LE TRAITÉ DE PARIS
Des protestations irritées s'élevèrent au delà du Rhin ; les patriotes allemands s'indignèrent contre ceux qui avaient trompé leurs espérances. Ils constataient avec amertume que la Russie et l'Angleterre avaient travaillé plutôt à la renaissance des Français qu'à la sécurité et à la grandeur de la Germanie. Ils prédisaient que la moitié du siècle ne se serait pas écoulée que les Français, régénérés, porteraient de nouveau l'incendie des deux côtés du Rhin.
pour mettre la France, pour longtemps, hors d'état de nuire. Les Bourbons ne pouvaient pas invoquer la première paix de Paris, pour défendre l'inviolabilité de la France, puisque, par leur incapacité et par leur faiblesse, ils avaient eux-mêmes renversé leur trône et qu'ils s'étaient ainsi placés en dehors du traité Rien n'aurait été plus juste que de demander la frontière du Jura, pour protéger l'Allemagne à l'ouest à peu près comme les Pyrénées et les Alpes défendent l'Espagne et l'Italie contre. les attaques de la France. »
L'antagonisme de la France et de la Prusse paraissait assoupi lorsque, dans les derniers jours de la Restauration, un incident peu connu vint le ranimer.
Au moment où Charles X se disposait à signer les fatales ordonnances qui devaient briser son trône, deux camps étaient formés dans le nord de la France; l'un d'infanterie, à Saint-Omer, l'autre de cavalerie, à Lunéville; tous deux réunis offraient un effectif d'environ vingt-cinq mille hommes. Le prince de Polignac reçoit la nouvelle, fausse ou vraie, que le roi des Pays-Bas, redoutant des troubles en Belgique, a sollicité l'intervention de la Prusse. » Avec la permission du roi, dit-il, j'enjoignis aussitôt au ministre français, résidant à Bruxelles, d'exprimer au gouvernement des Pays-Bas le sentiment de mécontentement que nous faisait éprouver un projet d'intervention de la part de la Prusse, et je l'autorisai à déclarer que, si un seul
soldat prussien foulait le territoire belge, les deux camps de Saint-Omer et de Lunéville seraient immédiatement levés, et ordre leur serait donné de se diriger à marches forcées sur Bruxelles. Ces vives représentations produisirent leur effet; l'intervention n'eut pas lieu ('). »
Le premier ministère de Louis-Philippe montra vis-à-vis de la Prusse l'attitude décidée du prince de Polignac.
Après les journées de septembre 1830, Frédéric-Guillaume III avait ordonné à son armée de s'avancer vers la Belgique pour favoriser un retour offensif des Hollandais sur Bruxelles. Le comte Mole, chargé des affaires étrangères, apprend cette grave nouvelle et demande aussitôt une entrevue à M. de Werther, ministre de Prusse à Paris. Cette entrevue a lieu le lendemain. » Est-il vrai, dit le ministre français, que vous ayez un corps d'armée réuni sur la frontière hollandaise et que vous ayez l'intention d'intervenir dans les affaires de la Belgique? — Oui, vraiment. — Mais c'est la guerre. — Comment ! la guerre? Votre armée française est toute désorganisée; vous ne sauriez réunir quatre régiments. — N'en croyez rien, répondit M. Mole, vous risqueriez de vous tromper beaucoup; nous avons de fort bons régiments qui s'acheminent en ce moment vers le nord. Tenez pour certain que les soldats prussiens ne mettront pas le pied en Belgique sans y rencontrer l'armée française... Nous n'avons pas posé en vain, ajoute-t-il, le principe de non-intervention; nous
(') Etudes historiques, politiques et morales sur l'étal de la société européenne,vers le milieu du xix* siècle, par le prince de Pougnac, t. Fil.
« Si j'étais seulement tombé un mois plus tard, disait dans son exil le prince de Polignac, la Belgique se donnait à nous. » C'est là une affirmation plus que contestable.
ferons tous nos efforts pour le faire respecter de loin comme Je près ; dès à présent, nous sommes décidés à le maintenir sur nos frontières, et, s'il le faut, les armes à la main. La guerre est au bout de mes paroles; sachez-le, et mandez-le à votre cour. »
M. le baron Mortier, représentant de la France à Berlin, tenait le même langage à M. de Bernstorff, ministre des affaires étrangères : « L'introduction d'une armée étrangère en Belgique, lui dit-il, pourrait bien n'être qu'un masque et une mesure hostile pour notre indépendance. Mais ce serait à tort qu'on chercherait à nous effrayer par l'idée d'armer l'Europe entière contre nous. Nous avons déjà fait connaître aux puissances l'immuable volonté de S. M. Louis-Philippe de concourir au maintien de la paix en Europe; mais, d'un autre côté, nous ne reculerons pas devant la perspective de la guerre, si elle ne doit être évitée qu'au prix de la dignité nationale; et, dans un moment où elle est si bien sentie par toutes les classes de la société, nul doute qu'elle ne donne la force nécessaire au gouvernement français pour se mesurer avec ses ennemis. «
D'après les témoignages français, cette attitude énergique intimida le cabinet de Berlin. L'armée prussienne, disent-ils, s'arrêta, et l'indépendance de la Belgique fut sauvée à sa naissance même (').
Erédéric-Guillaume III, sans renier les glorieuses traditions de 1813, ne partageait plus les passions de son entourage. On a même pu dire que la Prusse fut la première à se détacher de la coalition européenne qui, après 1830,
(') Voir Dix-huit années de gouvernement ■parlementaire, par le comte de Montalivet, et Histoire de la politique extérieure du gouvernement français (1830-1848), par M. 0. d'IIaussonville.
s'était reformée tacitement contre la France. Ce fut le vieux roi de Prusse qui, en 1836, malgré les efforts d'un parti puissant, patronna et conclut le mariage du duc .d'Orléans avec la princesse Hélène de Mecklembourg (').
Les meilleurs rapports existaient entre les deux gouvernements, le repos du monde paraissait assuré, lorsque Frédéric-Guillaume III descendit dans la tombe, le 7 juin 1840. Le prince royal, qui allait devenir Frédéric- Guillaume IV, était dominé par les souvenirs du grand mouvement libérateur de 1813; il avait en horreur le nom de Napoléon ; il était l'incarnation du patriotisme germanique.
Dans la fameuse question d'Orient, qui agitait alors l'Europe, la Prusse se tourna résolument contre la France, et celle-ci fut comme mise en interdit par le traité signé à Londres, le 15 juillet 1840. Le ministère du 1er mars, qui avait pour président M. Thiers, envisageait hardiment les plus redoutables éventualités. Il avait poussé les armements avec vigueur, et il était sérieusement question de réunir une armée de cent mille hommes sur la frontière française, vers le Rhin. Ce devait être une démonstration contre les puissances allemandes qui s'étaient unies à l'Angleterre et à la Russie. Le gouvernement français aurait voulu les convaincre que la question d'Orient n'éloignait pas nécessairement tout danger de guerre de l'Occident. « On a prétendu, disait M. Thiers au ministre belge, régler, sans la France et malgré elle, un des grands intérêts de l'Europe. Ces puissances ignorent les moyens que je réunis et l'attitude que je leur prépare.
(') Histoire de la politique extérieure du gouvernement français, par 0. d'Haussonviu.e, t. I'r.
Elles ont cru que dix ans de modération et de sacrifices nous avaient résignés pour longtemps à un rôle passif et que nous subirions, sans trop nous plaindre, une outrageante exclusion, par l'impossibilité où elles nous supposaient de faire la guerre. Elles pourront apprendre bientôt ce qu'on gagne à porter un tel défi à la Erance ('). » Alors, selon les expressions de M. Guizot, les esprits ardents commencèrent à parler de la guerre sur le Rhin et les Alpes comme du seul moyen de prévenir les périls dont la nouvelle coalition menaçait la Erance. Ces menaces, dont Louis-Philippe empêcha l'exécution, eurent pour effet de réveiller au delà du Rhin les patriotiques sentiments de 1813, de fortifier en Allemagne l'esprit de nationalité et d'agrandir la mission du descendant des Hohenzollern (*).
(\ Voir, dans les Fondateurs de la monarchie belge, l'écrit biographique sur le comte Le Hon, ancien ministre plénipotentiaire de Belgique a Paris, d'après sa correspondance diplomatique, p. 187.
(*) Voir Mémoires de M. Guizot, chap. XXXIII. — ■ Peu soucieuses, dit M. d'Haussonville, d'être initiées à la liberté par la conquête, les populations allemandes se serraient plus dévouées que jamais autour de leurs dynasties nationales et répondaient aux couplets de la Marseillaise par les refrains insultants qui avaient jadis servi à précipiter les soldats de la Sainte-Alliance sur le sol envahi de la France. » — Un publiciste éminent, qui suivait, en 1840, les cours de l'université de Heidelberg, M. Saint-René Taillandier, dit dans la préface de Dix ans de l'histoire d'Allemagne : « Les Allemands étaient persuadés que la France allait tirer l'épée, et toutes les fureurs de 1813 firent explosion. Je n'avais aucune idée d'une telle violence. Les passions de 1813 m'étaient connues, il est vrai, par la tradition et l'histoire; mais je savais, comme tout le monde, que la France de 1813 avait excité des ressentiments terribles, et je devais croire que la France nouvelle, par sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait effacé, depuis un quart de siècle, ces souvenirs des jours de haine. 11 n'en était rien. Chaque jour, dans la salle du Muséum, des
gazettes venues de toutes les villes d'Allemagne nous apportaient des invectivessansnom. Les strophes du poëteBecker, auxquelles notre Musset avait trop spirituellement répondu, n'étaient qu'un point de départ. Défis, insultes, calomnies, se succédaient comme des feux de pelotons... »
Les révolutions qui bouleversent l'Allemagne, en 1848, préparent, après de nombreuses et parfois terribles péripéties, l'hégémonie de la Prusse. Le 21 mars, le roi Frédéric-Guillaume IV annonce solennellement la transformation de l'État prussien. « La Prusse, dès ce moment, dit-il, se transforme en Allemagne. La Diète (prussienne), convoquée pour le 2 avril, se présente comme organe légal afin que, d'accord avec mon peuple, je puisse marcher le premier pour sauver et tranquilliser l'Allemagne. . . »
Deux mois après, lorsque s'ouvre à Prancfort-sur-le-Mein le parlement national qui avait été convoqué par la Diète germanique, Henri de Gagera, président de cette assemblée constituante, annonce la transformation de l'Allemagne tout entière. «... L'Allemagne, dit-il (18 mai), veut être un empire, un peuple. Ce but devra être atteint par la coopération de tous les États, de tous les gouvernements.
11 dépend de celte assemblée d'amener cette coopération. Si les opinions ne s'accordaient pas sur ces divers points, le désir de l'unité n'en serait pas moins général (')...«
Tous les regards étaient fixés sur Frédéric-Guillaume IV; c'était lui que l'Allemagne appelait à sa tête; c'était sur lui qu'elle comptait pour fonder l'unité des peuples germaniques. Frédéric-Guillaume ne refusait pas cette tâche glorieuse; mais il aurait voulu une sorte de compromis avec l'Autriche; il aurait voulu faire revivre pour les Habsbourg le saint-empire romain, en lui donnant pour soutien la royauté allemande attribuée à la Prusse (2) . C'était là, comme on l'a remarqué, le rêve d'un archéologue; il ne pouvait satisfaire les novateurs du parlement de Francfort. Ceux-ci ne voulaient point reconstruire un édifice dont les ruines mêmes avaient disparu; mais ils se proposaient de fonder sur d'autres bases un État nouveau. En présence des hésitations de la Prusse, le parlement de Francfort constitue un pouvoir central provisoire et le confie à l'archiduc Jean d'Autriche, qui prend le titre de vicaire de l'empire. Ce régeut vient immédiatement se heurter contre des obstacles insurmontables.
Le ministère du pouvoir central ayant décidé que les
( ) En 1821, Chateaubriand, ministre plénipotentiaire de France, à Berlin, dans - l'esquisse d'un mémoire sur l'état de l'Allemagne « (voir les Mémoires d'outre-tombe), montrait une clairvoyance prophétique : « L'Allemagne, comme l'Italie, écrivait-il, désire aujourd'hui l'unité politique, et avec cette idée qui restera dormante plus ou moins de temps, selon les événements et les hommes, on pourra toujours, en la réveillant, être sûr de remuer les peuples germaniques. »
(s) Toute cette partie de l'histoire contemporaine a été clairement exposée par M. Saint-René Taillandier, d'après la correspondance du roi Frédéric-Guillaume IV avec M. de Bunsen, son ambassadeur à Londres. (Voir Dix ans de l'histoire d'Allemagne [1847-1857].)
armées allemandes obéiraient désormais au vicaire de l'empire, la Prusse, la Saxe, le Hanovre, le Wurtemberg-, la Bavière refusent énergiquement de se soumettre à cette prétention. Comme l'écrivait un homme d'Etat : // La Prusse, dans sa colère contre Francfort, se dressait comme un seul homme. « Malgré cette colère, c'était toujours sur la Prusse que les politiques de Francfort comptaient pour établir tôt ou tard l'unité germanique.
Le parlement prit enfin le parti de rejeter l'Autriche hors de l'Allemagne, et, le 28 mars 1849, Frédéric-Guillaume IV était élu empereur. Après de nouvelles hésitations, Frédéric-Guillaume, résistant aux vœux de la Diète prussienne, notifie aux gouvernements de l'Allemagne qu'il ne peut ni reconnaître la constitution de Francfort ni accepter la couronne impériale.
L'Autriche, sous l'énergique impulsion du prince Félix de Schwarzenberg, mit à profit les irrésolutions du roi de Prusse pour rétablir sa suprématie en Allemagne. Schwarzenberg1 fit échouer le parlement convoqué à Erfurt par Frédéric-Guillaume et qui avait pour mission de reprendre avec le collège des princes l'œuvre de l'unité allemande ; il rétablit à Francfort l'ancienne Diète germanique qui avait été dissoute en 1848 ; il imposa (29 novembre 1850) la convention d'Olmutz par laquelle la Prusse s'engageait à évacuer la Hesse électorale, après avoir annoncé l'intention de s'y maintenir malgré la Diète et l'Autriche. « Il faut, avait dit Schwarzenberg, avilir la Prusse pour la démolir. «
La république française de 1848 était trop occupée de ses propres dissensions pour essayer d'intervenir au delà du Rhin; elle ne favorisa ni n'empêcha le mouvement unitaire; elle paraissait comme indifférente. L'ancien antagonisme sommeillait de nouveau.
Louis-Napoléon Bonaparte, devenu président de la république française, feignait à son tour de répudier les traditions du premier empire et recherchait même l'alliance de la Prusse. M. de Persigny, envoyé à Berlin quelque temps avant le coup d'État du 2 décembre 1851, disait à M. de Radowitz : « Nous ne désirons pas de conquêtes; la France est assez puissante pour diriger le monde avec quelque peu d'habileté. Nous ne chercherons donc pas à nous approprier le moindre territoire; si l'opinion publique en France nous force à tirer quelque avantage matériel de nos sacrifices (il s'agissait de s'allier avec la Prusse contre la domination autrichienne en Italie), nous songerons à la Savoie ou à Landau. « Frédéric-Guillaume IV ne se laissa pas convaincre : loin d'accepter une alliance avec l'héritier de Napoléon Ier, il aurait voulu lui opposer une ligue des États qu'il supposait menacés par le rétablissement de l'empire (').
(') Il écrivait à M. de Bunsen, le 7 décembre 1852 : <■ Cette entente peut seule écarter les flammes de la guerre ; si elle manque, le fléau éclatera longtemps avant que les rosiers fleurissent. Sans rien négliger pour prévenir l'incendie, il faut, dès aujourd'hui, redoubler d'activité, il faut tout faire pour être prêt, Frusse et Angleterre. La Belgique est l'objectif le plus prochain de l'oiseau de proie récemment couronné. Tl ne fera pas la guerre à la Belgique; mais il soudoiera une insurrection, puis comme « empereur de la paix et garant de toute volonté de tous les peuples o, il défendra au roi Léopold de réprimer les rebelles. Alors il envahira le territoire belge. Le moyen le plus indiqué, le plus sûr, le meilleur, c'est une quadruple alliance entre l'Angleterre, la Prusse, la Hollande et la Belgique, avec une convention militaire qui réunira les forces des quatre États et réglera leurs opérations... • Le roi ajoutait qu'il était prêt à mettre 100,000 hommes au service de la quadruple alliance. « Quand tout sera réglé avec les parties contractantes, disait il encore, alors seulement j'en ferai part aux deux empereurs (de Russie et d'Autriche). "
L' Angleterre ne suivit point Frédéric-Guillaume dans la voie qu'il indiquait et qui aurait abouti à une guerre européenne; déjà le Gouvernement de la Reine avait pris la résolution « de reconnaître cordialement et sans retard la volonté de la nation française. «
Lorsque éclata la guerre d'Orient, le parti libéral aurait voulu entraîner la Prusse dans l'alliance des puissances occidentales; le parti féodal, au contraire, se prononçait pourlaRussie. Frédéric Guillaume, qui traitait // d'inceste " l'union de la France et de l'Angleterre, n'osa pourtant pas se ranger ouvertement du côté des Russes. Il se renferma dans une neutralité douteuse (').
La fin de ce règne fut sombre. La Prusse voyait décliner de plus en plus son influence, et le roi luttait en vain contre un mal qui affaiblissait son intelligence. Forcé de renoncer à toute occupation, il remit, le 23 octobre 1857, l'administration de l'État à son frère Guillaume, prince royal de Prusse.
Un mois auparavant avait eu lieu, à Stuttgard, l'entrevue de l'empereur Napoléon III et du czar Alexandre II.
Les souvenirs de Tilsitt furent invoqués avec amertume. » Les deux grandes puissances de l'Orient et de l'Occident,
(') « L'Autriche, alarmée par la présence des troupes russes dans les principautés danubiennes, avait, au mois d'avril 1854, obtenu delà Prusse un traité par lequel les deux puissances se garantissaient mutuellement leurs possessions et s'engageaient à porter leurs armes contre la Russie, si elle s'incorporait les principautés envahies ou si elle franchissait les Balkans. Ce n'était pas sans peine que le cabinet de Vienne avait triomphé des hésitations delà cour de Berlin, où, pendant toute la guerre, l'influence de la Russie avait eu à lutter contre celle du parti national, uni cette fois aux efforts de l'Autriche... » Paul Devaux, Éludes politiques sur t' histoire ancienne et moderne, p. 619.
s'écriaient les patriotes, allaient-elles s'accorder de nouveau pour peser sur l'Allemagne ? Défions-nous de la France et de la Eussie. »
Cette défiance devint plus grande encore lorsque Napoléon III annonça, en 1859, qu'il allait affranchir l'Italie a depuis les Alpes jusqu'à l'Adriatique. « L'entrée des Français à Milan et l'attitude de la Russie toute bienveillante pour l'empereur victorieux surexcitèrent le patriotisme germanique. Bien que la guerre d'Italie pût sembler une occasion propice pour détruire en Allemagne la prépondérance autrichienne, pour « inaugurer «, selon des expressions célèbres, » une politique prussienne indépendante », à Berlin on se préoccupait avant tout de la suprématie que la France pourrait conquérir dans les plaines lombardes. Le 25 juin, lendemain de la bataille de Solferino, la Prusse, qui avait déjà mobilisé une grande partie de ses forces, proposait à la Diète d'envoyer un corps d'armée sur le Rhin. On assure d'ailleurs que le régent avait fait savoir à l'empereur Napoléon qu'il ne pouvait plus contenir l'exaltation publique en Allemagne. C'est donc la Prusse qui aurait arrêté l'empereur des Français sur la route de Yenise et qui l'aurait obligé à signer la paix de Villafranca.
Dans ses ambitieux calculs, Napoléon III avait un ardent désir de se concilier la Prusse et d'obtenir son alliance. Il chargea le marquis de Pepoli de représenter, en son nom, au prince de Hohenzollern, président du ministère prussien, les avantages que la Prusse trouverait à se rapprocher de lui. » En Allemagne, aurait dit le tentateur, l'Autriche représente le passé, la Prusse représente l'avenir; en s'enchaînant à l'Autriche, la Prusse se condamne ii l'immobilité; elle ne peut s'en contenter : elle
est appelée à une plus haute fortune; en s'alliant à la France, elle gagnera toute la force qui sera perdue par l'Autriche, elle pourra accomplir en Allemagne les grandes destinées qui l'attendent et que l'Allemagne attend d'elle (J). «
Le 1er mars 1860, Napoléon III, en ouvrant la session législative, annonça le projet d'annexion de la Savoie et de Nice. Le voile fut alors déchiré : l'empire, qui devait être la paix, revêtait son véritable caractère. « Napoléon III, disait M. Roebuck à la Chambre des Communes, parle d'annexer des territoires situés sur les versants des Alpes. Si je comprends bien ce que cela veut dire, il ira encore plus loin. Le souverain, qui invoque des raisons géographiques pour justifier son désir de se rapprocher des Alpe3, peut, pour des raisons semblables, désirer de se rapprocher du Rhin. Et si nous nous taisons pendant qu'il étend ses frontières du côté des Alpes, nous le verrons bientôt prendre possession des provinces rhénanes et saisir la Belgique. « Le gouvernement anglais ne garda point le silence : il désapprouva formellement l'annexion de la Savoie. « L'accomplissement d'un acte .tel que l'annexion de la Savoie, disait lord John Russell à la Chambre des Communes, engagera la nation française, guerrière comme elle l'est, à demander de temps en temps des actes semblables à son gouvernement, et, en conséquence, malgré notre vif désir de vivre dans les meilleurs termes avec le gouvernement français, je pense que nous ne devons pas nous séparer des autres nations de l'Europe.... » S'adressant aux Français, lord Granville disait à la Chambre des
(') Voir Histoire diplomaliijuc de la guerre franco-allemande, par Albert Sorel, t. 1er, p. 7. Il cite l'ouvrage de Massari, sur le comte de Cavour
Pairs : « Si vous allez jusque-là maintenant, il n'y a pas de motif pour que, dans un autre moment, vous n'alliez au delà du Rhin ('). «
L'émotion était aussi grande à Berlin qu'à Londres. Un membre de la Chambre des députés (2) faisait entendre ces paroles saisissantes : </ La France donne pour reprendre le double. Les journées de Leipzig" et de la Belle- Alliance figurent encore à notre débit, maintenant que les comptes de la Russie et de l'Autriche sont réglés. César n'oublie rien, mais il sait attendre. «
Les journaux officieux de l'empire justifiaient les prophéties des tribunes de Londres et de Berlin. Après la Savoie, la Belgique ; après les Alpes, le Rhin : tel était leur programme. A ces menaces annexionnistes répondaient les véhémentes protestations des Belges, les énergiques avertissements de l'Allemagne et de l'Angleterre (3). Des
(') Lord Talmerston commençait, aussi à se défier de Napoléon III. <• Jusque dans ces derniers temps, écrivait-il à lord John Russell (4 novembre 1859), j'avais confiance dans les bonnes intentions de Napoléon à l'égard de l'Angleterre ; maintenant je soupçonne que son désir de venger Waterloo a seulement été assoupi. Il semble vouloir établir sa domination en triomphant, avec notre aide, ou avec notre coopération ou notre neutralité, d'abord de la Russie, puis de l'Autriche, puis, en agissant généreusement avec ces puissances, s'en faire des amies dans une querelle ultérieure avec nous. » (Voir Evelyn Ashlev, Life ofviscount Palmerslon (1846-1865), t. II, p. 187.)
(3) Frédéric Harkort.
(3) Il faut citer encore une remarquable lettre adressée, le 18 octobre 1860, par lord Palmerston à M. de Persigny [Life ofviscount Palmerston, par E. Ashley, t. II, p. 192) : « ... Si les autres gouvernements de l'Europe commencent non pas à se coaliser pour attaquer la France, chose à laquelle la démence seule pourrait penser, mais pour s'entr'aider dans le cas où la France deviendrait agressive, ce sont les actes récents de la France et son
hommes, que ne fascinait point le succès et qui perçaient l'avenir, disaient dès lors : « La politique de Napoléon III amènera tôt ou tard sur le territoire de la France la guerre vengeresse. «
attitude présente qui seuls en seraient les causes. Mais ceci ne donne à la France aucun juste sujet de plainte. II n'y a pas un homme en Angleterre qui songerait à organiser une coalition pour attaquer la France tranquille et paisible; mais il n'y a pas un homme qui ne ferait son possible pour organiser une coalition pour restreindre la France ambitieuse et envahissante... «
Frédéric-Guillaume IV s'était éteint au château de Sans- Souci, le 2 janvier 1861, et le prince royal lui avait succédé sous le nom de Guillaume Ier. Il appela bientôt à la présidence du conseil le puissant ministre qui devait compléter l'œuvre du vainqueur de Rosbach et rétablir l'ancien empire germanique sous l'hégémonie des Hohenzollern. Après avoir successivement représenté la Prusse à Francfort, à Saint-Pétersbourg et à Paris, M. de Bismarck- Schônhausen est chargé, le 23 septembre 1862, de la direction du gouvernement. Il luttera contre la prépondérance de l'Autriche dans les affaires fédérales ; il voudra relever la Prusse, dût-il avoir recours au fer et au feu; il reprendra vigoureusement l'œuvre de 1849. A qui pourrait-on comparer ce célèbre homme d'État? Il n'a rien qui le rapproche des Ximenès, des Richelieu, des Alberoni ; et il laisse Loin derrière lui les Talleyrand, les Metternich, les
Hardenberg. Il a conçu avec une heureuse audace et il a su accomplir avec une indomptable énergie la transformation de l'Allemagne; il a fondé son unité, sa puissance ('). Patient et dissimulant ses projets aussi long-temps que la réorganisation militaire de la Prusse n'est pas accomplie, M. de Bismarck commence par accepter l'alliance de l'Autriche pour trancher la question danoise. Après la mort de Frédéric VII, survenue le 17 novembre 1863, l'Allemagne ne voulait pas seulement soustraire à la suzeraineté du Danemark les duchés de Holstein et de Lauenbourg qui faisaient partie de la Confédération germanique, mais elle voulait encore rattacher à celle-ci le Schleswig, qui ne lui avait jamais appartenu. La Prusse s'unit à l'Autriche et leurs troupes envahissent les duchés où se trouve déjà l'armée fédérale composée de Saxons et de Hanovriens. L'Angleterre propose à la France de prendre la défense du Danemark ; mais Napoléon III refuse son concours parce que le cabinet anglais ne veut pas lui assurer une indemnité territoriale soit en Belgique, soit dans les provinces rhénanes, pour les risques que son intervention pourrait lui faire courir (2).
(') Sur les débuts de M. de Bismarck, voir Deux chanceliers, par Julian Klaczko, ancien député au Parlement de Vienne, pp. 49 et suiv.
(2) Mémoires posthumes de Odilon-Barrot, t. IV, p. 299. — Au commencement de l'année 1863, l'empereur des Français avait voulu mettre à profit les embarras du gouvernement prussien et les mouvements révolutionnaires de la Pologne, pour faire une nouvelle tentative contre les provinces rhénanes. Il avait, selon lord Palmerston, tendu un piège au gouvernement britannique en lui demandant d'adresser, en termes identiques, une note violente au cabinet de Berlin, afin de lui imposer la neutralité dans les affaires de Pologne. «Comme la Prusse refuserait de s'humilier devant une pareille note, la France trouverait ainsi l'occasion d'occuper les provinces rhénanes. » Napoléon III témoigna de l'humeur en voyant que l'Angleterre ne tombait pas dans le piège qu'il lui avait tendu. Lord Pal-
Le Danemark, après une noble résistance, est à la merci de ses puissants adversaires. Il accepte le traité de Vienne du 30 octobre 1864, qui ne lui laisse que le Jutland; tout ce qui se trouve au sud du Jutland est abandonné exclusivement à l'Autriche et à la Prusse. Celle-ci aurait voulu s'attribuer les duchés, tandis que l'Autriche, ne pouvant tes posséder, désirait en faire un État g-ermanique indépendant. Pour mettre un terme à ce nouveau désaccord, on conclut (14 août 1865) la convention de Gastein, par laquelle il est stipulé que la Prusse gouvernera dans le Schleswig" et l'Autriche dans le Holstein; en outre, la Prusse acquerra le Lauenbourg- en payant à l'Autriche une indemnité.
Le traité de Gastein fut une déception pour Napoléon III : il avait espéré que la Prusse lui serait reconnaissante de son attitude bienveillante et l'aiderait à exécuter ses desseins sur la Belgique et les provinces rhénanes. Or, selon la remarque de M. de Bismarck, la consolidation d'une alliance durable entre la Prusse et l'Autriche faisait perdre au cabinet de Paris les fruits de son attitude (').
merston, qui continuait à se défier de lui, écrivit alors au roi des Belges (13 mars 1863) : « Votre Majesté rendrait un service essentiel à la Prusse et à l'Europe, si elle pouvait intervenir auprès du roi de Prusse pour que ce monarque s'abstienne (dans les affaires de Pologne) de toute action hors des frontières de son royaume... Il enlèverait ainsi tout prétexte aux Français pour entrer dans les provinces rhénanes, lorsqu'ils prétendent contraindre la Prusse à rester neutre. » (V. E. Ashlev, Life of viscount Palmerslon, t. Il, p 232.)
(') Circulaire de M. de Bismarck, du 29 juillet 1870. Il disait encore : o Déjà, avant 1865, la France avait compté sur l'explosion d'une guerre entre nous et l'Autriche, et elle se rapprochait de nous dès que nos rapports avec Vienne menaçaient de se troubler. «
Le 13 septembre 1865, lord Palmerston écrivait à lord John Russell : » Il faut désirer que l'Allemagne, dans son union, soit forte afin de contenir la France et la Russie qui cherchent à l'étreindre à l'ouest et à l'est. La France, nous le savons, est toujours prête à briser ses liens pour s'approprier la Belgique et le Rhin. Et quant à la Russie, elle aspire à devenir une puissance aussi grande que l'ancien empire romain ('). "
Mais sera-ce l'union de l'Autriche et de la Prusse qui fera désormais la force de l' Allemagne? La transaction conclue à Gastein ne pouvait être que provisoire ; tôt ou tard le vieil antagonisme devait se réveiller pour aboutir fatalement à une guerre. Sans la provoquer, M. de Bismarck la désirait afin d'assurer la suprématie de la Prusse ; et à cette guerre il voulait associer l'Italie afin de diviser les forces de l'Autriche.
Au mois d'octobre, M. de Bismarck se rend à Biarritz où se trouve Napoléon III; des entretiens ont lieu entre le maître de la France et le futur régénérateur de l'Allemagne. On ne les a pas divulgués ; mais ne pourrait-on dire que Napoléon III laissa encore espérer une attitude bienveillante de sa part, sauf à se faire payer cette bienveillance (2) ?
Depuis la fin de 1864, le comte Benedetti était ambassadeur de France à Berlin. C'était un observateur consciencieux et point imprévoyant. Il a écrit que l'année 1866 trouva M. de Bismarck mûrissant le projet d'expulser l'Autriche de l'Allemagne. » La convention de Gastein,
(') Life ofviscount Palmerston, t. II, p. 270.
(2) Voir Un peu plus de lumière sur les événements politiques et militaires de l'année 1866, parle général Alpho.vse La Maiuiora, p. 232.
dit-il, lui devenait un obstacle; il fallait le briser, et, dès le mois de janvier, il s'employa à en faire sortir des complications qui devaient nécessairement déterminer l'Autriche à céder au roi de Prusse sa part de souveraineté sur les duchés ou à courir les risques d'un conflit (') «
Le hardi ministre négocie une alliance avec l'Italie, alliance qui est favorisée et qui a même été suggérée par Napoléon III. Celui-ci voulaitimposer àl'A utriche l'échange de la Vénétie contre les principautés danubiennes. Les négociations conduites à Berlin par le ministre d'Italie, M. le comte de Barrai, qui a pour auxiliaire le général Govone, sont laborieuses et parfois pénibles. Le traité est enfin conclu, le 8 avril 1866 ; mais comme il fallait encore ménager les scrupules du roi Guillaume, on ne stipule l'alliance que pour le cas où la guerre éclaterait dans les trois mois entre l'Autriche et la Prusse.
Napoléon III, qui n'a cessé d'attiser le feu, veut soudainement s'ériger en médiateur ou arbitre. Le ministre italien à Paris, M. Nigra, écrit, le 11 mai : * Le gouvernement français propose un congrès pour trois questions, savoir : Vénétie, Sleswig-Holstein et réforme de la Confédération germanique. Les idées de l'empereur seraient la cession de la Vénétie à l'Italie, de la Silésie à l'Autriche ; la Prusse aurait les duchés et quelques principautés germaniques à sa convenance ; sur le Rhin, on établirait trois ou quatre petits duchés faisant partie de la Confédération germanique sous la protection de la France. «
En réalité, Napoléon III voulait davantage. La Prusse lui a-t-elle offert un dédommagement, une compensation sur le territoire allemand? M. de Bismarck l'a nié de la
(') Mu mission en Prusse, par le comte Benedetti, p. 20.
manière la plus formelle ('). Il faut démêler la vérité parmi les versions contradictoires qui ont circulé jusqu'à présent. Or, dans sa mémorable circulaire du 29 juillet 1870, M. de Bismarck révélait que, avant l'explosion de la guerre de 1866, des propositions lui avaient été faites, en partie par des parents de l'empereur des Français, en partie par des agents confidentiels. « En mai 1866, ajoute-t-il, ces insinuations prirent la forme d'une proposition en règle pour une alliance offensive et défensive. Un extrait de ce projet est resté en la possession de la chancellerie prussienne; il contenait ce qui suit : « En cas de congrès, poursuivre d'accord la cession de la Vénétie à l'Italie et l'annexion des duchés danois à la Prusse. — Si le congrès n'aboutit pas, alliance offensive et défensive entre la France et la Prusse.... — L'empereur des Français déclarera la guerre à l'Autriche, dès que les hostilités seront commencées entre l'Autriche et la Prusse. — On ne fera pas de paix séparée avec l'Autriche. — La paix se fera sous les conditions suivantes : à l'Italie, la Vénétie; à la Prusse, des territoires allemands, au choix, jusqu'à sept à huit millions de sujets, plus la réforme fédérale dans le sens prussien; à la France, le territoire entre la Moselle et le Rhin, sans Coblence ni Mayence, le Palatinat bavarois, et sur la rive gauche du Rhin, Birkenfeld et Hesse-Hombourg. »
Le 28 mai, les grandes puissances, à l'instigation de Napoléon III, firent une démarche collective pour engager l'Autriche, la Prusse, l'Italie et la Confédération germanique à se joindre à la France, à la Russie et à l'Angleterre afin de régler pacifiquement les trois questions du
(') Séance du Reiclistag, du 10 janvier 4874.
Schleswig-Holstein, de la Vénétie et de la réforme fédérale de l'Allemagne demandée par la Prusse. Celle-ci envoie son assentiment ; l'Autriche fait une réponse dilatoire et bientôt elle ordonne de convoquer les états du Holstein » pour recevoir les vœux du pays sur son sort à venir. « Alors la Prusse déclare la convention de Gastein violée et fait réoccuper le Holstein par ses troupes.
Après avoir évacué le Holstein, l'Autriche propose àla Diète de Francfort de mobiliser l'armée de la confédération, afin de procéder à une exécution fédérale contre la Prusse. Cette proposition ayant été adoptée par la majorité de la Diète (14 juin), la Prusse déclare le pacte fédéral rompu et proclame qu'elle ne rentrera que dans une confédération purement allemande, d'où l'Autriche sera exclue.
L'armée prussienne avait été mobilisée en quatorze jours. Aussi put-elle engager la lutte au lendemain de la résolution prise par la Diète. Des sommations sont adressées à la Saxe, au Hanovre et à la Hesse électorale pour qu'ils désarment, dans la journée, s'ils veulent que leur neutralité soit respectée. Les Prussiens, n'ayant pas obtenu satisfaction, occupent les États récalcitrants, puis ils pénètrent dans la Bohême.
Personne ne pouvait prévoir quel serait le résultat du redoutable duel qui commençait entre l'Autriche et la Prusse. Au moment de quitter Berlin avec le quartier général (30 juin), M. de Bismarck disait à un ambassadeur étranger : « Je reviendrai par Vienne ou par Munich, ou je chargerai avec le dernier escadron, avec celui qui ne revient pas. »
En Italie, l'archiduc Albert fut vainqueur à Custozza ; en Bohême, le maréchal Benedek essuya un terrible revers. La mémorable victoire remportée par les Prussiens à
Sadowa, le 3 juillet, vint surprendre et comme terrifier ceux qui croyaient à une sorte d'égalité militaire entre les deux puissances, même à la supériorité de l'Autriche. La victoire de Sadowa était décisive; dès le lendemain l'empereur François-Joseph, pour désarmer l'Italie et dans l'espoir d'obtenir l'intervention de la France, remettait la Vénétie à l'empereur Napoléon. L'armée victorieuse n'étant plus qu'à dix milles de Vienne et l'Autriche ne pouvant livrer une seconde bataille, les propositions de la Prusse sont, le 26 juillet, converties en préliminaires de paix qui serviront de base au traité définitif signé à Prague, le 23 août suivant.
La Prusse avait accompli sa tâche avec une incomparable énergie, mais aussi, il faut le dire, avec une singulière témérité. Comptant sur l'immobilité de Napoléon III, ou sur sa neutralité, à coup sûr plus favorable pour la Prusse que pour l'Autriche, le gouvernement de Berlin, bien que l'empereur des Français n'eût pris aucun engagement, avait rappelé les troupes qui gardaient les provinces rhénanes. Si, à ce moment, la France avait envoyé un corps d'observation sur le Ehin; si elle avait voulu appuyer l'Allemagne du Sud, la fortune de la Prusse eût certainement été compromise. Malgré la funeste expédition du Mexique, la France n'était pas réduite à l'impuissance. Le maréchal Randon, ministre de la guerre, avait soumis à l'empereur un plan de mobilisation de l'armée ; il espérait réunir en un mois 400,000 soldats, et il offrait de mettre immédiatement en marche 80,000 hommes. Luimême raconte que le plan de mobilisation était sous les yeux de l'empereur, que le décret de convocation des Chambres pour le vole des subsides avait été préparé et qu'il devait paraître le lendemain G juillet. Mais on ne sait ce qui se
passa dans la nuit du 5 au 6. Les résolutions changèrent, malgré les efforts du maréchal Eandon et de M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères.
Quelle fut donc la vraie cause de l'inaction de Napoléon III? » L'empereur, a-t-on écrit, était tellement persuadé que la Prusse lui réservait ses annexions, qu'à peine la guerre déclarée à l'Autriche, il se rendit à l'exposition d'Auxerre et annonça à la France et au monde, dans un discours officiel, que si la Prusse s'adjugeait un pouce de terrain, la France aurait sa compensation. «
L'ambassadeur de France avait reçu l'ordre de se rendre en Moravie, au quartier général prussien, pour offrir la médiation de l'empereur des Français. Cette médiation ne fut pas refusée; mais, en réalité, la Prusse dicta les conditions de la paix avec l'Autriche, et sut écarter le désir exprimé par Napoléon III de voir la France reprendre sa frontière de 1814. Une seconde tentative pour obtenir un dédommagement sur le Rhin ne fut pas mieux accueillie. M. de Bismarck répondit, le 26 juillet, qu'il lui serait difficile de déterminer le Roi, vainqueur de l'Autriche, à faire l'abandon d'une portion quelconque du territoire prussien dans les provinces rhénanes (').
Sadowa avait été un coup de foudre pour la France. « C'était là, disait M. Rouher au Corps législatif, un événement que l'Autriche, que la France, que le militaire, que le simple citoyen, avaient considéré tous comme invraisemblable, car c'était comme une présomption universelle que l'Autriche devait être victorieuse et que la Prusse devait payer et payer chèrement le prix de ses imprudences. « Or, quel eût été ce prix, si l'Autriche avait été victorieuse?
(') Voir Ma mission en Prusse, p. 189.
Les Français (on l'a justement affirmé) se promettaient de la lutte des Allemands entre eux la possession de la Belgique et des pays du Rhin.
Le 5 août, le roi Guillaume, ayant auprès de lui le comte de Bismarck, annonçait solennellement aux députés de la Prusse, réunis dans la salle blanche du château de Berlin, les résultats de Sadowa et de la campagne de sept jours. Ces résultats étaient considérables. L'empereur François- Joseph reconnaissait la dissolution de la Confédération germanique, telle qu'elle avait existé jusqu'alors, et donnait son adhésion à une nouvelle organisation de l'Allemagne sans la participation de l'empire d'Autriche. Il promettait également de reconnaître la confédération restreinte que le roi de Prusse fonderait au nord de la ligne du Mein et déclarait consentir à ce que les États allemands, situés au sud de cette ligne, formassent une union dont les liens nationaux avec la Confédération du Nord feraient l'objet d'une entente ultérieure des deux parties. L'empereur d'Autriche cédait au roi de Prusse les droits que le traité de Vienne lui attribuait sur les duchés de l'Elbe. Il s'engageait en outre à reconnaître les nouveaux arrangements, y compris les changements territoriaux, qui pourraient être faits par le roi de Prusse.
Ces changements territoriaux consistèrent dans l'adjonction à la Prusse du royaume de Hanovre, de l'électorat de Hesse, du duché de Nassau et de la ville libre dePrancfortsur-le-Mein. La Prusse domine dès lors l'Allemagne tout entière. Les États au nord du Mein forment, sous l'hégémonie de la maison de Hohenzollern, la Confédération du Nord; leurs troupes sont placées sous le commandement de la Prusse et les intérêts communs de cette nouvelle confédération seront réglés dans un reichstag qui aura
son siège à Berlin. De leur côté, les États du sud (Wurtemberg", Bade et Bavière) avaient accompagné leurs traités avec la Prusse de conventions secrètes qui stipulaient une alliance offensive et défensive (').
L'ambassadeur de France vient, le 6 août, trouver de nouveau M. de Bismarck et lui pose un véritable ultimatum, a La Prusse, dit-il, indépendamment du pays entre le Rhin et la Moselle, doit céder Mayence à l'empire français ou s'attendre à une déclaration de guerre immédiate. — Eh bien, alors la guerre, répond sans hésiter M. de Bismarck; mais faites bien observer à S. M. l'Empereur qu'une guerre pareille pourrait devenir, dans certaines éventualités, une guerre à coups de révolutions, et qu'en présence de dangers révolutionnaires , les dynasties allemandes feraient preuve d'être plus solidement établies que celle de l'empereur Napoléon...."
Quelques jours après, sur les observations mêmes du comte Benedetti qui s'était rendu à Paris, on se ravise ici et l'on donne à entendre que les instructions de l'ambassadeur avaient été arrachées à l'empereur Napoléon pendant une maladie (2).
Le rideau tomba sur la question de Mayence, et on revint à demander les frontières de 1814, afin d'effacer les conséquences de Waterloo. Mais le principal confident de Napoléon III, M. Boulier, écrivait : « Je ne crois pas que cette rectification obtenue vaille quittance pour l'avenir... Le sentiment public se prononce de plus en plus dans le sens d'un agrandissement à notre profit.... «
(') Voir le remarquable livre de M. Victor Cherbuliez : V Allemagne jioliliquc depuis la paix de Prague j passim.
C) Keichstag allemand, séance du 2 mai 1871. Voir es Discours du prince de Bismarck, t. 111, p. 4G.
Quand Napoléon III fut convaincu qu'il n'obtiendrait pas du roi de Prusse un seul village allemand, il tourna les yeux d'un autre côté. Il convoita le Luxembourg- et la Belgique; il se mit à conspirer contre l'indépendance de notre pays.
Le 16 août, de nouvelles instructions furent envoyées au comte Benedetti. Il devait engager avec le gouvernement prussien une négociation essentiellement confidentielle, et il lui était prescrit ce qui suit :
» Suivant les chances de succès que vous rencontrerez, vos demandes doivent parcourir trois phases successives : en premier lieu, réunissant dans une même pensée les questions des frontières de 1814 et de l'annexion de la Belgique, vous devez réclamer par un traité public la cession de Landau, Sarrelouis, Sarrebruck et du duché de Luxembourg, et la faculté, par un traité d'alliance offensive et
défensive, qui serait secret, de nous annexer ultérieurement la Belgique.
h En second lieu, si ces bases ne vous paraissent pas pouvoir être obtenues, vous devez renoncer à Sarrelouis et à Sarrebruck, même à Landau, vieille bicoque dont la possession surexciterait contre nous le sentiment allemand, et borner vos conventions publiques au duché de Luxembourg", vos conventions secrètes à la réunion delà Belgique à la France.
« En troisième lieu, si la réunion de la Belgique à la France, purement et simplement, rencontrait de trop grands obstacles, acceptez un article par lequel on conviendrait que, pour apaiser les résistances de l'Angleterre, on pourrait constituer Anvers en état de ville libre. Mais en aucun cas vous ne devez accepter la réunion d'Anvers à la Hollande et de Maestricht à la Prusse.
// M. de Bismarck demanderait-il quels avantages lui offre un pareil traité? La réponse serait simple : — Il s'assure une alliance puissante ; il consacre toutes ses acquisitions d'hier, il ne consent à laisser prendre que ce qui ne lui appartient pas ; — il ne s'impose aucun sacrifice sérieux en échange des avantages qu'il obtient.
h Ainsi : traité ostensible qui, au minimum, nous attribue le Luxembourg; traité secret stipulant une alliance offensive et défensive, faculté pour la France de s'annexer la Belgique au moment où elle le jugera opportun, promesse de concours, même par les armes, de la part de la Frusse, — voilà les bases du traité à intervenir. «
M. Benedetti rédigea le projet de traité qui lui était demandé et l'envoya, le 23 août, à Paris.» Je n'ai pas besoin de vous dire, écrit il, pourquoi il n'y est pas fait mention
de Landau et de Sarre bruck; je me suis convaincu qu'en insistant, nous nous heurterions à des difficultés insurmontables et je m'en suis tenu au Luxembourg- et à la Belgique. » Le projet minuté par M. Benedetti fut amendé et complété à Paris. En marge, Napoléon III avait écrit de sa main : » Il est bien évident que l'extension de la suprématie de la Prusse au delà du Mein nous sera une occasion toute naturelle, presque obligatoire, pour nous emparer de la Belgique; mais d'autres occasions peuvent se présenter — nous devons en rester les juges exclusifs... » En résumé, l'acquisition du Luxembourg était indiquée itérativement comme le but immédiat, la conquête de la Belgique comme le but éventuel de la convention qui devait, de même que l'alliance offensive, rester secrète. » Cette combinaison, écrivait- on de Paris, concilie tout, elle détend l'opinion publique en France par l'obtention d'une satisfaction immédiate et l'orientation qui en résulte pour les esprits vers la Belgique. Elle maintient un secret nécessaire et sur le traité d'alliance et sur les annexions en projet..." D'après les propositions qui étaient faites au cabinet de Berlin, Napoléon III voulait donc admettre et reconnaître les acquisitions récentes de la Prusse et promettait de ne pas s'opposer à l'union fédérale de la Confédération du Nord avec les États du midi de l'Allemagne, à la condition que le roi de Prusse faciliterait à la France l'acquisition du Luxembourg et l'aiderait, en outre, à conquérir la Belgique entière » en la soutenant, avec toutes ses forces de terre et de mer, envers et contre toute puissance qui, dans cette éventualité, lui déclarerait la g-uerre. « Tel était le projet de traité, dit secret, dont un exemplaire fut remis au chancelier de la Confédération du Nord; cet exemplaire était écrit de la main du comte Benedetti et
conforme à la minute qui avait été amendée à Paris (').
M. de Bismarck croyait, a-t-il dit lui-même, qu'il était utile, dans l'intérêt de la paix, de laisser aux diplomates français les illusions qui leur étaient particulières. Il a donc entretenu, selon ses propres paroles, des négociations dilatoires, sans jamais faire même une promesse (2).
Engagé dans ces négociations équivoques, persuadé que la Prusse est intéressée à s'appuyer sur l'alliance française, Napoléon III change tout à coup son rôle. Il accepte hardiment les faits accomplis; il approuve, il loue les agrandissements de la Prusse ; il déclare que la France n'en doit prendre aucun ombrage ; mais en même temps il dévoile son arrière-pensée, ses convoitises, en prédisant la disparition des États secondaires.
Le 16 septembre, le marquis de Lavalette, chargé provisoirement du portefeuille des affaires étrangères, adresse
(') Tendant la guerre de 1870-1871 les papiers d'État que M. Rouher avait déposés à son château de Cerçay tombèrent au pouvoir des Allemands. M. de Bismarck s'en servit lorsque, au mois d'octobre 1871, il réfuta, dans le Moniteur de l'empire allemand, l'ouvrage du comte Benedetti. D'autres pièces ont été découvertes aux Tuileries.
Napoléon III écrivait à M. Rouher, le 26 août : « ... Le traité doit rester secret. La question du Luxembourg se fera jour d'elle-même, dès que les négociations seront entamées. C'est celle là qui presse le plus. — Benedetti peut donc, sauf quelques petits changements, accepter en principe.
l'ti août.
a Mon cher ministre Rouher, après vous avoir écrit ce matin, il m'est venu un scrupule, à cause de l'article qui garantit réciproquement les territoires des deux pays. Cet article non-seulement nous fait renoncer aux provinces du Rhin, mais encore nous obligerait, si elles voulaient se, donner à la France, à marcher contre elles. 11 faut donc, je crois, passer cet article sous silence... »
(-') Voir la circulaire historique du 29 juillet 1870.
aux agents diplomatiques de l'empereur une circulaire où est répudiée la politique traditionnelle de Henri IV, de Richelieu et de Mazarin. Voici ce mémorable document :
» La guerre qui a éclaté au centre et au sud de l'Europe a détruit la Confédération germanique et constitué définitivement la nationalité italienne. La Prusse, dont les limites ont été agrandies par la victoire, domine sur la rive droite du Mein. L'Autriche a perdu la Vénétie ; elle est séparée de l'Allemagne.
« En face de ces changements considérables, tous les États se recueillent dans le sentiment de leur responsabilité; ils se demandent quelle est la portée de la paix récemment intervenue, quelle sera son influence sur l'ordre européen et sur la situation internationale de chaque puissance.
" L'opinion publique, en France, est émue. Elle flotte, incertaine entre la joie de voir les traités de 1815 détruits et la crainte que la puissance de la Prusse ne prenne des proportions excessives ; entre le désir du maintien de la paix et l'espérance d'obtenir, par la guerre, un agrandissement territorial. Elle applaudit à l'affranchissement complet de l'Italie, mais veut être rassurée contre les dangers qui pourraient menacer le Saint-Père.
// Les perplexités qui agitent les esprits et qui ont leur retentissement à l'étranger, imposent au gouvernement l'obligation de dire nettement sa manière de voir.
/> La France ne saurait avoir une politique équivoque. Si elle est atteinte dans ses intérêts et dans sa force par les changements importants qui se font en Allemagne, elle doit l'avouer franchement et prendre les mesures nécessaires pour garantir sa sécurité. Si elle ne perd rien aux transformations qui s'opèrent, elle doit le déclarer avec sincérité et résister aux appréhensions exagérées, aux
appréciations ardentes qui, en excitant les jalousies internationales, voudraient Fentraîner hors de la route qu'elle doit suivre.
« Pour dissiper les incertitudes et fixer les convictions, il faut envisager dans leur ensemble le passé tel qu'il était, l'avenir tel qu'il se présente.
// Dans le passé, que voyons-nous? Après 1815, la Sainte- Alliance réunissait contre la France tous les peuples, depuis l'Oural jusqu'au Rhin. La Confédération germanique comprenait, avec la Prusse et l'Autriche, 80 millions d'habitants; elle s'étendait depuis le Luxembourg- jusqu'à Trieste, depuis la Baltique jusqu'à Trente, et nous entourait d'une ceinture de fer, soutenue par cinq places fortes fédérales; notre position stratégique était enchaînée par les plus habiles combinaisons territoriales. La moindre difficulté que nous pouvions avoir avec la Hollande ou avec la Prusse sur la Moselle, avec l'Allemagne sur le Rhin, avec l'Autriche dans le Tyrol ou le Frioul, faisait se dresser contre nous toutes les forces réunies de la Confédération. L'Allemagne autrichienne, inexpugnable sur l'Adige, pouvait s'avancer, le moment venu, jusqu'aux Alpes. L'Allemagne prussienne avait pour avant-garde sur le Rhin tous ces États secondaires, sans cesse agités par des désirs de transformation politique et disposés à considérer la France comme l'ennemie de leur existence et de leurs aspirations.
n Si l'on en excepte l'Espagne, nous n'avions aucune possibilité de contracter une alliance sur le continent. L'Italie était morcelée et impuissante, elle ne comptait pas comme nation. La Prusse n'était ni assez compacte, ni assez indépendante pour se détacher de ses traditions. L'Autriche était trop préoccupée de conserver ses posses-
sions en Italie pour pouvoir s'entendre intimement avec nous.
a Sans doute, la paix longtemps maintenue a pu faire oublier les dangers de ces organisations territoriales et de ces alliances, car ils n'apparaissent formidables que lorsque la guerre vient à éclater. Mais cette sécurité précaire, la France Ta parfois obtenue au prix de l'effacement de son rôle dans le monde. Il n'est pas contestable que, pendant près de quarante années, elle a rencontré debout et contre elle la coalition des trois Cours du Nord unies par le souvenir de défaites et de victoires communes, par des principes analogues de gouvernement, par des traités solennels et des sentiments de défiance envers notre action libéra1 e et civilisatrice.
a Si, maintenant, nous examinons l'avenir de l'Europe transformée, quelles garanties présente-t-il à la France et à la paix du monde? La coalition des trois Cours du Nord est brisée. Le principe nouveau qui régit l'Europe est la liberté des alliances. Toutes les grandes puissances sont rendues les unes et les autres à la plénitude de leur indépendance, au développement régulier de leurs destinées. » La Prusse agrandie, libre désormais de toute solidarité, assure l'indépendance de l'Allemagne. La France n'en doit prendre aucun ombrage. Fière de son admirable unité, de sa nationalité indestructible, elle ne saurait combattre ou regretter l'œuvre d'assimilation qui vient de s'accomplir et subordonner à des sentiments jaloux les principes de nationalité qu'elle représente et professe à l'égard des peuples. Le sentiment national de l'Allemagne satisfait, ses inquiétudes se dissipent, ses inimitiés s'éteignent. En imitant la France, elle fait un pas qui la rapproche et non qui l'éloigné de nous.
« Au midi, l'Italie, dont la longue servitude n'avait pu éteindre le patriotisme, est mise en possession de tous ses éléments de grandeur nationale. Son existence modifie profondément les conditions politiques de l'Europe; mais, malgré des susceptibilités irréfléchies ou des injustices passagères, ses idées, ses principes, ses intérêts la rapprochent de la nation qui a versé son sang1 pour l'aider à conquérir son indépendance.
« Les intérêts du trône pontifical sont assurés par la convention du 15 septembre. Cette convention sera loyalement exécutée. En retirant ses troupes de Rome, l'Empereur y laisse, comme garantie de sécurité pour le Saint- Père, la protection de la France.
« Dans la Baltique comme dans la Méditerranée surgissent des marines secondaires qui sont favorables à la liberté des mers.
« L'Autriche, dégagée de ses préoccupations italiennes et germaniques, n'usant plus ses forces dans des rivalités stériles, mais les concentrant à l'est de l'Europe, représente encore une puissance de trente-cinq millions d'âmes qu'aucune hostilité, aucun intérêt ne sépare de la France.
« Par quelle singulière réaction du passé sur l'avenir l'opinion publique verrait-elle, non des alliés, mais des ennemis de la France dans ces nations affranchies d'un passé qui nous fut hostile, appelées à une vie nouvelle, dirigées par des principes qui sont les nôtres, animées de ces sentiments de progrès qui forment le lien pacifique des sociétés modernes ?
« Une Europe plus fortement constituée, rendue plus homogène par des divisions territoriales plus précises, est une garantie pour la paix du continent et n'est ni un péril ni un dommage pour notre nation. Celle-ci, avec l'Algérie,
comptera bientôt plus de 40 millions d'habitants; l'Allemagne, 87 millions, dont 29 dans la Confédération du Nord, et 8 dans la Confédération du Sud; l'Autriche, 35; l'Italie, 26 ; l'Espagne, 18. Qu'y a-t-il dans cette distribution des forces européennes qui puisse nous inquiéter?
« Une puissance irrésistible, faut-il le regretter? pousse les peuples à se réunir en grandes agglomérations en faisant disparaître les États secondaires. Cette tendance naît du désir d'assurer aux intérêts généraux des garanties plus efficaces. Peut-être est-elle inspirée par une sorte de prévision providentielle des destinées du monde. Tandis que les anciennes populations du continent, dans leurs territoires restreints, ne s'accroissent qu'avec une certaine lenteur, la Russie et la république des États-Unis d'Amérique peuvent, avant un siècle, compter chacune cent millions d'hommes. Quoique les prog'rès de ces deux grands empires ne soient pas pour nous un sujet d'inquiétude, et qu'au contraire nous applaudissions à leurs généreux efforts en faveur de races opprimées, il est de l'intérêt prévoyant des nations du centre européen de ne point rester morcelées en tant d'États divers sans force et sans esprit public.
n La politique doit s'élever au-dessus des préjugés étroits et mesquins d'un autre âge. L'Empereur ne croit pas que la grandeur d'un pays dépende de l'affaiblissement des peuples qui l'entourent et ne voit de véritable équilibre que dans les vœux satisfaits des nations de l'Europe. En cela, il obéit à des convictions anciennes et aux traditions de sa race. Napoléon Ier avait prévu les changements qui s'opèrent aujourd'hui sur le continent européen. Il avait déposé les germes de nationalités nouvelles dans la péninsule, en créant le royaume d'Italie ; en Allemagne, en
faisant disparaître deux cent cinquante-trois États indépendants.
/•• Si ces considérations sont justes et vraies, l'Empereur a eu raison d'accepter ce rôle de médiateur qui n'a pas été sans gloire, d'arrêter d'inutiles et douloureuses effusions de sang*, de modérer le vainqueur par son intervention amicale, d'atténuer les conséquences des revers, de poursuivre, à travers tant d'obstacles, le rétablissement de la paix. Il aurait au contraire méconnu sa haute responsabilité si, violant la neutralité promise et proclamée, il s'était jeté à l'improviste dans les hasards d'une grande guerre, d'une de ces guerres qui réveillent les haines de races et dans lesquelles s'entre-choquent des nations entières. Quel eût été, en effet, le but de cette lutte engagée spontanément contre la Prusse, nécessairement contre l'Italie? Une conquête, un agrandissement territorial!... Mais le gouvernement impérial a depuis longtemps appliqué ses principes en matière d'extension de territoire. Il comprend, il a compris les annexions commandées par une nécessité absolue, réunissant à la patrie des populations ayant les mêmes mœurs, le même esprit national que nous, et il a demandé au libre consentement de la Savoie et du comté de Nice le rétablissement de nos frontières naturelles. La France ne peut désirer que les agrandissements territoriaux qui n'altéreraient pas sa puissante cohésion; mais elle doit toujours travailler à son agrandissement moral ou politique, en faisant servir son influence aux grands intérêts de la civilisation.
» Son rôle est de cimenter l'accord entre toutes les puissances qui veulent à la fois maintenir le principe d'autorité et favoriser le progrès. Cette alliance enlèvera à la révolution le prestige du patronage dont elle prétend
couvrir la cause de la liberté des peuples et conservera aux. grands États éclairés la sage direction du mouvement démocratique qui se manifeste partout en Europe.
« Toutefois, il y a dans les émotions qui se sont emparées du pays un sentiment légitime qu'il faut reconnaître et préciser. Les résultats de la dernière guerre contiennent un enseignement grave et qui n'a rien coûté à l'honneur de nos armes; ils nous indiquent la nécessité, pour la défense de notre territoire, de perfectionner sans délai notre organisation militaire. La nation ne manquera pas à ce devoir qui ne saurait être une menace pour personne; elle a le juste orgueil de la valeur de ses armées ; les susceptibilités éveillées par le souvenir de ses fastes militaires, par le nom et les actes du souverain qui la gouverne, ne sont que l'expression de sa volonté énergique de maintenir, hors de toute atteinte, son rang et son influence dans le monde.
n En résumé, du point élevé où le gouvernement impérial considère les destinées de l'Europe, l'horizon lui paraît dégagé d'éventualités menaçantes ; des problèmes redoutables, qui devaient être résolus parce qu'on ne les supprime pas, pesaient sur les destinées des peuples; ils auraient pu s'imposer dans des temps plus difficiles ; ils ont reçu leur solution naturelle sans de trop violentes secousses et sans le concours dangereux des passions révolutionnaires.
n Une paix qui reposera sur de pareilles bases sera une paix durable.
n Quant à la France, de quelque côté qu'elle porte ses regards, elle n'aperçoit rien qui puisse entraver sa marche ou troubler sa prospérité. Conservant avec toutes les puissances d'amicales relations, dirigée par une politique qui
a pour signes de sa force la générosité et la modération, appuyée sur son imposante unité, avec son génie qui rayonne partout, avec ses trésors et son crédit qui fécondent l'Europe, avec ses forces militaires développées, entourée désormais de nations indépendantes, elle apparaît non moins grande, elle demeurera non moins respectée ('). »
L'empereur des Français ne s'était résigné qu'en apparence. Il avait adopté l'avis de M. Bouher qui lui écrivait : « La nature des choses nous condamne à une politique d'expectative consacrée à fortifier le courage des gouvernements des États du sud, à nous organiser militairement, à préparer nos alliances, et destinée à prendre ultérieurement conseil de la situation générale de l'Europe, soit pour consolider la paix, soit pour engager un duel redoutable avec la Prusse, soit pour prendre résolument autour de nous des compensations nécessaires. »
La réorganisation militaire de la France avait été confiée au maréchal Niel. Or, l'œuvre de réforme entreprise par cet
(') La Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1866 accueillait en même temps un article significatif : La Prusse et la nouvelle Allemagne. Dans cet écrit, M. H. de Sybel expliquait aussi que l'élévation de la Prusse ne devait porter aucun ombrage à la France : « Ce ne sera pas un dommage pour la France, disait l'éminent publiciste de Donn, si désormais nul épisode intérieur de l'histoire d'Allemagne ne donne la tentation à quelque futur hôte des Tuileries de brûler le Palatinat; mais ce sera un grand profit même pour la France, si l'achèvement de notre réforme intérieure nous met en état de faire monter notre importation française de 200 à 400 ou 600 millions...
« Pour ce qui est de nous, Allemands, nous plaçons au premier rang de nos vœux les rapports d'une sincère amitié avec la France, afin de substituer aux anciennes jalousies l'émulation dans la voie des lumières et de la production ; nous souhaitons une entente qui repose sur l'entière base d'un respect réciproque... »
éminent homme de guerre fut non-seulement combattue par une partie de l'opposition, dit un publiciste français, mais la majorité même du Corps législatif repoussa les innovations du maréchal ou les amenda de façon à en paralyser l'effet (').
Napoléon III renouvelait en même temps auprès de la Prusse ses tentatives pour obtenir, avec son aide, les provinces belges. Mais toutes ses démarches, tous ses efforts demeurèrent stériles. Alors des rumeurs sinistres commencèrent de nouveau à inquiéter les peuples. Malgré la circulaire de M. de Lavalette, en Allemagne comme en France, jusqu'en Amérique, une guerre entre la France et la Prusse paraissait inévitable (-). Le gouvernement prus-
(') Voici quelques extraits du Journal officiel:
« M. Juifs Simon. Le projet demande une force armée de 1,200, OOOhommes. J'insiste sur l'énormité de ce chiffre... La loi qu'on propose est surtout mauvaise, parce qu'elle constituera une aggravation de la toutepuissance de l'empereur... Ce qui importe, ce n'est pas le nombre des soldats, c'est la cause qu'ils ont à défendre. »
« M. Tliiers. La Prusse, selon M. le ministre d'État, nous présenterait 1,300,000 hommes! Mais, je le demande, où a-t-on vu ces forces formidables? Ces chiffres là sont parfaitement chimériques... La Prusse, combien d'hommes a-t-elle portés en Bohême en 1866? 300,000 hommes. C'est qu'il ne faut pas se fier à cette fantasmagorie de chiffres ; ce sont là des fables qui n'ont jamais eu aucune espèce de réalité. Donc, qu'on se rassure, notre armée suffira pour arrêter l'ennemi... »
(2) Le général Ducrot, ancien commandant de Strasbourg, écrivait au général Trochu, le 7 décembre 1866 : « De l'autre côté du Rhin, il n'est pas un Allemand qui ne croie à la guerre dans un avenir prochain. » — En septembre 1867, Ticknor, un des grands lettrés de l'Amérique, écrivait de Boston, au roi de Saxe : « Tci, les affaires de l'Europe nous causent beaucoup d'anxiété. Nous ne croyons pas que la guerre entre la France et la Prusse puisse être évitée l'an prochain ; nous comprenons à peine qu'elle n'ait pas encore éclaté, n
BlBLiOTHECA
sien aurait pu l'éviter s'il avait livré la Belgique à Napoléon III; mais ce crime politique, il ne le commit pas.
L'empereur des Français avait espéré détacher de la Prusse les États du sud; le cabinet de Berlin dissipa son illusion en rendant publiques, le 19 mars 1867, les conventions secrètes qu'il avait conclues, l'année précédente, avec ces États.
Ne pouvant s'emparer de la Belgique, Napoléon III se serait contenté du Luxembourg. Mais ici encore il rencontra l'opposition à la fois modérée et ferme de la Prusse, que soutenaient les autres puissances. Par le traité de Londres du 11 mai 1867, la France dut renoncer au projet de se faire céder ou vendre le Luxembourg parla Hollande, et le grand-duché fut déclaré État neutre, indépendant et inaliénable, sous la garantie collective des puissances signataires de cette déclaration.
Accompagné de M. de Bismarck, le roi de Prusse vint, au mois de juin, visiter l'exposition universelle de Paris. L'accueil qui lui fut fait par Napoléon III semblait attester les plus cordiales relations. Or, au mois d'août, Napoléon se rendait à Salzbourg et, dans une entrevue avec l'empereur François-Joseph, cherchait — mais vainement encore — à conclure une alliance austro-française contre la Prusse (')•
Comme la Prusse, soutenue par l'Europe, refusait de lui céder le Luxembourg et la Belgique, le gouvernement impérial imagine, en 1869, un moyen d'y pénétrer subrepticement.il cherche à se rendre maître d'une des principales lignes stratégiques de la Belgique, le chemin de
( ) Les deux souverains continuèrent à entretenir jusqu'en 1809 une correspondance confidentielle.
fer du Grand- Luxembourg*; il se trouvera ainsi en mesure de menacer Bruxelles. Mais les Belges protestent contre la prétention du César français, et des mesures énergiques la font échouer. Dans sa forte et légitime résistance, le cabinet de Bruxelles se savait appuyé et par l'Angleterre et par la Prusse.
Comment donc faire oublier à la France ce que les adversaires de l'empire appelaient la honte de Sadoioa? Pour contenir l'opposition, pour détourner l'attention de sa politique extérieure, Napoléon fait des concessions inespérées. L'empire autoritaire se transforme en empire libéral; César semble renier les traditions de sa race. Le 2 janvier 1870, un ancien commissaire de la république de 1848, un membre notable de l'opposition, M. Emile Ollivier devient le chef d'un ministère chargé d'inaugurer la politique nouvelle (').
Les changements introduits dans la Constitution de 185-2 furent soumis non à la sanction des Chambres, mais à la ratification du peuple. « C'est parce que le peuple, dit un ancien ministre de Louis-Bonaparte, crut n'avoir à voter qu'entre l'empire devenu libéral et la démagogie socialiste que sept millions de oui sortirent des urnes plébiscitaires. — Le tour était joué : la cour et le monde officiel s'emparèrent de cette équivoque, proclamant que la toute-puissance de l'empereur avait reçu du peuple une nouvelle consécration. Louis-Napoléon lui-même ne songea plus qu'à profiter de l'occasion pour assurer la transmission de son pouvoir à son fils, et comme rien en France n'est plus propre que le prestige de la victoire pour donner le pou-
fj M. Ollivier a raconté comment il se rapprocha de Napoléon NT. [Voir Le 19 janviei Paris, 1869.)
voir, la guerre, qui jusqu'alors n'était chez l'empereur qu'à l'état de projet, devint une sorte de nécessité dynastique, et fut résolue ('). «
Mais quoique sept millions de suffrages fussent restés fidèles à Napoléon III, l'opposition s'était dressée plus menaçante que jamais, et une partie de l'armée même, à Paris notamment, avait, dans le vote plébiscitaire, exprimé son mécontentement. Il fallait à tout prix une diversion. On se mit, en conséquence, à épier de nouveau l'occasion de prendre la revanche de Sadowa.
La guerre qui devait enfin éclater, et dont il serait injuste de rejeter exclusivement la responsabilité sur Napoléon III, fut entreprise pour rétablir la suprématie de la France, pour venger Sadowa, pour abaisser la Prusse, pour s'emparer enfin du Rhin et de la Belgique.
(') Mémoires posthumes cTOdilon Barrot, t. IV, p. 29«
3L.E TAOÏSTE ID'ESIP^OasnE
Le 30 juin, le Corps législatif discutait la loi du contingent de 1870, et le chef du cabinet, interpellé par M. Jules Favre, s'exprimait en ces termes : « L'honorable M. Jules Eavre a posé au gouvernement deux questions. Il lui a dit : Vous êtes inquiet; quelles sont vos inquiétudes et de quel côté viennent-elles? «Il a ensuite ajouté : » Depuis le 2 janvier qu'avez- vous fait pour assurer la politique pacifique, que, comme tant d'autres choses, vous avez promise et non pratiquée?» Je réponds à l'honorable M. Jules Favre que le gouvernement n'a aucune inquiétude; à aucune époque, le maintien de la paix en Europe ne lui a paru plus assuré. De quelque côté qu'il porte ses regards, il ne voit aucune question irritante engagée. Tous les cabinets comprennent que le respect des traités s'impose à tous. Il y a deux traités notamment auxquels la paix de l'Europe est plus particulièrement attachée, ce sont le traité
de 1856, qui assure la paix en Orient et le traité de Prague, qui assure la paix en Allemagne. Il est aujourd'hui constant dans la diplomatie européenne que l'un et l'autre seront respectés. Si le gouvernement avait la moindre inquiétude, il ne vous aurait pas proposé cette année-ci une réduction de dix mille hommes sur le contingent; il vous aurait très-nettement demandé de vous associer à sa sollicitude et d'augmenter les forces de notre armée. »
M. Thiers, rappelant les résultats de Sadowa, si douloureux pour la France, s'opposait à la réduction de l'ancien contingent : » Vous avez, disait-il, une Allemagne militaire formidable, qui ne cherche pas, il faut lui rendre cette justice, à troubler le monde, car elle a à sa tête un homme supérieur, partisan de la paix, mais qui nous met dans la nécessité d'organiser une force militaire plus considérable afin de pouvoir contenir les pensées ambitieuses qui pourraient surgir. » Toutefois, M. Thiers recommandait la prudence. » Il faut, disait-il encore, être pacifique pour ne pas alarmer l'Allemagne et pour ne pas donner le
sud à la Prusse Il faut que l'Allemagne ne croie pas
que la France veut se jeter sur elle... »
M. Garnier-Pagès ayant demandé pour la France l'organisation militaire adoptée par l'Allemagne du Nord, par l'Autriche et par la Bavière, une exclamation étrange, sinistre, partit des bancs bonapartistes: « Prenons le Rhin, s'écrie M. Granier de Cassagnac, nous pourrons alors diminuer l'armée de cent mille hommes ! Voilà le moyen de réduire le budget de la guerre, il n'y en a pas d'autre.» C'était comme un éclair dans un ciel serein. L'exclamation de M. de Cassagnac constatait un fait : l'ardent désir de prendre la revanche de Sadowa, de guérir la blessure infligée par Sadowa à l'orgueil français.
LE TKÔNE d'eS PAGNE. 1<>5
Le 3 juillet, le télégraphe annonçait soudainement que le prince Léopold de Hohenzollern-Sig'maring-en acceptait la candidature au trône d'Espagne qui lui avait été offerte par le maréchal Prim, faiseur de rois, comme "Warwick (').
Cette candidature n'avait été sollicitée ni par le prince Léopold, ni par M. de Bismarck. Elle avait été mise en avant par un député des Cortès, ancien secrétaire d'ambassade à Berlin (*). Le maréchal Prim, n'osant braver l'interdiction prononcée, à Paris, par Napoléon III, contre le duc de Montpensier, s'était rallié au prince de Hohenzollern. Au mois d'avril 1869, M. Salazar y Mazarredo fit un voyage en Prusse et s'efforça de décider le candidat désigné et son père, le prince Antoine. » Les négociations, a dit M. de Bismarck, furent officieusement portées à la connaissance du roi de Prusse sous la condition expresse de les tenir secrètes. Comme elles ne regardaient ni la Prusse ni la Confédération du Nord, le roi accepta cette condition, et, en conséquence, il ne parla point à son gouvernement de cette affaire, qui n'était pour lui qu'une affaire de famille. » M. de Bismarcklui-même ne fut informé qu'accidentellement et confidentiellement par une des personnes privées qui prenaient part aux négociations (3).
En acceptant la candidature du prince Léopold de llohenzollern, parent de l'empereur Napoléon III comme du roi de Prusse, M. de Bismarck n'avait aucunement le dessein de jeter un défi à la France et de provoquer la
(*) Né en 1835, le prince Léopold s'était allié à la maison de Bragance en épousant une sœur du roi de Portugal. Le candidat au trône d'Espagne était frère du prince Charles de Hohenzollern élu en 1866 prince de Kouii aine.
m. salazar j Mazarredo
(') Déclaration au conseil fédéral, 16 juillet 1870.
guerre. L'année précédente, il disait à rattaché militaire français (') :// Jamais nous ne vous ferons la guerre ; il faudra que vous veniez nous tirer des coups de fusil chez nous, à bout portant. « lie chef du ministère prussien n'avait donné aucun démenti à ces paroles rassurantes. M. Thiers n'a-t-il pas déclaré solennellement que la Prusse ne voulait pas la guerre, qu'elle ne l'avait pas préparée de longue main et n'avait pas recherché l'occasion d'entrer en lutte (*)?
La désignation probable du prince Léopold de Hohenzollern comme candidat au trône d'Espagne avait été signalée à Napoléon III, au mois de mars 1869, et dès ce moment l'empereur des Français s'était montré contraire à l'élévation d'un allié de la maison royale de Prusse. M. Benedetti ayant été mandé à Paris pour faire part au chef de l'État de ses conjectures et de ses impressions personnelles, l'empereur lui dit : » La candidature du duc deMontpensier est purement anti-dynastique, elle n'atteint que moi, et je puis l'accepter, — en réalité, il la repoussait; — la candidature du prince de Hohenzollern est essentiellement anti-nationale, le pays ne la supportera pas, et il faut la prévenir (5). «
A son retour à Berlin, l'ambassadeur de France eut avec M. de Bismarck un entretien au sujet de la candidature qui n'était encore que soupçonnée. » Le président du conseil, écrivit M. Benedetti, n'a pas cherché à décliner la conversation sur ce sujet; il m'a représenté que la souveraineté qui pourrait être offerte au prince Léopold ne
(') Le colonel de Stollel, auteur île remarquables rapports où il s'efforçait d'appeler l'attention du gouvernement impérial sur la puissante organisation militaire de la Prusse et de l'Allemagne.
(-) Voir Dépositions de M. Thier s devant la commission oV 'enquête.
(;-) Ma mission en Prusse, p. 302 et suiv.
saurait avoir qu'une durée éphémère, et qu'elle l'exposerait à plus de dangers encore que de mécomptes. Dans cette conviction, le roi s'abstiendrait certainement, m'a-t-il dit, de lui donner, le cas échéant, le conseil d'acquiescer au vote des Cortès ('). »
Le projet paraissait donc abandonné lorsque le maréchal Prim le reprit dans les premiers jours du mois de juin 1870 (2).
(') Dépêche du 11 niai 1869; Ma mission en Prusse, p. 307.
(2) Le 3 juillet, le maréchal Prim eut avec l'ambassadeur de France (M. Mercier) l'entretien suivant : « J'ai à vous parler d'une chose qui ne sera pas agréable à l'empereur, je le crains, et il faut que- vous m'aidiez à éviter qu'il ne la prenne en trop mauvaise part... Vous connaissez notre situation ; nous ne pouvons pas prolonger indéfiniment l'intérimité, ni même nous présenter devant les Cortès sans avoir une solution à leur proposer. Vous savez tout ce que j'ai fait pour écarter celles qui n'auraient pas convenu à l'Empereur. Je n'aurais eu qu'à lâcher un peu la main pour que Montpensier fût élu; je n'ai cédé à aucune des avances qui m'ont été faites pour m'attirer du côté de la République. Ce que j'aurais surtout désiré, c'était une combinaison portugaise, ou, à son défaut, italienne. Dernièrement encore je suis revenu à la charge à Lisbonne et à Florence, mais tout a été inutile. Cependant, il nous faut un roi, et voilà qu'au moment de notre plus grand embarras on nous en propose un qui a toutes les conditions que nous pouvons souhaiter. 11 est catholique, de race royale, il a trente-cinq ans, deux fils, et il est marié avec une princesse portugaise, ce qui préviendra nécessairement beaucoup les esprits en sa faveur, d'ailleurs très bien de sa personne, et militaire. Vous comprenez que je ne peux pas laisser échapper la seule chance qui nous reste de sauver la révolution, surtout quand elle se présente dans de pareilles conditions. Comment croyez-vous que l'empereur prendra la chose? — 11 n'y a pas deux manières de la prendre... Oh ! je me suis bien aperçu depuis assez longtemps que M. de Bismarck cherchait à se glisser dans vos affaires, et vous avouerez que s'il ne croyait pas avoir beaucoup à y gagner, il ne se hasarderait, pas à jouer si gros jeu. — Vous vous trompez, les ouvertures sont parties d'ici. Je n'ai jamais parlé de politique
Il avait été convenu que les Cortès espagnoles seraient convoquées après un délai de trois mois et que la combinaison serait seulement rendue publique à l'ouverture de l'assemblée. Mais des circonstances imprévues, des difficultés intérieures et personnelles, a-t-on dit, poussèrent le maréchal Prim à devancer l'époque fixée. Le 4 juillet au soir, le cabinet de Madrid, avec l'assentiment du régent, décida que l'élection du prince Léopold de Hohenzollern serait proposée aux Cortès convoquées pour le 20 juillet.
Cette nouvelle vient troubler et surprendre le gouvernement impérial. Mais, au lieu de s'adresser au maréchal Prim et au cabinet espagnol, il se tourne immédiatement vers Berlin, et c'est M. de Bismarck qu'il veut rendre responsable d'une combinaison qui est appelée dès lors une préméditation prussienne (').
Le duc de Gramont, ancien ambassadeur à Vienne, était ministre des affaires étrangères; il n'aimait pas la Prusse et son aversion était impétueuse.
ni avec M. Bernliardi, ni avec M. de Canitz — Et cette escadre prussienne dont on vous a annoncé l'arrivée ? — Je n'en ai rien entendu dire. Mais, encore une fois, si nous laissons, échapper cette occasion, nous sommes forcément rejetés sur Montpensier, ou sur la République qui viendra grand train, et je vous avouerai que je la déteste comme l'enfer. — Eh bien, plutôt Montpensier! — Comment! vous croyez que l'empereur aimerait mieux Montpensier qu'un Hohenzollern? — Il ne me l'a
pas dit, mais je n'en doute pas. L'empereur est Français avant tout »
(Dépêche de l'ambassadeur de France à Madrid au ministre des affaires étrangères, 3 juillet 1870.)
(') « ... Pourquoi le cabinet français ne s'en est-il pas pris au cabinet espagnol ? Pourquoi se tourner aussitôt vers M. de Bismarck comme vers le seul auteur possible.de tout échec arrivant à la France?.. » (Rapport l'ai au nom de la commission d'enquête parlementaire (La chute du second empirej, par Saint-Marc-Girardin, p. 30.)
Dès le 3 juillet, il ordonna au chargé d'affaires français à Berlin (M. Le Sourd) d'interroger, en l'absence de M. de Bismarck, le sous-secrétaire d'État, M. de Thile, pour savoir de lui si lé cabinet de Berlin était étranger à « l'intrigue « ayant pour but de porter un prince prussien sur le trône d'Espagne. La réponse de M. de Thile fut trèssimple. Il dit que, sans avoir ignoré la négociation engagée en faveur de la candidature du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne, le gouvernement prussien y était officiellement étranger et considérait cette affaire comme n'existant pas pour lui (').
Le 5 juillet, M. Cochery, au nom du centre gauche, déposait, au Corps législatif, une demande d'interpellation sur n la candidature éventuelle d'un prince de la famille royale de Prusse au trône d'Espagne. « Le lendemain, le ministre des affaires étrangères donne lecture à la Chambre d'une note délibérée en conseil. Le gouvernement impérial reconnaissait que le maréchal Prim avait offert au prince Léopold de Hohenzollern la couronne d'Espagne et que ce dernier l'avait acceptée; mais le peuple espagnol ne s'était point encore prononcé et le gouvernement impérial ne connaissait pas encore les détails vrais d'une négociation qui lui avait été cachée. Le ministre priait, en conséquence, la Chambre d'ajourner une discussion qui, en ce moment, ne pouvait aboutir à aucun résultat pratique. Malheureusement le duc de Gramont ajoutait des paroles qui étaient une véritable menace pour la Prusse. Il s'exprimait en ces termes : «... Nous ne sommes pas sortis, à l'égard des divers prétendants au trône, de la plus stricte neutralité,
(') Voir La France et la Prusse avant la guerre, par le duc de Gkamont, p. 31.
et nous n'avons jamais témoigné pour aucun d'eux ni préférence ni éloignement. — Nous persisterons dans cette conduite. — Mais nous ne croyons pas que le respect des droits d'un peuple voisin nous oblige à souffrir qu'une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, puisse dérangera notre détriment, l'équilibre actuel des forces de l'Europe et mettre en péril les intérêts et l'honneur de la France. — Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas. — Pour l'empêcher, nous comptons à la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du peuple espagnol. S'il en était autrement, forts de votre appui, Messieurs, et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. »
Un député, M. Crémieux, s'étant écrié : » La guerre est déclarée après de semblables paroles ", le chef du cabinet, M. Ollivier, qui ne voulait pas encore la guerre, crut devoir, selon ses expressions, rétablir la situation. Il monta à la tribune pour préciser le sens et la portée de la déclaration lue par le ministre des affaires étrangères. n Le Gouvernement, dit-il, désire la paix; il la désire avec passion. Il la désire avec passion, mais avec honneur ('). »
(') M. Ollivier écrivit ensuite à Napoléon III la lettre suivante : • A Sa Majesté l'Empereur, à Saint-Cloud.
« La déclaration (Gramont) a été reçue par la Chambre avec émotion et immense applaudissement. La gauche elle-même, à l'exception d'un trèspetit nombre, a déclaré qu'elle soutiendrait le gouvernement. Le mouvement, au premier moment, a même dépassé le but. On eût dit que c'était une déclaration de guerre. J'ai profité d'une déclaration de Crémieux pour rétablir la situation. Je n'ai pas accepté qu'on nous représentât comme préméditant la guerre ; nous ne voulons que la paix avec honneur. Dans le
M. Ollivier avait eu beau atténuer la déclaration du duc de Gramont, il n'y avait plus d'illusion à se faire. C'est ce que les représentants des puissances constatèrent tout aussitôt. L'ambassadeur d'Angleterre, lord Lyons, écrivait à son gouvernement qu'après la déclaration du duc de Gramont, l'empereur et ses ministres avaient encouru le risque d'engager la fierté de l'Allemagne aussi bien que celle de l'Espagne; qu'ils ne s'étaient laissé aucune retraite, et que s'ils ne réussissaient pas à prévenir le succès du prince Léopold par des moyens pacifiques, ils n'avaient, de leur aveu, d'autre alternative que de recourir à la guerre. Il ajoutait : « La déclaration, quelque violente qu'elle ait été, ne va pas au delà des sentiments du pays. « C'était donc le pays qui, lui aussi, voulait réprimer ce qu'il regardait comme une offense.
Dans l'après-midi du 7, lord Lyons eut avec M. de Gramont un entretien sur la déclaration faite la veille. Comme l'ambassadeur ne dissimulait pas son inquiétude, le ministre lui répondit : » La nation est si fortement animée sur cette question qu'il n'est plus possible de résister à sa volonté ni de l'éluder. Rien de moins de ce que j'ai dit n'aurait pu satisfaire le public. »
La guerre était donc entrevue. Déjà, le 5 juillet, l'ambassadeur d'Autriche, M. de Metternich, après s'être également entretenu avec M. de Gramont, écrivait au chancelier, M. le comte de Beust, que la France s'opposerait à la candidature du prince de Hohenzollern par tous les moyens, dût la guerre avec la Prusse en résulter. M. de Beust
public l'émotion aussi est grande; mais cette émotion estnoble, patriotique. Il y a du cœur dans ce peuple. « (Voir Papiers secrets du second empire, %" liv., p, 45.)
désapprouvait la façon précipitée avec laquelle le gouvernement français avait parlé aux Chambres, ce qui, disaitil à l'ambassadeur d'Angleterre, tendait gravement à augmenter les difficultés et les dangers de la position et à rendre encore plus difficile une solution amicale (').
Quelques jours après, M. de Beust, mieux informé encore, devait adresser à M. de Metternich ces paroles significatives : » Les apparences indiquent un peu trop clairement qu'il y a désir, de la part de la France, de chercher querelle aux Prussiens et de tirer parti dans ce but du premier prétexte qui se présente ('2). »
La situation va devenir plus délicate encore lorsque le gouvernement de Napoléon III prendra la résolution de s'adresser au roi de Prusse lui-même, qui se trouve alors à Ems. Le 7 juillet au soir, le comte Benedetti, en cong-é à Wildbad, reçoit l'ordre de se rendre à Ems près du roi, afin d'obtenir le retrait de la candidature du prince Léopold . « Si le chef de la famille de Hohenzollern, lui écrit officiellement le duc de Gramont, a été jusqu'ici indifférent à cette affaire, nous lui demandons de ne plus l'être, et nous le prions d'intervenir, sinon par ses ordres, au moins par ses conseils auprès du prince Léopold... Efforcez-vous d'obtenir que Sa Majesté conseille au prince de Hohenzollern de revenir sur son acceptation. »
Dans une lettre privée du même jour, le ministre tenait un langage comminatoire : » Il faut absolument, disait-il,
(') Dépêche de lord Bloomfield du 9 juillet 1870.
(*) Le duc de Gramont a écrit son livre pour rejeter tous les torts sur la Prusse. Il semble indubitable cependant qu'il était ulcéré contre cette puissance. On raconte qu'un jour, à Vienne, le duc, causant avec le chancelier d'Autriche de la conduite de la Prusse en 1860, lui dit d'un accent convaincu : « C'est moi qui vous vengerai ! »
que vous obteniez une réponse catégorique, suivie de ses conséquences naturelles. Or, voici la seule qui puisse nous satisfaire et empêcher la guerre : » Le gouvernement du Roi n'approuve pas l'acceptation du prince de Hohenzollern et lui donne Tordre de revenir sur cette détermination prise sans sa permission. «
Après avoir été reçu par le roi de Prusse, le 9 juillet, dans l'après-midi, l'ambassadeur résuma, dans une dépêche officielle, l'entretien qu'il avait eu avec le monarque. « Le roi, disait-il, m'a répondu qu'il ne fallait pas se méprendre sur le caractère de son intervention dans cette affaire ; les négociations ouvertes à ce sujet ont été poursuivies entre le gouvernement espagnol et le prince de Hohenzollern ; le gouvernement prussien n'y est pas seulement resté étranger, il les a ignorées; le roi lui-même a évité de s'y associer... Il n'a consenti à s'expliquer que quand le prince Léopold, ayant décidé d'acquiescer aux propositions qui lui étaient faites, a sollicité son consentement, ce qui a eu lieu à l'arrivée du roi à Ems, et, à' ce moment, Sa Majesté s'est bornée à lui déclarer qu'elle ne croyait pas pouvoir mettre obstacle à son dessein. C'est donc comme chef de la famille, et nullement en sa qualité souveraine de roi de Prusse, qu'il a été instruit de la détermination du prince et qu'il est intervenu; aussi n'a-t-il ni réuni ni consulté le conseil des ministres, et le gouvernement prussien ne saurait être interpellé sur une affaire qu'il n'a pas connue, et dont il n'est pas plus solidaire qu'un autre cabinet européen. » Au surplus, le roi n'avait pas dissimulé qu'il avait vivement ressenti le langage tenu par le duc de Gramont au Corps législatif. Il avait donné à entendre qu'il ne pouvait s'empêcher de voir une appréciation mal fondée, et presque une provocation, dans les paroles que
le ministre avait prononcées sur les vues d'une puissance étrangère (').
Les prétentions de la France étaient venues surprendre M. de Bismarck dans sa villégiature de Yarzin. Lorsqu'il eut repris la direction du gouvernement, il déclara nettement que si le cabinet impérial ne rétractait pas le langage menaçant tenu par le duc de Gramont, s'il ne donnait pas une satisfaction, le gouvernement prussien serait obligé d'exiger de la France cette satisfaction (2).
Mais loin de vouloir se rétracter, le gouvernement de Napoléon III, entraîné et dominé par un parti qui voulait la guerre, ne sortira plus de la voie qui doit y aboutir fatalement.
Déjà, le 10 juillet, le duc de Gramont avait adressé à M. Benedetti une lettre particulière où il lui disait : «... Si le roi ne veut pas conseiller au prince de Hohenzollern de renoncer, eh bien, c'est la guerre tout de suite, et dans quelques jours nous sommes au Rhin!... «
Le 11 juillet, vers midi, M. Benedetti a une seconde entrevue avec le roi de Prusse. «... Durant une audience que j'ai prolongée pendant une heure, écrit-il ensuite, j'ai invoqué tous les arguments imaginables pour déterminer Sa Majesté à me permettre de vous annoncer qu'elle invitera le prince de Hohenzollern à renoncer à la couronne d'Espagne, sans lui cacher cependant que je considérais ce conseil comme un ordre. Le roi s'y est refusé, me déclarant qu'il devait laisser à son parent la plus entière liberté, après comme avant son acceptation... »
Le duc de Gramont télégraphie, le 12 juillet, à l'ambas-
(') Voir Ma mission en Prusse, pp. 301 et sui V . (4) Dépêche de lord Loftus du 13 juillet 1870.
sadeur qu'il conteste la justesse des raisonnements du roi, que le gouvernement impérial maintient très-énergiquement ses prétentions, mais qu'il ne refuse pas au roi de Prusse le temps nécessaire pour obtenir le désistement de son parent, pourvu que ce délai ne s'étende pas au delà d'un jour. Dans un second télégramme, il dit : « Employez toute votre habileté, je dirai même votre adresse à constater que la renonciation du prince de Hohenzollern vous est annoncée, communiquée ou transmise par le roi de Prusse ou son gouvernement. C'est pour nous de la plus haute importance. La participation du roi doit être à tout prix consentie par lui ou résulter des faits d'une manière saisissable ('). »
Déjà la renonciation du prince de Hohenzollern était connue à Paris; la nouvelle était venue de Madrid vers midi. M. Ollivier, qui s'était rendu au Corps législatif, montrait une grande satisfaction. Il disait à M. Thiers : « Nous avons réussi ; nous avons obtenu ce que nous désirions, c'est la paix. — Maintenant, lui répond M. Thiers, il faut vous tenir tranquille. — Soyez rassuré, répliqua M. Ollivier, nous tenons la paix, nous ne la laisserons pas échapper. « De son côté, l'empereur, s'entretenant avec les ambassadeurs d'Autriche et d'Italie, leur dit : « C'est la paix, je le regrette, car l'occasion était bonne; mais, à tout prendre, la paix est un parti plus sûr. Vous pouvez regarder l'incident comme terminé. «
Le désistement du prince Léopold de Hohenzollern était incontestablement un succès inespéré pour le gouvernement de Napoléon III. Il sortait par un vrai triomphe des embarras qu'il avait follement provoqués. Il pouvait donc
(') Voir La France et la Prusse avant la guerre, p. 103. Cf. Ma mission en Prusse, par le comte Benedetti, passim.
s'arrêter dans la voie périlleuse où il s'était engagé avec une légèreté et une imprudence inconcevables. Mais les ultra-bonapartistes allaient faire rentrer dans cette voie fatale Napoléon III et son gouvernement.
Après son court entretien avec le chef du cabinet, M. Thiers s'était rendu dans la salle où se trouvent les statues de Mirabeau et de Bailly. « Il y avait là, dit-il, une agitation extraordinaire. Tous les chefs bonapartistes s'écriaient, en parlant des ministres, quand on les disait satisfaits de la concession obtenue : « Ce sont des lâches ! • « des misérables ! Comment ! ils se contenteraient de cette n insignifiante concession ! La France serait déshonorée ; « elle ne le souffrirait pas!... » Et ils ne se gênaient guère pour faire entendre ce langage aux ministres euxmêmes ('). " Ceux-ci malheureusement n'eurent pas la force de se raidir contre de si déplorables violences.
Dans l'après-midi, vers trois heures, l'ambassadeur de Prusse, 'M. de Werther, arrivé d'Ems à Paris, était reçu par le ministre des affaires étrangères. Ils avaient à peine échangé quelques mots que M. Olozaga, l'ambassadeur d'Espagne, se présentait également chez le duc deGramont pour lui faire, disait-il, une communication pressante. M. de Werther étant passé dans un salon à côté, l'ambassadeur espagnol plaça sous les yeux du ministre un télégramme que venait de lui adresser de Sigmaringen le prince Antoine de Hohenzollern et par lequel au nom de son fils, le prince Léopold, alors en voyage, il retirait la candidature de celui-ci au trône d'Espagne. » Je ne pouvais me dissimuler, a écrit le duc de Gramont, que le désistement
(*) Dépositions de M. Thiers devant les commissions d'enquête parlementaire du 4 septembre et du 18 mars.
se produisant sous cette forme, loin d'avancer nos affaires, les compliquait au contraire de la façon la plus grave. Pas un mot de la France, pas un mot de la Prusse. Tout se passait entre le prince de Hohenzollern et l'Espagne. Ainsi s'évanouissait l'espoir que nous avions fondé sur une participation, même indirecte, du roi, au désistement du prince. » M. de Werther ayant été rappelé après le départ de l'ambassadeur espagnol, M. de Gramont ne dissimule aucunement la déception qu'il vient d'éprouver. Il demande que le roi de Prusse écrive à l'empereur que, en autorisant la candidature du prince Léopold, il n'avait cru heurter ni les intérêts ni la dignité de la nation française, et que maintenant il s'associait à la renonciation du prince dans le désir de voir disparaître tout sujet de dissentiment entre les deux gouvernements. M. Ollivier, qui revient du Corps législatif, prie également l'ambassadeur de soumettre au roi l'idée d'une lettre. M. de Werther fait remarquer que la note lue au Corps législatif, le 6 juillet, rendait une pareille démarche bien difficile de la part du roi.
En réalité, ce que les ministres français exigeaient alors du vainqueur deSadowa, c'était plus qu'un désaveu, c'était une véritable humiliation.
L'ambassadeur d'Angleterre fit observer à M. de Gramont que la renonciation du prince de Hohenzollern avait totalement modifié la position de la France. » Je ne dissimulai, écrivit-il à Londres ('), ni ma surprise ni mo regret de voir le gouvernement français hésiter un instant à considérer la renonciation du prince comme une solution de l'affaire. Je lui rappelai en détail les assurances qu'il m'avait formellement autorisé à donner au gouvernement
(') Lord Lyonsà lord Granville, 12 juillet 1870.
de la reine, à savoir que, si le prince retirait sa candidature, tout serait fini... Si la guerre survenait à présent, toute l'Europe dirait que c'est la faute de la France; que la France s'est jetée dans une querelle sans cause sérieuse, simplement par orgueil et par ressentiment... La France aura contre elle l'opinion du monde entier, et sa rivale aura tout l'avantage d'être manifestement contrainte à la guerre pour sa défense et pour repousser une agression. «
Le gouvernement impérial disait bien qu'il ne cherchait pas un prétexte de guerre, mais, en réalité, il ne faisait rien pour éviter la guerre. Il n'avait pas l'air de soupçonner que, s'il était soucieux de sa dignité, la Prusse aussi devait conserver son honneur et sa fierté.
Après un conseil tenu à Saint-Cloud sous la présidence de l'empereur, le télégramme suivant est expédié, vers sept heures du soir, à M. Benedetti : « Nous avons reçu des mains de l'ambassadeur d'Espagne la renonciation du prince Antoine au nom de son fils Léopold, à sa candidature au trône d'Espagne. Pour que cette renonciation produise tout son effet, il nous paraît nécessaire que le roi de Prusse s'y associe et nous donne l'assurance qu'il n'autorisera pas de nouveau cette candidature ('). Veuillez vous rendre immédiatement auprès du roi pour lui demander cette déclaration qu'il ne saurait refuser, s'il n'est véritablement animé d'aucuue arrière-pensée. » Vers minuit, obéissant à une lettre émanée directement de Napoléon III, le ministre expédie un second télégramme ainsi conçu :
(') « ... Une telle exigence était une injure qui devait nécessairement provoquer un refus, et c'est ce qu'on voulait aux Tuileries... » (Mémoires jwsUiumes iI'Odilon Barroi, t. IV, p. 307.)
h L'empereur me charge de vous faire remarquer que nous ne saurions considérer la renonciation que nous a communiquée l'ambassadeur d'Espagne, et qui ne nous est pas adressée directement, comme une réponse suffisante aux justes demandes adressées par nous au roi de Prusse; encore moins saurions-nous y voir une garantie pour l'avenir. Afin que nous soyons sûrs que le fils ne désavouera pas son père et qu'il n'arrivera pas en Espagne, comme son frère l'a fait en Eoumanie, il est indispensable que le roi veuille bien nous dire qu'il ne permettra pas au prince de revenir sur la renonciation communiquée par le prince Antoine. Dites bien au roi que nous n'avons aucune arrière-pensée, que nous ne cherchons pas un prétexte de guerre, et que nous ne demandons qu'à sortir honorablement d'une difficulté que nous n'avons pas créée. »
Le 13 juillet, vers dix heures du matin, le roi de Prusse se trouvait dans une allée de la promenade des Sources. Ayant aperçu l'ambassadeur de France, il se dirige vers lui et lui montre la Gazette de Cologne qui contenait un télégramme daté de Sigmaringen et annonçant la renonciation du prince de Hohenzollern. L'ambassadeur, qui a reçu au milieu de la nuit le télégramme expédié de Paris la veille, à sept heures du soir, demande au roi de s'associer à la résolution du prince de Hohenzollern; il demande de pouvoir annoncer à Paris que, le cas échéant, le roi interdira au prince de poser de nouveau sa candidature. Le monarque répond qu'il ne connaît pas encore la détermination du prince Léopold, qu'il attend à tout instant le message qui doit l'en instruire, qu'il ne peut, par conséquent, donner aucun éclaircissement ni autoriser l'ambassadeur à transmettre à son gouvernement la déclaration qu'il sollicite. 11 ajoute : « Vous me demandez un engage-
ment sans terme et pour tous les cas; je ne saurais le prendre (J). «
Eentré à son hôtel, le roi trouva le message qu'il attendait de Sigmaringen et aussi le rapport qui lui avait été transmis de Paris par M. de Werther sur son entretien avec le duc de Gramont et M. Ollivier. Les exigences nouvelles du cabinet impérial avaient désagréablement impressionné le monarque, et il regardait dès lors comme inutile tout entretien nouveau avec l'ambassadeur. Vers deux heures de l'après-midi, il chargea son aide de camp, le prince Eadziwill, de se rendre auprès du comte Benedetti, de lui faire connaître que la renonciation du prince de Hohenzollern était arrivée et que le roi considérait l'affaire comme définitivement terminée. L'ambassadeur répond qu'il a reçu de M. de Gramont une nouvelle dépêche (2) par laquelle il est chargé de demander une audience au roi afin de lui soumettre de nouveau le désir du gouvernement français. Il s'agissait de reprendre le sujet dont l'ambassade ur avait déjà entretenu le roi, le matin même. L'aide de camp, après être retourné auprès du roi, vient informer l'ambassadeur que Sa Majesté approuve la renonciation du prince Léopold, mais que, en ce qui concernait l'engagement pour l'avenir, le roi ne pouvait que se référer à ce qu'il avait lui-même répondu le matin. L'ambassadeur maintient sa demande d'un nouvel entretien avec le roi, ne serait-ce, dit-il, que pour s'entendre répéter par Sa Majesté ce qu'elle lui avait déjà dit, d'autant plus que la dernière dépêche du duc de Gramont contenait des arguments qu'il devait soumettre au roi.
(') Mu mission en Prusse, par le comte Benedetti, p. 378. (-) Le télégramme expédié la veille vers minuit.
L'aide de camp ayant rendu compte de cette entrevue, le roi l'envoya une troisième fois auprès du comte Benedetti pour lui répondre « que Sa Majesté était obligée de refuser catégoriquement de s'engager dans une nouvelle discussion, que ce que le roi avait dit le matin était son dernier mot dans cette affaire, et que le comte pouvait s'en tenir absolument à ces paroles ('). «
Le même jour, vers dix heures du soir, le duc de Gramont télégraphiait à M. Benedetti : « Faites un dernier effort auprès du roi ; dites-lui que nous nous bornons à lui demander de défendre au prince de Hohenzollern de revenir sur sa renonciation ; qu'il vous dise : « Je le lui a défendrai, « et qu'il vous autorise à me l'écrire, ou qu'il charge son ministre ou son ambassadeur de me le faire savoir, cela nous suffira. Si, en effet, le roi ne nourrit pas d'arrière-pensées, ce n'est pour lui qu'une question secondaire; mais, pour nous, elle est très-importante. La parole seule du roi peut constituer, pour l'avenir, une garantie suffisante... »
Le cabinet avait cédé encore une fois aux furieuses excitations des bonapartistes. Dans la séance qui venait d'avoir lieu au Corps législatif (13 juillet), le duc de Gramont avait fait la déclaration suivante : » L'ambassadeur d'Espagne nous a annoncé officiellement hier la renonciation du prince Léopold de Hohenzollern à sa candidature au trône d'Espagne. Les négociations que nous poursuivons avec la Prusse et qui n'ont jamais eu d'autre objet ne sont pas encore terminées. Il nous est donc impossible d'en parler et de soumettre aujourd'hui à la Chambre et au
(') Rapport du prince A. Radziwill, aide de camp de S. M. le roi de Prusse.
pays un exposé général de l'affaire. « Loin de satisfaire les ultra-bonapartistes, cette déclaration les exaspéra. M. Jérôme David, parlant en leur nom, attaqua violemment le cabinet : « Je demande, dit-il, à interpeller le ministère sur les causes de sa conduite à l'extérieur, qui non-seulement jette une perturbation dans les branches diverses de la richesse publique, mais aussi risque de porter atteinte à la dignité nationale. » Les bonapartistes du Sénat se montraient non moins impatients et irrités.
M. Benedetti avait reçu l'ordre de se trouver à Paris, le 15, avant midi, avec la réponse affirmative ou négative du roi de Prusse. En conséquence, il demande, dans la matinée du 14, à prendre congé du souverain. Le roi lui fait répondre que, partant lui-même pour Coblentz à trois heures, il le recevra à la gare, dans son salon réservé. Quelques instants après, l'ambassadeur télégraphie à Paris : « 14 juillet, 3 h. 45. Je viens de voir le roi à la gare. Il s'est borné à me dire qu'il n'avait plus rien à me communiquer, et que les négociations qui pourraient encore être poursuivies seraient continuées par son gouvernement. "
M. Benedetti a reconnu et déclaré qu'il n'y avait eu à Ems ni insulteur ni insulté. Il avait été chargé d'une mission délicate, et, rendons-lui cette justice, il a su la remplir avec prudence ; il a pu dire lui-même qu'il avait heureusement exécuté ses premières instructions et sauvé la paix du danger dont l'avait menacée la candidature du prince Léopold quand le gouvernement impérial éleva de nouvelles prétentions qui l'ont conduit fatalement à la guerre. De son côté, le roi de Prusse, harcelé par le gouvernement impérial, montra une grande patience et, à l'égard de l'ambassadeur de Napoléon HT, une courtoisie
qui ne s'est jamais démentie. Ces dispositions du roi furent même trouvées trop bienveillantes par le ministère prussien.
Le chef du cabinet s'était tenu à l'écart aussi longtemps qu'il l'avait pu. Ce n'est que le 12 juillet qu'il revient à Berlin, ne se dissimulant plus que la guerre était inévitable. « Il est évident, disait-il le lendemain à l'ambassadeur d'Angleterre, que la succession au trône d'Espagne n'est qu'un pur prétexte, et que le véritable objet de la France est de chercher une revanche de Kôniggrâtz. Si la "France, par une déclaration donnée dans une forme officielle aux puissances européennes, ne reconnaît pas que la solution actuelle de la question espagnole répond d'une manière satisfaisante aux demandes françaises et qu'aucune autre réclamation ne sera soulevée plus tard; si ensuite on ne donne pas une rétractation ou une explication satisfaisante du langage menaçant tenu par le duc de Gramont, le gouvernement prussien sera obligé d'exiger une satisfaction. Il est impossible que la Prusse puisse rester tranquille et pacifique après l'affront fait au roi et à la nation par le langage menaçant du gouvernement français ('). «
L'énergique impulsion de M. de Bismarck se fit immédiatement sentir. Un supplément de la Gazette deV Allemagne du Nord reçut la communication suivante, qui parut, le 13 juillet, à neuf heures du soir, et qui fut en même temps télégraphiée aux agents de la Prusse à l'étranger : « Après que la renonciation du prince héréditaire de Hohenzollern eut été officiellement communiquée au gouvernement impérial de France par le gouvernement royal d'Espagne,
(') Dépêche de lord Loftus, du 13 juillet 1870.
l'ambassadeur français à Ems demanda de nouveau à S. M. le roi de l'autoriser à télégraphier à Paris que S. M. le roi s'eng-ag-eait, pour tout le temps à venir, à ne jamais donner de nouveau son consentement, si les Hohenzollern revenaient de nouveau à leur candidature. Sur ce, S. M. le roi refusa de recevoir encore l'ambassadeur français, et lui fit dire, par l'aide de camp de service, que Sa Majesté n'avait rien de plus à communiquer à l'ambassadeur ('). «
Cette communication fut accueillie avec enthousiasme dans Berlin. " Il n'y eut, dit un témoin, qu'une opinion sur la conduite virile et dig'ne du roi ; il n'y eut qu'une détermination de suivre son exemple et de relever le g*ant jeté au visag*e de la nation. A dix heures, la place devant le palais royal fut couverte d'une multitude excitée. Des hurrahs pour le roi et des cris : « Au Rhin! » se firent entendre de tous côtés... »
Mais l'excitation était grande aussi à Paris. Là retentissait le cri : A Berlin! à Berlin! poussé par des ag-ents provocateurs et répété par le peuple. Jusque sous les murs des Tuileries, la multitude protestait contre toute idée de concession (2). « L'excitation et l'irritation étaient telles, écrivait lord Lyons à lord Granville, qu'il devenait douteux que le gouvernement pût résister au cri poussé pour la g-uerre, même s'il était en mesure d'annoncer un succès diplomatique décidé. »
(') La forme officielle de cette communication a été niée par M. de Bismarck. — « Il n'existe, dit-il, dans son mémorandum du 18 juillet, adressé au comte BernstorfT, à Londres, ni note ni dépêche par laquelle le gouvernement prussien ait notifié aux cabinets de l'Europe son refus de recevoir l'ambassadeur français. »
(2) Voir La France et la Prusse avant la guerre, p. 211.
IL/ES bonapartistes