‹ 1564-1621, Daniel ChamierChapitre 37 sur 80 · CHAMIÈRES-FERRIER... » QUESTION POSEE AU DIABLE, ETC · texte numérisé non relu

CHAMIÈRES-FERRIER... » QUESTION POSEE AU DIABLE, ETC

esprit dont on la disait possédée, avait été conduite à diverses reprises à l'abbaye de Saint-Victor, où on l'avait soumise, pour la guérir, à toutes sortes de conjurations et d'exorcisraes. Le père Coton avait été l'un de ces exorcistes, et bientôt on apprit de source certaine, qu'ayant emprunté, pour se préparer à la cérémonie, un livre traitant de sciences occultes, à un savant personnage (le conseiller Jacques Gillot), il le lui avait rendu ensuite, en y laissant par mégarde la liste des questions qu'il avait écrites, afin de les poser à l'esprit malin. Des copies de celte liste commencèrent à circuler, on y ajoutait les détails les plus circonstanciés, et il n'y avait pas moyen de douter de la vérité de la chose. Aussi personne n'en doutait, et moins que personne Sully, qui la tenait de première main, et en avait fait part au Roi (1). Il devenait donc urgent de nier officiellement le fait (2); d'autant plus urgent que, parmi ces questions, les unes oiseuses et ridicules, les autres indiscrètes et plus ou moins compromettantes, il s'en trouvait d'obscures, mais aussi de fort claires et de fort inopportunes, telles que celle par laquelle il demandait à Satan « par quel moyen le Roy « d'Angleterre, la Reine et son royaume se pourroient principalement et « facilement convertir, » (;e qui avait donné lieu à Sa Majesté Rritannique de se plaindre à l'ambassadeur de son bon frère le Roy de France. Dans sa dépêche du 9 octobre 1605, Henri IV écrivit donc à M. de Beaumont de nier hardiment, ajoutant cette phrase caractéristique : « Je ne « doubte pas que ledit Cotton ne désire la conversion dudit Roy à la reli- « gion catholique; mais il sçait mieux que nul autre qu'il ne faut pas « attendre un si bon effect d'un si mauvais maistre et ouvrier qu'est le « diable... » (3) De Thou ne connaissait sans doute pas cette lettre, mais il savait fort bien d'ailleurs à quoi s'en tenir lorsqu'il écrivait « que le Roi avait prié instamment Sully de faire en sorte que l'affaire fût étouffée, et que, le contraire étant arrivé, il avait affecté de la traiter de bagatelle, quoique au fond il en fût vivement contrarié. »

Il ne manquait plus qu'un certificat négatif d'experts en écriture : ce certificat fut obtenu et acheva l'évidence : « Les maîtres écrivains à qui on « montra le papier, qu'on prétendoit être l'original de tous les autres, et « que l'on assuroit faussement être signé de la main du père Coton, attes- « tèrent après l'avoir confronté avec des lettres qu'on avoit de lui, n'avoir « jamais été de son écriture. » C'est le père d'Orléans qui dit cela (i). Il

(1) Voir OEcanomies royales, t. III in-fol.,p. 56. — De Thon, Hist., liv. 132, § 13. — L'Estoile.

(2) «Le Père Coton, dit M. Berger de Xivrey, se trouvait alors réduit à nier une chose dont la découverte nuisait à sa réputation d'homme d'esprit... » {Rec. des Lettres missives de Henri /F, t. VI, p. 342, note.)

(3) Rec. des Lettres missives de Henri IV, loc. cit.

(4) Vie du Père Coton, Paris, 1688, iu-4'', p. 90.

s'appuie aussi sur ces lignes de Coton lui-même, dans sa réponse à Benedict Turretin, ministre de Genève (1) : «Toutes choses bien examinées, " on trouva que le père Coton n'avoit jamais parlé à la personne à laquelle « on avoit attribué la publication du billet, qui estoit un conseiller au Par- « lemenf, qu'on disoit avoir trouvé cet escrit dans un livre que le père « Coton avoit emprunté de lui (2). »

Or, Scaliger l'avait bien prévu : « Un jour, avait-il dit, les jésuites nie- « ront que Cotton ait demandé au diable touchant le Roy, et cela est fort « véritable. M. Casaubon m'a écrit avoir vu les demandes de Cotton chez le « président de Thou, qui les avoit reçues d'un sorboniste. Il les montra à <' Cotton, et lui demanda si cela estoit vray, qui annuit et probabat « suum factum (3). >•

Et voici le texte même de la lettre de Casaubon à Scaliger (5 kal. octobre -ICOo) : " Jccepisti... nuper... Quœstionum exemplum... Noli de re dubitare. Ipse «JTo/pajJov vidi hisce oculis apud Gillotum, neque veritus est auctor factum tueri apud Tlmanum (4). *

Enfin, nous avons sous les yeux la lettre où Gillot lui-même, écrivant à Scaliger (de Paris, le 8 décembre), lui dit ce qui suit : « ... Je crois que « l'on vous aura faicl part des questions du père Cotton, faites à une pré- « tendue démoniaque. L'on m'a assuré que vous en avez la copie, mais je « crains tant que l'on y aye ou obmis ou altéré quelque mot ou ligne que « si tost que j'auray recouvré l'orginal escrit de sa main, que j'ay preste à '< un personnage [Sully, sans doute] dont je ne puis le tirer encores, je « vous l'envoyeray fidèlement..., l'original, je vous en responds. Il est par « miracle tombé entre mes mains, et vous advise que l'on se double bien, « voires on s'assure que je l'ay, et si l'on ne le demande point. Il [Coton] « a fort pressé pour le luy rendre, mais en vain : j'espère bien m'en dé- « fendre. Vous aurez plaisir à voir explication de quelques choses qu'il « pense que nous n'ayons pas entendu... »

Et dans une autre lettre du même au même (sans date, mais de la même époque) : «... Je crois que je ne vous ai pas escrit depuis que la consulta- « tion faicte par le père Cotton avec le diable est tombée miraculeusement « entre mes mains, escrite de sa main, et qu'il ne peut desnier. J'attends à « vous en envoyer une copie fort véritable, avec l'histoire aussi véritable : « tout a esté ici bien cogneu et vérifié. Il s'en est remué, sed frustra. Il

(2) Rechute de Genève plagiaire, ou Réplique aux prétendues défenses de Benedict Turretin, etc. Lyon, 1619, \n-k".

(3) «Comparaison faite, dit Sully, avec trois ou quatre des lettres quej'avois de lui (Coton), il ne demeura nul doute qu'il n'eût écrit de sa main les susdits mémoires ou questions... » {OEcon. roij., loc. cit.)

(3) Scalifjerana, au mot Coton.

(4) Is. Casauboni Epist. WoiiQïàdim, 1709, iu-fol., \). 252.

1605. « CHAMIÈKES-FERRIER... l^ QUESTION POSEE AU DIABLE, ETC. 297

« s'en est plaint au Roy, a fait tout ce qui se peut pour ravoir l'original. '( Jusques ici par silence ou négligence il n'a rien profité... » (1)

Maintenant que, par ce préambule, nous avons établi d'une manière qui nous semble assez probante l'authenticité des 76 questions posées au diable par la curiosité du père Coton, et dont nous ferons peut-être quelque jour une étude plus complète à l'aide des matériaux que nous avons réunis, nous nous bornons ici à transcrire et à éclaircir ce curieux document parte in guâ. Nous prenons la traduction qu'en donne Sully, car le texte original était en latin : Il débute par cette solennelle invocation à divers patrons et patronnes :

Pai' les mérites de saint Pierre et saint Paul, apôtres, de sainte Prisce, vierge et martyre, des saints Mvïse et Amman, gendarmes martyrs, de saint Anténogène, martyr et théologien, et saint J'olusian, évêque de Tours, de saint Léobard, reclus, et sainte Liberate, vierge.

Puis viennent les questions, en forme de notes, ayant trait, ainsi que nous l'avons déjà dit, les unes à la politique, les autres à la théologie, plusieurs aux intérêts de la Compagnie et à des affaires particulières, d'autres enfin aux hérétiques, toutes ainsi accusant les préoccupations et les convoitises du questionneur. «Se flattant, dit de Thou, de chasser l'esprit immonde, le père Coton avoit voulu auparavant en tirer parti et s'éclaircir par le démon de bien des choses qu'il avoit à ceeur et désespéroit d'apprendre d'ailleurs. » Voici ce qui est relatif aux héréti(iues :

« Tout ce qui touche de Laval.

« Touchant la confession des âmes.

« Ce qu'il faut que je sache touchant le Roi et M. de Rosny (Sully).

Ce que l'on peut espérer de sa conversion. « Qui sont les hérétiques qui seront plus faciles en Cour à réduire

à la fois.

« Ce qui est plus utile pour la conversion des hérétiques.

« Combien de passages touchant la foi ont été dépracés par les hérétiques.

(l) Epitres franc, des personnages illustres et doctes à M. J.-J. de la Seal a Harderwick, 1624,111-8", p. 422, 432.

n Ce que Dieu veut que je sache par toi , touchant le plagiaire de Genève.

" Chamières-Ferrier par quel moyen.

« Ce qui est touchant Lesdiguières et sa conversion.

« Ce qui est touchant la durée de l'hérésie. »

On voit que le sens général de ces questions indiquées n'est pas douteux : il en est une toutefois, et c'est précisément celle qui nous intéresse ici, qui parait n'avoir pas été jusqu'ici entendue, grâce à la grosse faute d'impression qui la défigure dans l'édition originale des Mémoires de Sully, et qui s'est perpétuée dans toutes les éditions, même dans la paraphrase de l'abbé de l'Ecluse (in-8°, t. YI, p. 274; in-S", t. II, p. 590), et jusque dans l'extrait qu'en a donné tout récemment 31. Berger de Xivrey {Recueil des lettres de Henri U\ t. YI, p. 3 13). Le savant éditeur ne pouvait que mettre au nombre des questions obscures, celle qui est ainsi imprimée : f> Chamières-Ferrier par quel moyen. » L'addition d'une virgule et du point d'interrogation qui n'existent même pas dans le texte primitif des OEconomies royales ne la rendait pas plus claire. Mais la lumière se fait aussitôt, si l'on rétablit ce texte ainsi ;

Chamier et Ferrieu, par quel moyen'?

Dans l'original latin, que nous avons retrouvé ailleurs, il y a : Chamier, Ferrier, quo pacto? La correction était donc bien facile à faire, et, le texte ainsi rectifié, on voit du premier coup d'oeil quel était l'objet de la curiosité du père Coton sur cet article. On comprend qu'il s'informait charitablement auprès du malin esprit des moyens par lesquels il pourrait gagner ses deux grands antagonistes, les deux coryphées du parti huguenot, Chamier et Ferrier, comme il faisoit en même temps à l'égard du comte de Laval, qu'il « muguettoit fort, » suivant l'expression de Scaliger (1), et du duc de Lesdiguières, dont il avait déjà catholicise la fille et dont il couvait aussi l'abjuration future. Conquête très enviable en effet que celle de Chamier et de Ferrier. Ce dernier devait, mais plus tard, tomber en ses filets (1613); quant à Chamier. il parut bien qu'on ne venait pas à bout de lui si aisément, même avec l'assistance du démon.

Un mot encore. C'est en août ou septembre 1605 qu'éclata le scandale

(1) L'Estoile pai le (avril 1605} de la « nouvelle catholicité du comte de Laval. »

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