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adversaire, et chacun s'étonnait de l'acharnement qu'on mettait à la poursuivre en l'empêchant de danser à la fois à Paris et à Londres.
Du moment qu'on avait fait sentir à l'artiste le poids de la colère ministe'rielle, il semblait qu'il fût juste de lui donner pleine liberté plutôt que de l'éloigner de Paris, tout en refusant de la laisser sortir de France. Malheureusement pour elle, son honnêteté ne lui avait procuré aucun protecteur; elle lui avait, au contraire, aliéné la plupart des personnages influents qui courtisaient des vertus plus faciles. De plus, son grand talent lui avait fait beaucoup de jaloux à l'Opéra, et la Guimard passait pour être à la tête de la cabale qui la persécutait, mais elle avait pour elle l'appui de l'opinion, qui se traduisait dans les gazettes : « Si elle ne peut rentrer, elle aura la consolation d'emporter non-seulement l'admiration, mais même l'estime publique *. »
Cette manifestation du sentiment public décida le ministre et M. de la Ferté à négocier avec la danseuse qu'ils retenaient en exil, pour la décider à reparaître. Mais celle-ci resta inébranlable dans la décision qu'elle avait prise de retourner à Londres, et, le 7 août , M. de la Ferté était contraint d'annoncer au ministre l'inutilité de ses eff"orts. « J'ai reçu une nouvelle lettre de M"' Théodore, qui persiste toujours à vouloir faire (dit-elle) sa fortune en Angleterre. Ainsi, toutes vos tentatives et les miennes ne pouvant se-
* Mémoires surets, 51 juillet 17S2. L'accusation portée par ces mémoires contre la Guimard parait assez mal fondée, puisque nous savons par le rapport de Quidor que M'^* Guimard avait, au contraire, prévenu sa camarade du danger qui la menaçait d"ètre mise en prison.
conder les désirs que vous avie's de conserver ce talent à la Cour et à la Ville, il faut bien prendre le parti d'y renoncer ; je lui ai en vain rappelle les paroles d'honneur qu'elle vous avoit données par écrit de ne point abuser du congé que vous aviés bien voulu lui donner pour la mettre à même d'arranger ses affaires ; mais c'est une petite cosmopolite qui, à ce que l'on m'a dit, pour faire sa cour aux Anglois, n'habille pas bien les François en Angleterre. Au reste, l'engagement que vous avés permis que l'on fît à la demoiselle Dupré. qui a beaucoup de talents et qui danse différens genres, joints à ceux de la demoiselle Gervais, pourront rendre la perte de M'" Théodore moins sensible.» Le ministre répondit le lendemain 8 août à La Fcrté en lui envoyant de nouveaux ordres qui faisaient cesser l'exil de M"* Théodore.
La danseuse avait donc recouvré son entière liberté. Elle avait payé de quelques jours de prison et d'un court exil ses trop grandes libertés de parole, mais les injustes rigueurs qui la frappaient n'avaient pu aff"aiblir un caractère aussi bien trempé que le sien ; et c'est, à vrai dire, le ministre et l'intendant des Menus qui avaient eu le- dessous dans cette lutte que tous les amateurs de Paris et de Versailles avaient suivie avec un vif intérêt, en faisant des vœux pour le prompt retour de la danseuse*.
Mctra, qui s'était dans cette affaire montré défavorable à la danseuse, exagère singulièrement quand il écrit, dés le 21 août 1782 , « que la demoiselle Théodore est déjà oubliée du public, éclipsée par une demoiselle Dupré qui arrive de Londres et qui a cgnquis d'emblée tous les suffrages. » Si inconstant que soit en général le public, il n'oublia pas si vite Théodore, et put accueillir favorablement M"= Dupré sans perdre le souvenir de sa devancière. (Voir le chapitre suivant : Le Congé d'une danseuse.)
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Théodore avait assuré dans le feu de la discussion n qu'elle ne ferait plus un pas de sa vie sur les théâtres de Versailles et de Paris. » Elle tint parole (ce fut le résultat le plus clair des persécutions ministérielles) ; bien plus, elle décida Dauberval à abandonner aussi l'Opéra. Dès le mois d'avril suivant, Dauberval manifesta l'intention de se retirer sous le prétexte de mauvaise santé, et en demanda permission au ministre : celui-ci refusa tout net. Trois mois ne s'étaient pas écoulés que Dauberval revenait à la charge. Au commencement de juin 1783, il se fit donner quantité de certificats de médecins et chirurgiens (bien que, deux mois auparavant, lors de la réouverture après Pâques, il eût assuré au ministre qu'il était en état de reprendre son service), et demanda que sa retraite lui fût accordée et qu'on liquidât ses pensions à partir du i" avril. Cette requête surprit vivement le ministre, qui la rejeta d'abord avec colère ; mais cette fois le danseur était décidé, et force fut de céder à sa demande. On fit même contre fortune bon cœur, et, par grâce particulière, on lui octroya une pension à laquelle il n'avait pas tout à fait droit; ce qui porta à 5, 000 liv. la somme totale de ses pensions de retraite de danseur de l'Opéra, de danseur des ballets du roi et de maître de ballets*.
Il faut dire que, pendant ces longs débats, le mi-
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 629. Lettres d'.\melot à M. de la Ferté des 12, 16, 27 juin et 3 juillet 1783. Le Calendrier historique des théâtres \\xi attribue seulement 1,500 livres de pension comme maître de ballets, et 2,000 comme premier danseur, mais le surplus lui était payé sur les fonds de la cour comme ancien maître des ballets du roi.
nistre, peu au fait de toutes ces subtilités artistiques et juridiques, était à chaque instant dérouté par les prétentions nouvelles et les revirements subits de ses administrés récalcitrants. Il lui aurait même été bien difficile de répondre sans prendre l'avis de La Ferté, mieux rompu que lui à ces luttes d'adresse, à ces batailleries incessantes, et la lettre suivante qu'Amelot écrivait, le 22 juin, à son conseiller indispensable, montre bien, sous une forme très assurée, très ferme en apparence, quelle indécision régnait dans l'esprit du ministre , quelles craintes l'agitaient de mal faire et combien il avait besoin d'avoir toujours La Ferté derrière lui pour le soutenir.
Je n'ai que le tems de vous mander, monsieur, que j'approuve la lettre que vous vous proposés d'écrire au sieur Dauberval et que vous pouvés la lui envoler. J'aurais voulu que vous m'évitassiez sa visite, mais puisque vous la jugés nécessaire, j'y consens; vous voudrés bien seulement avoir la complaisance de vous trouver chez moi en même tems que lui, au surplus je ne crains point ses démarches; je ne crois pas même devoir les prévenir, parce que je sçaurai répondre si je suis interpellé; la Reine ne fera sûrement à ses mémoires, si on les lui présente, que l'attention qu'ils méritent...
Comme tout ce qui s'est passé vis-à-vis du sieur Dauberval est éparpillé dans différentes lettres, je vous serai obligé, si le tems vous le permet, de m'en faire un petit résumé général, pour m'en servir au besoin.
La Ferté, de son côté, ne manquait pas une occasion de revenir à la charge auprès du ministre et d'envenimer la discussion.
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M"' Théodore, dite M"" Dauberval, est venue me trouver ce matin ici avec l'air tout à fait anglaise; elle m'a remis une lettre de son mari, ou soi-disant; je crois devoir la joindre ici. J'ai dit à M"' Théodore qu'il y avait à parier cent contre un que vous ne hazarderiez pas à demander au Roi ce qu'il désire, parce que vous avez eu beaucoup de peine à obtenir la pension de maître de ballets , quoiqu'il y eût beaucoup plus d'années qu'il exerce cette place ; et qu'enfin j'avais l'honneur de vous être trop dévoué pour vous proposer une chose aussi peu fondée en raison; mais que d'après ses demandes, je ne vous alléguerois, monseigneur, aucune raison, si tant est que vous en eussiez besoin, ce qui n'étoit pas, pour vous détourner des dispositions favorables que vous pourriez avoir pour lui *
Enfin, Théodore et Dauberval partirent. Sitôt que les deux artistes eurent reconquis leur liberté, ils s'en firent le sacrifice réciproque, et consacrèrent l'union que Théodore poursuivait depuis si longtemps, et qui n'était pas sanctionnée, bien qu'en ait pu dire Quidor lorsqu'il avoit arrêté la danseuse à Poinchy. Voici en quels termes les Mémoires secrets annoncent, le 17 septembre 1783, cette nouvelle qui devait porter le deuil dans tant de cœurs féminins et masculins : « Le sieur d'Auberval s'est enfin rendu au goût décidé et constant de M"' Théodore pour lui, et il vient de l'épouser depuis qu'il a quitté le théâtre de l'Opéra."
La nostalgie des planches ne tarda pas à tourmenter les deux exilés volontaires, puis le désir de reparaître
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 634. Lettres du ministre et de La Ferté (22 juin et 24 juillet 1783).
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sur le théâtre de leurs succès. Ils en vinrent à penser que toute cette affaire avait été surtout une querelle personnelle entre eux et Amelot, et sitôt que le baron de Breteuil eut remplacé celui-ci au ministère de la maison du roi, ils lui adressèrent le placet suivant :
Monseigneur,
Les circonstances de l'Académie royale de musique ayant changé, et le sort des sujets qui la composent étant plus heureux, depuis que Votre Grandeur la protège, tout doit y attirer les artistes qui chérissent la gloire de leur art et les bontés d'un grand ministre ; en conséquence de tous ces motifs, monseigneur, la demoiselle Théodore et le sieur Dauberval seroient trop heureux que vous daignassiés leur accorder votre bienveillance, en les fixant dans leur patrie, par leur rentrée à l'Opéra.
Pour peu, monseigneur, que vous vouliés vous faire instruire de la nécessité dont ils pourraient être à ce spectacle (sans nuire au sort d'aucuns sujets), ils osent espérer que vous les métrés dans le cas de ne plus porter leurs foibles talents dans les cours étrangères, et que vous les métrés sous l'appui de votre protection, ne désirant tous les deux que de s'en rendre digne, en obéissant à vos ordres, en faisant exactement leurs services, et en cherchant à mériter les applaudissement de la Cour et de la Ville *.
Le ministre, en effet « se fit instruire » et s'adressa pour cela à M. de la Ferté ; or, celui-ci avait toujours sur le cœur les mordantes répliques de Théodore. L'occasion s'offrait à lui de s'en venger, il la saisit avec bonheur. Les prétentions du couple dansant
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 626.