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DEPUIS LA SUPPRESSION DES FEUX

Nous voilà loin du temps où Legros s'écriait éloquemment dans un discours qu'il adressait à tous ses camarades réunis lors de la création du comité et des artistes copartageants (17 avril 1780) : « Oublions nos intérêts particuliers et ne nous occupons que du bien général qui refluera sur nous dans une proportion que la justice seule combinera suivant le mérite de tous ceux qui doivent y coopérer. »

L'expérience de la suppression des feux ayant donné un résultat aussi mauvais que possible, le roi rendit le 2 avril 1789 un arrêt par lequel il les rétablissait dans les conditions suivantes : tout premier sujet du chant

Archives nationi'.es. Anden régime. O i, 651.

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devait chanter au moins soixante-dix fois dans l'anne'e, à moins d'empêchement très sérieux. Pour chaque représentation en moins, il encourait une amende de 48 livres et pour chaque représentation en plus, il recevait un feu de 48 livres, mais seulement jusqu'à concurrence de cent dix représentations. On avait cru devoir établir ce maximum pour permettre aux doubles et aux débutants de se produire : il avait fallu réveiller le zèle des artistes par l'appât d'un gain [immédiat, mais il était prudent de se mettre en garde contre leur avidité , comme auparavant contre leur paresse égoïste.

Cependant, la lutte entre le directeur et le comité prenait chaque jour un caractère plus aigu : les artistes qui, peut-être, avaient eu vent du long rapport de Dauvergne, le traitaient d'espion et l'insultaient en plein comité. Celui-ci résolut de se retirer et, le 2 mai 1789, il adressa sa démission au ministre dans une longue lettre, qui débute ainsi : « D'après les calomnies atroces que répandent contre moi les premiers sujets de l'Opéra, dont le sieur Vestris ne vous a dit qu'une partie, il en coûte à mon cœur de vous dire que, malgré mon attachement inviolable pour vous, il ne m'est plus permis de rester à l'Opéra. » Puis il explique longuement à quelles persécutions il est en butte de la part des membres du comité, qui allaient jusqu'à tenir entre eux des conférences pour se liguer contre lui. Son autorité méconnue , ses ordres annihilés, son honnêteté même suspectée (le comité avait décidé que deux membres l'accompagneraient chez le ministre pour être témoins des comptes qu'il

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rendraiti : tels étaient les tourments moraux qu'il avait subis durant quatre ans, alors que des embarras de toute sorte rendaient la direction de l'Ope'ra de plus en plus difficile. La perspective de se trouver encore en face d'un comité tel qu'il n'oserait plus ouvrir un avis, tant il était sûr de le voir repoussé, le décidait à prendre sa retraite, et il implorait humblement cette grâce du ministre dans cette longue lettre d'une simplicité touchante qui se terminait par ce triste avis : « J'ai l'honneur de vous renvoyer cy joint le supplément de l'arrêt du conseil du 28 mars, sur lequel je ne ferai pas d'autre observation, sinon que le prétendu pouvoir qui y est attribué à la place de directeur général n'est qu'illusoire *. »

Ce n'était guère le temps de chanter ni de danser: les États Généraux allaient se réunir dans trois jours, et le roi n'avait plus le loisir de s'occuper à régenter l'Opéra et à raffermir le pouvoir du directeur, alors que le sien propre était déjà bien menacé. Le ministre pria Dauvergne de garder encore la direction dans ces circonstances difficiles; celui-ci consentit. Du reste, le ministre ne cache pas au directeur, dans sa lettre du 24 mai, que le roi, tout en étant satisfait de l'ordre et de la précision du compte qu'on lui avait mis sous les yeux, s'était montré très fatigué des tracasseries survenues à l'Opéra : « J'espère, dit-il, qu'il n'en sera plus question. » Il ne se trompait pas.

La politique et les troubles précurseurs de la Révo-

* Archives nationales Ancien régime. O i, 629. Lettre de Dauvergne, du I mai 1789.

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lution faisaient déjà de nombreux loisirs à l'Opéra, qui devait à chaque instant fermer ses portes. Le devoir du directeur, à cette époque agitée, était surtout de défendre le théâtre même contre la foule, qui venait y quérir des armes; ce rôle exigeait de la fermeté, et Dauvergnc sut le bien remplir jusqu'au 8 avril 1790. A ce moment, la Ville de Paris reprit l'Opéra dans ses attributions, et en confia la direction aux principaux sujets, aux délégués des chœurs, du chant, de la danse, de l'orchestre, et à des commissaires municipaux. De ce jour-là, les membres du comité retrouvèrent toute la douceur et la mansuétude dont ils avaient fait preuve à l'égard de Morel ; ils avaient facilement pressenti qu'il y aurait plus de danger à tergiverser avec des gens comme Henriot, Chaumette, Leroux et Hébert , qu'avec un directeur général, un intendant des Menus ou un ministre de la maison du Roi : ils se tinrent cois et filèrent doux.

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K/ trois jeunes gens débutèrent à l'Opéra qui devaient tous trois devenir célèbres dans les fastes du théâtre et qui, durant leur longue carrière, se trouvèrent souvent, soit par hasard, soit de leur volonté, en communauté de succès et d'intérêts. L'un s'appelait Augustin- Athanase Chéron et avait reçu de la nature une admirable voix de basse, étendue, égale, d'un timbre métallique ; il avait en outre une belle taille et une physionomie agréable. Toutes ces qualités réunies lui firent obtenir un ordre de début sans qu'il eût chanté nulle part auparavant : un jeune homme de moins de vingt ans, si bien doté par la nature, ne pouvait qu'être favorablement accueilli par le galant public de l'époque et, de fait, il fut chaudement applaudi dès son entrée en scène.

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L'autre était encore plus jeune : il n'avait que dixneuf ans. Rousseau avait fait toutes ses études littéraires et musicales à la maîtrise de la cathédrale de Soissons, sa ville natale, d'où il était sorti à dix-sept ans. Assez bon musicien et doué d'une belle voix de ténor aigu ou haute-contre^ il débuta avec un tel éclat au théâtre de Reims, qu'il fut bientôt signalé aux directeurs de l'Opéra : un ordre du ministre le manda à Paris. Le succès qu'il remporta à ses débuts le fit admettre aussitôt comme doublure de Legros, puis, à la retraite de celui-ci, il partagea les premiers rôles avec le célèbre Lainez, tenant de préférence ceux qui, comme Orphée ou Atys, exigeaient un organe assez souple.

Le troisième, âgé de vingt et un ans, s'appelait François Lay. Né dans un village de la vieille Gascogne, élevé au monastère de Guaraison, où il avait reçu une instruction musicale assez solide, le jeune Lay, qui s'était destiné d'abord à l'état ecclésiastique, puis à la magistrature, étudiait le droit à Bordeaux quand il reçut l'ordre de se rendre à Paris pour être essayé à l'Opéra : il possédait, en effet, une remarquable voix de ténor grave qui lui avait acquis dans sa province une juste renommée. Il se lit entendre le lo octobre à l'Opéra dans un air de Berton :

Sous les lois de l'hymen Quand l'amour nous engage...

qu'on avait intercalé tout exprès dans le ballet de la Provençale: le public admira sa belle voix et battit des mains. Il fut admis et débuta le 3i du même mois,

ART, ARGENT ET POLITIQUE gi

dans Théophile de l'acte de Théodore, de l'ope'ra de Floquet : l' Union de l'Amour et des Arts. Cette seconde apparition confirma le succès du jeune Lays (et non plus Lay) : sitôt admis à l'Opéra, il avait prudemment ajouté une lettre à son nom pour éviter de trop faciles plaisanteries.

Ces trois débutants avaient bientôt rempli toutes les espérances qu'on avait fondées sur leurs heureuses dispositions naturelles, et ils étaient rapidement montés dans l'estime du public, qui leur témoignait une grande sympathie ; mais à mesure que leur crédit augmentait, leur amour-propre grandissait d'autant : ils étaient à peine depuis un an à l'Opéra qu'ils se faisaient déjà remarquer par leur mauvaise tète et leurs caprices de parvenus. Un malheur terrible allait bientôt mettre en lumière leur orgueil et leur égoïsme.

Le 8 juin 1781, un effroyable incendie , dans lequel périrent près de trente personnes , détruisit le théâtre du Palais-Royal , affecté à l'Opéra. Le roi décida surle-champ que ce désastre ne devait pas interrompre les représentations; mais où découvrir une salle convenable ^ Lors de l'incendie de 1763, l'Opéra avait trouvé asile dans la salle des Tuileries, mais aujourd'hui cette salle servait de refuge à la Comédie-Française, laquelle avait abandonné son théâtre qui menaçait ruine et attendait là que la salle de l'Odéon , bâtie sur le terrain de l'hôtel de Condé, fut terminée. Quelque hâte que mît de son côté l'architecte Lenoir à construire la salle de la Porte-Saint-Martin, l'Opéra ne pouvait chômer jusque-là, et il dut se réfugier dans la petite salle des Menus-Plaisirs du Roi, rue Bergère,

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OÙ l'on ne pouvait représenter que de tout petits ouvrages, sans aucun luxe de décors ni de mise en scène.

irfallut encore un assez long temps pour aménager cette salle, et ses nouveaux hôtes n'en purent prendre possession que le 14 août. Dès le lendemain du désastre , les artistes de l'Opéra avaient bien reçu à la fois l'ordre de ne pas s'éloigner de Paris et l'assurance que leurs appointements seraient intégralement payés, mais nos trois ambitieux auraient cru déroger en chantant dans cette salle miniscule et pensèrent d'autre part qu'ils tireraient meilleur parti de leur talent à l'étranger. Ils résolurent de fuir, et Rousseau se sauva le premier.

M. de la Ferté instruisit aussitôt le ministre de cette désertion. « J'ignore, lui écrit-il le 26 juillet, si vous avez vu les sieur Lais et Chéron , mais tout le monde assure qu'ils sont fort sollicités pour aller aussi à Bruxelles, et qu'ils en ont fort envie ; je crois qu'il seroit prudent de les faire surveiller sans qu'ils s'en doutassent, car si l'on les perdoit , je ne sçai ce que l'on deviendroit ; je pense, et plusieurs personnes sont de mon avis, que jusqu'à ce que le théâtre soit ouvert, il faudroit leur promettre une gratification extraordinaire , qui leur remplaçât les feux dont ils sont privés depuis la clôture du théâtre; je sens bien, monseigneur, que tout cela fait des augmentations de dépenses ; mais encore vaut-il mieux dépenser quelque chose de plus que de tout perdre ; je cro's aussi qu'il faudroit tout tenter pour avoir de gré ou de force le sieur Rousseau qui est à Bruxelles. * »

* Archives nationales. Ancien régime. O i, 640. Toutes les pièces ayant trait à cette affaire sont dans le même registre.

La conduite de ces trois artistes était d'autant plus blâmable qu'elle pouvait compromettre gravement les intérètsdu théâtre et de leurs camarades. Le fait qu'on était en retard pour les payer ne pouvait les excuser : pareil retard était presque naturel au milieu de tels embarras, et M. de la Ferté faisait toute diligence pour les solder. Dans cette même lettre du 26, il priait instamment le ministre de ne pas perdre un instant pour obtenir du ministre des finances le règlement des appointements du mois de juin et exprimait la crainte que « si Laïs, Chéron et plusieurs autres qui devroient avoir reçu leur mois de juin il y a plus de quinze jours et qui n'ont que cela pour vivre , essuyoient encore quelques retards, il seroit à craindre qu'ils ne s'en allassent encore plus promptement. »

Nouvelle alerte le lendemain 27. Dauvergne a découvert de nouvelles intrigues et en avertit directement le ministre. « Je viens d'apprendre que le sieur Rousseau, haute-contre de l'Opéra , qui a disparu depuis quinze jours, est à Bruxelles. Je l'ai appris par une lettre, qu'en a reçu le sieur Lays, pour l'engager à aller le joindre ; il n'y a pas à douter qu'il en a écrit autant au sieur Chéron, quoique ce dernier n'en ait encore rien dit ; vous voyez, monseigneur, combien il seroit essentiel que l'on piit faire revenir ce jeune homme pour faire un exemple qui contînt les autres sujets de son âge, qui, ne voyant que les avantages momentanés qu'on leur propose, pourraient s'évader d'un moment à l'autre. «

Le ministre céda aux avis concordants de Dauvergne et de La Ferté, et dès le lendemain 28, il écrivit quatre

lettres: l'une, au comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, lui annonçant la fuite de Rousseau, et le priant de faire requérir par le comte d'Adhémar, notre représentant à Bruxelles, la faculté d'arrêter le fugitif; — l'autre, au comte d'Adhémar, pour le prier de s'assurer si Rousseau ne serait pas engagé au théâtre de Bruxelles, et de s'enquérir, dans ce cas, s'il serait possible de le faire dégager, et par quels arrangements on pourrait y parvenir ; — la troisième, au lieutenant-général de police Lenoir, lui mandant de faire surveiller de très-près, sans qu'ils s'en doutent, les sieurs Laïs et Chéron, et de les arrêter sur-lechamp dès qu'il serait assuré qu'ils se disposent à quitter Paris; — la quatrième enfin, à M. de la Ferté, lui annonçant toutes les mesures qu'il vient de prendre, par surcroit de précaution, pense-t-il, et quoi que lui-même ait vu la semaine précédente Lays et Chéron, et qu'ils l'aient bien assuré qu'ils ne songeaient aucunement à s'en aller.

Au reçu de la lettre ministérielle , Lenoir avait chargé un inspecteur de police, Quidor, bien connu des artistes pour la façon pleine d'urbanité dont il remplissait son dur ministère, de se rendre aussitôt auprès de Dauvergne pour apprendre de lui les adresses des deux chanteurs qu'il devait surveiller et tous les renseignements nécessaires. Le 3o juillet, Lenoir annonçait au ministre que ses ordres étaient exécutés et les filets tendus autour des deux artistes. Ceux-ci, d'ailleurs se tenaient sur leurs gardes et ne firent pas mine de vouloir s'échapper durant plus de quinze jours. La patience échappa enfin à Lays, qui prépara son départ

dans le plus grand secret ; mais la police de Dauvergne était bien faite, et celui-ci eut aussitôt vent de l'afiFaire. Il écrivit en toute hâte au ministre, le 17 août ;

Monseigneur, j'ai eu avis à neuf heures du matin que le sieur Lays faisoit ses dispositions pour partir pour Bruxelles ; j'ai été dans l'instant chez l'inspecteur de police chargé de vos ordres pour surveiller les sieurs Chéron et Lays, il a fait observer ce dernier et a sçu qu'il avait envoyé sa maie au bureau de la diligence de Valenciennes ; il s'y est transporté et a arrêté la dite maie pour rester au bureau jusqu'à nouvel ordre : j'ai rendu compte de tout à M. de La Ferté, qui m'a chargé de vous envoyer un exprès pour que vous fassiés parv^enir vos ordres relativement à cette circonstance. Son avis est que le sieur Lays, attendu la preuve qu'on a du dessein qu'il avoit de s'évader, soit mis en prison ce soir jusqu'à ce que vous en ordonniés autrement : j'attendrai vos ordres pour les faire passer à l'inspecteur à qui je donnerai rendez-vous chez moi, oia vous voudrés bien avoir la bonté de les envoyer à M. le Lieutenant-Général de Police. Je suis avec un très-profond respect, etc.

A onze heures et demie du soir arrivait du ministère l'ordre d'enfermer le fugitif, et dans la nuit même, Quidor s'assurait de Lays et le menait au For-l'Évêque. Cependant, la direction de l'Opéra, se rappelant le jugement porté par Gluck sur son dernier ouvrage : « Il ne peut y avoir de trop grand théâtre pour Iphigénie en Aiilide, ni de trop petit pour Écho et Narcisse, » se préparait à reprendre cet opéra aux Menus-Plaisirs; mais on avait besoin de Lays pour chanter le rôle de Cynire, joué auparavant par Legros:

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on décida donc de le faire sortir de prison pour le seul temps de la représentation. Cette brillante reprise eut lieu le 3i août, et Lays se distingua tellement par son chant et son jeu, qu'on oublia aussitôt tous ses torts * : il n'était pas resté plus de deux jours en prison. Mais pour recouvrer sa liberté, en raison du besoin qu'on avait de lui, il avait dû signer l'acte suivant, que Lenoir transmit au ministre en lui annonçant la mise en liberté du prisonnier.

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