UN MARIAGE CHORÉGRAPHIQUE I
VOS qu'on l'aimait autant à Paris qu'à Londres : et voilà que la pauvre fille était enfermée en prison. Le public, l'esprit mis en éveil par ce vif désappointement, ne tarda pas à deviner la véritable raison de cette disgrâce. La seule faute de M'" Théodore, ce dont le ministre voulait la punir, c'était d'avoir écrit durant son séjour à Londres différentes lettres où elle s'exprimait avec une liberté par trop anglaise sur la nouvelle administration de l'Opéra. Le comité, qui avait été créé par le ministre en 1780, et qui, depuis le départ de Dauvergne 120 mars 1782), dirigeait seul le théâtre sous l'influence occulte mais toute-puissante de Morel, le beau-frère de Papillon de la Ferté, avait fait entendre au ministre que c'était l'attaquer indirectement lui-même et braver son autorité que de narguer, de tourner en ridicule, un pouvoir qui émanait de lui*. Et le ministre, froissé dans son amourpropre, avait résolu de sévir.
Mais Théodore n'était pas femme à se laisser frapper sans riposter, et, le jour même de son incarcération elle écrivit à M. de la Ferté une lettre de la bonne encre, où elle le raillait avec une verve impitoyable :
Je ne me serois jamais attendu, ni vous non plus, j'en suis sûre, — écrit-elle le 23 juillet, — à ce qui m'arrive aujourd'hui; vous êtes off'ensé et compromis plus que je ne suis punie. Puisque, par la lettre ministérielle ' que j'ai reçue de vous, on m'accorde ma liberté, et que vous m'assures même qu'on a pourvu à mes places de la Ville et de la Cour, et que je ne suis plus rien sur les Etats du Roi. ni sur ceux de l'Aca-
• Mémoires secrets, 31 juillet 1782.
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demie royale de musique, je croyois qu'on n'avoit plus de droit sur les gens qu'on avait congédiés, mais la justice de cette administration n'est pas faite comme cette admirable divinité qui tient la balance, et je ne suis plus surprise de rien, mais vous, monsieur, vous pouvés l'être, si de ma vie je fais un pas sur les théâtres de Versailles et de Paris.
Je n'en suis pas moins reconnoissante des bonnes intentions que vous avés eu pour jnoi, et je ne vous en rends pas moins les hommages du plus respectueux attachement et de la plus vive reconnoissance que je dois aux bontés et à l'intérêt que vous m'avés toujours témoignés.
M"« Théodore avait un grand avantage dans cette lutte contre le ministre et l'intendant des Menus : elle avait pour elle le droit, la bonne foi, et une pièce écrite qu'elle citait toujours sans se départir d'un mot. Aussi faut-il voir tous les efforts de La Ferté pour changer le sujet de la discussion et attirer la danseuse sur un terrain où elle ne pourrait plus citer cette malheureuse lettre à tout propos. Au reçu de ce papier, La Ferté fut presque désarçonné, mais il prit deux jours de réflexion pour se remettre, et, au bout de ce temps, il adressa à la danseuse une lettre d'une remarquable hypocrisie :
Comme je suis, mademoiselle, malade à la campagne, j'ai appris par votre lettre votre détention. J'avois lieu de la craindre * d'après le mécontentement que le public avoit marqué lorsqu'il a appris le refus que vous
' Le bon apôtre l'avait bel et bien conseillée au ministre.