UN MARIAGE CHORÉGRAPHIQUE
faisiés de revenir dans votre patrie, et que vous préfe'riés de faire jouir les pays étrangers de vos talents.
Il est vrai que je vous ai e'crit, après plusieurs lettres que j'avois reçues de vous et dont j'avois rendu compte au ministre, qu'enfin, puisqu'il falloit renoncer à l'espe'rance de vous revoir de trois ans à l'Opéra, vous étiez libre de faire ce qui vous feroit plaisir et qu'on disposeroit de vos places ; mais en même temps je ne vous ai point donné le conseil de venir à Paris *, surtout lorsque vous forciés la main pour vous procurer la liberté de rester en Angleterre. Je puis vous assurer que si dans cette occasion le ministre use de quelque sévérité vis-à-vis de vous, c'est que les avis de plusieurs personnes raisonnables** se sont réunis pour représenter au ministre qu'il étoit important de faire un exemple qui pût au moins satisfaire le public, surtout lorsqu'il a lieu vis-à-vis de quelqu'un qui a autant de talent que vous. Je vous connois trop d'esprit, mademoiselle, pour n'être pas convaincu qu'intérieurement vous penseriés de même, si la chose ne vous regardoit pas personnellement. Au reste, j'espère que M. Amelot ne sera pas longtemps sans vous rendre votre liberté.
Et le lendemain 26, La Ferté, poursuivant son double jeu, écrivait au ministre :
Monseigneur, je crois devoir avoir l'honneur de vous envoyer la lettre de la demoiselle Théodore, que vous serés sensé ne pas connoître, et la réponse que je lui ai faite, afin que si elle la montroit, on puisse juger par là de la conduite qu'elle a tenue; la punition qu'elle éprouve ayant fait actuellement son effet à l'Opéra et dans le public, je pense que vous voudrés
* Cette distinction n'est-elle pas merveilleuse? '* L'excellent homme ne se maltraite pas trop.
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bien lui rendre sa liberté, en lui faisant sentir que c'est une grâce, puisque vous pourries la retenir de manière à l'empêcher de sortir du Royaume pour aller exercer son talent ailleurs; mais il faut qu'elle paye les frais de l'inspecteur de police; comme c'étoit une mauvaise tête et qu'elle pourroit tenir beaucoup de propos à Paris et exciter du trouble à l'Opéra, il seroit peut-être bon de ne la faire sortir de prison qu'au moment oii elle seroit prête de monter en voiture pour retourner à Poinchy, et la faire prévenir par l'inspecteur que c'est une des conditions de sa liberté, et que si elle se prévaut de rester à Paris et d'y voir quelqu'un d'ici à deux mois, alors il ne lui sera expédié aucun passeport lorsqu'elle en aura besoin pour passer en Angleterre, et que dans deux mois elle pourra venir à Paris, si elle y a des arrangements à prendre pour ses affaires; comme je vois qu'il ne faut rien écrire avec elle, je crois qu'il faut lui faire dire tout cela verbalement par le sieur Quidor.
L'aveu est précieux à noter. Il paraît que le pauvre La Ferté se repentait fort d'avoir écrit cette lettre si précise qui rendait à M"° Théodore « son entière liberté, » et qui était devenue une arme terrible dans les mains de la spirituelle danseuse.
Le lendemain matin 27 juillet, Amelot écrivait à Lenoir de mettre M"° Théodore en liberté, sous condition qu'elle payerait les 771 liv. 10 s. qu'avait coiàté son arrestation, qu'elle sortirait de prison sans voir personne autre que sa mère, et qu'elle obéirait sur l'heure aux ordres du roi qui l'exilaient à trente lieues de Paris. « Elle reconnaîtra, disait-il en finissant, qu'on ne nargue pas impunément l'autorité en revenant en France et même jusqu'à Paris, après avoir
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manqué à la parole d'honneur et par écrit qu'elle avoit donnée de revenir prendre son service à l'Opéra à l'expiration du congé limité que je lui avois accordé, et avoir forcé par ses prétentions ridicules et indécentes à lui donner un congé absolu. »
Et le même jour, le ministre, mandant à La Ferté qu'il venait de faire mettre la prisonnière en liberté, terminait sa lettre par ces mots qui prouvent combien il redoutait lui-même la malice et la colère de son adversaire : « A votre place, je n'aurois pas répondu à la lettre qu'elle vous a écrite. Mais il n'y a pas grand mal », ajoute-t-il comme pour se rassurer contre sa propre peur.
Cependant, la veille même du jour où elle devait sortir de prison, la danseuse avait encore adressé à La Ferté une lettre narquoise dont chaque mot portait et frappait son ennemi en pleine poitrine. Elle commençait par rappeler avec une précision impitoyable qu'avant de s'engager à Londres, elle avait demandé qu'on lui rendît sa liberté ou qu'on lui donnât la place de premier sujet, que le ministre lui avait formellement promise depuis Pâques 1780. Puis elle continuait : « Vous avés donc été chargé, monsieur, de m'écrire au nom du roi et du ministre que j'étois libre et qu'on avoit pourvu à mes places tant à la Ville qu'à la Cour: il est vrai que vous ne m'aviés pas conseillé de revenir en me disant que peut-être obtiendrais-je difficilement un passe-port, mais vous ne m'aviés pas dit que l'on me mettroit en prison; vous avés été trompé, monsieur, vous êtes cruellement compromis, et je suis bien Certaine que vous gémisses sur ce qui m'arrive. Les
personnes raisonnables qui conseillent le ministre sont plus méchantes... Je n'ai point appris mon état aux dépends de l'Académie royale de musique. Durant mon service à ce spectacle, à peine si j'ai retiré ce que mon talent m'a coûté ; je n'emporte pas en Angleterre les pensions de la France, je n'ai servi que trois ans, et je ne dois rien à l'Opéra, car mon talent étoit fait lorsque j'y suis entrée. Le public seroit injuste de me blâmer, il ne paye pas les sujets comme en Angleterre par l'argent que celui de ce pays apporte à leur bénéfice; mais ce qui doit offenser ce même public dont vous me parlés est la petite méchanceté de quelques ennemis qui s'opposent à ce qu'un sujet aimé obtienne les places qu'il mérite. Les règles de la justice ne sortiront jamais de mon cœur, je ne suis pas partiale pour mes intérêts, et si j'avois tort je me condamnerois. Mon talent est à moi, comme Paris est au roi. L'Académie ne l'a point acheté comme celui du jeune Vestris par la pension donnée à son père pour former des sujets. Je suis pauvre, je n'ai de ressource que par mon talent, et je demande une grâce dont il y a encore un exemple assés récent dans M. Vestris, qui a obtenu durant sept années consécutives un congé pour aller h Stmard fStuttgard). »
Il fallait du courage pour parler ce fier langage au surintendant des Menus et au ministre. Cependant on laissa Théodore sortir de prison au jour dit, le 27 juillet, et elle partit en exil. Mais le ministre et La Ferté s'aperçurent bien vite qu'ils n'avaient pu donner le change au public sur les causes de leur colère contre la danseuse ; la faveur générale était acquise à leur