LE CONGRÈS DE VIENNE
M. Thiers soutient que la Prusse était aussi bien constituée qu'elle pouvait l'être; en réalité, sa formation était très-défectueuse, mais elle devait lui permettre d'exercer sur l'Allemagne une influence toujours croissante; elle devait tôt ou tard lui assurer l'hégémonie. « La Prusse, dit l'historien du Consulat et de l'Empire, s'étendait presque sans interruption des bords de la Meuse à ceux du Niémen ; elle était un peu élargie vers la Saxe, mais pas autant qu'elle l'aurait voulu; elle était mieux reliée entre les provinces de Silésie et de Vieille-Prusse par la restitution du duché de Posen, et pourvue surtout des principales places fortes sur les fleuves qui la traversent : Thorn, Graudenz, Dantzig*, sur la Vistule; Breslau, Glogau, Stettin, sur l'Oder; Torgau, Wittemberg, Magdebourg, sur l'Elbe; Coblentz, Cologne, sur le Rhin. Elle n'avait à regretter qu'une chose, c'était de se trouver sur la rive gauche du Rhin, non à cause du voisinage, qui heureusement n'est pas un motif infaillible d'hostilité, mais à cause de la défiance que devait faire naître chez elle la possession d'un territoire possédé vingt ans par la France. Il faut dire à l'éloge de son bon sens, qu'elle ne l'avait pas désiré, et qu'elle ne s'y était prêtée que par complaisance pour l'Angleterre, qui avait tenu à la brouiller avec la France pour le plus longtemps possible. «
L'Europe avait été prévoyante, et la Prusse était digne de la mission qui lui était confiée. Elle déclara expressément que c'était « seulement pour la défense de l' Aile-
projet de réunir l'ensemble de la Saxe à la Prusse que je ne l'étais auparavant. Le roi de Saxe, dans cette hypothèse, serait probablement la créature de la France et disposé par suite à seconder les vues du gouvernement français sur les Pays-Bas, plutôt qu'à y résister. »
i2 RIVALITÉ DE LA FRANCE ET DE LA PRUSSE.
magne » qu'elle se chargeait de ces pays du Rhin qui allaient devenir sous sa forte autorité une barrière solide contre les empiétements de la France (').
(') Voir Histoire du xix« siècle, depuis les traités de Vienne, par G. G. Gervinus, t. l,r.
Lorsque, au mois de mars 1815, Napoléon ressaisit le sceptre impérial, un cri de guerre s'éleva aussitôt d'un bout de l'Allemagne à l'autre.
Un homme d'État écrivait : » Les forces de la France turbulente se déploieront pour nous prendre des provinces. Les nôtres, pour les punir, se déploieront dans les mêmes intentions. Nos frontières sont mauvaises ; il faut les rectifier. »
Les patriotes demandaient à la fois l'expulsion de Napoléon et la déchéance des Bourbons, le démembrement de la France et la reprise de l'Alsace et de la Lorraine par les Allemands. Les plus exaltés voulaient » anéantir « le peuple français en le coupant en petits États (').
Napoléon, dans la fameuse journée du Champ de mai
(*) Voir llisloirc du x\\< siècle, t. Ier.
(1er juin), dénonça ces projets aux représentants de la France. « Ils méditent, dit-il des souverains alliés, d'accroître le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrière toutes nos places frontières du Nord, et de concilier les différends qui les divisent encore en se partageant l'Alsace et la Lorraine. »
Pour empêcher ces démembrements, Napoléon allait se jeter sur les Pays-Bas gardés par les Anglais et les Prussiens. Ceux-ci, sous le commandement du feld-maréchal prince Blùcher de AVahlstadt, avaient 100,000 hommes d'infanterie, 12,000 cavaliers et 312 canons; ils étaient postés à la gauche des Anglais, le long- de la Meuse, depuis la Dyle jusqu'au grand-duché de Luxembourg1, et partages en quatre corps sous les ordres des généraux Ziethen, Pirch 1, Thielmann et Bùlow.
Le 16 juin, les Prussiens eurent à soutenir, à Ligny, la première attaque des Français. Dans son ordre du jour à l'armée, Napoléon avait dit : «... Contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si arrogants, à Iéna, vous étiez un contre deux ; à Montmirail, un contre trois..."
Les historiens français eux-mêmes reconnaissent maintenant que Napoléon se trompait : deux Prussiens valaient plus qu'un Français. Ils le prouvèrent bien. Enflammés par l'amour de la patrie, par la haine de la domination étrangère, ils se comportèrent héroïquement; leur résistance fut violente, opiniâtre, presque victorieuse.
» A trois heures, dit une relation française, l'armée de Napoléon se mit en mouvement pour attaquer le plateau qu'occupaient les Prussiens en nombre un peu supérieur. Le combat fut un des plus terribles, des plus acharnés qui aient signalé les guerres du commencement de ce siècle. De part et d'autre, on se battit avec fureur; les positions
furent plusieurs fois prises et reprises; le feu de l'artillerie française exerça de grands ravages dans les rangs ennemis. Vers sept heures, la garde, qui était jusqu'alors restée en réserve, s'ébranla enfin aux cris de : Vive l'Empereur! point de quartier! et sa présence décida du sort de la journée. Malgré les efforts héroïques du vieux Blùcher qui, renversé, foulé aux pieds des chevaux, fut sur le point d'être fait prisonnier, les Prussiens, à neuf heures, durent se mettre en pleine retraite. Ils avaient eu 18,000 hommes tués ou blessés; on leur avait pris trente canons et quelques drapeaux ; mais, à l'exception des blessés, ils ne laissèrent
pas de prisonniers entre les mains des vainqueurs Les
Prussiens cependant n'avaient pas été mis en déroute
Le gros de l'armée s'arrêta, sans être poursuivi, à une lieue et demie du champ de bataille, couvert par le corps du général Bùlow qui n'avait pu prendre part à l'action, mais qui débouchait en ce moment par la route de Liège (')....»
Le lendemain, Napoléon, visitant le champ de bataille, fît relever quelques officiers prussiens et leur adressa une allocution qui a été conservée. Il leur dit » que la France, tant haïe des Prussiens, ne leur rendait pas haine pour haine ; que si elle avait pesé sur eux pendant les dernières guerres, c'était par une juste et inévitable représaille de leur agression de 1792, de la convention de Pilnitz, du manifeste de Brunswick et de la guerre de 1806; que, d'ailleurs, ils s'étaient assez vengés en 1814, qu'il était temps
(') Histoire de la Restauration, par M. Louis de Viel-Castel, t. III, p. 181. — Cf. Histoire de la campagne de 1815, par le lieutenant-colonel Charras, t. Ier. Ce consciencieux narrateur dit aussi que lorsque le général Jagow eut tenté de reprendre Ligny, dans le village entier s'engagea <• une des luttes les plus acharnées dont l'histoire ait gardé le souvenir. »
d'apporter un terme à ces représailles sanglantes; que, pour lui, il s'appliquerait à y mettre fin par la paix la plus prochaine, et qu'en témoignage de ces intentions pacifiques, il allait commencer par les faire soigner comme les officiers de sa propre garde. » Cette allocution immédiatement traduite en allemand, ces égards affectés pour les officiers de Blùcher, toute cette scène, mandée aux journaux, était destinée, selon M. Thiers, à calmer les passions allemandes, si la victoire restait fidèle encore ving'tquatre heures aux Français (').
Les Prussiens avaient été vaincus à Ligny; mais, de l'aveu de leurs adversaires, ils n'avaient reculé que de la largeur du champ de bataille. Dans la nuit du 17 au 18 juin, l'armée réunie sur Wavre s'élevait à 90,000 hommes, prêts à recommencer la lutte qui n'était qu'interrompue. Napoléon a dit lui-même que la marche de Blùcher sur Wavre fut un de ces éclairs de génie qui ne brillent que chez les grands généraux. Blùcher avait promis à Wellington de venir à son aide, et de l'exécution de cette promesse dépendait le sort de l'Europe. Le 18 juin, au moment même où Napoléon, lançant sa garde contre le mont Saint-Jean, pouvait se croire vainqueur, les Prussiens débouchaient sur le champ de bataille, à l'extrême gauche des Anglais. A Plancenoit, à Waterloo, ils perdirent huit à dix mille hommes; mais ils changèrent une bataille d'abord indécise en un désastre irréparable. » L'histoire, a dit fièrement le général Gneisenau, n'avait pas encore vu une armée battue remporter, le lendemain d'une défaite, une telle victoire et la poursuivre d'une telle manière (2).«
(') Voir Histoire du Consulat et de l'Empire, livre 60e.
(2) Cilons également le colonel Charras : « La bataille de Waterloo,
A la tête de la cavalerie prussienne, encore intacte, et favorisé par un beau clair de lune, Gneisenau suivit la foule des fuyards jusqu'à Genappe. Les vainqueurs se montraient impitoyables. Genappe était remplie de blessés français. Ils ne furent pas respectés, et on signala parmi les victimes un g-énéral de la g-arde, Duhesme (').
Ce furent aussi les Prussiens qui les premiers s'avancèrent sur Paris. Blùcher précipitait sa marche dans l'espoir de s'emparer de la personne de Napoléon. Il annonçait l'intention formelle, si Napoléon tombait entre ses mains, de le traiter comme un homme placé hors la loi des nations par le Congrès de Vienne et de le faire fusiller dans le fossé de Vincennes à l'endroit où était tombé le duc d'Eng-hien. En vain Wellington protestait-il contre un dessein qu'il appelait criminel (2). Le 29 juin, l'armée
dit-il, fut rendue indécise par l'entrée en ligne de Bùlow, à quatre heures et demie, vers Plancenoit. Elle fut décidée par l'irruption de Zieten sur la Haie et Papeloite, vers sept heures et demie ; et, en ce moment, Pirch r, débouchant derrière Biilow, contribua beaucoup à porter le désastre au comble. »
(') « Les Prussiens, dit M. Thiers, commirent dans cette nuit des horreurs indignes de leur nation et assassinèrent, si l'on en croit la tradition locale, le général Duhesme, tombé blessé dans leurs mains. » — Le colonel Charras ajoute : ■ Ce crime est resté impuni ! » s'écrie Napoléon dans ses Mémoires. Cela n'est que trop vrai. Mais avait-il le droit de flétrir cette atrocité, celui qui n'avait pas même blâmé le général Roguet menaçant, le jour de Ligny, de faire fusiller le premier grenadier de la garde qui lui amènerait un Prussien prisonnier? »
(*) Il écrivait, le 28 juin, à sir Charles Slewart : « J'ai averti Blùcher que j'insisterais pour que le sort de Napoléon soit réglé en commun, et, comme ami, je lui ai conseillé de ne pas commettre un acte aussi criminel. Nous avons, lui et moi, joué un rôle trop distingué dans les derniers événements pour nous abaisser au rôle de bourreau. »
prussienne était en vue de Saint-Denis et Bliïcher avait établi au Bourget son quartier général. Informé que Napoléon n'avait pas encore quitté la Malmaison, il envoya vers Sannois et Argenteuil une colonne mobile avec ordre de passer la Seine et d'aller l'enlever. Mais, sur les instances menaçantes de la Commission executive, Napoléon allait enfin se diriger vers Bochefort. Il était parti lorsque arriva un détachement de cavalerie prussienne, envoyé pour se saisir de lui.
Le 3 juillet est négociée, à Saint-Cloud, la convention d'armistice qui doit avoir pour conséquences la reddition de Paris et la retraite au delà de la Loire des débris de l'armée française. Blùcher se montre intraitable. Il fait biffer l'article qui aurait exempté, comme en 1814, les habitants de Paris de la charge des logements militaires.
Il fait également supprimer l'article qui stipulait le respect des propriétés publiques et des musées. Il avait déclaré qu'il reprendrait tous les objets d'art enlevés à la Prusse et transportés à Paris comme les trophées des victoires qui avaient humilié la nation maintenant victorieuse.
Le 6 juillet, les barrières ayant été remises aux alliés, le général prussien de Mùffling, nommé gouverneur de la capitale, s'installa aux Tuileries.
Le lendemain, les alliés firent pour la seconde fois une entrée triomphale dans Paris. Près de 50,000 soldats prussiens se présentèrent aux barrières de Grenelle et de l'École militaire. Ils passèrent, par le pont d'Iéna, sur la rive droite de la Seine, marchant, dit la relation française, en colonnes serrées, les clairons sonnant, les cavaliers tenant le sabre à la main, la mèche des canons allumée.
Il leur avait été prescrit par un ordre du jour de traiter les Français avec une gravité solennelle et imposante (').
Le retour de Louis XVIII n'eut aucune influence sur Blùcher. Celui-ci fit braquer des canons sur le Pont-Royal en face même des Tuileries; il exigea de la ville une contribution de guerre de cent millions ; il prit les dispositions nécessaires pour faire sauter le pont d'Iéna. Lord Castlereagh écrivait, le 8 juillet : « La difficulté est de faire garder quelque mesure aux Prussiens et à Blùcher. «
Ce vengeur de la Prusse eût réalisé toutes ses menaces sans l'intervention de l'empereur de Russie, qui arriva à Paris le 10 juillet avec Frédéric-Guillaume III et l'empereur d'Autriche. La contribution de guerre fut réduite à huit millions, payables la moitié dans les vingt-quatre heures et le surplus dans le terme de huit jours. Le pont d'Iéna fut conservé, mais il reçut un autre nom.
(') Histoire tle la Restauration, par L. de Viel-Castel, t. l"r.