‹ 1564-1621, Daniel ChamierChapitre 32 sur 80 · K DISPUTE d'embrun comtre fenouillet · texte numérisé non relu

K DISPUTE d'embrun comtre fenouillet

les conleniieux et se porteroient immodeslement. Que les disputaiis parlassent tour à tour; et ne fust loisible à l'un d'ouvrir la bouche, que l'autre n'eust cessé de parler. Que tout ce qui se diroit fust reçu et couché mot à mot par des secrétaires, et s'il se disoit quelque chose autrement, on ne fust tenu d'y respondre. Que les objections et responses se fissent en peu de termes, et le plus brièvement que faire se pourroit, sans s'estendre en de longs discours. Qu'on marquast dès lors une question, de celles qui sont aujourd'hui en controverse entre les catholiques et les papistes; laquelle on ne laisseroit point pour entrer en -une autre, qu'elle ne fust finie; et fussent dès l'entrée dressées des thèses sur icelle d'un costé et d'autre eu petit nombre. Qu'on n'alléguast aucune authorité ni de l'Escriture ni des Pères anciens, sans avoir les livres en main, et tant que faire se pourroit en la langue originaire. Qu'au bout les actes demeurassent au pouvoir des disputans, pour s'en servir selon qu'ils verroient à faire. Leur offrois enfin le choix de laquelle ils voudroient de ces quatre controverses : de l'idolâtrie, de la transsubstantiation, du sacrifice, du célibat des prêtres, et demanday leur response par escrit.

n Cet escrit leur fut rendu, sur lequel le sieur Fenouillet vint au logis de M. le gouverneur, pour en conférer. Enfin se roidissant sur les conditions que je demandois, on se vit en termes de ne rien faire, vu mesme qu'ils refusoient des secrétaires. Toutesfois sur le tard du samedi me fust rendu un escrit signé par eux trois, qui portoit quMls acceptoient la dispute, sous l'asseurance qu'ils avoient que l'archevesque agréeroit la conférence, et qu'elle se feroit en la présence d'iceluy : lequel avec le sieur de Bonne, pourvoiroient à ce que tout se fist modestement, sans passion, ou ombrage de sédition. Qu'encore que la voye d'escrire fust longue, ils accordoient que ce qui se diroit fust escrit par deux secrétaires et signé de part et d'autre, puis donné aux conférents.

« Sur cela je me plaignis par écrit à eux de ce qu'ils n'avoient déclaré leur intention sur les règlements par moy demandés insistant qu'ils eussent à y répondre article par article. Puis d'autant qu'ils sembloient vouloir attribuer toute authorité à M. d'Ambrun, déclaray qu'à cause de la qualité d'archevesque qu'il portoit et du serment qu'il a au Pape, je ne pouvoir m'assujétir à luy, sinon en cas qu'il fust nommé pour modérateur de leur costé : ce qu'estant, je nommois du mien le sieur Cresson, pasteur de l'Eglise recueillie en la maison de monseigneur des Diguières, avec toute

telle authorité en l'action que pourroit en avoir ledit archevesque »

On convient enfin de prendre jour pour le lundi suivant, à midi, au palais archiépiscopal. Au jour dit, chacun se rendit au palais de l'archevêque, dont la conduite en cette affaire est à observer : « Entrés que nous fusmes avec le nombre des assistans limité d'un costé et d'autre, pour éviter confusion,

je (lis que je ne ferois rien que après avoir invoqué le nom de Dieu : à quoi l'Archevesque répliqua que les canons luy défendoient d'assister à nos prières; mais qu'il nous donneroit une autre chambre. Je dis que cela sembleroit qu'il se réservas! quelque avantage par-dessus moi , qui entendois toutefois estre en un lieu pleinement neutre , puisqu'il estoit assigné pour une telle action. Alors il répliqua, qu'ils nous quitteroient donc le lieu pour sortir pendant nos prières ; et nous, voyant qu'il se montroit si raisonnable, consenlismes d'aller en une autre chambre, non loin de là; et eux cependant firent aussi quelque espèce de prière.

« Rassemblés que nous fusmes l'archevesque demanda audiance, et commença par une protestation, que quelque dispute qu'il y eust, si ne prétendoit-il point de révoquer en doute aucun point de la doctrine de l'Eglise romaine, de l'autorité de laquelle il se contentoit ; qu'il n'attendoit pas beaucoup de fruit des conférences, parcequ'il avoit apris de Tertuliien, que les hérétiques peuvent bien estre convaincus, mais non vaincus. Vouloit apporter en l'action toute modestie et douceur : et, pour la fin, prioit tous ses catholiques présents, que à quoi que pust réussir la dispute, toutesfois ils se gardassent bien d'estre aucunement esbranlés en leur créance.

« Je parlai après lui , et dis que j'espérois que Dieu me feroit la grâce d'apporter autant de modestie qu'on en sauroit requérir; comme il m'avoit donné de la pratiquer es autres conférences où j'avois esté porté. Protestai de ne vouloir révoquer en doute la doctrine contenue en la sainte Escriture : que si par mesgarde il m'eschappoit quelque chose au contraire , je serois le premier à la révoquer et condamner. Que il falloit remettre entre les mains de Dieu l'issue de ceste action, dont il sçauroit bien en son temps tirer assez de fruit pour sa gloire. Mais que je ne pouvois trouver bonne la préoccupation qu'il faisoit des jugemens de l'assistance, pour les empescher de reconnoistre, voire mesme de voir la raison; qu'il eust mieux fait de les laisser en toute liberté, selon que requiert le naturel toute dispute. Pour la fin , je demandai qu'on s'esclaircist avec moi des conditions de la dispute, sur lesquelles on auroit encore voulu dire un mot; et premièrement, qu'on me fist connoistre à qui c'est que j'avois à faire.

« Sur quoi l'Archevesque dit que, si sa santé lui eust permis, il eust enduré qu'aucun eust parlé que lui, comme l'y obligeoit le soin qu'il a de sa bergerie. A cause donc de son indisposition il laisseroit faire aux sieurs Fenouillet, Figurât et Lagier, entendant toutesfois n'estre raisonnable de clorre la bouche, ou à lui-mesme ou aux autres, s'ils peuvent avancer quelque chose de bon.

« Je répliquai qu'il ne se pouvoit faire sans une grande confusion que plusieurs disputassent ou rompissent les disputans quand il leur plairoit.

« Fenouillet dit qu'ils dévoient tous trois estre reçus à disputer, puisqu'ils avoient tous trois signé les escrits que j'avois reçus d'eux.

1G03. DISPUTE d'eMBFîUN contre FENOUILLET. 27rJ

« Et je insistai que puisque j'avois seul accepté la dispute, ils m'en dévoient opposer aussi un tout seul , laissant toutesfois cela à leur discrétion, s'ils s'y roidissoient, prest à disputer ou contre un, ou contre trois. « Fenouillet dit que cela sentoit sa bravade.

« Je repartis qu'aussi ne le demandois-je pas, mais s'ils s'y opiniastroient, je l'accepterois.

« Sur cela M. l'Archevesque dit que pour me donner à gagner sur les formalités, le sieur Fenouillet auroit ceste cliarge tout seul.

« Tombés que nous fusmes d'accord sur cela, je proposay la première des conditions touchant les modérateurs, laquelle fut acceptée, et dit le sieur Fenouillet qu'il recognoissoit pour tel Monsieur d'Ambrun, attendu la qualité d'iceluy et le rang qu'il tient en l'Eglise estant Archevesque, en l'Estat estant Conseiller du Roy, en la ville estant Arclievesque d'Ambrun. Acela je dis que je ne pouvois ni ne devois refuser la nomination qu'il faisoit de son costé, mais que pour moy je nommois le sieur Cresson. Il y eust sur cela quelque difficulté, car M. d'Ambrun, encore qu'il protestast d'honorer ledit sieur Cresson, tant y a qu'il se faschoit de le voir nommé pour son compagnon, alléguant ses grades et dignités. Cela me força de lui respondre que comme Archevesque, je ne voulois le recognoistre en rien. Comme Conseiller du Roy, et Prince, ou Magistrat, je luy porterois tout lionneur, mais qu'en ceste action qui est de sa religion, sa qualité m'esloit à bon droit suspecte. Enlin il fut accordé que MM. de Bonne, gouverneur delà ville, et des Crotes, gentilhomme remarqué (sic), tiendroient le lieu de modérateurs. »

On entre donc en matière, on aborde les quatre thèses proposées par Chamier et acceptées par Fenouillet et ses acolytes. Il en est une tellement caractéristique de l'époque et tellement empreinte de couleur locale, que nous la devons signaler, malgré ce qu'elle a de malsonnant. « C'est une fausse doctrine, alléguait le ministre huguenot, qu'enseignent les jésuites, qu'il soit plus mal fait à un prestre d'avoir une femme légitime que d'entretenir des p (1). » A quoi l'archevesque et Fenouillet dirent : « Cela estre

vrai, estant bien entendu; » et Chamier répliqua : « En son rang donc nous verrons les preuves de ceste belle chasteté (2). «

(1) On sait que ce mol, si malencontreux qu'il n'est plus permis de Timf rimer en toutes lettres, n'avait point alors le degré d'odieux qu'il a pris bientôt après. On le trouve usité jusque dans les sermons des meilleurs prédicateurs calvinistes du seizième siècle.

(2) Si l'on pensait que la proposition de Charnier était impudente et invraisemblable, nous n'aurions qu'à renvoyer aux témoiù^nages des contemporains sur les mœurs du haut clerL;é de l'époque, et nous ajouterions que dans un très instructif travail de M. le professeur Jung, publié dans le Bulletin de la Société' de r Histoire du Protestantisme français (t. V, p. 557), se trouve rapporté un tait qui rentre complètement dans la tbèse du ministre huguenot. Au reste, on voit que ses adversaires, malgré le peu de contentement que la position de cette question

Il y eut encore quelques débats préliminaires sur la position des questions, n Tant de façons y eut-il avant que venir au fond ; je désire que le récit n'en soit point ennuyeux au lecteur : certes je ne devois les laisser en arrière, puisqu'elles sont couchées dans les actes reçus par le sieur Perrin, pasteur de l'Eglise de Nions, et le sieur Maurin, secrétaire nommé d'un costé et d'autre : je crois aussi qu'il y aura de l'utilité pour aider la remarque qu'on doit faire des esprits de la papauté, avec lesquels il pourra avenir que d'autres seront encore nécessités de s'accoupler : et quoique toute circonstance ne se rencontrent pas toujours de mesure, si est-il bon de sçavoir par où les autres ont passé auparavant. Enfin donc nous y vinsmes et poursuivismes assez paisiblement : hormis qu'ils ne me rendroient pas le change de ma patience; car lorsque c'estoit au sieur Fenouillet à parler, je me tenois immobile, sans ouvrir la bouche tant peu que ce fust; aussi ne se plaignit-il jamais de moy; mais quand mon tour venoit, on m'interrompoit à tout propos, dont je me plaignis souvent, mesme par trois fois je voulus faire coucher mes plaintes dans les Actes, puisqu'autrement je ne pouvois en venir à bout; mais on me pria de ne le faire pas, avec promesse de se porter autrement. Voici donc ce qui fut objecté par le sieur Fenouillet, et respondu par moy. »

Nous ferons grâce au lecteur de cette série de syllogismes sur la transsubstantation. Charnier ne pense pas avoir eu le dessous, sans toutefois s'en faire accroire sur la portée de celte discussion, qui fut close en une séance. « Quoique ce n"ait point esté grande chose, dit-il, si est-ce que le sieur Fenouillet, n'est pas en si petite réputation parmi les montagnes qu'il n'y ait de la conséquence à considérer les fautes qu'il a commises, vu mesme l'assurance que tant lui que ceux de son parti monstroient, jusque-là que M. l'Archevesque avoit laissé échapper de sa bouche ces paroles : « Aussy vray qu'il y a un Dieu nous gagnerons. » C'est une trop petite mouche que la première faute qui estoit en la forme du syllogisme du sieur Fenouillet, pour estre ici mise en compte. Aussi protestay-je que je ne l'eusse point relevée, s'il ne l'eust dictée avec piaffe, en reraaschant ces vers communs de l'escole, par lesquels on signifie les divers modes des syllogismes, piaffe qui ressentoit voirement sa puérilité : mais me faisoit ressouvenir aussi du mespris que font de nous les jésuites, et ceux qui ont esté nourris par eux, entre lesquels est ledit sieur Fenouillet, se persuadant qu'il n'y a pièce parmi nous qui ait jamais oui parler d'Aristote. »

Cet ouvrage de Chamier et la conférence qui en fut roccasion n'avaient encore été signalés par aucun biographe.

leur procure, ne peuvent guère faire autrement que de la subir, sauf la réserve du « bien entendu. »

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