ET M. THIERS
Le 14 juillet, le conseil des ministres se réunit aux Tuileries sous la présidence de l'empereur; l'appel des réserves est décidé, et les ordres partent. Mais, arrivé à l'extrême limite qui le séparait d'une guerre immédiate, le gouvernement de Napoléon III eut ensuite un moment d'hésitation. Les délibérations se prolongèrent et durèrent six heures. Un des ministres proposa de déférer le différend à un congrès européen. » L'empereur, dit un témoin, fut, à ce moment, saisi d'une émotion extraordinaire de satisfaction qui alla jusqu'à des larmes sensibles, comme si cette dernière ouverture de paix qui se dévoilait devant ses yeux lui montrait en même temps sa dernière voie de salut ('). « 11 fut résolu que le g-ouvernement déclarerait le
(') Voir Considé7-ations sur l'histoire du second empire. Cet ouvrage a été
lendemain au Sénat et au Corps législatif « qu'en présence de l'approbation donnée par le roi de Prusse au désistement du prince de Hohenzollern , il considérait la question comme suffisamment résolue dans le présent et que, pour assurer l'avenir, il croyait devoir s'adresser à l'Europe entière et en chercher la garantie dans une doctrine de droit international dont il demandait aux puissances la sanction collective. // Le conseil, ayant été convoqué une seconde fois, maintint dans son intégrité la résolution pacifique à laquelle il s'était arrêté quelques heures auparavant et suspendit les ordres donnés au commencement de la première séance pour l'appel des réserves (').
Mais tout changea encore une fois dans la nuit du 14 au 15. L'impératrice Eugénie avait toujours voulu la guerre; et elle disait en parlant de son fils : « Cet enfant ne régnera pas si l'on ne répare les malheurs de Sadowa. » L'empereur céda-t-il à cette conviction? Courbat-il sa volonté devant les inflexibles exigences des ultrabonapartistes? Les ministres eux-mêmes craignirent-ils, s'ils résistaient aux ultras, d'être débordés par ceux-ci et obligés de se retirer devant eux? Quelles que soient les causes du revirement qui va s'effectuer, il sera terrible pour la France (2).
généralement attribué à M. de Parieu, qui était présent comme ministre président du conseil d'État.
(') Voir La France et la Prusse avant la guerre, pp. 214 et suiv.
(2) o Une sorte de fatalité, dit l'auteur des Considérations, pesait sur le second empire. Il était poussé à la guerre par famour-propre de son passé, par diverses sommités de cette armée qui avait contribué à sa fondation, par plusieurs de ses amis fatigués de sa politique intérieure, enfin, par les doléances ou par les reproches d'une partie de ses adversaires. » — « L'impératrice Eugénie, ajoute l'auteur de V Histoire diplomatique de la guerre
Le 15 juillet, M. Ollivier donne lecture au Corps législatif d'une déclaration décisive. Après avoir résumé ce qui s'est passé depuis le 6 juillet et signalé le refus du roi de Prusse d'interposer son autorité si le prince de Hohenzollern revenait à son projet, le gouvernement ajoutait : » Quoique ce refus nous parût injustifiable, notre désir de conserver à l'Europe les bienfaits de la paix était tel que nous ne rompîmes pas les négociations, et que, malgré votre impatience légitime, craignant qu'une discussion ne les entravât, nous vous avons demandé d'ajourner nos explications jusqu'aujourd'hui. — Aussi notre surprise a-t-elle été profonde lorsque hiernous avons appris que le roi de Prusse avait notifié par un aide de camp à notre ambassadeur
franco- allemande, tremblant pour l'avenir de son fils, songeait à renouveler par la victoire ses titres au trône des Napoléon. Elle semble, en outre, avoir obéi à des suggestions plus singulières; il y avait à la cour un groupe à la fois ultramontain et césarien, qui prêchait une diplomatie semi-religieuse, une alliance des races latines catholiques contre les races saxonnes et protestantes. » — Dans ses dépositions, M. Thiers s'est exprimé en ces termes : « Je n'ai jamais bien su ce qui s'était passé pendant cette nuit fatale... Je crois que la cour et les familiers firent un puissant effort, aidés des bonapartistes purs, qu'ils intimidèrent les ministres et triomphèrent de leur faiblesse et de celle de l'empereur, en se servant du prétexte d'un outrage fait à la France, par le roi de Prusse, dans son dernier entretien avec M. Benedetti. »
D'après d'autres révélations, publiées par M. Robert Mitchell, dans le Courrier de France, du 24 septembre 1872, M. Ollivier lui aurait dit le 14, au soir : « Si demain nous ne donnons pas satisfaction aux vœux de la majorité, nous serons renversés, et c'est un cabinet réactionnaire qui fera la guerre dans des conditions moins favorables. — Eh bien, donnez votre démission. — Je ne le puis; le pays a confiance en moi ; je suis la garantie du pacte nouveau qui lie l'empire à la France. Si je me retire, on considérera ravénement du ministère Rouher comme une sorte de coup d'État contre les réformes parlementaires. »
qu'il ne le recevrait plus, et que, pour donner à ce refus un caractère non équivoque, son gouvernement l'avait communiqué officiellement aux cabinets de l'Europe. — Nous apprenions en même temps que M. le baron de Werther avait reçu l'ordre de prendre un congé et que des armements s'opéraient en Prusse ('). — Dans ces circonstances, tenter davantage pour la conciliation eût été un oubli de dignité et une imprudence. Nous n'avons rien négligé pour éviter la guerre ; nous allons nous préparer à soutenir celle qu'on nous offre, en laissant à chacun la part de responsabilité qui lui revient. Dès hier, nous avons rappelé nos réserves (2), et, avec votre concours, nous allons prendre immédiatement les mesures nécessaires pour sauvegarder les intérêts, la sécurité et l'honneur de la France. « — Le ministre annonçait ensuite que, à raison des circonstances politiques, l'administration de la guerre devant être en mesure de faire face à toute éventualité, le gouvernement demandait un crédit de cinquante millions et réclamait l'urgence.
M. Thiers, qui est monté à la tribune, est interrompu à chaque instant par les cris et les injures de la droite. Il s'efforce de dominer le tumulte. » ... La Prusse, dit-il, s'était mise gravement dans son tort, très-gravement. Depuis longtemps elle nous disait qu'elle ne s'occupait que des affaires de l'Allemagne, de la destinée de la patrie
(') On a fait remarquer que ce congé avait été accordé à l'ambassadeur de Prusse, alors qu'il n'existait encore aucune apparence de complications; ce congé, le ministère français le considérait maintenant comme un ordre de rappel au milieu des négociations. Quant aux armements de la Prusse, ils n'avaient pas encore été ordonnés.
(2) Le rappel des réserves avait été définitivement décidé dans la matinée.
allemande, et nous l'avons trouvée tout à coup sur les Pyrénées, préparant une candidature que la France devait ou pouvait regarder comme une offense à sa dignité et une entreprise contre ses intérêts. Vous vous êtes adressés à l'Europe, et l'Europe, avec un empressement qui l'honore elle-même, a voulu qu'il nous fût fait droit sur ce point essentiel. Sur ce point, en effet, vous avez eu satisfaction : la candidature du prince de Hohenzollern a été retirée. (A droite : Mais non! mais nonï) Est-il vrai, oui ou non, que sur le fond, c'est-à-dire sur la candidature du prince de Hohenzollern, votre réclamation a été écoutée, et qu'il y a été fait droit? Est-il vrai que vous rompez sur une question de susceptibilité?... « L'orateur demande qu'on donne à la Chambre connaissance des dépêches d'après lesquelles on a pris la résolution qui vient d'être annoncée. « Il ne faut pas nous le dissimuler, ajoute-t-il, c'est une déclaration de guerre. (Cris : Certainement!) Plus que personne, je désire la réparation des événements de 1866; mais je trouve l'occasion détestablement choisie... «
L'illustre auteur de l'Histoire du Consulat et de l'Empire désirait l'abaissement de la Prusse aussi passionnément que les ultra -bonapartistes. Mais, plus prévoyant que ceux-ci, il voulait, pour faire la guerre, une occasion mieux choisie; il voulait surtout que la France fût prête (').
M. Ollivier répond à M. Thiers. » Nous n'avons pas délibéré, dit-il, pour savoir si le moment était opportun ou inopportun pour assaillir la Prusse; nous ne voulions
(') C'est ce que M. Thiers a confessé dans la séance du 15 août. « Je puis aujourd'hui vous avouer, disait-il, que, lorsqu'il y a quelques jours, je vous suppliais de réfléchir avant de déclarer la guerre, il y a une chose que je ne vous disais pas, parce que je ne pouvais pas la dire, c'est que la France n'était pas prête. »
assaillir ni l'Allemagne ni la Prusse : nous nous sommes trouvés en présence d'un affront que nous ne pouvions pas supporter, en présence d'une mesure qui, si nous l'avions laissée se réaliser, nous eût fait descendre au dernier rang" des États. « M. Gambetta demande alors la communication directe, authentique, de la dépêche /< qui aurait mis l'ambassadeur français hors des portes de la Prusse. « Cette dépêche n'existant pas, le ministre se réfère à l'exposé dont il a donné lecture au commencement de la séance. De toute cette discussion il résultait que le télégramme inséré dans le supplément de la Gazelle de l'Allemagne du Nord était regardé par le ministère comme un cartel adressé à la France; que c'était la cause déterminante de la guerre. Et la responsabilité de cette guerre, M. Ollivier déclarait qu'il l'acceptait le cœur léger. <> Oui, poursuivaitil, d'un cœur léger; et n'équivoquez pas sur cette parole, et ne croyez pas que je veuille dire avec joie; je vous ai dit moi-même mon chagrin d'être condamné à la guerre, je veux dire d'un cœur que le remords n'alourdit pas, d'un cœur confiant, parce que la guerre que nous faisons, nous la subissons, parce que nous avons fait tout ce qu'il était humainement possible de tenter pour l'éviter et, enfin, parce que notre cause est juste et qu'elle est confiée à l'armée française. »
Pressé par l'opposition, le ministre se voit enfin contraint de communiquer les télégrammes où M. Benedetti relate les derniers incidents de la mission qu'il a remplie à Ems. — « Que tout le monde juge ! » s'écrie M. Thiers. Les protestations deviennent plus ardentes. M. Horace de Choiseul : » On ne peut pas faire la guerre là-dessus... C'est impossible. « M. Garnier-Pagès : » Ce sont des phrases ! » M. Emmanuel Arago : » Ceci connu, si vous
LES BONAPARTISTES ET M. THIEItS. 131
faites la guerre, c'est que vous la voulez à tout prix. » M. Ollivier réplique avec emportement : "... On a voulu nous infliger une humiliation... S'il vous convient de déclarer que nous devons reculer, il ne nous convient pas à nous d'avoir cette résignation peu patriotique. </ Il rejette ensuite sur l'opposition la responsabilité de la situation que des excitations perpétuelles ont faite à la Prusse et à la France. » D'où sont venues ces excitations ? N'est-ce pas de vous, Messieurs de l'opposition? N'est-ce pas de vous qui, depuis 1866, n'avez cessé de représenter l'œuvre de Sadowa comme une déchéance intolérable qu'il fallait effacer, qu'il fallait détruire? N'est-ce pas vous qui, toutes les années, une fois au moins par session, vous êtes levés pour répéter cette humiliante démonstration que la France était descendue de son rang, qu'elle devait préparer la lutte qui le lui rendrait?... »
M. Jules Favre voulut prouver que les faits connus de la Chambre ne fournissaient aucune raison plausible de déclarer la guerre, et que, dans tous les cas, aucune justification n'était faite. » Où est, disait-il, la dépêche officielle? Où est le compte rendu de la conférence dans laquelle notre ambassadeur a vu méconnaître la dignité de la nation? Voilà ce que nous avons le droit d'examiner. Eh bien, on n'a rien apporté à cette tribune si ce n'est des télégrammes, et ce n'est pas sur des télégrammes qu'on peut décider une question de paix ou de guerre. Il faut que la Chambre voie les dépêches, et je dépose sur son bureau une proposition sur laquelle je lui demande un vote ('). a Cette proposition ayant été rejetée par cent cinquante -neuf voix contre quatre-vingt-quatre, la
{1) Voir Gouvernement de la défense nationale, par Jules Favre, p. 18.
Chambre se retira dans les bureaux pour nommer la commission chargée d'examiner les projets de loi présentés par le gouvernement.
Une grande pression fut exercée sur la commission. Le maréchal Le Bœuf, ministre de la guerre, déclarait qu'il était prêt ; le duc de Gramont, ministre des affaires étrangères, laissait deviner que la France ne serait pas isolée. La commission l'avait attendu assez longtemps ; quand il arriva, on lui demanda s'il avait des alliances; il répondit : h Si j'ai fait attendre la commission, c'est que j'avais chez moi, au ministère des affaires étrangères, l'ambassadeur d'Autriche et le ministre d'Italie. J'espère que la commission ne m'en demandera pas davantage. «
La séance de la Chambre ayant été reprise vers neuf heures du soir, M. le marquis de Talhouët, au nom de la commission, s'exprima en ces termes : » M. le ministre de la guerre nous a justifié en peu de mots l'urgence des crédits demandés, et ses explications catégoriques nous ont montré, qu'inspirées par une sage prévoyance, les deux administrations de la guerre et de la marine se trouvaient en état de faire face, avec une promptitude remarquable, aux nécessités de la situation. — Votre commission a ensuite entendu M. le garde des sceaux et M. le ministre des affaires étrangères. Des pièces diplomatiques nous ont été communiquées et, sur ces textes, des explications très-nettes et très-complètes nous ont été fournies. Nous savions répondre au vœu de la Chambre en nous enquérant avec soin de tous ces incidents diplomatiques. Nous avons la satisfaction de vous dire que le g-ouvernement, dès le début de l'incident, et depuis la première phase de la négociation jusqu'à la dernière, a poursuivi loyalement le même but -
Le prétendu affront infligé au comte Benedetti devint le prétexte de nouveaux et tumultueux débats qui se prolongèrent pendant trois heures. » C'est, dit un témoin, parce que notre ambassadeur n'aurait pas été reçu par le roi, d'après un récit de la Prusse, que la France va être livrée aux horreurs de la guerre ! » A minuit, le sort de la France fut décidé : deux cent quarante-cinq voix contre dix adoptèrent le crédit demandé par le gouvernement (').
La déclaration, lue par M. Ollivier au Corps législatif, avait été communiquée par M. de Gramont au Sénat. Ici, les paroles du ministre furent suivies d'une explosion d'enthousiasme. Les sénateurs se levèrent d'un mouvement unanime et renouvelèrent leurs acclamations en les accompagnant de salves répétées d'applaudissements (2).
(') On lit dans le rapport fait plu? tard par M. Saint-Marc-Girardin, au nom de la commission d'enquête : « Après la communication faite au Corps législatif, il n'était plus possible à la commission d'arrêter brusquement la guerre déjà déclarée; c'eût été à ce moment quitter le champ de bataille devant l'ennemi à peine aperçu. C'eût été en même temps et du même coup faire, dès le 15 juillet, la révolution du 4 septembre. «
(2) « Autour de la tribune, dit le duc de Gramont, et dans toutes les parties de la salle, ce ne fut qu'un seul cri d'enthousiasme, et la séance fut levée sur la proposition du président (M. Rouher), « en témoignage « d'ardentes sympathies pour les résolutions prises par l'empereur. » {La France et la Prusse avant la guerre, p. 239.)