LA DÉLIVRANCE
à Paris, on commença à dire dans certains cercles : « C'est le commencement de la fin ('). »
L'ancien dominateur de l'Europe, vaincu à Leipzig*, est rejeté sur le Bhin. Mais, avant de faire un dernier et suprême effort, l'Autriche et la Russie hésitent. D'accord avec M. de Nesselrode , représentant de l'empereur Alexandre, M. de Metternich propose, par une note dictée à Francfort, le 9 novembre 1813, de laisser à la France le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, mais avec l'Allemagne, la Hollande et l'Italie indépendantes.
Ces propositions devaient bientôt encourir la désapprobation formelle du cabinet de Saint-James. L'opposition des Prussiens n'était pas moins énergique; ils demandaient qu'on poussât la guerre à outrance, qu'on détrônât Napoléon et qu'on réduisît la France à ses frontières de 1790.
Lorsque Napoléon eut adhéré, le 2 décembre, aux bases générales et sommaires indiquées dans la notede Francfort, il était trop tard. Déjà les confédérés menaçaient la France. Le 21 décembre 1813, la grande armée de Bohême, commandée par le prince de Schwarzenberg, franchissait le Rhin à Bâle, et, le 1er janvier 1814, Blùcher, avec l'armée de Silésie, s'avançait entre Mayence et Coblentz.
Napoléon défendit héroïquement le sol de la France ; il battit successivement les Prussiens à Champ- Aubert et à
(') Manuscrit de 1813, par le baron Fain.
« Les jalousies et les rivalités des deux grandes puissances de l'Allemagne faisaient, depuis tant d'années, sa détresse ! Il fallut les plus cruelles leçons de l'expérience pour les réunir. Mais le concert ne s'était pas établi entre elles depuis trois mois, que déjà l'indépendance de l'Allemagne était sauvée. » Paul Devaux, Études politiques sur l'histoire ancienne et moderne, p. 591 .
Montmirail, les Autrichiens à Nangis et à Montereau. Mais lorsqu'une des plus hardies conceptions du grand capitaine eut été déjouée par la reddition imprévue de Soissons, les armées de Blùcher et de Schwarzenberg*, désormais réunies, se rapprochèrent de Paris. Paris ! c'était le but de la gnierre; et ce but avait été comme l'idée fixe des Prussiens, qui finirent par triompher des hésitations du czar.
Les alliés se dirigèrent donc vers la capitale et livrèrent une dernière bataille, qui fut suivie, le 31 mars, de la capitulation de Paris. Le même jour, le czar Alexandre, ayant à sa droite le roi de Prusse, à sa gauche le prince de Schwarzenberg, et pour escorte 50,000 soldats d'élite, entrait dans la grande ville qui s'était crue invincible (').
Les alliés montrèrent une grande modération dans leur triomphe, [ls laissèrent à la France ses frontières de 1792. Ils lui épargnèrent les humiliations dont Napoléon avait naguère accablé la Prusse et l'Autriche.
(■) Voir Tiiiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, livre 53e.
LE OO^GŒIÈS 3DE VIEINlSrE
Retenus par leurs confédérés, les Prussiens ne purent donner un libre cours à la haine violente et légitime qu'ils portaient à Napoléon.
» Les Allemands, dit M. Guizot (4), voulaient venger la reine de Prusse de ses insultes et la nation allemande de ses dédains. Les paroles dures et blessantes qu'il avait souvent laissé échapper sur leur compte étaient partout répétées, répandues, commentées, probablement avec une crédule exagération. Après la campagne de Russie, l'empereur causant un jour avec quelques personnes des pertes de l'armée française dans cette terrible épreuve, l'un des assistants, le duc de Vicence, les estimait à plus de 200,000 hommes. — » Non, non, dit Napoléon, vous vous // trompez, ce n'est pas tant; » et après avoir un moment
(') Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, chap. III.
cherché dans sa mémoire : « Vous pourriez bien ne pas « avoir tort ; mais il y avait beaucoup d'Allemands. » C'est au duc de Vicence lui-même que j'ai entendu raconter ce propos méprisant ; et l'empereur Napoléon s'était complu sans doute dans son calcul et dans sa réponse, car, le 28 juin 1813, à Dresde, dans un entretien devenu célèbre, il tint le même langage au premier ministre de la première des puissances allemandes, à M. de Metternich lui-même. Qui pourrait mesurer la profondeur des colères amassées par de tels actes et de telles paroles dans l'âme, je ne dis pas seulement des chefs de gouvernement et d'armée, des Stein, des Gneisenau, des Bliicher, des Mùffling, mais de la race allemande tout entière? Le sentiment des peuples de l'Allemagne eut, aux résolutions du Congrès de Vienne, au moins autant de part que la prévoyance de ses diplomates et la volonté de ses souverains. »
Les résolutions du Congrès de Vienne ne satisfirent point la Prusse. Elle n'avait pas désiré les provinces rhénanes; mais elle avait convoité la Saxe, comme la Russie convoitait l'ancien royaume de Pologne. L'une et l'autre durent reculer devant l'opposition des autres puissances. L'Autriche voulait compromettre la Prusse avec la France, les rendre contiguës, mettre leurs intérêts dans une constante opposition. L'Angleterre, de son côté, en établissant la Prusse sur le Rhin, voulait qu'elle devînt le rempart de l'Allemagne et son meilleur auxiliaire pour la défense des Pays-Bas (*).
(') La Prusse, qui voulait s'approprier la Saxe, offrait comme dédommagement au roi Frédéric-Auguste III la cession des territoires entre le Ithin et la Meuse. Cette offre rencontra la désapprobation du cabinet de Saint-James. Lord Liverpool écrivit à lord Castlereagh : «... La proposition de la Prusse d'indemniser le roi de Saxe, en lui donnant le pays ou une partie du pays entre le Rhin et la Meuse, m'a rendu plus opposé au