LES RÉGÉNÉRATEURS
lutte suprême. Elle allait avoir pour résultat, après de terribles vicissitudes, de rejeter la France en deçà de ce qu'elle appelait orgueilleusement ses limites naturelles, ses limites désirables, selon les expressions de M . Thiers, et qui n'étaient pas les limites de la monarchie de Louis XIV.
C'est la Prusse qui donnera à l'Allemagne le signal de la guerre de la délivrance et de la liberté.
Le contingent prussien, commandé parle général York, faisait partie du corps d'armée qui obéissait au maréchal Macdonald. Mais York se trouvait isolé de l'armée française sur les bords du Niémen. D'après les suggestions du baron de Stein, qui avait trouvé un asile au quartier général russe, le czar Alexandre écrit à York que les Français sont vaincus, et il conjure la Prusse de se joindre à lui pour achever la, défaite de Napoléon. York, après s'être mis d'accord avec Diebitsch, qui commandait une division russe, réunit les officiers de sa colonne et leur adresse ces paroles. » L'armée française a été détruite par la main vengeresse de Dieu . L'heure est venue de recouvrer notre indépendance en nous réunissant à l'armée russe. Qu'il se joigne à moi celui qui veut donner sa vie pour l'indépendance et la patrie ! Qu'il reste, celui qui ne veut pas ! Quelle que soit l'issue de ma sainte entreprise, je garderai mon estime à ceux qui, ne pensant pas comme moi, agiront autrement que moi. Si je réussis, le roi me pardonnera peut-être. Si j'échoue, ma tête est perdue; je recommande, en ce cas, à mes amis, ma femme et mes enfants. » Tous les officiers jurent de suivre leur général et les troupes prévenues font éclater un enthousiasme extraordinaire.
York, ayant conclu une convention de neutralité avec les Russes, se retire à Koenigsberg*, siège de son gouver-
nement militaire. Tl est d'abord désavoué, même destitué par le roi, qui n'ose rompre encore avec Napoléon. Mais York est inébranlable; il écrit au général deBùlow : "... Le cœur déchiré, je brise les liens de l'Obéissance et je fais la guerre de mon chef. L'armée veut la guerre contre la France, le peuple la veut; la roi la veut, mais il n'est pas libre. L'armée doit lui rendre la liberté. Bientôt je serai à Berlin et sur l'Elbe avec 50.000 hommes. Et là, je dirai au roi : » Sire, voici votre armée ; voici ma vieille « tête; cette tête, je l'offre volontairement à mon roi... » Nous voulons reconquérir notre indépendance par la » victoire. La recevoir, l'accepter comme un présent, ce h serait placer la nation au poteau du déshonneur, la n livrer au mépris des contemporains et de la postérité. » Frédéric-Guillaume, qui s'était retiré à Breslau, ne se prononçait pas encore; tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut l'ordre de poursuivre les armements commencés ('). Napoléon avait voulu limiter à 42,000 hommes l'armée nationale de la Prusse; or, en 1813, on estimait déjà à 70,000 le nombre des soldats formés silencieusement par le général Scharnhorst, président du comité chargé de la réorganisation militaire (2). Les armements clandestins allaient être poursuivis à la face du ciel. Un édit du 9 février ordonna que tout Prussien, de dix-huit à vingt-quatre ans accomplis et affranchi jusque-là du recrutement, était tenu de s'enrôler sous huit jours.
(') Pour ce mémorable épisode, voir Histoire de la campagne de 1813, par le lieutenant-colonel Citarras.
(5) Un règlement secret du 31 juillet 1808 avait organisé sur toute la surface du territoire « une sorte d'armée mystérieuse, recrutée, instruite, exercée régulièrement dans chaque village et prête à se lever au premier signal. »