‹ 1757-1871Chapitre 21 sur 31 · DE SEDAN · texte numérisé non relu

DE SEDAN

La candidature du prince de Hohenzollern n'avait été qu'un pur prétexte sur lequel le gouvernement impérial s'était jeté avec une singulière témérité. Or, » le moindre prétexte, écrivait un ambassadeur, devait éveiller toutes les susceptibilités de la nation française mal endormie depuis 1866 ; une étincelle tombant sur cette cendre mal éteinte devait embraser ce foyer de mécontentement, de souvenirs amers et de méfiance jalouse. « Napoléon III, dont l'esprit avait toujours été irrésolu, n'eut pas la force de se raidir contre ceux qui l'entraînaient dans un conflit mortel avec la Prusse. Il espérait retrouver son prestige dans une guerre heureuse. La nation réclamait la revanche de Sadowa; lui, il avait l'idée fixe de venger "Waterloo. On ne pouvait lui ôter cette idée fixe, et on ne pouvait pas non plus lui donner la ferme volonté d'arrêter le torrent

qui le poussait vers l'abîme. Il se montrait passif, inerte, presque résigné.

Le roi Guillaume avait quitté Coblentz, le 15 juillet, pour retourner à Berlin. Le prince royal, le ministreprésident, le ministre de la guerre, et le chef d'état-major général se rendirent au-devant du monarque. A la gare de Berlin, le roi recevait de Paris la dépêche qui contenait l'exposé communiqué le même jour aux Chambres par le g-ouvernement français. » La lutte, dit la relation officielle, parut désormais inévitable, et la résolution aussitôt arrêtée de l'accepter était saluée par les interminables applaudissements d'une foule nombreuse, composée de personnes de toute classe et de tout âge. Le peuple allemand avait sincèrement désiré la paix ; il avait été brusquement arraché à son repos ; mais l'honneur de la patrie dominait, dans le cœur de chacun, toute autre considération. Un moment d'hésitation, en une semblable occurrence, eût rendu la Prusse indigne de marcher à la tête de l'Allemagne. (') "Dans la nuit du 15 au 16 fut expédié l'ordre de mobilisation de toute l'armée de l'Allemagne du Nord. Les Etats du Midi se joignirent bientôt à la Prusse pour maintenir l'honneur et l'intégrité de la patrie. L'ordre de mobilisation était donné, le 16, en Bavière et dans le g*randduché de Bade ; le 19, dans le Wurtemberg. Ainsi ce n'était pas seulement la Prusse, c'était l'Allemagne qui courait aux armes.

Le 18 juillet, le comte de Bismarck répondait à l'exposé du gouvernement français par un manifeste adressé aux représentants de la confédération de l'Allemagne du Nord

(') Voir La Guerre franco -allemande de 1870-1871, i>ur le grand élatnmjor prussien, pp. H et 47.

à l'étranger. Il signalait l'attitude des ministres français aux séances du Sénat et du Corps législatif du 15 et les altérations de vérité qui y avaient été commises avec le caractère solennel de déclarations officielles. Il démontrait que les ministres, pour exciter les passions, avaient trompé la représentation nationale. Cette grave allégation, comment la rendait-il saisissable? « Il n'existait point, disait-il, de note ou de dépêche par laquelle le gouvernement prussien aurait annoncé aux « cabinets de l'Europe « le refus de recevoir l'ambassadeur français. Il n'existe rien, en dehors du télégramme des journaux, que tout le monde connaît et qui a été communiqué, d'après le texte des journaux, aux gouvernements allemands et à quelquesuns des représentants de la Prusse près de gouvernements non allemands afin de les informer de la nature des prétentions françaises et de l'impossibilité de les admettre. Ce télégramme ne renferme, en outre, rien de blessant pour la France. » Les motifs allégués par le gouvernement impérial pour provoquer la lutte étaient donc complètement dénués de fondement; les vrais motifs, il fallait malheureusement les rechercher, disait le manifeste, dans les traditions les plus mauvaises de Louis XIV et du premier empire, stigmatisées depuis un demi-siècle par les populations et les gouvernements du monde civilisé. Parlant au nom de la nation allemande, le chef du ministère prussien rejetait, devant Dieu et devant les hommes, la responsabilité de la guerre sur ceux qui, par leur attitude criminelle, obligeaient la Prusse à accepter la lutte pour l'honneur national et la liberté de l'Allemagne.

Le 19 juillet était le jour anniversaire de la mort de la reine Louise, de cette reine à jamais regrettée qui avait pris, dit la relation oiiicielle, une si large part de toutes

les douleurs dont la France abreuva jadis la Prusse. Ce fut ce jour-là même que la déclaration de guerre de Napoléon III fut remise au cabinet de Berlin. Le roi de Prusse y répondit en ouvrant le Reichstag de la confédération de l'Allemagne du Nord. Il dit que si l'Allemagne, autrefois désunie, avait- supporté en silence les atteintes portées à son droit et à son honneur, elle avait aujourd'hui, par son union, la puissance de se défendre contre toute violence. " Nous appuyant, ajoutait-il, sur la volonté unanime des gouvernements allemands du Sud comme du Nord, nous nous adressons au patriotisme et au dévouement du peuple allemand pour l'appeler à la défense de son honneur et de son indépendance. »

Au moment où la France lançait à la Prusse une nouvelle déclaration de guerre, sur aucun point encore une armée n'était réunie. Mais la France, qui oubliait Waterloo et se souvenait d'Iéna, se croyait invincible. Quand, le 16 juillet, le Sénat fut reçu à Saint-Cloud par l'empereur, M. Rouher, comme président, s'était exprimé en ces termes : « Sire, le Sénat remercie l'Empereur de lui avoir permis de venir porter aux pieds du trône l'expression des sentiments patriotiques avec lesquels il a accueilli les communications qui lui ont été faites à la séance d'hier. Se refusant à des impatiences hâtives, animé de cette calme persévérance qui est la vraie force, l'Empereur a su attendre ; mais, depuis quatre années, il a porté à sa plus haute perfection l'armement de nos soldats, élevé à sa toute-puissance l'organisation de nos forces militaires. — Grâce à vos soins, la France est prête, Sire, et par son enthousiasme elle prouve que, comme nous, elle était résolue à ne tolérer aucune entreprise téméraire. Que l'Empereur reprenne avec un juste orgueil et une noble

confiance le commandement de ses légions agrandies de Magenta et de Solferino ! Qu'il conduise sur les champs de bataille l'élite de cette grande nation ! — Si l'heure des périls est venue, l'heure de la victoire est proche. Bientôt la patrie reconnaissante décernera à ses enfants les honneurs du triomphe ; bientôt, l'Allemagne affranchie de la domination qui l'opprime, la paix rendue à l'Europe par la gloire de vos armes, Votre Majesté se dévouera de nouveau à ce grand œuvre d'améliorations et de réformes dont la réalisation — la France le sait et le génie de l'Empereur le lui garantit — ne subira d'autre retard que le temps que vous emploierez à vaincre. »

Tous les Français comptaient sur la victoire. « Nonseulement les ministres, non-seulement la majorité du Corps législatif, mais nous-mêmes, membres de l'opposition, dit Jules Sinon ('), nous regardions sincèrement notre armée comme la première du monde. » Un autre historien dit que la guerre apparaissait aux Français comme une sorte de course victorieuse hors des frontières ("2).

(') Souvenirs du 4 septembre, p. 211 .

(2) Écoutons maintenant celui qui fut le vainqueur. « De même que tousses compatriotes, l'officier français possède, à côté d'un juste sentiment de sa valeur, une tendance à déprécier ses voisins. Son éducation a eu constamment pour but de lui persuader que la France est de beaucoup supérieure à toutes les autres nations. Quand l'élève de Saint-Cyr parcourt les galeries dorées de Versailles, ses regards ne rencontrent presque exclusivement que des tableaux de batailles représentant tous des victoires françaises; il voit se dérouler les longues files de ces héros qui ont planté dans presque toutes les capitales l'emblème de la France, que ce soit l'oriflamme, le lis, l'aigle ou le drapeau tricolore. C'est ainsi que l'histoire militaire de la France devient une série ininterrompue de triomphes, une épopée dans laquelle les revers, toujours considérés comme de peu d'importance, ne sont expliqués que par des circonstances

Non-seulement la France n'était pas prête, mais elle était isolée. Elle ne pouvait compter ni sur l'Angleterre ni sur l'Italie ni sur l'Autriche.

L' Angleterre, qui s'était vainement efforcée d'empêcher la déclaration de guerre, se méfiait à bon droit des ambitieux desseins du gouvernement impérial ; elle ne doutait pas que l'héritier de Napoléon Ier n'eût en vue la conquête du Rhin et de la Belgique. M. de Bismarck la confirma dans cette conviction en publiant le projet de traité qui lui avait été proposé quatre ans auparavant par le comte Benedetti ('). Cette révélation imprévue et foudroyante souleva la nation anglaise; en présence d'une menace aussi directe contre l'indépendance de la Belgique, le gouvernement de la Reine, obéissant au vœu du peuple britannique, prenait immédiatement sous sa protection la nation odieusement menacée (*).

L'Autriche, qui ne pouvait oublier le terrible désastre de Sadowa, aurait volontiers coopéré à l'abaissement de la Prusse ; mais elle n'ignorait pas que son entrée en campagne amènerait immédiatement l'intervention de la Russie. Elle était comme paralysée sous cette menace. Napoléon III, cependant, n'avait pas attendu la déclara-

ineidentes ou par la trahison... » La Guerre franco allemande de 1 870- 1871, p. 22.

(') Il fut inséré dans le Times du 25 juillet 1870. — Voir nos écrits : Le traité secbet, d'après des documents nouveaux (in-81, octobre 1870), et M. de Bismarck et Napoléon m à propos des provinces belges et rhénanes (in-8", octobre 1871).

(2) Voir dans V Essai historique et politique sur la révolution belge, par INoTiioMB, 4'' édition, t. Il, p. 243 : Éclaircissements sur l'origine des traités des 9 et 11 août 1870 relatifs à la défense éventuelle de la neutralité belge pendant la guerre franco-allemande.

tion de guerre pour rechercher le concours de l'Autriche et de l'Italie. Un projet d'alliance offensive et défensive, portant la date du 11 mai 1870, avait été rédigé et soumis à l'acceptation des parties intéressées. Il assurait à chacune des puissances signataires ses possessions territoriales et leur interdisait toute action séparée. La neutralité de la Suisse était respectée ; mais, dans le cas où la Suisse aurait pris parti, l'Italie aurait été autorisée à rectifier sa frontière du côté du Tessin. La condition essentielle de l'alliance, en ce qui concernait l'Italie, était que dans l'espace de trois mois la France rappellerait ses troupes et laisserait Victor-Emmanuel libre d'agir à Rome. Mais cette clause, Napoléon III ne voulut jamais la ratifier, et c'est ce refus qui empêcha la signature du traité. Quand la guerre avec la Prusse éclata, Napoléon III voulut reprendre le projet, renouer l'alliance, accorder ce qu'il avait refusé ; mais il était trop tard : l'Italie et l'Autriche étaient résolues à attendre un premier succès pour se prononcer (').

Le roi Victor-Emmanuel proclama, le 25 juillet, la neutralité de l'Italie. Déjà, le 16, M. de Beust déclarait à lord Bloomfield que l'Autriche resterait neutre et qu'elle suivrait cette politique de neutralité aussi longtemps que la Russie ne prendrait point part au conflit.

Pour entraîner l'Autriche le ministère français avait usé de menaces. Il laissa entendre que, si le cabinet de Vienne se montrait récalcitrant, l'empereur Napoléon, après la première bataille, s'entendrait avec la Prusse aux dépens de l'Autriche. M. de Beust voulut alors s'expliquer avec le

(') Les confidences diplomatiques faites par le prince Napoléon à la Chambre des députés de France, dans la séance du 24 novembre 1876, ont été complétées par un journal français qui jouit d'une juste considération, Le Temps.

gouvernement français, et le comte de Vitzthum, ministre autrichien à Bruxelles, fut envoyé à Paris, le 13 juillet. Le 20, M. de Beust annonçait formellement la neutralité de l'Autriche. » Le gouvernement impérial et royal, disaitil dans une circulaire aux agents diplomatiques, doit garder dans les conjonctures présentes une attitude passive; la neutralité lui est donc commandée. Cette attitude n'exclut pas assurément le devoir de veiller sur la sécurité de la monarchie et de sauvegarder ses intérêts, en se mettant en mesure de les préserver de tout péril éventuel. » Le même jour, M. de Beust adressait au prince de Metternich une dépêche confidentielle où la situation et les desseins du cabinet de Vienne étaient clairement exposés.

» Vienne, le 20 juillet 1870.

a Le comte Vitzthum a rendu compte à notre auguste maître du message verbal dont l'empereur Napoléon a daigné le charger. Ces paroles impériales, ainsi que les éclaircissements que M. le duc de Gramont a bien voulu y ajouter, ont fait disparaître toute possibilité d'un mal en-' tendu que l'imprévu de cette guerre soudaine aurait pu faire naître.

n Veuillez donc répéter à Sa Majesté et à ses ministres que, fidèles à nos engagements tels qu'ils ont été consignés dans les lettres échangées, l'année dernière, entre les deux souverains, nous considérons la cause de la France comme la nôtre et que nous contribuerons au succès de ses armes dans les limites du possible.

« Ces limites sont déterminées d'une part par nos difficultés intérieures, d'autre part par des considérations politiques de la plus haute importance. Je vous parlerai

surtout de ces dernières. Or, nous croyons savoir, n'en déplaise au général Fleury, que la Russie persévère dans son alliance avec la Prusse, au point que, dans certaines éventualités, l'intervention des armées moscovites doit être envisagée, non pas comme probable, mais comme certaine. Parmi ces éventualités, celle qui nous concerne nous préoccupe certainement le plus. Mais si nous admettons cette préoccupation avec toute la franchise qu'on se doit entre bons alliés, nous pensons que l'empereur Napoléon nous rendra cette justice de ne pas nous taxer d'un étroit égoïsme; nous pensons à lui tout autant qu'à nous.

» L'intérêt de la France n'ordonne-t-il pas comme le nôtre d'empêcher que le jeu, engagé à deux, ne se complique trop promptement? Or, nous croyons savoir que notre entrée en campagne amènerait sur-le-champ celle de la Russie, qui nous menace non-seulement en Gallicie, mais sur le Pruth et sur le Bas-Danube. Neutraliser la Russie, l'amener jusqu'au moment où la saison avancée ne lui permettrait plus de songer à concentrer ses troupes, éviter tout ce qui pourrait lui donner de l'ombrage ou lui fournir un prétexte d'entrer en lice, voilà ce qui doit, pour le moment, être le but ostensible de notre politique. Qu'on ne s'y méprenne pas à Paris : la neutralité de la Russie dépend de la nôtre. Plus celle-là deviendra bienveillante pour la Prusse, plus notre neutralité pourra se montrer sympathique à la France.

« Comme je l'ai toujours fait pressentir dans nos pourparlers de l'année dernière, nous ne pouvons pas oublier que nos dix millions d'Allemands voient dans la guerre actuelle, non pas un duel entre la France et la Prusse, mais le commencement d'une lutte nationale. Nous ne pouvons pas nous dissimuler non plus que les Hongrois,

tout disposés qu'ils soient à s'imposer les plus grands sacrifices dès qu'il s'agit de défendre l'empire contre la Russie, se montreront plus réservés dès qu'il s'agira de dépenser leur sang- et leur argent pour reconquérir à l'Autriche sa position en Allemagne.

» Dans ces circonstances, le mot neutralité, que nous ne prononçons pas sans regret, nous est imposé par une nécessité impérieuse et par une appréciation logique de nos intérêts solidaires. Mais cette neutralité n'est qu'un moyen, le moyen de nous rapprocher du but véritable de notre politique, le seul moyen de compléter nos armements sans nous exposer à une attaque soudaine soit de la Prusse, soit de la Russie avant d'être en mesure de nous défendre.

» Toujours est-il que, tout en proclamant notre neutralité, nous n'avons pas perdu un instant pour nous mettre en communication avec l'Italie sur la médiation dont l'empereur Napoléon a bien voulu nous laisser l'initiative; les bases nouvelles que vous venez de nous transmettre atteindront-elles le but que le gouvernement français a eu en vue?

/< En d'autres termes, seront-elles jugées inacceptables par la Prusse? Nous ne nous en préoccupons guère, et je vous l'ai télégraphié, nous les acceptons ces bases, si l'Italie les accepte comme point de départ d'une action combinée.

h Dans le même télégramme, je vous ai parlé de l'évacuation de Rome, question qu'il importe, selon nous, de ne pas laisser en suspens, mais de résoudre immédiatement. La convention de septembre ('), qu'on ne se fasse pas illusion à cet égard, ne cadre plus avec la situation.

/« Nous ne pouvons pas exposer le saint-père à la protection inefficace de ses propres troupes. Le jour où les

(') 15 septembre 1864.

Français sortiront des États pontificaux, il faudrait que les Italiens pussent y entrer de plein droit et de l'assentiment de l'Autriche et de la France. Jamais nous n'aurons les Italiens avec nous de cœur et d'âme si nous ne leur retirons leur épine romaine.

« Et franchement, ne vaut-il pas mieux savoir le saintpère sous la protection de l'armée italienne que de le voir en butte aux entreprises garibaldiennes ? La France, en nous laissant l'honneur de résoudre la question romaine, nous faciliterait beaucoup la tâche de laquelle elle a bien voulu nous laisser l'initiative à Florence. Elle ferait plus : en faisant un acte d'un incontestable libéralisme, elle enlèverait une arme à son ennemi et elle opposerait une digue à ces ébullitions de teutonisme que la Prusse, puissance protestante par excellence, a su faire naître en Allemagne, et que nous craignons doublement à cause de la contagion (!). «

En résumé, lorsque la France impériale lança à la Prusse son défi, elle n'avait pas un allié dans le monde. « La France, dit Jules Favre, avait entrepris la guerre, isolée au milieu de l'Europe hostile (2). »

(') Dans une lettre du 28 décembre 1872 au président de la commission d'enquête, le duc de Gramont affirma « que le cabinet de Vienne avait promis à la France son concours pour la guerre de 1870 » et il signalait, comme preuve, la dépèche du 20 juillet qui lui avait été communiquée par le prince de Metternich. M. de Beust répondit au duc de Gramont, le 4 janvier 1873; après avoir discuté ses allégations, il concluait en ces termes : « Il est donc clairement établi que, lorsque la France a déclaré la guerre, pas un mot n'avait été dit ni écrit qui eût autorisé à compter sur le concours militaire de l'Autriche. »

(*) Gouvernement de la Défense nationale, p. 2. Cf. Souvenirs du 4 septembre, par Jules Simon, p. 180, et Histoire diplomatique de la guerre francoallemande, par Albert Sorel, t. I*', pp. 228 etsuiv.

Après avoir conféré la régence à l'impératrice, Napoléon III fit connaître au peuple français les motifs de la guerre qu'il avait déclarée à la Prusse; le prétexte était toujours le même : les « nouvelles prétentions « de la Prusse et ses « procédés dédaigneux. » L'empereur s'exprimait en ces termes :

« Français,

« Il y a dans la vie des peuples des moments solennels où l'honneur national violemment excité s'impose comme une force irrésistible, domine tous les intérêts et prend seul en main la direction des destinées de la patrie. Une de ces heures décisives vient de sonner pour la France.

« La Prusse, à qui nous avons témoigné pendant, et depuis la guerre de 1866, les dispositions les plus conciliantes, n'a tenu aucun compte de notre bon vouloir et de notre longanimité. Lancée dans une voie d'envahissement, elle a éveillé toutes les défiances, nécessité partout des armements exagérés et fait de l'Europe un camp où régnent l'incertitude et la crainte du lendemain. Un dernier incident est venu révéler l'instabilité des rapports internationaux et montrer toute la gravité de la situation. En présence de nouvelles prétentions de la Prusse, nos réclamations se sont fait entendre. Elles ont été éludées et suivies de procédés dédaigneux. Notre pays en a ressenti une profonde irritation, et aussitôt un cri de guerre a retenu d'un bout de la France à l'autre. Il ne nous reste plus qu'à confier nos destinées au sort des armes.

» Nous ne faisons pas la guerre à l'Allemagne, dont nous respectons l'indépendance. Nous faisons des vœux pour que les peuples qui composent la grande nationalité germanique disposent librement de leurs destinées.

« Quant à nous, nous réclamons l'établissement d'un état de choses qui garantisse notre sécurité et assure l'avenir. Nous voulons conquérir une paix durable, basée sur les vrais intérêts des peuples, et faire cesser cet état précaire où toutes les nations emploient leurs ressources à s'armer les unes contre les autres.

(i Le glorieux drapeau que nous déployons encore une fois devant ceux •lui nous provoquent est le même qui porta à travers l'Europe les idées

civilisatrices de notre grande révolution. Tl représente les mêmes principes : il inspirera les mêmes dévouements.

« Je vais me mettre à la tête de cette vaillante armée qu'anime l'amour du devoir et de la patrie.

« Elle sait ce qu'elle vaut, car elle a vu dans les quatre parties du monde la victoire s'attacher à ses pas

« Dieu bénira nos efforts. Un grand peuple qui défend une cause juste est invincible ! »

L'empereur, croyant que la France était prête, aurait voulu partir aussitôt. Il espérait porter les premiers coups et empêcher la réunion des forces de l'Allemagne. La Prusse le prévint. Tandis que les divers corps de l'armée française se rassemblaient lentement et péniblement pour former enfin une masse d'à peu près 250,000 hommes, on avait déjà devant soi plus de 400,000 combattants (1). « L'amour de la commune patrie, disait le roi de Prusse dans sa proclamation du 25 juillet au peuple allemand^ amour de la commune patrie, l'élan unanime de toutes les branches allemandes et de leurs princes ont effacé toutes les divergences, ont fait disparaître toutes les oppositions. Réconciliée, unie, comme elle ne l'a jamais été, l'Allemagne peut prétendre à trouver dans son accord comme dans son droit la garantie que la guerre lui procurera une paix durable, et que de cette semence de sang Dieu fera éclore la moisson bénie de la liberté et de l'unité allemandes. «

C) Dans la mémorable séance tenue par l'assemblée nationale de France à Bordeaux, le i" mars 1871, M. Thiers rappelait ce qu'il avait dit au mois de juillet précédent : que la France n'était pas prête. « On a fait la guerre, ajoutait-il, avec des cadres vides..... La France avait pu, à toutes les époques, fournir une, deux et trois armées, elle n'y a pas réussi cette fois, parce qu'on ne fait la guerre quavecdes cadres et qu'il n'y avait plus de cadres en France. »

Après huit jours d'une déplorable inaction, Napoléon III partit enfin de Saint-Cloud, le 28 juillet, accompagné du prince impérial et de sa maison militaire. Selon un témoin, il portait sur ses traits une impression de gravité, presque de tristesse ; il paraissait « enveloppé d'une sorte d'abattement fatidique. « Arrivé à son quartier général de Metz, il signa une seconde proclamation qui était adressée à l'armée :

« Soldats,

« Je yiens me mettre à votre tête pour défendre l'honneur et le sol de la patrie.

« Vous allez combattre une des meilleures armées de l'Europe ; mais d'autres, qui valaient autant qu'elle, n'ont pu résister à votre bravoure ; il en sera de même aujourd'hui.

« La guerre qui commence sera longue et pénible, car elle aura pour théâtre des lieux hérissés d'obstacles et de forteresses ; mais rien n'est au-dessus des efforts persévérants des soldats d'Afrique, de Crimée, de Chine, d'Italie et du Mexique. Vous prouverez, une fois de plus, ce que peut une armée française animée du sentiment du devoir, maintenue par la discipline, enflammée par l'amour de la patrie.

« Quel que soit le chemin que nous prenions hors de nos frontières, nous y trouverons les traces glorieuses de nos pères. Nous nous montrerons dignes d'eux.

» La France entière vous suit de ses vœux ardents, et l'univers a les yeux sur vous. De vos succès dépend le sort de la liberté et de la civilisation.

« Soldats, que chacun de nous fasse son devoir, et le Dieu des armées sera avec vous. »

Trois jours après, le roi de Prusse, accompagné du comte de Bismarck et du g-énéral de Moltke, quittait Berlin et se dirig-eait vers son quartier g-énéral de Mayence, après avoir adressé à son peuple ces nobles adieux :

«... Comme moi, mon peuple sait que la rupture de la paix et les hostilités ne peuvent nous être imputées. — Mais provoqués, nous sommes résolus, comme nos pères et avec une entière confiance en Dieu, à entreprendre la lutte pour sauver la patrie. «

Grâce au système militaire adopté par l' Allemagne, grâce aussi aux profondes combinaisons du général de Moltke, le cheféminentde l'état-major général, tout était prêt au delà du Ehin. « A la fin de juillet, dit la relation officielle, le centre et la masse des forces allemandes se trouvaient déjà au sud-ouest de Mayence; les ailes, portées en avant, n'étaient plus qu'à quelques lieues de la frontière française (1). »

(') Les illusions dont s'était bercé le gouvernement impérial faisaient dès lors prévoir un fatal dénouement. » La mobilisation rapide des contingents de l'Allemagne du Sud, dit l'auteur de V Histoire diplomatique de la guerre franco- allemande, déconcerta l'état-major français. Il fut obligé de modifier ses dispositions On avait pensé d'abord à franchir le Rhin pour séparer les armées du Nord des contingents du Sud ; dans ce dessein, trois corps d'armée avaient été réunis en Alsace et la garde dirigée sur Nancy. « Mais, dit le maréchal Le Bœuf, à mesure que l'espérance d'un concours sur lequel nous avions cru pouvoir compter s'affaiblissait, la pensée d'opérer sur la Sarre et peut être même de passer à une attitude défensive prenait de plus en plus de consistance ....' On voit apparaître ici dans tout leur jour les funestes conséquences du malentendu qui, depuis l'origine de la crise, régnait entre la direction diplomatique et la direction militaire de la France. Les stratégistes avaient compté sur les alliances pour organiser la victoire, les diplomates comptaient sur la victoire pour organiser les alliances ; et c'est ainsi que, se décevant les uns les autres, faute de s'être expliqués de sang-froid et sans illusions, les uns et les autres avaient cru préparer un triomphe, tandis qu'ils n'avaient fait que précipiter la catastrophe où leur politique entraînait l'Empire. »

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