, que j'oserois m'en remettre au témoignage de ceux mesmesde son parti, qui ont vu comment tout s'^st passé. De fait, je ne croirai jamais que 31M. de Rozel, Gevaudan, Rogier, et autres magistrats, quelque affection qu'ils portent au sieur Coton, ne voulussent qu'une lettre si eshontée fust encore à publier. Je les tiens trop gens d'honneur, et pour leur charge, et pour leurs mérites, pour oser seulement penser qu'ils ne soient marris que la cause en laquelle ils ont de l'intérest ne soit autrement soutenue. En après, je laisse à penser que veulent dire (.-es démesurées louanges, qui poussent ce gentil jésuite par-dessus les nues, en lui attribuant une rare modestie, une exquise doctrine, une éloquence incomparable. Sont-cc point des traits d'un homme loué à gages, pour contenter une âme extrêmement ambitieuse, et, par une suite nécessaire, âme infiniment vaine? Ceux qui auront lu, et le livre de la Messe, et Wïpologétique, et ceste conférence mesme, pourront juger de la modestie, d'à sçavoir, de l'éloquence ; et ce jugement par vue de pièces sera bien plus solide que par le rapport de ce flattereau. 3Iais c'est grand cas que Coton n'ait pensé au peu d'honneur que ce lui estoit de publier ce meschant brimborion... Je m'assure que ce ne sera pas peu d'avantage pour ma sincérité

que ce soit par mon moyen que ces Actes verront le jour en leur entier. Je ne dissimulerai point les raisons que Colon avança de son coslé; comme Demezat fait es miennes, lesquelles ou il ne touclie nullement, ou couclie en si peu de mois, qu'un chat ne passe point sur le brasier si légèrement. N'est-il pas bien aisé de faire Coton invincible? IN'est-il pas bien aisé de me peindre un liomme tout honteux et vaincu? 3Iais cela ne se fait aussi que par ceux que la conscience condamne. Qu'on me permette donc de m'escrier à ces propos (je ne le ferois pas, s'il n'y alloil que du mien, si la vérité n'y estoit intéressée, s'il n'importoit d'cstouffer la vanité d'une mcschante conscience) ; mais qu'on me permelle donc de m'escrier : J'ai vaincu Coton, et l'ai bien si véritablement vaincu, qu'il n'a pu trouver moyen de réparer sa perle et sa honte, qu'en essayant de faire perdre les raisons par lesquelles je l'ai vaincu : raisons si fortes qu'elles ne lui ont pas seulement laissé espérance de les déjouer : Voilà pourquoi il a mieux aimé les ensevelir du tout en son silence. Mais je les ressusciterai par cette publication des Actes, autant favorable à la vérité qu'ennemie du mensonge. Or, pource qu'il est raisonnable qu'ils soient lus de tous ceux qui voudront avoir le contentement de savoir ce qui s'est passé, je me garderai autant qu'il sera possible de mesler avec le français les langues latine et grecque, encore qu'en l'action nous nous en soyons servis, qu'on les ait mesme retenues dans les Actes ; mais je les renvoierai à la marge... Au reste je ne couche point ici ni ma lettre d'accusation, ni la grande réponse de Coton, laquelle on m'envoya de Nismes : ce sera pour une autre pièce, et pour un nouveau travail, auquel je justifierai mes accusations, avec l'aide de Dieu (l). « Je fus celuy qui donnai entrée à la dispute... »

Mais laissons maintenant les deux champions engager le combat théologique, qui se poursuivit durant sept séances (du 27 septembre au 3 octobre). Passons de suite à l'incident qui y mit tin et à cette farce du collationnement qui s'ensuivit.

Le lundi 2 octobre, « 31. Boucaud, advocat du roi, en la chambre [de l'Edit] de Castres, estant arrivé à Nismes dès le jour auparavant, fut prié d'assister à la conférence. Il le fit en cesle session (séance) et aussi en la suivante, estant de séjour pour attendre Monseigneur du Fresne Canaye, président de ladite chambre (2). »

(1) Nous ne voyons pas que Charnier ait donné suite à ce projet.

(2) Voir ci-dessus, page 26, note 2. Il est à remarquer que ce personnage e«senlieliement politique était alors à six mois de son abjuration, qui eut lieu en avril IGOl. Le rôle qu'il joue ici est digne d'attention. On trouvera un peu plus loin quelques nouveaux détails qui le concernent.

« Le soir du mardi, arrive en elTet à Nismes Monseigneur du Fresne Canaye... Il venoit de la cour, qui se trouvoit en Savoye... J'eus l'honneur de souper à sa table cliez M. le garde des sceaux, et l'entretenir du commencement et progrès de la dispute, dont j'achevai le discours par une prière que je lui lis de nous rendre utile sa venue par un bon règlement, lequel nous eussions à suivre pour nous contenir dans les bornes de la question. Il y avoit beaucoup de gens d'honneur présens , et de INismes et d'Uzès, qui pourront m'en rendre lesmoignage, si besoin est. Le lendemain, nous ne faillimes pas, le sieur Coton et moi, de nous rendre au lieu accoutumé... attendant la venue de MM. les modérateurs, qui estoient cependant assemblés au logis de M. le président du Fresne, avec tous les magistrats, tant d'une (jue d'autre religion. Je ne sçai point les propos qui furent là tenus, d'un côté et d'autre. Si Demezat a eu des mouches qui les luy aient éventés, je m'en rapporte à ce qui en est : bien crois-je que ce qu'il en dit, il n'oseroit en ouvrir la bouche en la présence de ceux qu'il se licencie de nommer. Tant y a qu'entin, voici arriver à nous MM. de Vignoles, juge des conventions, et de Bonald , lieutenant ordinaire , avec charge de dire à l'oreille, au sieur Coton et à moi, que M. du Fresne nous mandoit pour parler à lui en son logis. On parla, toutefois, plus à lui qu'à moi... Nous allasmes donc. Arrivés que nous fusmes, Monseigneur du Fresne nous lit un assez long discours : «- Qu'il avoit appris de MM. les magistrats toutes « les particularités qui s'estoient passées en la conférence, et que nous nous « y estions très bien portés, mesmement pour le regard de la modestie. « Qu'il eust désiré luy-mesme d'y pouvoir assister, pour son contentement. « 3Iais (lu'il sçavoit l'intention du roi estrc que les disputes touchant la « doctrine de la religion ne soient point permises en son royaume (1) : en- '< core qu'il trouve bon qu'on fasse paroistre ceux qu'en soustenant leur « parti, on pensera s'estre portés en mauvaise conscience; comme il avoit « permis ce qui se passa à Fontainebleau entre les sieurs Du Plessis et D'E- « vreux (2). Qu'il pensoit, suivant cela, que si nous nous fussions contenus « dans les termes de la matière pour laquelle nous estions rassemblés, qui « estoit l'accusation de faux en (juelques allégations, il se fust pu faire que " ce qui estoit commencé se fust achevé. Mais que nous estant jetés en des « lieux communs de la doctrine desbattue dès si longtemps, sur laquelle, « quoique nous nous portassions fort modestement, tant y a que les assis- « tants se passionnoient; de sorte qu'il en estoit à craindre quelque chose " de pis, il ne pouvoit moins faire, en passant par le lieu, que de nous in-

(1) Voir ci- dessus p. 59 ce que dit Henri IV à Charnier, en 1608, au sujet des disputes.

(■2) Voir dans la France protestante, article Mornay, le récit circonstancié de cette célèbre Conférence, dont les détails sont généralement peu connus et mal appréciés.

« hiber la continuation de ladite dispute; nous laissant toutefois la liberté « de recourir à Sa Majesté, qui pourroit y pourvoir, sur les requêtes qui « lui en seroient présentées. Qu'autrement faisant, il craignoit d'en avoir « des reproches de Sadite Majesté,

« A tant acheva Monseigneur le président. Le sieur Coton repartit : « Qu'il sçavoit rendre toute obéissance au roy, comme il l'avoit bien monstre, lorsque, par des lettres escrites au Parlement de Provence, Sa Majesté lui lit faire commandement de sortir hors la ville d'Aix, non pour aucun sien forfait particulier, mais pour en faire, par sa résidence audit lieu, quelque espèce de préjugé pour le reslablissement de tout l'ordre en France. Que ce qu'il vouloit donc dire, il n'entendoit pas que ce fust pour désobéir aucunement ou à la volonté du roi, ou à l'ordonnance de 3Ionseigneur, qui représentoit sa personne : seulement qu'il le supplioit qu'on eust égard à son honneur, tant intéressé par l'accusation de fausseté. Que pour les discours où il s'estoit jeté sur les points de la doctrine, il y avoit esté nécessité par sa partie. Qu'il supplioit, toutefois, qu'il plust à Monseigneur de prescrire des lois et conditions à la dispute, toutes telles que bon lui sembleroit, dans lesquelles il promettoit de se contenir doresnavant. »

« Comme il eut achevé, je dis de mon costé : « Que ce que le sieur Coton avoit dit, que jel'avois nécessité à ses digressions, se trouveroit autrement, et par les Actes, et, comme je m'assurois, par le tesmoignage des assistants, qui sçavoient combien de fois je les leur avois reprochées. Que son ordinaire estoitpour peu que je nommasse quelque chose incidemment, ou(iu'il se rencontrast quelque mot dans les passages allégués, fût par lui ou par moi, de prendre le large pour entasser des lieux communs les uns sur les autres. Au reste, que je m'estois promis ce bien de la venue de Monseigneur; que, selon sa sagesse et authorité, il nous apporteroit du remède à telles confusions, pour faire continuer la conférence, et paisiblement comme elle avoit commencé, et par bon ordre. Que j'avois tant plus d'occasion d'estre marri, que, tout à coup et contre toute attente, on interdist une chose qui ne pouvoit estre que de grand fruit, si elle s'achevoit comme il falloit. Que je me joignois donc aux requestes du sieur Coton, desquelles je suppliois qu'on list bonne considération; que je ne doutois point qu'il ne prist résolution de se contenir doresnavant suivant ses promesses. Et pour mon regard, j'avois assez montré en tout ce qui s'estoit passé combien j'avois d'envie de presser ce pour cpioi j'estois venu, et ne sortir point de mon accusation. »

« Ce fut en sommaire tout ce qui se discourut d'un costé et d'autre; mais Monseigneur répliqua, en un mot, « qu'on ne sçauroit lui faire n changer d'avis, qu'au reste, les Actes demeureroient entre les mains pour « nous servir autant que de raison; et que nous avions toute liberté de

240 Al'PENDICE A LA VIE.

« continuer par esciit, Ic roy n'entendant nullement d'enipesclier cela. » Ce fut la fin : en laquelle Demezat passe une mensonge qu'il a apprise de son père, qui s'en est fait ouïr souvent ainsi qu'il se verra ci-après (1). Dit donc que Monseigneur le président lui avoit permis de répondre par escrit. Cela ne fut jamais dit par la considération particulière de sieur Coton, mais jjien on général de la continualiou de la dispute autant pour moi que pour lui : Comme je m'en sers aussi, puljliant le reste des faussetés dont je l'accusois, puisqu'il ne nous fut permis d'en toucher que les deux premiers articles.... Pour revenir au propos, après ses dtffenses, " cliacun,dit « Demezat, se retira, excepté M. Charnier, lequel, avec une troupe des siens, '< s'en alla derechef à la Thrésorerie, donna le tour de salie, dit devant le « peuple qui estoit là : Du moins le champ nous est demeuré. Thrasonade, « qui depuis a servi de risée à plusieurs, et a esté des autres appropriée au «■ proverbe : Lepus vellit barbam leoni mortuo. » — Menteries. Je m'en retournay voirement à la Thrésorerie, où le peuple nous attendoit, où estoient les secrétaires, où estoient mes livres, où esioient surtout les Actes (procès-verbaux). Mais le sieur Coton y fut aussi bien que moi. Om le champ me fust demeuré, je ne le dis point, et pour tout ne parlay point au peuple. Quand je l'eusse dit toutefois, je n'eusse ni fait du Thrason, ni faussé la vérité; non pas tant pour ce que je parlay le dernier, car je laisse aux femmes d'attribuer cela à gain de cause : mais pour ce qu'en la chose le sieur Coton demeure convaincu de deux faussetés ; en cela mesme de tant plus condamnable, que, n'ayant de quoi les soustenir, il n'a voulu pourtant les confesser. La chose a monstre si j'ai redouté la vie, en présence d'icelui, pour me parler à ceste heure d'un « lion mort : » mais il faut que la vanité paroisse là où elle est; et elle n'est nulle part du monde si avantageusement qu'en la panse des jésuites.

(' Or, au sortir de chez Monseigneur le président, au descendre mesme des degrés, il y eut un de mes amis, et personnage de marque, qui me dit que, dans le conseil mesme où fut prise la résolution de l'interdiction, il y avoit je ne sçais lequel, qui avoil lasché quelques mots de brusler les Actes. Encore un autre, comme je fus dans la Thrésorerie, me dit qu'il avoit entendu quelqu'un, après toutes les harangues ci-dessus couchées, et en sortant du mesme logis, dire qu'en toutes façons il les falloit perdre. Cela fut cause que tout soudain je trouvoy moyen de retirer l'original des mains de M. Cheiron. Original signé non-seulement de lui, mais aussi de M. Trémondi, au bout de chaque session, qui mesme durant toute l'action avoit esté gardé par ledit sieur Trémondi, comme celui du sieur Trémondi par le sieur Cheiron, selon qu'il fut advise dès le premier jour pour éviter

(1/ Kn donnant ailleurs un autre dementi à Demezat : «C'est une cotoninc, dit Charnier: mieux ne pourrois-je dire fausseté.» (Page 197.)

tous soupçons. Tout ce mercredi donc se passa ainsi, sans autre diose faire ni dire. Se passa tout de niesme façon le jeudi suivant : se passa mesnie tout le vendredi, jusques sur le soir tard qu'on commença de nous parler de remestre les actes entre les mains de MM. de Calvière et Rozel, qui avoient esté les modérateurs. En mesme iîistant j'eus avis de plusieurs conseils, assemblés par le sieur Coton en divers lieux, que je marquerai bien à un besoin, avec leurs tenans et aboutissons, comme on dit. Cela me donna l'alarme plus chaude de perdre les témoignages de mes avantages. Quand j'eus fait sentir que je ne m'en dessaisirois pas, alors on parla de coUationner et parafer les deux originaux, atin qu'ils en fussent tant plus authentiques et moins sujets à la falsification. Prétexte du tout beau. Je ne le refuse pas aussi ; mais je demande d'estre présent en la collation avec le sieur Coton, et que mon original me demeure enfin. Sur cela on ne se feint point à dire qu'on vouloit les retenir, et en despescher des copies à qui on voudroit. Je dis que je voulois donc qu'on me permist de faire une copie, laquelle seroit en mesme instant que les originaux collalionnée, parafée et enfin signée tout de mesme, afin qu'elle me servist d'original. Je remontrai cela le samedi matin à MM. de Calvière, juge criminel, et d'AguilIonet, conseiller, (pii trouvèrent la condition raisonnable, et promirent d'en parler au conseil. Sur laquelle espérance, je vais tout soudain faire mettre la main à ladite copie. Mais des personnages de qualité m'advertissent alors qu'on se roidissoit toujours à avoir les originaux : si bien qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen que de les faire marcher hors de Nismes. Ce que je fis tout soudain, les adressant à Uzès à M. Brunier, pasteur de l'Eglise, où je les pris le lundi suivant. Et le fis de tant mieux, que je vis le moyen du collationnement perdu pour l'heure; d'autant que M. Tremondi, l'un des secrétaires sans lequel cela ne se pouvoit faire, estoit parti ceste même matinée, prenant le chemin d' Allez, pour baiser les mains à Monseigneur le Connestable (qui y estoit fraischement arrivé) de la part du Chapitre : et que M. le criminel, avec M. le lieutenant Rozel, et autres magistrats, s'apprestoientpour les mesmes occasions à partir le lendemain, comme ils firent. Ce qui nécessairement meltoit ceste collation en des grandes longueurs, et il me falloil avoir esgard à mon Eglise, qui estoit incommodée par mon absence. .Messieurs les magistrats estant sortis du conseil, et sur le midi, voici venir un huissier qui m'intime une ordonnance de la cour.... Voici la copie de tout l'exploit :

Extrait des registres de la Cour présidialc de Bcaucaire et de Nismes.

« La Cour présidial, pour pourvoir aux querelles, différents et désordres, qui naissent et pourroyent avoir accroissement à l'occasion de la conférence publique entre maistre Pierre Coton et Daniel Charnier, prescheurs de l'une et l'autre

242 ArPENDICE A LA VIE.

religion, ct mis ledit fait en délibération : A ordonné et ordonne, qu'inhibitions et défenses seront faites auxdits maistres Charnier et Coton de continuer ladite conférence en dispute, en public, ni en particulier avec assemblée, jusques qu'autrement par S. M. en soit ordonné. Et néantmoins que les actes et escritures de ladite conférence seront remises entre les mains des modérateurs d'icelie : et à ce, seront tenus ceux qui ont escrit lesdits actes, et antres qui s'en trouveront saisis dès le commandement qui leur en sera fait, à peine d"y estre contraints par corps : pour ce fait estre procédé au collationnement et parafement desdits actes, par lesdits modérateurs. Inhibant cependant auxdits Coton et Chamier, et autres, de mettre en lumière, publier, ni faire imprimer lesdits actes, et à tous imprimeurs d'iceux mettre sous la presse et imprimer, jusques estre collationnés, parafés et signés par lesdits modérateurs, à peine de faux, et de cinq cens escus d'amende et autre arbitraire. Et à ces fins, sera le présent jugement intimé auxdits Chamier et Coton, et autres qu'il appartiendra, à la diligence du Procureur du Roy. Prononcé en la chambre du conseil de ladite cour, le 6^ jour du mois d'octobre, l'an 1600. Escrit d"hier.

« Les an et jour que dessus escrits, environ midi, par moi Jean Fontanieu, huissier au siège présidial de Nismes, soussigné, le jugement dessus escrit a esté intimé et signifié de point en point selon ses forme et teneur, à maistre Daniel Chamier : faites les inhibitions et défenses, et sur les peines y contenues, trouvé en personne audit Nismes, dans le logis où pend pour enseigne le Cheval blanc, qui a requis copie, et respondu par escrit signé de sa main, comme s'ensuit.

«Je, Daniel Chamier, respon sur l'intimement qui m'a esté fait par l'huissier Fontanieu, que j'ai retiré les papiers et actes de la conférence tenue entre moi et M. Coton des mains de Jl. Cheiron, soudain après les inhibitions faites delà dispute, qui fut le 4'' du présent : lesquels je déclare n'estre à présent en ma puissance, pour les avoir envoyez, suivant la déclaration qui nous fut faite par monseigneur le président du Fresne, que les actes, estant entre nos mains, nous pourrions nous en servir comme de raison : offrant toutefois d'en envoyer copie, par moy signée, soudain après mon arrivée au Monlélimar. Fait ce septième octobre, environ midi. Chamier. Ainsi signé.

« Et lui ay iliec mesmes baillé la copie requise, présents François de Redulfc, sieur de Belvezé, sire Jaques Croz et marchant dudict Nismes, et moy, soubsigné. Fontanieu. »

" .]e séjournai encore en la ville tout ce jour et le lendemain dimanche, continue Chamier. Le lundi matin je me résous à partir, estimant avoir assez fait de séjour pour donner le loisir et le moyen au sieur Coton de me faire savoir ses volontés. Voyant donc qu'il ne me sonnoit mot, je pensai de retourner à mon Eglise : mais ainsi que je voulois monter à cheval, arriva ]\I. Cheiron avec un notaire et des tesmoins, pour me sommer, à cause du commandement qui lui avoit esté fait par la Cour, de lui remettre entre les mains les actes que j'avois retirés. Voici l'acte de la sommation avec ma responce :

« L'an mil six cens, et le 9" jour du mois d'octobre, avant midi, par-devant moi notaire royal de la retenue de Nismes, souljsignô, et présents les tesmoins cyaprès nommez, se seroit présenté maistre Isaac Clieiron, docteur es droits, advocat en la Cour présidial de Nismes : lequel a sommé et requis M. maistre Daniel Charnier, ministre de la parole de Dieu en l'Eglise réformée du Montélimar, de lui vouloir rendre les actes de la conférence que ledit sieur Charnier a eue avecMJmaistre Pierre Coton, jésuite, lesquels actes, l'exposant lui auroit baillez incontinent après la conférence et vérification des passages accusez de faux, rompue et interdite par M. le président du Fresne, et messieurs de la Cour et Siège présidial dudict Nismes, à la reddition desquels actes, ledit exposant est contraint, par ordonnance desdits sieurs magistrats de la cour de M. le seneschal de Nismes, à peine mesmes d'y estre contraint par corps, autrement à faute de ce a protesté contre ledit sieur Charnier de tout ce qu'il peut et doit protester de droit, de tout despens, dommages et interests; et requisactes à moy, notaire.

« Ledit sieur Chamier a respondu estre vray qu'ayant eu advis que quelquesuns de ceux qui favorisent au sieur Coton, dès lors qu'il fut proposé de rompre la dispute, parlèrent de Jeter les actes au feu, il les retira des mains dudit sieur Cheiron, se fondant sur l'expresse déclaration qu'avoit fait monseigneur le président du Fresne, que les actes, estant entre les mains des conférents, leur serviroient comme de raison. Que depuis se passèrent deux ou trois jours sans qu'on lui dist mot de les rendre, ni de les collationner, encore qu'il eust divers advis de plusieurs allées et venues que faisoit ledit sieur Coton et autres, pour cast effect. Sur quoi il seroit entré en des appréhensions, que, sous quelque prétexte on voulust obtenir ce qu'on n'osoit demander ouvertement, qui fut la cause que dès le samedi matin, septième du présent, avant l'intimation de l'ordonnance de la Cour, et sçachant le despart de M. Tremondi, secrétaire, les mit hors de ses mains et les envoya en Daufiné, ne pouvant n'estre esmeu de l'appréhension qu'on lui donnoit de perdre les tesmoignages autentiques de l'ad" vantage que Dieu lui a donné. Déclare donc ne pouvoir les remettre pour le présent, es mains dudit sieur Cheiron. Offre toutesfois, arrivé qu'il sera audict Montélimar, d'en faire une copie, laquelle il fera collationner en présence du Magistrat du lieu, et deuëment parafer ; l'envoyer audit sieur Cheiron pour la faire collationner et signifier par l'un et l'autre des secrétaires, et, si on veut, par messieurs les modérateurs : voire par le sieur Coton, s'en servir si on la lui envoyé pour original, et la suivre, pourveu néantmoins qu'il n'y soit rien changé qui importe à la substance des choses qui sont passées.

« Ledit maistre Cheiron a protesté comme dessus, et requis acte.

« Fait et récité à Nismes dans la maison de M. maistre Antoine Chalas, docteur 01 advocat : es présences de sire Pierre Malet, marchand, M. maistre Jaques Pineton de Chambrun, ministre de la Parole de Dieu, M. maistre Jean Chalas docteur es droit, et M. Claude Guiraud, dudict Nismes, et moy Jean Petit notaire royal, dudit Nismes. n

« Cet acte ainsi fait, je pars, pour coucher à Uzès. Je prie ceux qui prendront la peine de lire ces actes de ne s'ennuyer de toutes ces petites par-

(icularités que je ramasse. Je proteste que j'y suis contraint par les insolences du sieur Coton et de ses compagnons, qui ont esté extrêmement soigneux de desguiser toute la vérité, en faisant courir divers bruits, pour faire croire que ce n'a esté de mon fait que pure supercherie. Ils ont fait grand cas de ce j'avois gardé les actes, et veulent qu'on prenne pour tesmoignage, que je ne voulois point de collation. « On s'est esbahi, dit « Demezat, du refus que fit 31. Charnier de rendre l'original des actes, « faisant accroire qu'il les avoit envoyés au Montélimar : chose qui nions- « tre assez ce qu'on en disoit, qu'ils avoient esté falsifiés et que parlant il " redoute de les produire, et ne veut permettre qu'ils soient collalionnés,

<! selon tant la coutume que l'ordonnance de la Cour » Je pense qu'on

recognoistra aisément la nécessité qui m'est imposée de défendre mon innocence, et, par consécpient, de particulariser le menu de ce qui s'est passé, et toute ceste suite de la conférence, par où j'espère qu'il apperra que le sieur Coton a moins visé à la vérité, qu';"! ce en quoy il establit tout son honneur, c'est de paroisire je ne sais quoy de grand : pour à quoy parvenir il n'cspargne artifice quelcon(jue, ni de vaiiilé pour se louanger, ni de hardiesse pour me calanger.

« Environ les trois heures après midi de ce jour, dont j'estois parti le malin, le sieur Coton vint au logis de monsieur Cha'.as, qu'il scavoil bien cslrc hMuien, demande si j'estois parîi, s'estonne quand on lui dit (lu'oui. connue s'il n'eu cust rien sçeu, comme s'il fust venu en intention de n)e rencontrer, à quoi iln'avoitosé penser plustost. Quand on lui dit que mon Eglise avoit besoin de moy, il mascha je ne s^ais quoi d'une permission du Roy, laquelle si on obtenoit, il faudroit bien que j'absentasse mon Eglise pour plus longtemi)s. Vous eussiez dit qu'il ne pensoit qu'à la poursuite et sollicitation de cela. II lui fut dit que quand la considération de son honneur la lui auroit fait poursuivre jusques à l'obtenir, il devoit s'asseurer que je me porterois partout où la raison voudroit. Il deuianda que c'estoit que je voulois faire des actes, ayant oui que je pensois à les publier; si ne lui sont-ils pas dit-il, si avantageux conmie il croit. Cela se verra, lui dit-on, mais il en pense bien autrement. Sur cela il jelta quelques reproches de la collation : mais on lui dit que les originaux estoyent signez. Si parla du soupçon de fausseté, disant que les deux originaux se trouveroient contraires en plus de vingt endroits. Je supplie les lecteurs de prendre garde à ce traict : car il est lasché en un temps qui suffit à faire voir le jour à travers de ceste finesse quelque épaisse qu'elle soit. Mais, je vous prie, comment pouvoit-il affermer cela de la contrariété des originaux, lui qui ne les avoit jamais eus tous deux ensemble, pour les comparer? C'est donc deviner à lui que de le dire ainsi. Et ce dernier, qu'est-ce, sinon donner soupçon de soi-mesme, et de ce qu'il desseignoit? Toutesfois la suite descouvrira mieux le tout, cl

J 60 1. COfiFÉllENCE AVEC LE P. COTON. 24r>

fera voir combien peu j'ay pensé à la falsification. Avant que sortir de ce pourparler, le sieur Coton demanda de nouveau au sieur Chalas, le roole des passages par moi allégués en la dernière session : et il les lui nomma l'un après l'autre. Cela vaut encore le peser; car qu'est-ce qu'on pouvoit attendre de lui, s'il eust rcspondu sur-le-champ, comme il demandoit, ou le lendemain comme nous pensions; puis qu'encore cinq jours après, il n'avoit pas veu les passages dont il s'agissoit? Certes, il est ainsi, que ces gens ne se conduisent rien moins que par un jugement mùr, ou par une bonne conscience, mais seulement par une folle passion et vaine bombance, se faisant à croire que, pourveu qu'ils puissent bien gazouiller en poussant bors tout ce qui leur vient à la bouche, le triomphe leur sera tout prest et ne faudra que corner victoire.

« Arrivé que je fus au Montélimar, je travaillai en toute diligence à la copie des actes, que j'avoys promis d'envoyer pour la collation, et achevée que je l'eus en grande diligence, je l'adressai au sieur Chalas, le priant d'avoir soin de tout ce qu'il falloit y faire; et ensemble une lettre au sieur Coton, en ceste sorte.

« Monsieur Coton, j'envoye à M- Chalas une copie de l'original que j'ai « des actes de nostre conférence. Vos allées et venues, vos consultations « en divers endroits, que je vous nommeroys bien à un besoin, le langage « de ceux qui avoyent parlé de mettre les papiers au feu, et le refus des « ouvertures plus que raisonnables que je faisoys pour la collation : tout « cela me donna l'alarme pour ne m'en dessaisir pas. Or si on ne me « demandoit autre chose que la collation, on a de quoi se contenter, car « ceste copie servira assez, laquelle si on me renvoyé en forme authen- « tique, c'est à dire bien signée par les secrétaires, je promets de m'en « servir et renvoyer l'original, si besoin est. Je l'ai signée, faites-en autant, « si bon vous semble, pour donner à cognoistre que la publication ne vous « faschera pas. Vous me parlastes de vous rendre le papier que m'avez « envoyé pour l'augmenter : je refusai cela, et vous promis toutesfois, « qu'avant que travailler ù la réfutation, j'attendroys vos augmentations « encore tout ce mois : regardés donc à me faire sçavoir vostre résolu- « lion, afin que je sache moi-mesme que c'est que je dois faire. Pour la fin, « puisqu'il vous est clair que la mauvaise cause que vous soustenés vous « fait rechercher des faussetés et recevoir peu d'honneur à les opiniaster, « vous devriez penser ù vostre concience, en donnant gloire à Dieu par un " bon renoncement à tout ce qui vous détient en erreur, et vous fait y '( détenir les autres. C'est le seul moyen de vous rendre honorable, et de '( couvrir toutes les fautes passées qui avilissent tant tout ce qu'autrement

246 APPENDICE A LA Vin;.

» Dieu a mis de beau en vous. Je le désire et en prie le Seigneur. Du « Montéliniar, ce 17 octobre 1600. »

« Chamier. "

'( Le sieur Colon se trouva hors de Nismes et à Beaucaire. On l'attendit quelques jours, mais enfin le sieur Chalas s'adresse au sieur Hannibal d'Eymini, chanoine et hoste dudit Coton, pour lui rendre la lettre et entamer les propos de la collation, en lui faisant voir la copie des Actes. Il en appert par un acte du 25 octobre receu par maistre Michel Ursi, notaire royal. Enfin revient le sieur Coton, et, après quelques façons, on se trouve chez M. le Juge criminel, assavoir messieurs Chalas et Cheyron d'un costé, et messieurs Coton et Tremondi de l'autre. M. le lieutenant Rozel n'y fut point, s'excusant sur quelques occupations. Quand on se fut mis sur le propos de la collation, la première chose que demanda le sieur Coton, ce fut que le sieur Cheyron n'y assistast du tout point. Estoit-ce pas une belle desmarche , refuser mais bien rejetter la présence du secrétaire qui avoit esté nommé par moi? D'un, par conséquent, qu'il devoit rechercher (luand bien il eust refusé d'y estre; d'un enfin, sans qui on ne pouvoit bonnement rien faire? Mais on résista fort et ferme à une demande tant incivile. Il passa de là à une autre, c'est qu'il lui seroit permis dadjouster sa réplique à la dernière session, et qu'on y mettroit que c'estoit suyvant l'ordonnance de monsieur le président du Fresne. On lui répliqua ne pouvoir consentir à ce qu'il y fust ainsi parlé de l'ordonnance de monsieur le président, mais bien qu'on trouveroit bon que sa réplique fust adjoustée, en marquant le jour que cela seroit fait, et après la dispute rompue depuis tel jour et à sa réquisition. Sur quoi fut longtemps contesté sans pouvoir tomber d'accord. Enfin le sieur Coton dit qu'il laisseroit le tout au sieur Tremondi, et que, dans huit jours, on feroit ladite collation, pourvoyant à tout par advis commun. Ainsi se sépara-t-on pour lors. Ces huict jours expirés, fut ledit sieur Tremondi chez monsieur le Criminel, portant un bobulaire ayant trois fois autant de corps que tous les actes ensemble. C'estoit ceste response qu'on vouloit adjouster aux actes; mais monsieur le Criminel dit qu'il la falloit m'envoyer ; n'estant raisonnable qu'après l'interdiction de la dispute, on y innovast aucune chose. Autre sollicitation ne se fit de ce costé-là. Cependant le sieur Coton semoit ses vanités, en divers bruits faux qu'il faisoil courir. Voici une sienne lettre qu'il escrivit à un capitaine du Montélimar, dans laquelle on pourra recognoistre sa conscience :

« Monsieur et bon ami, ce mot est pour vous signifier le regret que tous (( les catholiques de Languedoc ont en leur âme, de ce que la conférence, « dont vous avez ouy parler, entre monsieur Chamier et tous les ministres

circonvoisiiis et moi, a eslé interrompue par leuis menées, et par l'autorité (le monsieur du Fresne-Canaye, président en la chambre mi-partie de Castres. C'estoit un coup du ciel et l'un des beaux moyens qu'on eust sceu désirer pour aider une ville telle que celle-ci, et qui se peut appeler la lille aisnéc de Genève. Tout, grâces au Père de lumière et protecteur de vérité, y estoit, sans controverse en matière de controverse, à nostre advantage; et bien que leur coustume soit de corner victoire après leur desroute, voire mesme après leurs cendre et poudre, si est-ce que les plus apparents et judicieux d'entre eux ne désadvouent qu'il estoit du tout expédient pour eux et pour l'honneur de leurs pasteurs, qu'on coupast broche. Trop d'esbranlement se faisoit d'heure à autre. Si l'affaire ne me concernoit en personne outre la cause qui nous est commune par indivis avec la gloire de Dieu elle bien de son Eglise, je vous en dirois davantage et coucherois ici les particularités : mais il sera plus séant, que vous les appreniez d'ailleurs; seulement ai-je voulu vous en tracer ce mot, comme à celui que j'aime et que j'honore particulièrement, tant pour vous saluer à l'occasion de cest honneste homme qui m'en a requis et qui vous rendra la lettre, que pour vous prier, avec tous les bons catholiques, de supplier ce bon Dieu de faire renaistre souvent semblables rencontres, l'événement desquels est, par sa grâce, à nous lucre récent, à nos adversaires dommage émergeant. Je lui requiers d'avoir pitié de tant de pauvres âmes esgarées qui ne lui coustent rien que le sang et la vie de son Fils, par les mérites duquel il lui plaise aussi de vous accroistre ses grâces et bénédictions. .îe vous envoyé un apologétique : diose que j'eusse fait plustost, si plustost la commodité se fust présentée de ce faire; vous le recevrez s'il vous plaît, de telle affection que je le vous offre, et que je demeure. Monsieur, vostre plus humble serviteur selon Dieu,

" Pierre Coton, de la compagnie de Jésus. *

« Voyez-vous la vanité? Recognoissez-vous l'imposture? Tons les ministres circonvoisins, dit-il. Hercule nouveau! Combien qu'encore le proverbe ne veut pas croire, qu'Hercule peust fournir à deux; et cestui-ci en terrasse tout à la fois une vingtaine. N'a-t-il pas bien de quoi chanter son triomphe? Puis, nous voici encore les coups du ciel remis sur les rangs. C'est la phrase qui sert tant aux jésuites pour abestir le peuple. Derechef, tout estoit à leur advantage, et l'estoit sans controverse. Les actes en tesmoigneront: en tesmoigneront aussi ceux qui ont esté présens. Et il ose parler du jugeuient des principaux d'entre nous ? Mais donc, qui P quand ? où? Impostures. Ce sont vos fantaisies. Coton, que vous attribuez à qui il vous plaît. Ce sont vos songes, dont vous accusez ceux qui ne furent jamais si fiévreux d'y penser. Enlin il se faisoit tous les jours trop d'esbranlement, C'est moi.

vrayemeiU : car il en fut un grand, quand après que vous eustes si à certes, voire avec engagement de vostre lionneur, nié qu'il y eust aucun livre nommé Index Expurgatorius, ainsi seulement, l'indice des livres prohibés par le Concile de Trente; on vous en convainquit en face de toute la compagnie, produisant l'exemplaire, dans lequel pourtant, et vous et les vostres.empeschasles qu'on leust aucune chose. C'en fut un autre, ce beau Crac le voilà, sorti de vostre bouche (1), pendant que parqué en posture de Missiliant,vous nous exposiez par ces termes tous emphatiques, termes tous divins, termes de la vraie cresme de la théologie de Tournon ; nous exposiez, dis-je, les hauts mystères de l'instant de vostre dite Transsubstantiation. Termes aussi dont vous savez que les enfaus tirent merveilleusement bien leurprotit. C'en fut un autre encore, quand pour la fin, et pour la bonne bouche de la session qui se trouva enfin la dernière , vous dites tout haut que vous me sousliendriez en dispute, quand je voudrois, qu"un prestre fait plus de mal à se marier qu'à putasser. Théologie toute saincte, toute nette, toute céleste; bref le miroir, mais bien la source de chasteté. Je pense que ce sont là ces grands esbranlements,ces admirables coups du ciel, qui rendoyent slupides dès lors vos partisans; vous rendent vous-mesmes extatiques depuis, quand vous y repensez, .le le veux bien, et vous permets volontiers de vous égayer en cela, puisque c'est vostre meilleur: je m'en vais suivre l'histoire de la collation.

« Ces huict jours de délai que le sieur Coton avoit donnés estans expirés, et n'y ayant autre propos de collationnemeni que ce que j'ai dit que tit le sieur Tremondi envers monsieur le Criminel, le sieur Chalas se remet sur ses sollicitations; sollicité lui-mesme par l'édition des impudences de Demezat , ausquelles on avoit déjà fait voir le jour, s'en va donc sommer le sieur Tremondi par cest acte.

« L'an 1600, et le samedi 2' jour de décembre, après midi, en la ville et cité de Nismes, dans le logis de M. Lyon Tremondi, conseiller du Roi, et chanoine en l'église cathédrale de Nismes, par-devant moi, notaire royal soussigné, et en l'assistance des tesmoir.s après nommés, a esté présent M. .Jean Chalas, docteur es droits, lequel ayant la présence dudit sieur Tremondi, lui a dit en mesmes paroles, estre desjà plusieurs fois venu devers lui, sans l'avoir peu rencontrer en son logis, et venir de mesme à présent pour le sommer par acte publique, si comme secrétaire de la part de M. Coton, jésuite, et comme ayant charge d'icelui, il ne vouloit point enlin colialionner les actes do la conférence tenue entre M. Charnier, ministre de la parole de Dieu, et ledit sieur Coton, lui monstrant

(1) On voit par un autre passage (page 202) que Coton, voulant représenter l'instant de la transsnbslanti.ilion, en avait exprimé l'instantanéité par un Crac, le voilà! (Phr.ise merveilleusement théologique, dit Cliamier, et bien relevée aussi par l'assistance.) Ce mot, qui rappelle la formule des prestidigitateurs : Passez, muscade! était digne du fameux petit père André.

1001. CONFÉRENCK AVEC LE P. COTOIS . 249

à cest effect les actes que M. Charnier auroit envoyés pour ce faire : protestant en cas de refus, tant contre toutes altérations, qu'aussi contre les fausses accusations par lesquelles M. Coton voudroit mal faire à la vérité desdits actes, et s'avantager: en protestant d'autant plus que desjà une autre fois avec M. Cheiron, docteur et advocat en la Cour et secrétaire, de la part de M. Charnier il se seroit premier présenté, offrant, pressant, et sollicitant la mesme collation chez AI. Daniel de Calvière, juge criminel, à laquelle ne se pourroit nier que M. Coton n'ait alors en toutes façons reculé par des nouvelles et déraisonnables demandes, et par les additions, responses et accroissances qu'il prétendoit faire ausdils actes, entièrement clos par l'interdiction de la conférence : disant ledit sieur Chalas ne pouvoir y estre adjousté chose quelconque sans oftenser l'honneur de monseigneur le président du Fresne, et de messieurs les modérateurs qui l'auroyent fait venir par leur authorité, comme aussi de toute l'assemblée, et particulièrement sans préjudicier à M. Charnier, puisque comme respondant et répliquant point à point, comme il aperra par la lecture des actes, il avoit ainsi deu estre le dernier : et puis encore, qu'en cas que lesdits actes de M. Coton eussent suite en ceste sorte, M. Chamier devroit tout de mesmc et par le plus de droit qu'ont ceux qui sont assaillis par tels incidents i-echerchés à dessein, parfournir aussi et dicter alternativement ses responses in infinitum. Ce que toutefois M. Coton ne voudroit, ainsi qu'il l'auroit lesmoigné, ni ne se pourroit faire sans rassembler les personnes, pour le moins sans rappeller, en ceste ville, M. Chamier. Offrant, ce nonobstant, ledit sieur Chalas de prendre et recevoir à part la response de M. Coton, quoique bien fort outrageuse, comme on l'avoit asseuré, et de la faire seurenient et promptement tenir à M. Chamier au Montélimar, sans pouvoir ni devoir passer plus outre que la collation. Et ce pourtant plus précisément et justement se tenir à la teneur de l'ordonnance de la cour de monsieur le seneschal, laquelle parle seulement qu'on collationnera lesdits actes avant que les faire imprimer. Et d'icelle collation ledit sieur Chalas prioit à présent, et sollicitoit affectueusement M. Tremondi, veu que les huict jours (que M. Coton avait prins pour ce faire en son absence, et seulement pour faire bonne mine, en attendant si on lui laisseroit point faire tout ce qu'il voudroit) estoyent de beaucoup passés; veu aussi que ledit sieur Tremondi avoit depuis esté en Avignon, ofi il auroit veu M. Coton, et sceu tout de frais et plus expressément la volonté d'icelui. Et outre ce veu l'imprimé dudit sieur Coton, sous le nom d'un Demezat, si contraire à la vérité des actes. En cas de desni et subterfuges, ledit sieur Chalas a protesté, comme ci-devant, et déclaré que, sans plus attendre, on alloit soudain publier et mettre sous presse la conférence dont est question, de laquelle les actes, par ledit sieur Tremondi deucment et sullisamment signés en divers endroits au pied de chaque session, feront toujours foy.

« Ledit sieur Tremondi a respondu, qu'il fut arresté par ledit sieur du Fresne, qui interdit la dispute, qu'il seroit permis à M. Coton de respondre par escrit, à ce que M. Chamier avoit dit et dicté le jour précédent l'interdiction de la dispute, et ce présents plusieurs personnes d'honneur, en la maison de monsieur le gardeseau conseiller • qu'en suite de ce, M. Coton s'estoit offert de procéder .'lu collalionnement des actes, présenls messieurs les modérateurs, en la maison de

monsieur le juge criminel, un des modérateurs, pourveu que lesdits sieurs modérateurs et secrétaires, ensemble le sieur Chalas, comme représentant la personne de M. Charnier, et qui portoit en main la copie à lui envoyée par ledit sieur Charnier, desdits actes, pour faire le collationnement ; sur icelie, voulussent signer son original, auquel il avoit adjousté sa response à ce que ledit sieur Charnier avoit discouru ledit jour devant que la dispute lui fust interdite : jaçoit que par l'ordonnance de la Cour fust porté que d'une part et d'autre les originaux seroyent remis entre les mains desdits modérateurs, pour procéder au collationnement sur lesdits originaux : à quoi ledit M. Coton auroit obéi, ayant fait remettre dès aussitost son original. Sur quoi ayant lait refus ledit sieur Chalas, disant qu'il ne pouvoit signer la response dudit père Coton, \iour estrehors des actes, et pour n'avoir charge expresse, sans l'avoir premièrement communiqué, qui fut cause qu'on ne procédast pour lors audit collationnement : et d'autant que le père Coton estoit sur son départ, fut arresté que dans huict jours ledit M. Coton envoyeroit ausdits sieurs modérateurs une copie de ladite dispute avec la dernière response pour procéder au collationnement desdites copies : n'estant raison que M. Chamier oust l'avantage que de ne remettre que la copie, et ledit M. Colon son original, afin que le tout fust après signé desdits sieurs modérateurs, secrétaires, et dudit sieur Chalas à la place dudit sieur Chamier. Que le père Coton a satisfait depuis à sa promesse, ayant devant les huict jours envoyé ladite copie, qui a esté présentée par M. d'Eymini à M. de Calvière, juge criminel, l'un des modérateurs, comme il vérifiera, pour y faire procéder et la signer : ce qui n'auroitesté fait, croyant que ladite copie est encore entre les mains dudit sieur Eymini : et que lorsque lesdits sieurs modérateurs voudront procéder à ladite collation , et ledit sieur Chalas offrira de signer avec lesdits sieurs modérateurs et secrétaires ladite copie du père Coton avec sa dernière response, il ofire d'y obéir et y assister, le renvoyant audit sieur d'Eymini pour sçavoir s'il a encore ladite copie, et ce que le sieur Criminel lui respondit.

« A cela ledit sieur Chalas a répliqué que M. le président du Fresne justifiera l'aflaire, et la compagnie tesmoignera si elle entendoit que M. Colon respondist par escrit, et adjoustast sa response aux actes desjà clos, sans que le mesme fust permis à M. Chamier. Touchant les actes envoyés par M. Chamier a dit eslre suffisans, et plus que l'original mesme, à la collation, d'autant qu'ils estoyent escrils de la propre main, et signés par M. Chamier, lequel pour des justes occasions, et que M. Coton fçait lui- mesme, auroit esté contraint retenir l'original: offrant toutesfois ledit sieur Chalas de collationner à une copie escrite et signée de la main aussi dudit sieur Coton : pour lequel effect s'en alloit présentement trouver et sommer M. Eymini.

« Ledit sieur Tremondi a respondu comme dessus, et qu'il croyoit que la copie envoyée par M. Coton estoit signée par lui, et pouvoit faire autant de foy que celle dudit sieur Chamier, par les mesmes raisons. Et quand elle ne seroit signée, que ledit sieur Coton la signeroit avant passer outre, ou envoyeroit l'original. Renvoyant pour le surplus ledit sieur Chalas ausdits sieurs modérateurs , pour en ordonner comme ils trouveront bon.

« En suite de ce, a ledit sieur Chalas avec les tesmoins après nommés, esté trou-

IGOl. CONFÉRENCE AVEC LE P. COTON. 251

ver M. Annibal d'Eymini, chanoine de l'église cathédrale de Nismes, et ayant sa présence lui a dit avoir esté là, suivant le renvoi de M. Tremondl, pour le prier de vouloir coilationner et pour le sommer de la promesse du sieur Coton, et ce pour une dernière fois, n'estant raisonnable d'estre plus longuement renvoyé et délayé, mesmement après l'imprimé dudit sieur Coton : dont ofiVoit ledit sieur Chalas, en cas qu'il insistast et prinst prétexte sur l'original, de coilationner à une copie escrite de la main propre dudict sieur Coton, et par lui signée en la retirant, et baillant celle que ledit sieur Charnier a envoyée par lui escrite et signée. « Ledit sieur Eymini, entendu le susdit, a respondu qu'il mettroit sa response au pied de l'acte cy-après, et n'a voulu dire autre chose. Ledit sieur Chalas a persisté à ce que dessus, lui déclarant, veu ledit délayement, qu'il ne poursuivra plus ladite collation, et va envoyer copie du présent acte à M. Chamier, pour s'en servir. Requis acte à moy notaire de tout : es présences de sire Daniel Manuel et de Paul Deliquat^ marchands , habitans de Nismes, soubsignés, avec ledit sieur Chalas et moy Michel Ursl, notaire royal de Nismes.

« Voilà les diligences faites en mon nom, ajoute Chamier. Reste un autre acte qui contient la response du sieur Eymini, laquelle il avoit promise, et les répliques qui lui furent faites... »

« Voilà où moururent, et comment moururent toutes les poursuites de la collation. Poursuites esquelles, quand on vit si espais retentir la demande d'accepter la dernière response par escrit; qui ne void que c'estoit l'anguille sous roche? que c'estoit le tout des désirs du sieur Coton? Car il n'y a pas apparence, que si son principal eust esté la collation, qu'il l'eust abandonnée pour un accessoire, et n'eust pas esté fait on homme d'esprit. Combien qu'il n'est pas besoin de ceste conjecture, puisque le discours de Demezat, tant plein de calomnies, faussetés et impostures, donne très clairement à conoistre combien peu on se soucioit de la vérité des choses passées. Le sieur Eymini a bien fait de le désadvouer, et de se fascher qu'on l'attribuast à son révérend père : car tous meschans traits sont reniables. Et crois bien que si on en recherchoit mesme un peu de près le sieur Coton, aussi bien le renoncerait-il, comme ceste sottise, qu'il a intitulée La teste de M. Caille. Mais ce n'est pas tout un , dire nenny, et se purger. Pour le moins est-il très vray (outre les indices qu'on peut recueillir du style) qu'il a semé l'un et l'autre, en faisant des présents de sa propre main : comme je sçay qu'il en a fait en ceste ville de Montélimar et à Valence, j^lais considérons le reste. Ils se plaignent à derai-bouchede ce quej'avois envoyé une copie escrite et signée de ma main. Voyez si cela peut s'accorder avec le doute qu'ils feignoyent d'avoir que je ne falsifiasse les actes. Car quel plus beau moyen de m'y surprendre que cesiuy-là? de me descrier m'y ayant surpris? Mais ce n'estoit ni ce lièvre ni ce giste qu'ils cherchoyent. Quoi donc? seulement qu'il eust la dernière parole. Voyons donc sous quel prétexte. Première-

uieiil, qu'il esloil le soustenant. En après que monseigneur le président en avoit prononcé. Raisons vaines l'une ei l'autre. Je l'avois accusé voirement, et en ce cas, il eust peu s'il eust voulu se tenir sur les termes de respondent : mais les actes monstrent qu'il ne le fit pas. et aima mieux se porter pour ariïumentant. Pourquoi donc le dernier à lui, plustost qu'à moi ? En après, cela peut estre bon, quand on n'avance rien de nouveau : mais qu'on se tienne à avancer des argumens ou passages et authorités non produites auparavant, et puis dire : Je ne veux pas qu'on reparte sur cela, c'est demander qu'on lui livre son ennemi lié et garroté. Et je m'asseure que quand on en eust ouvert le propos, soit à Monseigneur le président, soit à messieurs les magistrats, ils n'eussent jamais commandé de me taire, sinon après avoir cognu que c'eust esté du discours du sieur Coton. Davantage, quelle impertinence est-ce au sieur Coton , quelle foiblesse de jugement de voir la dispute rompue contre l'ordre, et par une authorité absolue, puis presser sur cela l'ordre de la dispute? Quant au dire de mondit seigneur le président, ou il fut très mal comprins, dès lors qu'il fut prononcé, ou il a esté calomnieusement exposé depuis. 11 parla voirement de la plume : mais c'estoit pour la continuation de la dispute. Dispute qui ne comprenoit pas seulement la journée qui avenoit pour lors au sieur Coton : mais aussi tout le reste, autant qu'il en eust peu suivre, jusques à un entier esclarcissement (le tous les articles de mon accusation, C'estoit cela qu'on remeitoit à la plume, qu'on remettoil à l'estude. C'est à quoi le sieur Coton doit penser, et s'y disposer, puisque je publie tout d'un bout à l'autre, pour raonstrer combien maigrement il sçait excuser ses fautes qui sont si grossières. Et de grâce, qu'il me die, pourquoi il se tourmente plus de ceste journée que de tant d'autres articles, esquels, je l'ay non-seulement accusé, mais publié, mais encore puis-je dire, descrié comme faussaire ? Que ne se plaint-il, qu'à lui qui est ainsi accusé, ainsi intéressé en son honneur, on ne donne non pas une journée, mais autant qu'il lui en faloit pour se justifler? Quel plus grand interest avoit-il en cest article qu'en oO et tant d'autres? Sans doute, il n'y a que sa passion qui le gouverne : et elle l'empesche de voir plus loin que son nez. Quant à moi, je ne serai pas si vain que lui : ains dedareray, dès ceste heure, que je ne prétends aucun avantage à avoir parlé le dernier, sinon en cas qu'il ne réfute ce que j'y ay avancé. Pourtant, s'il a de quoy, hardiment, qu'il se mette sur les rancs. On lui a permis la plume : je la lui permets aussi, et l'exhorte de s'en servir. Que je voye un peu s'il a quelque chose de plus courageux, de plus sçavant , de plus solide, que ses maistres, que Bellarmin, que Coster, que Grégoire de Valence, que Richeonie, (pii ont fait semblant de ne voir point une partie des passages de l'ariiiqniié dont je me suis servi, et sur l'autre ne disent rien ipii vaille.

'< Il y a bien d'autres particularités en ces procédures qui pourroyent estre

1601. CONFÉRENCE AVEC LE P. COTON. 2o3

relevées. Mais je les laisse à la discrélion des liseurs, pour représenter le dernier acte de ceste tragicomédie; ainsi puis-je bien rappeller,pourle grand bruit que menoit une telle vanité. Le sieur Coton donc ayant prins congé de ceux de sa religion, partit de Nisnies , s'en va en Avignon, où s'iniprinioit le discours de Demezat. De là s'en va fi Grenoble, d'où enlin il m'escrivit une lettre de soldat, toute de fougues, toute de colères, toute de rodomontades. Et je lui lis response pour rabatre son audace, sans me soucier pourtant de relever par le menu tous les points, desquels on pourra assez recognoistre le conte qu'il faut taire, par la lecture des actes. »

A Monsieur C/iainier.

« Monsieur Charnier, on sçavoit assez qu'une mauvaise cause ne se peut « défendre qu'avec supercherie. On voyoit assez que la dispute et conférence « vous cuisoit : chacun assez jugeoit que vous auriez de la peine à mendier " çà et là cataplasmes propres ou impropres à consolider vus playes, sans « vous tant travailler à vous rendre plus injurieux, plus reprochable, plus « ridicule. Injurieux en mon endroit, reprochable en vos déportements, ri- " dicule en vos excuses : et qui plus est, encore désobéissant à justice. " Quelle dispute s'est jamais faite, de laquelle les actes n'ayent esté colla- " tionnés sur les originaux? Quels originaux ont esté authentiques sans " estre signés par les modérateurs ou arbitres, par les secrétaires, et par " les antiparties? Quels modérateurs ou arbitres reçoit-on, sinon ceux aus- " (juels l'on se veut rapporter et l'on se doit fier? Quelle confiance se destia " jamais et lit jamais mauvais jugement des siens propres ? Quel jugement " bien fait se servit jamais, pour toute défensive, de prétexte? Quel pré- " texte, de n'obéir au Roy et à justice? Quelle justice, de vouloir estre et " le premier et le dernier à respondre tant de vive voix que par escrit, '< quoique demandeur? Quel demandeur qui ne veut recevoir les responses " quand elles sont offertes, et qui fait tousjours l'aggresseur? Quel aggres- « seur qui fuit la lice provoqué tant de fois au combat? Quel combattant qui " veut batailler sans adversaire? qui après les inhibitions va sur les lieux, <f arpente la salle, et se vante que la place lui demeure? Quel place d'hon- 't neur peut demeurer à celui qui ne couvre sa honte qu'avec un plus grand « et signalé déshonneur?

« La charité chrestienne, ^Monsieur Charnier, m'a commandé de vous repré- « senter ces choses, et vous prier de les mettre en considération. Ce faisant, " je vous rends bien pour mal, et je pratique en vostre endroit le précepte « de correction fraternelle, d'autant plus que vous avez les yeux bandés; et « que vos plus intimes ne vous l'osent dire, sçachant combien la vérité « aisément vous offense. Il vous cousta cher devant les hommes de juge-

9ni

ment, et ne vous cousta rien de dire devant les moins versés, que vous aviez envoyé au Hlontélimar Poriginal des actes, quoiqu'ils fussent à Nismes, tant vous craigniez la touche, et redoutiez qu'ils fussent mis au net et au vray. Il vous sembla bon de faire le zélé, exposant bras, veines, sang et vie, plustost que d'obéir à la Cour, ne prenant garde au tort extrême que vous inférez à vos Eglises prétendues réformées, de les faire paroistre maistresses de rébellion, comme si leur coustume estoit de n'obéir que quand bon leur semble au Roy et à justice. Vous cuidiez de bien rencontrer pour vous mettre en crédit et faire estimer^ sinon vostre dire, du moins vostre dictation, grinçant des dents, et disant que vous mourriez plustost que de vous dessaisir des actes, qui ne sont non plus vostres que miens : et causant qu'on les vouloit brusier, pour en empescher l'impression et publiccation, et ne vous apperceviez que ce faisant vous vous montriez petitement meublé de bons discours : attendu que, pour empescher ladite promulgation, ce seroit assez à messieurs les modérateurs (s'ils le voyoyent ainsi, et jugeoyent estre à propos) de les parafer et signer, veu l'ordonnance duprésidial. Où estoit donc vostre perspective? où vostre estimative ? où vostre sapience ? où vostre discours ? Je voy que c'est : il estoit question de mettre non au feu, mais en lumière, lesdits actes, et de leur faire prendre le jour et la clarté, tant par la collation que vérification d'iceux. Chose que vous redoutiez : et partant qu'il vous falut courir à l'advance, et empescher ce que vous craignez, faisant contenance de le souhaiter de toute vostre àme, de toutes vos forces et de toute vostre pensée. Sur quoi quelqu'un dit très à propos, que comme en disputant vostre principale armeure et plus asseurée cuirasse estoit de tenir bonne mine, et de bien remplir toutes les dimensions d'une chaire : ainsi qu'à force de beaux semblans, vous vouliez, en mirlifique, faire croire aux simples qu'il y avoit de l'ineffable, de l'^pp/^rov àvj/J.aA/iTôy et du crtco/T/i (^o&oîi;j.EJO-^ cu VOS minutcs : et qu'à l'opposite par mes écrits la papauté seroit grandement incommodée. Or ne vous paissez plus de vanité. Vostre lettre me fut rendue à Beaucaire, avec acte de notaire; le terme que j'avoi donné de séjourner à Nismes estant expiré, assavoir après la Toussainls, lorsqu'on jugeoit que je n'y retournerois plus, je rebrousse carrière pour lousjours vous faire soubre de raison : me présente à 31. le Criminel : on me remet au lendemain, un jour passe et l'autre après en délais : à peine puis-je assembler vos gens le 3, ayant cherché 31, Chalas, chez lui, ce qui le mit tellement en humeur, qu'il cuida se despassionner, et n'eust esté la présence de deux magistrats qui se trouvèrent là, il eust bien esclalé et desbordé d'autre sorte, ainsi qu'il s'est jacté. Enlin on comparoît chez M. le Criminel. Je demande deux choses, l'une d'estre receu à la collation des actes, faite sur les originaux, comme porte le

jugement de la Cour ; l'autre qu'on veuille recevoir ma response par escrit, suivant ce qu'en avoit esté dit par M. du Fresne. On refuse l'un et l'autre. Au lieu de l'original, on présente une copie, non-seulement signée, mais escrite de vostre main, c'est-à-dire telle qu'il vous avoit pieu de la faire. Je remonstre, telles procédures estre suspectes, pour ne rien dire de plus aigre, tant plus qu'elles estoyent jointes à la désol)éissance, et accompagnées de meffian(;e à l'endroit de M. le Criminel, mesmement là présent : que toutesfois pour leur faire voir combien j'estois désireux que le public ne fust frustré du friiict qui en pouvoit réussir, j'estois content de collationner sur ladite copie, pourveu qu'on m'asseurast que ma duplique seroit insérée et incorporée dans les actes, signée et parafée par les secrétaires et par messieurs les modérateurs, ainsi qu'il avoit esté jugé équitable. Qu'autrement M. Charnier, qui estoit l'aggresseur et le demandeur, se trouveroit le premier et le dernier tant de vive voix que par escrit. On nie que M. du Fresne en ait parlé: M. le Criminel l'afferme; j'otfre d'abondant de le faire attester à toute la Cour et à plus de 50 personnes. .Te me contente qu'on y mist une clausule, par laquelle il seroit dit que ma dernière response auroit esté baillée quelques jours après, pourveu qu'on adjoustast que je l'avois présentée dès lors, et que c'estoit en suite du commandement qui nous avoit esté fait. 31. le Criminel trouve qu'il esloit raisonnable fparole qu'il réitéra trois ou quatre fois). Ni pour cela. Ils demandent temps à y penser et à prendre conseil. On leur donne liuict jours de terme à délibérer. Je prends le chemin d'Avignon , où j'estois piéça attendu. L'octave expirée, M. d'Emini leur présente l'original de M. Tremondi, ma copie, ma response. Ils refusent tout. L'advent et la promesse m'appellent à Grenoble. Ou'est-il de faire? M. Charnier, que dois-je croire de vous? que dois-je dire de vous? Je proteste, devant les anges et les hommes, vos déportements eslre tels, qu'ils sont plus que bastants à faire détester en suprême degré vostre prétendue religion et indubitable irréligion : et vous adjure au nom de Dieu, ou de ne jamais ne traitter des choses qui concernent le salut des âmes, ou de changer de façons de faire, de dire et d'escrire. Geste feuille servira pour vous faire cognoistre que nous entendons assez pourquoi au vray vous avez mis tant d'obstacles à la collation authentique dont il estoit question. Que si la vérité vous escorne, d'autant que le mensonge vous aveugle, patience et meilleure résolution. Adieu. De Grenoble, viii décembre 1600. Vostre ami, si vous l'esles de Dieu,

« PiEKRE Coton, de la compagnie de Jésus. »

./ Monsieur Coton.

" Voire, voire : c'est le moyen de couvrir vostre lionte, Monsieur Coton, « que de vous meltre en colère et rodonionter de loin. Les chiens en font « ainsi, après qu'on les a bien estrillés. 3lais si vous estes sage, vous vous « garderez d'appeller mauvaise noslre cause, jusques à ce que vous ayez « autant d'avantage sur moy comme Dieu m'en a donné sur vous : avantage " si manifeste, qu'il ne vous reste que le recours ordinaire des mauvaises « consciences, assavoir l'imposture : tesmoin ceste belle lettre sous le «nom de Demezal, laquelle vous allez semant, comme un empoison- « neur, ses emplastres : dans laquelle, outre les faussetés toutes ordi- " naires qui concernent l'action , vous vous estes peint en posture d'un « nouveau miracle, fraischement esclos par quelque coup du ciel, pour la « restauration de la pauvre sainte mère Eglise romaine. Car il n'y a rien si >' dru semé (jue les desmesurées louanges de vosire éloquence, de vostre « mémoire, de vostre sçavoir, de vostre jugement ; par une partie desquelles " il vous souvient (jue sans rougir, et par modestie jésuitiquement nouvelle, " vous commençastes vostre harangue du samedi : alin crois-je. (}ue puisque « les autres ne vous cornoient, vostre bouche au moins vous servist de " trompette. Je ne sç-ay pourquoy vous m'appelez injurieux en vosire en- << droit : si c'est injure de se coni regarder de vos artitices, j'avoue le crime : « certes, je vous ay injurié, et plus (|ue vous ne voudriez, pense encore avoir « donné occasion aux autres de vous injurier connue cela : mais si vous « entendez vous faire lort, je me contente que ce u' soit pas à vous d'en « juger. Mais pourquoy reprochable en mes déportements? Si ne sçauriez- « vous me convaincre d'une seule fausseté, non pas mesmes m'en accuser: " là où je suis toujours prest à vous faire honte des vostres, en toutes les " façons que vous voudrez. Pourquoy encore ridicule en mes excuses? Vous << devriez au moins en avoir cotté quelcune, pour faire voir que vous ne " parlez pas tout de colère. .Mais ne m'appelez jamais rebelle à la justice, « sans vous ressouvenir de l'atl'ront qu'à ce propos .M. Chalas vous lit rece- << voir en la présence de 31. le Criminel. Et qu'est-ce que vous pouvez dire '< par ceste pointe : Quelle justice de vouloir estre le premier et le dernier « à respondre tant de vive voix que par escrit, quoyque demandeur ? •' Quel demandeur I qui ne veut recevoir les responses quand elles sont « offertes^ et fait tousjours de l'aggresseur? Ce me sont des énigmes, ou '< peu s'en faut. Il est bien vray que la dispute fut rompue sur la dernière " fois que je parlay : mais oseriez-vous dire qu'il y ait eu de l'arlifice de " mon costé ? Et quand vous voudriez tant avant sortir des bornes, je m'en " rapporterai à .Messieurs les magistrats de Nismes, tant d'une religion que

d601. CONFÉRENCE AVEC LE P. COTON. i257

d'autre, qui sçavent tout ce qui en est : m'en rapporterai à M. le président du Fresne-Canaye, et M. Boucaud, advocat du Roi, qui sçavent que, le jour auparavant, je les avois suppliés de régler la dispute, pour vous faire tenir pied à boule; à quoi Messieurs les modérateurs n'avoyent peu vous assujélir : et sçavent encore que je me plaignis à eux en particulier de l'interdiction, lorsque je fus leur baiser les mains à leur départ. Depuis cela, en 5 jours que je demeurai encore dans Nisnies, vous ne me Pistes porter la moindre parole du monde. Pourquoi donc dites-vous que je ne voulusse point recevoir vos responses ? Comment mesmes les m'eussiezvous offertes, quand vous n'y aviez pas encore bien pensé? Car sur le lard du jour, dont j'estois parti le matin, vous fustes trouver M. Chalas, qui vous donna le roole des passages que j'avois allégués. Et si, après cela, vous ne dites mot de ces responses, sinon lors que vous fustes chez M. le Criminel, sous prétexte de la collation, de laquelle vous empeschastes l'effect par vos desraisonnables demandes, dont l'une estoit que M. Cheiron, qui estoit l'un des secrétaires, n'y assistast point : là donc vous monstrastes je ne sçai quel bobulaire de papier contenant trois fois autant que tous les actes. Vous appeliez cela vostre response, et vouliez qu'on rinsérast à la suite du reste. A quoi M. Chalas s'accordoit en mon nom, pourveu qu'on mist la datte du jour et qu'on marquas! que c'estoit après la dispute interdite : mais vous n'y voulustes entendre. Est-ce pas une belle occasion de crier contre moi? Est-ce pas un beau prétexte pour rodomonter ? Car ce que vous dites que monsieur le Président l'avoit ainsi ordonné, est une nouvelle fausseté. Il dit bien que pour la poursuite de la dispute nous avions la pliune, de laquelle nous pouvions nous servir: mais c'est toute autre chose cela que ce que vous vouliez faire. J'ai fuy, dites-vous, la lice, estant provoqué tant de fois au combat. C'est moi. dis-je? Car quand je prins la poste, sur les advis que j'eus de vos grands coups rués en mon absence, ce fut volontiers pour m'aller cacher? Quand je vous envoyai soudain, après avoir mis pied à terre, messieurs Chalas et du Faur, pour vous déclarer mon arrivée, en présence d'un notaire et des tesmoins, c'estoit pour ne vous voir point? 0 vanité! ô jésuitisme! Mais il est bien vrai que je me mocquoys à bon escient de vostre façon de faire ; quand, estant attaché au combat, vous me provoquiez à des nouvelles disputes, une fois, deux fois la semaine; puis tous les matins, comme si ce que nous étions là n'estoit point pour disputer. Et souvenez-vous (jue je vous respondoys en ces propres termes : « Non, non ; je vous tiens par un pied : vous ne m'eschapperez pas. » Vostre habile menteur Demezat dit que sur cela tous les assistans s'estonnoyent que je peusse boire tant de honte : me reproche mesme la carrabinade du prescheur de M. de Sourdis, cardinal, qui me deffia, ou là, ou à la cour. 0 protocolle digne de vous!

îîo8 APPENDICE A LA VIE.

« 0 VOUS digne du protocolle ! C'est ce qui vous faschoit ; c'est ce qui vous « nuisoit, que vous n'eussiez rencontré quelque teste aussi légère que la « vostre, pour sauter après vous d'un esgarement à autre. Mais où est-ce « que vous aviez vostre sens , bon homme ? Nous estions sur le champ de « bataille : je vous donnoys de la peine tout vostre plein ventre ; et au partir « de là, croire que vous me feriez un affront de m'appeller hors de là! C'est « comme j'ai veu faire à des enfans, qui, mesurant leurs forces à leur « malice, se font batre loin de leur maison, et puis disent qu'ils se défen- « droyent bien mieux en leur rue. 0 jésuites ! ce n'est pas laisser la fièvre, << que changer de lict. 3Iais vous cherchiez des défaites et creviez de despit, « quand je vous en ostoy les occasions. Ainsi lira-t-on en la 2* journée " des actes, qu'ayant appelle simples péristases tous les arguments que « vous aviez avancés pour le texte de saint Chrysostome , vous dites que >f vous offriez d'en disputer une autre fois. Cela est : est escrit et signé par « vostre secrétaire aussi bien que par le mien; l'un et l'autre l'ayant prins (( mot à mot comme vous le dictiez.

« Je ne veux rien dire pour ce coup de tout ce qui s'est passé pour le fait « de la collation : car la publication des actes y satisfera. Et satisfera en « sorte, que si vous entreprenez d'y contredire, il y aura beau moyen de " vous donner sur les doigts : car je ne ferai ni le menteur, comme Demezat, « ni le vain thrason, comme vous. Protestez, escriez, jurez tant que vous « voudrez : je sçai que ces rhétorications ne vous coustent rien, et sçai que « vous estes de ceux à qui il faut croire tant moins, quand ils s'en servent « le plus. Puis les actes me serviront mieux pour vous rendre honteux qu'à « vous toutes ces façons pour vous couvrir. Mesmement, peut-on bien pré- « juger lequel de nous avoit moins de besoin, moins de désir de la collation. « par ces menteries que vous avez semées. Car n'y ayant que la vérité des « actes qui puisse descouvrir les impostures, il n'y a pas apparence que celui « voulust qu'on les vist en leiir entier, qui s'est tant hasté à publier tant « de menteries. Et afin que vous ne vous deschargiez sur autrui ; outre « ce que vous-mesme en propre personne avez semé ces discours, encore « escrivistes-vous au capitaine Tenot des lettres toutes semblables à cela " en substance, y disant nommément que vous aviez eu en teste non-seule n ment moi, mais tous les ministres voisins. 3Ienterie trop estrange ! puis- « quelle peut si aisément estre convaincue par un milier de tesmoins, entre « lesquels je ne refuserai pas de nommer tous ceux de vostre religion, et « qui estoyent bien marris de vous voir si rudement traité. Mais on ne « sçauroit changer le naturel d'un jésuite, non plus que nettoyer la teste à « lin asne. Ils sont nourris dès leur commencement en tels artifices, et en « ont fait habitude, comme le pourceau du bourbier. M. Coton, il seroit « temps nieshui de penser à estre homme de bien, et changer de peau. 3Iais

IGOl. CONFÉRENCE AVEC LE P. COTON. 259

« quand bien vous serez opiniastre, ne pensez pas que nous en valions « moins. Dieu nous a donné de quoi rembarrer vos fougues, de quoi mes- « priser vos artifices, et de quoi faire honte à vos mensonges : une bonne « cause, une bonne conscience, une bonne constance. Cela nous fera tous- « jours plus de bien que vous ne sauriez nous souhaiter de mal, ni tous les « vostres ensemble. Du Montéliraar, ce 19 décembre 1600.

« CllAMlER. 1)

Tel est ce compte rendu dont nous avons tenu à donner le tableau d'ensemble, tel que le présente Chamier. Dans la discussion théologique que nous avons omise ù dessein, surtout dans les remarques dont notre auteur accompagne chaque séance, il y aurait encore des passages curieux à citer. Pour achever de montrer comment le jésuite est peint par le parti huguenot, voici un extrait des observations qui suivent la séance du lundi 30 septembre :

« Le sieur Coton commença sa response, en laquelle il employa encore trois bonnes heures, et enfin falut envoyer le reste au lundi, qu'il tint aussi tout le jour, comme il sera dit : car il se paone tellement en l'opinion qu'on lui a fait concevoir de son bien dire, qu'il n'en sçait plus sortir depuis qu'une fois il s'y est engagé. Mais il fit une entrée du tout plaisante, et digne d'estre remarquée entre les autres, pour bien cognoistre la vanité de son esprit. Je m'asscure que plusieurs en rirent sous leur chappeau, qui n'en firent pas le semblant. Je m'estois plaint de ses longs discours, de ses importunes digressions, et de sa mémoire, qui ne gardoit pas fidellement ce que je proposoy. 11 va sur cela imaginer que je lui reprochois son éloquence, et sa belle mémoire. Donna donc entrée à ses discours de ceste façon : qu'il estoit bien aise, que je lui fisse les mesmes reproches, qu'on faisoit à S. Paul en Athènes : Que veut dire ce semeur de paroles? Mais que je devois sçavoir que l'éloquence est un don de Dieu des plus beaux : que je me monstroi donc envieux et outrageux d'une chose excellente; nomma à ce propos les Demosthenes, les Cicérons, les autres payens : les Moyses, les Davids, les Esaïes entre les Juifs : les Chrysostomes, les liasiles et autres chrestiens, de qui l'éloquence est encore renommée. De là il se jetta encore sur la louange de sa mémoire, ramassant les exemples de ceux qui jadis y avoyent esté admirables : et ainsi nous entretint assez longtemps, c'est-à-dire autant qu'il lui pleut. De quoi le mardi suivant (car autant me fallut attendre pour parler) je ne me vengeai point autrement que de lui dire, qu'il avoit tort de m'accuser de lui avoir reproché ou son éloquence, ou sa mémoire : car pour l'une il ne m'avoit donné aucune occasion : pour l'autre, il en avoit si mal joué, que je le lui marquois pour une faute, qui nuisoit à sa dispute et à son honneur. Que je pensois bien pour-

tant (lu'il avoit preste l'oreille à ceux qui, le flatans, lui avoyciit dit qu'il avoit sa bonne part de l'une et de l'autre : et qu'il lui advenoit de là de se conduire comme les courtisanes les plus mignardes, qui se font valloir par ce qu'elles pensent avoir de plus beau : ne se servent point de gands en compagnie, si elles ont la main bien faite : rient ordinairement, si elles ont les dents blanches, nettes et bien rangées : chantent à tout propos, si leur voix est douce, claire et argentine. Toutesfois, qu'il ne lui estoit pas honnorable, de se laisser transporter à telles vanitez. Demezat, qui a eu un peu de honte de ceste harlequinade, l'a desguisée, en faisant son Père admonnester la compagnie, que s'il avoit de l'avantage sur moy, c'estoit la vérité et la bonté de la cause, qui le lui donnoit, plusfost que l'éloquence ou le sçavoir : priant un chacun d'avoir l'œil plustost à la raison, qu'à l'oraison. Contes qui ont esté forgez à dessein dans Avignon, non jamais prononcez dedans Nismes. Au reste, pour ce que j'avoi dit que ses grandes et fréquentes digressions, resentoyent à l'ordinaire de ceux qui se sauvent par les marais, n'ayant pas le courage de prester le colet : il s'en piqua, et redit souvent, (pie j'auroy tort de dire qu'il n'osoit se coleter avec moi : m'otfrit la dispute à la scholasticpie et en lalin tous les matins, hors les jours de prédication, tant que nous serions ensemble, sans rien oster des après-disnées : nomma pour thèses la Transsubstantiation, le Purgatoire, l'invocation des Saincts, l'authorité du Pape, et autres controverses. Ou bien demanda, qu'on discourust deux fois la semaine en présence de tous, sur icelles, pour désabuser, disoit-il, le peuple d'un costé et d'autre. Remit encore sur les rangs sa proposition, de changer les procédures de la vérilication : qu'en cas de refus, il le prendroit pour une marque très évidente, que je n'avois de (juoi fournir, foncer et soustenir, et m'en feroit reproche. Tout ce que je respondoy à cela, c'estoit en ces propres termes : Non, non, je vous tiens par un pied : vous ne m'eschapperez pas. Demezat s'écrie là-dessus, qu'il ne vid jamais hennir une personne de la sorte à force de deffis. Et adjouste : Le bon homme de Ministre avalait tout cela, V. S. Illustr. peut juger avec quel contentement des siens. De moi j'estoi esbahi, comment ilpoiwoit endurer et tant d'affronts, et tant d'escornes. Que dirai-je à cela? Dieu doint bon sens et à Coton-Demezat, et à Demezat- Coton. Ils en ont bon besoin, les pauvres gens, pour apprendre à ne se paistre plus de vent; à ne se contenter plus de leurs chimères. Et qui nous a donné ou Coton, ou Demezat, pour législateurs de l'honneur que dès aussi tost qu'ils souflleront leurs fantasies, il nous soit force de suivre comme chiens barbets, sur peine d'est re honnis, de recevoir des affronts, et prendre des escornes? Vrayment c'est bien la raison, que nous prenions tels habiles personnages, pour reigle de ce que nous devons ou dire ou faire. Mais on pouvoit bien plustost voir une idée d'un pauvre fiévreux, qui

1601. CONFlîllENOE AVEC LE P. COTON. 261

se veut transporter d'un lict à l'autre, pensant de trouver plus de repos et moins de mal. De faict, voyez-le premièrement, demander que la forme de la vérification soit changée; n'estoit-ce pas dire tout liant : « Messieurs, je trouve de la peine plus que je ne pensoye en cest affaire : je sens bien qu'il n'est pas aussi aisé de me justifier en dispute, qu'en discours; ayant Chamier pour contredisant, qu'ayant des auditeurs, pour applaudisseurs. » Et pourtant je ne l'avoy pas mal prins, de choisir une chambre close, de choisir la maison du Chapilre. Qui trouverai-je, à qui je puisse dire : /'/te nie redde priori? Voyant que je tenois roide de mon costé, il se jette à d'autres carrabinades : me convie à disputer deux fois la semaine, tous les matins, en latin, à la scholastique. Et misérable (lui pouvoy-je dire), où sommes-nous? que faisons-nous? est-ce pour causer que nous sommes ici, ou pour disputer? C'est comme l'autre qui disoit : 0 si j'estoye à Rhodes, que je vous monstreroy bien que je sçai sauter! Or devinés si les Jésuites sont en vain sortis de l'invention d'un Espagnol, puisqu'ils en tiennent tant du naturel. Au reste, je suis si loin de tenir mes refus à déshonneur, ou affront, ou escorne, que je pense que je nepouvoi mieux punir mon sophiste. Demezat adjouste, qu'à certain propos son père me pria de parler correct, et de ne plus m'avancer d'appeler l'Eucharistie, leur oublie : que desjà une fois on m'avoit aprins à parler, quand je refusoy acariastrement de nommer l'Eglise romaine catholique et apostolique, et qu'il estoit meshui temps (jue j'aprinsse à vivre. Voici ce qui en est. Il est vrai que (je ne sçai maintenant à quel propos) je nommai leur oublie. Coton le releva, et dit que je ne devois ainsi parler : que de son costé il appelleroit noslre Cène, pain du four. Je dis, que je ne devois pas aprendre de lui, comment je devois parler des erreurs de son Eglise : que de ce qui est parmi nous, et particulièrement de la Cène, je sçavois bien comment ils avoyent accoustumé d'en gausser. Ce propos ne passa pas plus outre. Quant à l'autre de catholique apostolique : ce fut au second jour de la Conférence, estant encore présent .Monsieur de Sourdis, cardinal, et deux conseillers de Thoulouse, l'un desquels s'ùffença de ce que j'avoy nommé les papistes. Je di que puisqu'ils le trouvoyent mauvais, je diroye d'oresenavant, ceux de la religion romaine. Non, non, disent-ils, nous voulons que vous disiez: l'Eglise catholique apostolique romaine, suivant les edits. «Ha, Messieurs, dis-je, je n'accousiunierai pas ma bouche à mentir si estrangement (car j'usai nommément de tels termes). Et pour les edits, le Roy peut parler de sa religion comme il lui plaira, mais cela ne peut faire loi à nos consciences : joint qu'il n'y a article aucun qui nous oblige à cela (i ) ! » On me menaça sur cela de je ne sçai quoi :

(1) Conférer ci-dessus pag. 29 et 59, ligne 8 et note. C'est le même langage que Charnier tient plus tard (1607) au coumîtable et que lui reproche Henri IV [Ibid, pag. 28, note 1).

je dis que les hommes feroyent de ma vie ce que Dieu leur permettroit, mais que ma conscience gouverneroit ma langue : et que je me garderois moyennant l'aide de Dieu, de mentir si outrageusement, que d'appeler l'Eglise romaine, catholique apostolique; puisqu'elle n'en tenoit rien. Le bruit cessa enfin, parmi lequel est remarquable que le cardinal disoit tout haut, que ce n'estoit point leur faire déshonneur, de les appeller papistes, et Coton s'y accordoit. »

Parmi ces mêmes observations, nous trouvons ces lignes remarquables de Chamier sur Erasme, que nous voulons encore signaler : « Certes « Erasme a eu ses deffauts pour le regard de la doctrine en la religion : « mais il n'a pas laissé d'estre grand personnage, et pourvu de beaucoup « d'autres bonnes parties; et en matière de livres anciens, ceux qui sçavent « ce qui en est, confessent que la Chrestienté lui doit beaucoup , et pour « sa diligence, et pour sa fidélité, et pour son jugement. »

Enfin nous donnerons quelques-unes des épigrammes qui, suivant l'usage alors établi, se lisent au commencement du volume. Ces pièces, en grec, latin et français, au nombre de douze, et remplissant six pages, ont pour auteurs les amis du David de la Réforme et célèbrent sa victoire sur le prétendu Goliath de l'Eglise romaine : ce sont J. Valeton, J. Sagnseus, Hebel Brunerius (Brunier), Ged. Peiterius, Georg. 3Iogius, Abel Brunier. Il va sans dire que le père Coton et sa compagnie en font impitoyablement les frais. Nous en citerons trois, parce qu'elles sont de Chamier lui-même : les coups d'épingles après les coups d'épée.

EIS nETPON TON KÛTÛNA, IHSOÏITHN , META THN HTTAN OPASïrAûTTIAN NOSOÏNTA.

IIoXX' OL'û' aKrfidr^ç "kiSz Tpa^jj-a-ra y.ai'pta K(Î)twv

TiTTTc \>'i^(0(, ipijyBûq Iti o' au [xeya ©6éYY~^3C'. ; ri ^àp Oùy. èxéTC'/j YAo)-:Tr,v, &Wà çpsvà; v' èfXâoYj.

AAN. XAM.

(1) Avant d'aller plus avant, c'est ici le lieu de faire observer que Quick est évidemment dans l'erreur lorsqu'il dit (p. 109 ci-dessus) que, vers l'an ICOO, Chamier fut transféré de Bagnols à Montagnac. On a vu par les documents qui précèdent (p. 213), que dès 1595 et les années suivantes il représentait aux Colloques, Synodes et Assemblées politiques, l'Eglise de Montélimar.

La suivante est une traduction latine de ces quatre vers grecs : IN COTONUM

SESE, POST INFELICEM PUGNAM, THRASONICE EFFERENTEM.

Obsistit totis dum vero viribu?, ecce

Cotonus multis vulneribus cecidit.

Et tamen obloquitur post tot sua vulnera. Nempe hœc

Vulnera, non linguae, vulnera sunt cerebri.

Dan. Cham.

Enfin cette troisième épigramme, qui raille encore non-seulement Coton et son Crac, le voilà! (ci-dessus p. 248, note), mais encore le dogme même de la transsubstantiation, rappelle plusieurs des traits moqueurs lancés contre la messe et le « Dieu de pâte » par les satiriques huguenots du XVI« siècle :

EPIGRAJIMA AD PAPISTAS, COTONO VICTO , CONDOLENTES.

Vidit, et ingemuit Cotonum maxima \ictum

Concio : sanumne hanc credis habere caput? Imo habet : an possit serio non flere, salutis

Quse videt amissse signa diserta suae?

At vos, 0 stupidi, Christo quicunque negato

Romanse colitis ditia forcla lupœ ; Et crustum tenui factum de furfure, factum,

Mnrmure anhelato, creditis esse Deum (1) : Greditis esse Deum, quem fœdo ventris hiatu

Utlibet accedens quilibet accipiat :

Accipiant tineseque et mures (2); inque vomentem

Si canis inciderit, tum canis ipse voret : Quam digni, illudens vafra quibus arte sophistes

Pro Christo crustum furcifer objiciat !

Dan. Chah.

(1) Voir ci-dessus, page 248, note,

(2) On lit dans le Journal de l'Estoile (juin 16C3) : «Le dimanche 1" de ce « muis, le père Cotton, jésuite, grand théologien, mais encore plus grand cour- « tisan,presche devant le Roy, du saint Sacrement, où il renouvella l'opinion du « pape Innocent, que la souris mange le vrai corps de Dieu... » On voit que rien ne pouvait déconcerter le père Coton.

1600-1601. — Traité de Œciimenico pontiflce. — Page 199.

Damelis CiiAMiEni Belphinatis de œcumenico pontlfice Disputatio scholastica et tlieologica, libris VI distîncta: quorum capita pra'fationî ad lectorem siibjectus Index exhîbet. Genevœ MDCI. In-8° de 897 pages.

Les huit premiers feuillets (non paginés) contiennent : 1" Une dédicace aux Syndics et Conseil de Genève, datée : Ex Jcuslorum Colonia, anno ultimo decimi sexti ab orbe redempto secidi, mense junio (3Iontéliniar, juin 1600) ; 2° Une préface Jd christianum lectorem. Mais on n'y trouve pas l'index annoncé par le titre, à moins qu'il ne faille le considérer comme implicitement compris dans cette préface. On voit, par la dédicace, que Chamier avait communiqué son manuscrit à Simon Goulard, qui l'avait fortement engagé à le publier. Le sujet est traité en trois parties, et l'ouvrage est en six livres, subdivisés en chapitres. Les 1", III« et Y* embrassent les arguments des papistes sur la première, la deuxième et la troisième question, et leslivresll, IV et Viles arguments des catholiques sur "..> mêmes points. Chamier appelle de ce dernier nom les réformés, qu'il oppose ainsi, en tant que vraiment catholiques, aux catholiques-romains. On a vu ce qu'il dit là-dessus dans sa discussion avec Coton (plus haut, page 261).

Nous avons déjà dit que Scaliger professait une grande estime pour ce docte traité.

1601 (jauTîer). — Lettre de Du E*lessi8-llornay à Charnier,

— Page 193.

Le tome III de l'édition originale des Mémoires de Duplessis-Mornay, publié en 1652, contient une seule lettre de ce grand homme à Chamier. Elle est du commencement de 1601; la Conférence, ou, pour appeler les choses par leur vrai nom, le guet-à-pens de Fontainebleau avait eu lieu huit mois auparavant (4 mai 1600). En témoignant au ministre dauphinois la part qu'il prend à ses succès théologiques, Mornay ne lui cache pas l'amerlume dont remplissait son âme cette défaite à lui ménagée par Sa Majesté Béarnaise, son royal ami, venant en aide à compère Du Perron (1).

fl) On se rappelle les mots de Henri IV en cette oi^casion. S'adressant à Sully : « Elt bien, que vous semble de votre pape? n Ecrivant au duc d'Kpernon : « Le diocèse d' Evreux a vaincu celui de Sauinur. » — Et cette réponse sardonique à Du Perron lui-même, qui l'abordait en lui disant que le bon droit l'avait donc emporté : « Oui, mais bon droit a eu bon besoin d'aide. » Voir ci-dessus, p. 238, note.

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