COLLOQUE ET DISPUTE DE METSSE
cours des propositions faictes aux ministres, adressé J messieurs de la religion prétendue réformée de Rochemaure et Meysse, et autres amateurs de la vérité. Voici les faits que nous y relevons :
Le sieur de Joviac, ayant conçu le dessein de concilier les deux Eglises, se mit au mois de juin 1606, à lire et relire la Bible d'un bout à l'autre dans cette vue; puis il voulut avoir « des communications particulières avec le ministre de l'Eglise réformée de Meysse, après avec Charnier, du Montélimar, par lettres avec celui de Privas, et depuis en privé à Meysse. » Il se plaint amèrement du peu de charité qu'il a rencontré chez ces ministres, lui à qui l'on doit pourtant, dit-il, et les temples, et les ministres, et même l'exercice libre de la religion dans ce pays. 11 a surtout sur le cœur une réponse de Chamier, qui, persuadé sans doute que tout cela aboutirait bientôt à une défection, lui aurait dit tout net, et en particulier et en public, que « s'il le voyoit prêt à faire le saut, il le pousseroit, au lieu de le retenir. » Cependant il ne s'est pas découragé, et avait annoncé l'intention de s'adresser au prochain Colloque, qui, d'abord mandé au Pousin, fut transféré à Meysse à son occasion, au mois d'août. Six ministres s'y trouvèrent, savoir: Valeton, de l'Eglise de Privas; La Paye, de celle d'Aubenas; Reboulet, de celle de Tournon-de-Privas; Le Zay, de celle de Saint-Vincent; et Daniel Chamier, de celle de Montélimar.
Le sieur de Joviac fut admis à faire sa proposition et « éclore les conceptions de son âme » en présence de tous ceux qui voulurent assister à la conférence (1).
Il se livra donc aux « mouvements dévotieux qui l'agitoient, » et le portaient à « désirer avec tant de zèle la conversion de tous peuples à la vraie et unique foy et doctrine chrétienne. » Nous remarquons dans sa harangue cette phrase qui devait fort mal sonner aux oreilles huguenotes : « Pour moy, j'ay sans vanité pris une si saincte résolution de bien vivre, que si en ma religion il m'estoit permis de quitter femme, enfans, et toute sorte de commodités que Dieu m'a données, je le ferois de tout mon cœur pour, à l'imitation de quelques saints Pères, passer le reste de mes ans hors du soucy du monde et avoir ce seul soin de servir Dieu. » On comprend qu'un tel langage, montrant chez celui que le tenait l'étoffe d'un parfait catholique-romain, voire même d'un cénobite, devait inspirer aux ministres assez peu d'enthousiasme pour le beau projet de conciliation du sieur de Joviac. Comme il termina en leur communiquant la supplique qu'il avait préparée pour l'adresser au roi, « chacun, dit-il, loua son zèle pour le bien de l'Eglise chrétienne, » et Chamier prenant la parole lui dit : « qu'avant de pouvoir « répondre et délibérer sur cette affaire, et se joindre à luy en la poursuite
(1) On voit plus loin que parmi les assistants se trouvèrent les sieurs du Pont-de-Bais et de Saint-Lagier, gentilshommes plus que septuagénaires.
« d'une si sainte entreprise, soit envers le roy, soit envers les Eglises « réformées, il étoit expédient de savoir de luy s'il éloit d'accord avec eux; « car en vain travailleroit-on en une œuvre où les ouvriers seroient dis- « cordans », et le requit d'en faire la déclaration. » C'est ce qu'il appelle « la ruze et artifice de Cliamier, » et il ajoute : « Moy, prévoyant la fallace et astuce de cette demande, je la prévins par la grâce de Dieu, et découvris la fin où il tendoit ; car, luy ayant répondu qu'il ne devoit point douter de ma foy en la religion réformée de laquelle j'avois toujours faict ouverte profession, je luy dis que c'étoit un moyen qu'il avoit excogité pour rompre cette conférence. Car si je confessois que j'étois d'accord avec eux, ils me répondroient qu'il n'y avoit donc aucun sujet de disputer du faict de la religion, ni d'en souhaiter une meilleure que la nostre ; que si je discordois, qu'il n'y avoit aussi lieu d'en traicler avec un adversaire; et parlant que le moyen de conférer nous seroit osté, au déplaisir de la compagnie qui espéroit en rapporter beaucoup de fruit. Charnier, qui étoit leur organe, plus ariificiel que charitable, me promit alors qu'on ne me répondroit pas cela et que leur intention ne tendoit qu'au bien de l'Eglise, etc. » Notre auteur accuse pourtant Chamier d'avoir fait décider par ses collègues qu'avant (out on lui donnerait lecture de la Confession de foi des Eglises réformées, et qu'il aurait à répondre sur le point de savoir s'il y adhérait, oui ou non. Car c'est toujours à Chamier qu'il s'en prend de tout ce qui se fait de contraire à ses vues. Accuse-t-il les ministres d'avoir déserté leur devoir en négligeant et comme dédaignant de l'édifier, de le retenir, il s'écrie : « Et que Chamier ne die pas , pour couvrir cette faute, que j'étois desjà papiste et résolu à les quitter » Se plaint-il de l'attitude de l'auditoire, c'est en insistant sur « la grande impatience et mauvaise raine, notamment de Chamier. "
Enfin il entre en matière et dresse contre cette Eglise réformée, dont il d&claroit faire profession, un véritable acte d'accusation en seize chefs, que nous nous bornerons à énumérer : 1° Rupture de l'unité de l'Eglise; 2° abolition de la hiérarchie ecclésiastique; 3° suppression de cinq sacrements; 4° altération de celui de l'eucharistie; 5° annulation du service divin ; 6° dépréciation des bonnes œuvres ; 7° abolition de la confession ; 8° diminution de l'autorité de l'Eglise; 9° abus de l'excommunication; 10° suppression de la confirmation ; 11" négation du libre arbitre; 12° suppression des jeûnes; 13° mise en oubli des aumônes; 14° mépris de la chasteté ou célibat ecclésiastique; 15° méconnaissance de la primauté du pape; 16° enfin, défaut de vocation des ministres.
On voit dès lors quelle couleur prenait cette controverse. Un soi-disant huguenot venait proposer à ses coreligionnaires, non plus d'examiner les moyens de concilier les deux Eglises divisées, mais de condamner leur pro-
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pre Eglise sur tous les points au profit de celle de Rome. Charnier lui tint lête, et, à la suite d'une discussion « à perte de vue et sans fruit, fut si insolent, dit notre narrateur, de me dire « que je ne faisois tout cela que « pour couvrir ma révolte. » Sur quoi, « voyant que la malice de cet homme combattoit son zèle et la dévotion qu'il avoit au bien universel de l'Eglise, » le sieur de Joviac se retira en se plaignant, comme toujours, « de ce qu'on ne vouloit l'entendre, de ce qu'on appeloit papiste un homme qui alloit au presche et au colloque, enfin de ce qu'on le poussoit à ce de quoy on le devoit retenir. » Puis il n'eut rien de plus pressé que de prier « un de ses amis de faire venir deux pères jésuites à Rochemaure et à Meysse, sous un prétexte, avec l'intention, toutefois, de les faire joindre, et en sa présence voir disputer et résoudre les points qu'il avoit ci-dessus proposés, afin de tirer de cette dispute le fruit qu'il avoil vainement attendu du Colloque; sinon, recourir au Synode particulier, du particulier au général, et ainsi jusqu'à ce qu'il parvînt à son but, savoir le salut universel de l'Eglise. »
C'est alors que « les RR. PP. Brossard et Boëte, personnages de singulière vertu et piété, arrivent à Rochemaure et Meysse, où voicy incontinent Chamier qui vient attaquer le P. Rrossard, luy fait une salutation ministrale, s'engage en la proposition d'un argument que le Père conclut, et si serré, que Chamier ne s'en pouvoit départir qu'à sa honte. Et là-dessus la dispute fut arrêtée, si que nous voilà assemblés dans le Temple, à Meysse, durant trois jours, où la braverie, les premiers sièges, et toute sorte de vanités, ne manquèrent pas aux ministres, mesmes à Chamier, la présomption duquel fut assez combattue par l'humilité et modestie de ces bons Pères, ce qui eut plus de force et d'édification envers les bonnes âmes que tous les discours qui furent faits. Car Chamier ayant fui l'école et refusé de disputer verbalement, préférant son plaisir à l'utilité publique et à l'instruction d'une si bonne compagnie de noblesse et de peuple qui s'y trouva et qui l'en prioient affectionnément, ne voulut encore, en disputant par escrit, se tenir à son argument touchant l'Eglise romaine et le vider comme il estoit requis; mais bien sans se rencontrer avec le P. Brossard, comme vous verrez par le discours qui en a esté fait par Chamier, il ne faisoit que divaguer et se jeter aux controverses, imputant beaucoup de fautes au P. Brossard, sans prendre garde qu'elles estoient toutes siennes, comme provenant de la première faute qu'il avoit faite, de se départir du sujet de sa thèse, où il ne sut ou ne voulut jamais se remettre. Tant y a que la compagnie, je dis les Réformés, partirent si mal contens de luy, que chacun blâmoit sa procédure, chacun louoit celle des Pères qui, en gagnant les âmes, ne sonnoientmot, et Chamier en les perdant crioit victoire... Et tant s'en faut que cette perte sienne luy ait pu rabattre le cœur bouffi d'orgueil, qu'il a osé faire imprimer les actes de cette dispute (qu'il eût dû enterrer),
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la faute encore à son avantage et au mépris des Jésuites, desquels il n'est pas digne d'estrc l'escolier. Et, de plus, a voulu médire ouvertement de moy qui ne iuy ai jamais fait ufTence, ains toute sorte d'honneur et de bonne clière chez moy, lorsqu'il y est venu baplizer mes enfans ; moy, dis-je, qui étois un des modérateurs en cette action, car il loue les autres, et fait bien pour leur mérite, mais il m'appelle simplement par mon nom, et toute autre sorte de gi'iis Iuy sont de gros monsieurs {sic), et encore seroit-ce assez de m'appelcr d'Illaire, moy qui ne veux ny ne demande aucune gloire que celle de Dieu, s'il ne prenoit Jean pour Jacques malicieusement (l},me connoissant de si près et de si longtemps, m'ayant comme nourri en son escole ei cogneu l'honneur de ma maison, voire fait profession d'estroite amitié avec moy et avec mon frère aisné, aux premiers essais de son ministère... » Malgré tous ces griefs, le sieur Jacques d'Illaire de Joviac déclare qu'il pardonne à Charnier, et proteste qu'il n'entend aucunement oll'enser sa personne, la(pielle il aime autant qu'il hait ses erreurs, ainsi qu'on peut le voir, d'ailleurs, par ce discours qu'il met au jour malgré lui et forcé par ses amis. Après quoi il raconte comment il assembla chez lui quelques membres du < onsisloirepour les exhorter à se laisser éclairer avec lui, puis lit venir les RR. PP. Brossard et Boëte, « tous deux grands personnages, fort doctes et plein ^ d'un zèle admirable, >> auxquels il communiqua son dessein, les suppliant de le recevoir en l'Eglise. Et, en conséquence, le dimanche 8 octobre 160 i, suivi de ses trois Ills, du premier consul, l'un des anciens de l'Eglise réformée, et d'autres gens de bien et d'honneur des principaux du lieu, avec leurs familles, au nombre de vingt personnes ou environ, ils allèrent ouïr la sainte .Messe, communier et se joindre à la foy catholique.
Tel est le contenu de ce discours que termine une dernière exhortation à Messieurs de la prétendue, avec la date du "26 février 1607. Nous avons fait ressortir tout ce qui concerne Chamier. On vient de voir quelles circonstances motivèrent sa rencontre avec le jésuile Brossard, en juin 1606, et non en !602, comme nous l'avions conjecturé (page 271). Quant au sieur Jacques d'Illaire, il se donne à connaître tout, entier dans ce naïf exposé d'une tentative dont le dernier terme était marqué d'avance, dans ce style qui est l'homme même et décèle son caractère.
Au moment où nous achevions cette analyse, nous avons rencontré dans une vente un petit volume in-18 de 662 pages, que nous n'avions trouvé nulie part ailleurs, et qui est intitulé : Le Réveille-matin des apostats sur la révolte de Jaques Illairc, en la réjutation des escrits publiés au nom
(1) On a vu (iia-c 271) que Charnier raiipcUe en elïet Dilhnre tout court, et, dans les paties qui in.mqnent à notre exemplaire, il lui donnait sans doute par erreur le préiiom de Jean, au lieu de Jacques. Inde iiœ.
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d'icelui, sous le faux et fantastique titre de Conversion des Huguenots àlafoy catholique, par Jean Valeton, ministre de l'Eglise de Privas, en rivarés. M.DC.VIII. Cet ouvnge est , comme on le voit, une réponse à celui que nous avons signalé d'après L'Estoile (p. 462), et il est du pasteur à qui Charnier avait dédié ses Episfres jésuitiques (p. 221). Il roule principalement sur la controverse. Cependant plusieurs des fails allégués par le sieur d'Illaire y sont relevés et rectifiés. « Au commencement d'octobre, y lit-on, à la prière de l'Eglise, M. Cliamier vint à Meysse donner une exhortation, et par occasion, luy et le jésuite Brossard agitèrent en trois jd^-^ la question si l'Eglise romaine d'aujourd'hui est la vraye Eglise, dont les Actes ont esté imprimes, et où se peut voir la vérité contre les faussetés
qu'Illaire en met en avant Le lendemain de la dispute linie, chacun se
retira cliez soi, M. Charnier ayant fait au malin la prédication avant le départ de la compagnie : estant îi\u\ ce qu'Illaire dit (|ue les ministres s'arrêtèrent là toute une semaine à crier contre le pape... »
A la lin du volume, parmi d'autres pièces de vers de divers auteurs, se trouvent deux sonnets de Charnier, que voici :
A M. VALETON.
I. Quel malheur, Valeton, qu'un ignorant Illaire Détienne tes travaux qui pourroient colleter Bellarmin, Stapleton, et Gre'tser et Goster, Avec bien plus d'éclat, si lu chercliois ta gloire.'
Alais ainsi les Césars n'ont pas toujours affaire A des autres Césars, quand il se faut mesler ; Lt fallut les boiteux et les borgnes dompter A David, ains qu'avoir sa ville pour salaire.
Que peut encore lilaire estre si bien dompté. Qu'il ne perdit un vain ta sainte et docte peine ? Mais, hélas! je crains bien qu'elle ne luy soit vaine.
L'auge tient le pourceau, et l'asne est arresté Par son rude chardon. Puis, c'est un sûr pré-age Que l'apostat sali .se salit davantage.
Pardon, ô Dieu, pardon, si la Juste doideiir Me porte quelquefois à demander vengeance Contre les Apostats, dont la toile arrogance Se perd et perd le monde è.^ fondrières d'erreur.
Tes disciples premiers, de l'Eglise l'honneur, Demandoieut bien de voir les feux de ta puissance Pour laute d'un couvert ; et à voir l'insolence Fouler ta vérité, je reliendray mon cœur?
Mais pardon, ô Puissant : et d'un esprit contraire A l'esprit imposteur qui a perdu Illaire Par les femmes, le monde, et par sa vanité.
Donne-luy d'escouter ta doctrine tonnante Par ton cher Valeton. S'il ne le veut, qu'il sente Combien ton bras est fort après ta vérité.
On lit dans une des lettres de Bayle à son frère, en date du 26 décembre 1678 : « M. de Graverolles, dans son joli petit traité: De Religiommi conciliât or ib us, parle d'un certain Hillarius de Javoiac qui se présenta à un Synode où présidoit Charnier; il dit que c'étoit le Synode de la province des Helviens, Helviorum provincia... » On voit que le livre du sieur d'Illaire de Joviac a été inconnu à Bayle, et qu'il n'en a parlé que d'après le latin énigmatique du traité de Graverol {Lausanne, 1674, in-lS).
1606. — Conférence de Saint-Uareellin aTCC le père Tolosani, abbé ffénéral de l'ordre de Saint-Antoine de Vienne. — Pages 198, 199.
Nous avons signalé plus haut (p. 45 ) l'écrit devenu introuvable que Charnier a publié contre l'abbé de Saint-Antoine, et dont le père Gaultier cite seulement quelques mots tirés de la page 1 1 5. Jean de Loyac, protonotaire du saint-siége et abbé de Gondon, a composé sous ce titre : « Le bon Prélat, » un « Discours sur la vie et la mort du R. P. en Dieu, messire Antoine de Tolosany, abbé et supérieur général de l'ordre de Saint-Antoine de Viennois, » qui forme un volume petit in-S", imprimé à Paris en 1645, et dédié à Mazarin.
Dans son chapitre XX IV, intitulé : Des advantages que le révérend père Antoine de Tolosany obtenait sur les hérétiques, cet auteur nous apprend que, « grâce à son rare sçavoir et à sa ferveur extraordinaire, l'abbé de Saint-Antoine traitoit si rudement le monstre de l'Hérésie, qu'il retiroit le plus souvent de cette abomination des familles entières. » « Tout le monde publioit, ajoute-t-il, que l'abbé de Saint-Antoine estoit le contrepoison de l'hérésie, qu'il ruinoit tous ses progrès et lui enlevoit toutes ses conquêtes. » Ce que voyant, « les ministres et anciens des huguenots se proposèrent de lui faire résistance ; et ayant rassemblé, sur la tin de l'année 1606, un synode dans la ville de Saint-Marcellin, composé de plus de soixante ministres, il fut délibéré que le plus fort et le plus vigoureux d'entre eux envoyeroit un cartel de deffy à M. l'abbé de Saint-Antoine, s'il venoit prescher à Saint-Marcellin pendant leur séjour.