‹ 1770-1790Chapitre 30 sur 36 · UN MARIAGE CHORÉGRAPHIQUE IQJ · texte numérisé non relu

UN MARIAGE CHORÉGRAPHIQUE IQJ

n'étant rien moins que modestes, il n'eut pas de peine à les faire rejeter, et il rédigea à cet effet un mémoire où il les réfutait une à une. M"* Théodore, disait-il en substance, demandait de rentrer à l'Opéra avec une place de première danseuse; mais les trois places de premières danseuses fixées par les anciens règlements étaient remplies et l'on ne pouvait vraiment pas en enlever une à la demoiselle Gervais dont on n'avait qu'à se loMer pour y installer Théodore. Elle demandait, en outre, qu'on lui octroyât une pension de 3,000 francs, comme on avait fait jadis pour le sieur Vestris ; mais il ne fallait pas oublier qu'elle avait quitté l'Opéra sans congé et que pareille faveur, accordée à la fugitive, pourrait être réclamée à bien plus juste titre par tous les sujets qui avaient fait leur service avec exactitude et sans interruption. Théodore demandait en troisième lieu qu'on accordât à son mari « une place de maître des ballets, pour Texercer. soit par quartier, soit par semestre, ou alternativement pour chaque opéra, avec le sieur Gardel. » Mais il fallait se rappeler qu'on avait déjà tenté cette combinaison, et qu'elle n'avait pas pu durer malgré tous les soins qu'on avait pris d'accorder ces deux maîtres; que de plus, Dauberval, lors de sa retraite, avait fait liquider sa pension de maître de ballets, et qu'enfin, si sa retraite avait peiné les administrateurs de l'Opéra qui appréciaient fort son talent, elle avait été au contraire vue avec plaisir par ses camarades : sa rentrée à l'Opéra ne pourrait donc que susciter des tracasseries sans fin, et même décider les deux frères Gardel à se retirer. Ce rapport, rédigé avec une grande réserve, fait

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honneur à la politique de La Ferte', qui avait fort bien su profiter d'un moment de faiblesse de son ennemie pour la frapper au de'faut de la cuirasse. « Tel est, conclut-il, l'exposé le plus vrai que l'on puisse faire de cette affaire. On n'a point cru devoir y faire entrer la considération d'une augmentation de quatorze mille livres de dépenses pour l'Opéra par les appointements qu'il faudroit donner au sieur et à la dame Dauberval, parce que s'il n'y avait que cette difficulté à vaincre pour leur rentrée à ce spectacle et pour satisfaire les personnes qui les désirent, ce surcroit de dépense ne pourroit peut-être pas empêcher que l'on n'enrichisse encore l'Académie royale du talent de ces deux sujets.»

Mais on se garda bien « de l'enrichir », et les deux époux en furent pour leur courte honte : ils apprirent à leurs dépens que le surintendant des Menus ne pratiquait guère le précepte évangélique du pardon des offenses et durent singulièrement se repentir d'avoir fait les premiers pas. On offrait alors à Dauberval la place de maître de ballets au théâtre de Bordeaux : il accepta, et les deux artistes évincés se rendirent dans cette ville où ils devaient terminer leur carrière. Ils ne tardèrent pas à y conquérir la faveur et l'estime publique par leurs rares talents et par l'édifiant spectacle de leur tendre et solide union.

M°" Théodore obtint ses principaux triomphes auprès des Bordelais en dansant les ballets que composait son mari, la Fille mal gardée, le Déserteur, l'Épreuve villageoise^ Télémaque (où Dauberval tenait avec beaucoup de dignité le rôle de Mentor), le Page inconstant, écrit lors de l'interdiction du Mariage de Fi-

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garo à Bordeaux, tous charmants ouvrages que l'Opéra de Paris se hâta d'emprunter au théâtre de Bordeaux.

Des pièces de vers, des acrostiches, des madrigaux enflammés, et jusqu'à des logogriphes nous ont conservé le souvenir des succès remportés par la danseuse. L'intention valait souvent mieux que la forme dans ces poésies d'amateurs; voici, comme spécimen du genre, un logogriphe qui est un véritable casse-tête :

O combien Ton doit croire à la métamorphose !

Jadis vierge et martyre on a connu mon tout.

Par le secours heureux de la métempsycose,

Des amateurs charmant et les yeux et le goût,

Je suis nymphe aujourd'hui captivant les suffrages.

Jugez si je dois être excellente en total,

Puisqu'une part de moi fait le meilleur métal.

Je puis encor fournir un nombre de sauvages,

En vers un peu hardis un ouvrage excellent,

Mais chef-d'œuvre proscrit d'un homme à grand talent.

Après cela cherchez une note, une plante.

Un roi de la Judée, et le mot est nommé

Or, quoique dans huit pieds mon nom soit renfermé. Ce n'est qu'avec deux que j'enchante.

Il faudrait un dictionnaire pour expliquer tous les mots qui se trouvent indiqués dans ces vers : thé^ or, horde, ode. Hérode, ré, etc., etc. L'auteur de cette misérable poésie, un M. d'Orvigny, la signa avec fierté et l'adressa à l'héroïne avec le quatrain suivant :

Du logogriphe en désignant l'objet.

Au public par ces mots je ne crois rien apprendre, Lorsque l'on applaudit tous les jours le sujet,

Il ne pouvoit sur le nom se méprendre *.

* Mémoires surtls, 3 décembre 1785.

M"' Théodore dut bien rire en recevant ce double envoi, car, pour être éloigne'e de la capitale, la malicieuse fille n'avait rien perdu de son esprit, de sa verve ironique et mordante. Pierre Gardel, le maître des ballets de l'Opéra, l'apprit à ses dépens par la lettre que M"i* Dauberval adressa un jour au Mercure^ et où elle lui reprochait de se rencontrer trop souvent, dans les ballets qu'il imaginait^ avec ceux de son mari. Gardel essaya de riposter. Il n'était pas loin d'avoir raison, mais sa réponse était si longue et si lourde, comparée à l'attaque vive et légère de son adversaire, que les amateurs, beaux esprits, auteurs, philosophes, lui donnèrent tort et entonnèrent à nouveau les louanges de l'esprit inépuisable de Théodore *.

Dauberval, d'ailleurs, ne se laissait pas tourner la tête par ces brillants succès, et n'abordait ce sujet qu'avec réserve et en fort bons termes. C'est ainsi qu'il écrivait à un ami en mars lySS : «... Je ne vous parlerai point de mes succès n'y de ceux de mon épouse. MM. les Bordelois nous accordent plus d'applaudissements que nous n'en méritons ; mais nous tâchons de ne pas suivre tous les contre-sens de la sublime Académie Royale de musique, car les artistes (comme vous le savez) y sont furieusement persécutés par tous les sots qui la dirigent, et je bénis l'heureuse étoile d'être loin d'un tripot où le faux talent ne cesse d'être protégé**.»

Cette fière déclaration n'empêchait pas Dauberval et se femme de tenter, deux ans après, de nouvelles démarches pour revenir à Paris, car voici ce qu'on lit

* Mercure de France, des 27 août et 17 septembre 1785. '* h' Amateur d'autographes, 5= année.

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dans le Journal de Francœur en date du 19 décembre 1787 : « A cette assemble'e générale, il fut fait lecture d'une lettre de M"" Dauberval qui demande pour elle une place de i''« danseuse et la place de maitre de ballets (au détriment de M. Gardel) pour son mary. Il fut fait une délibération à cette assemblée en faveur de M. Gardel, dans laquelle on refusa les demandes de la dame Dauberval. »

Ce nouvel échec, plus grave encore que le premier, eut au moins l'avantage de forcer Dauberval à accorder ses actes avec ses paroles, et ce qui n'était d'abord de sa part qu'une boutade d'artiste froissé dans son amourpropre, devint chez lui une idée fixe à laquelle on ne put jamais rien changer. Ginguené qui fut, de 1795 à 1797, directeur général de l'Instruction publique, lui ayant, en cette qualité, proposé de revenir à Paris, le chorégraphe eut le bon esprit de refuser pour s'en tenir à l'honorable position qu'il avait conquise à Bordeaux. Un nouvel établissement à Paris, pouvait, à son sens, entraîner sa ruine complète, tandis que l'engagement qui le liait encore à Bordeaux pour dixhuit mois, suffisait à ses besoins et à ceux de sa nombreuse famille, composée de sa femme, de son père, de sa mère, d'une tante et d'une amie d'enfance. « Il ne me reste, ajoutait-il, qu'une chaumière dans le département de l'Yonne, dernier asile de mes parents vieux et infirmes, et mes faibles talents, dont je peux m'enorgueillir aujourd'hui, puisque le ministre a daigné s'en souvenir *. »

' h' Amateur d'autographes, 5= année.

Les deux époux demeurèrent donc à Bordeaux, jouissant en paix de leur renom artistique et de la juste considération qu'ils avaient acquise, mais la mort vint bientôt les séparer : Théodore mourut en 1798. Dauberval se retira peu après du théâtre, sans pourtant quitter la ville qui lui avait été si hospitalière : il faisait volontiers de temps à autre des voyages à Paris pour y revoir ses amis d'autrefois, mais il revenait toujours dans sa cité adoptive. C'est au retour d'un de ces séjours dans la capitale qu'il mourut subitement en route, à Tours, le 14 février 1806.

ÉBASTiEN Gallet et Éléonore DuprJ : ainsi s'appelaient les deux danseurs qui débutèrent de compagnie à l'Opéra , le tj août 1782 , dans le ballet qui .terminait le troisième acte du Roland, de Piccinni. Début sans grande importance , en somme , et dont la presse et le public s'émurent peu. L'homme était inconnu et l'est resté, la femme était une élève de Noverre qui avait obtenu des succès à l'étranger, et qu'on avait engagée en toute hâte pour remplacer M"' Théodore qu'un coup de tête éloignait à jamais de l'Opéra. Et voyez un peu les dangers de l'absence. La nouvelle venue n'avait pas plutôt débuté que Métra lui consacrait les lignes suivantes ; « La demoiselle Théodore est non-seulement exilée , mais encore oubliée. Voilà bien le public ! Une demoiselle Dupré vient de débuter dans son genre de danse à l'Opéra, et l'y a remplacée dans l'opinion dont elle jouissait relati-

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vement à son talent. Elle n'est pourtant pas sans défauts; ses bras ne répondent pas à ses jambes, et l'on ne trouve guère en elle qu'une danseuse exercée, sans grâce , sans maintien ; mais ce sont des vices de province tolérés sur le théâtre de Londres, d'où elle sort, et que celui de Paris corrigera sans doute*. » Il est vrai que Métra avait toujours assez maltraité Théodore; mais en mettant même les choses au mieux et en faisant très forte la part de l'exagération dans son jugement, le public n'était-il pas bien prompt à changer et n'oubliait-il pas trop vite une artiste de talent pour une remplaçante qui ne la valait pas?

Les débutants furent admis tous deux comme « remplacements » et leurs droits remontèrent au i" août, car ils touchèrent le traitement complet de leur mois : 1 66 livres, i3 deniers, 4 sols (i25 livres de traitement et le reste de gratification fixe), soit, pour l'année entière, 2,000 livres net. Mais voyez comme ces états d'émargement sont indiscrets à près d'un siècle de distance; nous n'y cherchions qu'un chiffre, et voici qu'ils nous révèlent une situation légèrement scandaleuse. Dès le second mois de leur séjour à l'Opéra, c'est Gallet qui émarge pour M"'^ Dupré, et il continue ainsi de mois en mois ; une seule fois, les rôles changent, et c'est M"° Dupré qui signe pour Gallet, puis tout rentre dans l'état normal, et l'homme revient toucher les deux traitements. Qu'étaient-ce donc que ces deux danseurs qui débutaient le même soir, dans le même pas, obtenaient le même grade, palpaient la même

* Correspondance iecrèti, 21 août 1782.

somme et faisaient bourse commune ? Assure'ment un ménage de rencontre, comme il s'en forme tant entre artistes, entre gens de théâtre, et surtout de maître à élève, car c'était Gallet qui avait enseigné à la demoiselle le plus clair de ce qu'elle savait. Pour la forme et les convenances, les deux ballerins vinrent le premier mois apposer chacun leur signature en regard de leur nom, mais ils trouvèrent bientôt plus commode qu'un seul se dérangeât, et la chose allait tellement de soi, qu'on néglige à la fin de mentionner pour quelle danseuse la signature masculine de Gallet figure toujours parmi celles des demoiselles du ballet*.

Au mois d'avril lySS et comme une nouvelle année théâtrale allait commencer, le pauvre Sébastien est subitement congédié. Pourquoi Gallet part-il ? pourquoi Dupré reste-t-elle ? Probablement, parce que l'Administration n'avait que faire du danseur et qu'elle avait profité de la première brouille survenue entre les deux amants pour remercier celui dont elle payait les services bien au-delà de leur valeur. Mais M"" Dupré elle-même ne restait à l'Opéra qu'à son corps défendant, et parce qu'elle était liée avec l'Administration jusqu'au mois de juin. Deux mois à peu près avant l'expiration de l'année théâtrale , on avait cherché à l'engager définitivement à l'Opéra en augmentant ses émoluments, mais elle avait refusé en alléguant, en prouvant « qu'elle avait des off'res plus

" Ce Gallet, d'ailleurs, était père de famille;- il avait de nombreux enfants, comme nous le verrons bientôt s'en vanter, et il ne vivait pas publiquement avec son élève, car les almanachs théâtraux du temps le portent comme demeurant rue de Poitou, au Marais ; tandis que M"-' Dupré habitait rue de Bondy, derrière l'Opéra, qui était alors à la Porte-S.iiut-Martin.

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avantageuses pour le pays étranger, où elle était désirée avec le sieur Gallet. » Ses prétentions exorbitantes ayant été refusées, elle avait cédé à son tour sur le conseil de son amie la Guimard. Elle consentait à rester momentanément à l'Opéra avec son grade actuel de remplacement, auquel on ajouterait i,ooo livres de gratification à la fin de l'année et une place de 600 francs dans les ballets du roi ; mais elle demandait en outre un congé le 20 novembre suivant pour aller remplir, pendant le carnaval à Turin, un engagement de 3oo louis qu'elle avait contracté depuis longtemps, et elle voulait être assurée d'obtenir, avant deux ou trois ans, la place de première danseuse dans le genre sérieux sans discussion possible avec M"« Torlay*, qui la primait pourtant comme ancienneté, mais qui ne paraissait pas avoir l'étoffe d'un premier sujet.

En transmettant ces offres au ministre, M. de la Ferté ne peut s'empêcher de les juger assez raisonnables Il conseillerait même de les accepter tout de suite, si l'on n'avait à craindre les réclamations et les tracasseries de M"" Torlay, qui ne manquerait pas de crier à l'injustice; mais qu'on réponde à M"« Dupré par une promesse formelle ou par des paroles dilatoires, — ce qui équivaudrait à lui rendre sa liberté, — il demande qu'on se hâte en raison du peu de temps que son engagement a encore à courir. Le ministre fit

* Il s'agit ici de M"'= Dorlé, — je ne sais pourquoi La Ferté écrit toujours Torlay ou Torlé, — une des b'onnes danseuses de second ordre que l'Opcra ait eues à la fin du siècle. Elle y resta, d'ailleurs, plus longtemps que M"'= Dupré et est un peu plus connue qu'elle. Reçue comme double en 1799, elle monta en 1781 au rang de « remplacement », qu'elle ne dépassa jamais jusqu'à son départ, qui s'efifectua sans bruit en 1786.

réponse le jour même, mais, tout en reconnaissant les mérites de M"^ Dupré, et en lui accordant l'augmentation pécuniaire qu'elle demande, il ne veut pas s'engager avec elle pour la première place, avant que M"° Torlay, qui manquait un peu de force, il est vrai, mais qui avait le triple avantage de la taille, de la noblesse, de l'ancienneté, ne fût relevée de couches et n'eût montré ce qu'elle pouvait perdre ou gagner en un an ou deux ; donc, rien de positif qu'on piJt promettre à M"' Dupré. Quant au sieur Gallet, nulle discussion possible h son égard : ministre, intendant, comité , tout le monde est d'accord pour le laisser aller occuper ailleurs les « excellentes places de danseur et de maître de ballet » qu'il se disait assuré d'obtenir*.

Il partit. Mais sitôt qu'il fut en sûreté derrière la frontière, il écrivit une lettre d'incriminations et d'injures à La Ferté : ce terrible Gallet n'écrivait pas souvent, mais, quand une fois il avait taillé sa plume, il y allait de tout cœur. L'épître est longue, mais elle mérite d'être lue, d'abord pour les intrigues et les passe-droit qu'elle dévoile, puis pour apprécier quelle influence peut exercer sur un homme sans instruction cette vie factice au milieu des pompes et des splendeurs de l'Opéra , quelle phraséologie boursouflée , quel pathos théâtral il se forge avec des bribes de poésie lyrique, quel étrange amalgame de faux et de vrai se forme dans cet esprit inculte, et comment il entremêle

* Notice du 4 avril 17S3 et lettre du ministre du même jour. (Archives nationales. Ancien régime. O i, 63S.)

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le récit le plus vulgaire de malédictions, d'anathèmes, d'invocations aux dieux infernaux.

Monsieur,

Il est temps de rompre le silence. Si je le gardois plus longtemps, vous pourriez croire que j'ai été insensible à toutes les infamies que vous avez souffert qu'on me fît et dont j'ai été si cruellement la victime ; ou ce qui seroit pire, que je les méritois. Ni l'une ni l'autre de ces suppositions n'ayant de réalité, je me crois obligé de vous désabuser de cette erreur dans laquelle vous pourriez être tombé. Ce que je ne puis mieux faire qu'en vous traçant ici une partie du mal qu'on n'a que trop réussi à me causer. Vous verrez, par le souvenir que j'en conserve, à quel point mon cœur est et doit être ulcéré.

Enlevé à une carrière brillante dans les pays étrangers par les pressantes sollicitations de cet imposteur nommé Doberval, (lequel, dans ses lettres, ne cessoit de se servir de votre nom et de m'assurer de votre protection), j'eus la faiblesse de me laisser entraîner par le prestige de ce même nom que j'avais été accoutumé à chérir et à respecter dans mon enfance, âge où l'on pense aisément que ce qui est puissant est juste; et mon malheur voulut que vous l'ayez été à mon égard dans ce temps, car vous m'offrîtes une pension de la cour, si je voulois rester à Paris, avec la promesse d'être de tous les voyages, jusqu'à ce qu'elle me fût accordée. Ce souvenir de vos bontés passées est entré pour beaucoup dans la malheureuse résolution que je pris de les éprouver de nouveau. Enivré de cette perspective agréable, je me laissois donc entraîner et charmer par la voix enchanteresse de la sirène perfide qui me représentoit tout en beau. Je fis donc, en conséquence, Ic sacrifice d'un engagement de 6,000 livres pour le car-

L ECONGKDUNEDANSEUSE 2ir

naval de Gènes et d'un de 2,000 pour l'automme de Florence : joignez à cela la même somme pour le printemps, et vous jugerez, monsieur, de combien de justes regrets je dois être tourmenté quand je me représente qu'un tel sacrifice m'a valu 2,600 à 2,700 livres (dont les deux tiers ont été employés pour les frais de 600 lieues de voyage qu'il m'a fallu faire) et toutes les humiliations que j'ai essuyées.

Enfin, arrivé à Paris, j'apprends que cet infâme Doberval en est absent, et que, loin de devoir compter sur aucun des secours, conseils, etc. , dont il n'avoit cessé de me vanter les avantages dans ses lettres, je ne devois m'attendre qu'à être la victime de la juste haine que tous les individus, composant le corps de la danse, avoient pour ce fourbe. Je me vis donc livré, abandonné à la cabale, à la jalousie de mes égaux et des subalternes. Mais un autre ennemi plus dangereux, c'est la crainte pusillanime du maître de ballet, auquel on m'avoit annoncé comme ayant quelque talent dans cette partie. Les femmes mêmes se déchaînèrent contre moi, par l'envie que leur inspirèrent les talents de M"" Dupré. Il est vrai que vis-à-vis de toute autre Administration, ses talents étant mon ouvrage, cette seule considération l'auroit dû engager à avoir des procédés plus honnêtes envers- moi. Mais on n'a pu balancer les basses raisons que l'on avoit de me perdre, et l'on n'a vu en moi que la victime sans défense, qu'il falloit immoler au parti prédominant.

J'avoue, à la hcnte de ma bonne foi, que je m'étois formé une tout autre idée de ma rentrée dans un spectacle où j'avois été élevé, et que je m'attendois à y être aidé par les mains de l'amitié et ses doux conseils, au lieu des griffes et des dents meurtrières avec lesquelles on m'a impitoyablement déchiré. Même après la certitude du déchaînement général qu'il y avoit contre moi dans ce tripot, je comptois encore sur les connaissances

et l'impartialité des personnes nommées par le souverain pour réprimer et empêcher les sacrifices que les prêtres de l'envie et de la jalousie sont sans cesse occupés d'offrir à leurs divinités infernales ! Mais loin de cela, vous n'avez pas rougi! vous, monsieur, d'être l'écho de la cabale des Vestris, des Gardelles, etc. ; car vous avez eu la foiblesse de dire à M. le comte de Duras que, si je voulois rester pour figurant, on me garderoit. Tous les jugements désavantageux que l'on peut porter de sur nous ont droit de nous affecter quand ils empruntent au moins les couleurs de la vraisemblance, mais quand ils sont aussi visiblement que celuilà dictés par la passion, la mauvaise foi de ceux auxquels vous vous en étiez rapporté et d'après qui vous parliez, ils ne peuvent inspirer qu'un rire de pitié, et faire gémir sur l'abus que ces gens-là font de la confiance que vous avez dans leurs impostures. Voilà , monsieur, l'effet que cela me fit. En effet , comment me faire une telle proposition ? Dans un théâtre où il n'y a que deux danseurs, Vestris et Gardelle, le reste n'étant, à mes yeux et à ceux des gens de goût, qu'une quantité de personnages très médiocres et même tachés par la nature de difformités ou, au moins, de défauts essentiels dans leur construction ! Dans un théâtre où vous n'avez pas de maître de ballet ! à moins que vous ne regardiez comme tel celui qui en tient la place, cet homme sans génie, qui n'a encore osé que suivre servilement et épeler quelques poèmes d'opéra-comique, ou enfanter des romans mal digérés, qu'il a encore grand soin d'étayer de tous les ponts neufs de Paris, pour expliquer son inintelligible pantomime (et cela à l'exemple des théâtres du boulevard) ; cet homme qui n'a pas rougi de donner à la cour de France, au passage du comte du Nord, lequel venoit de voir à Turin des spectacles vraiment magnifiques, dans lesquels on avoit fait manœuvrer jusqu'à deux cents chevaux sur

le théâtre, quoi ?... son mauvais ballet de Ninette, avec la cavalcade des chevaux de carton, assemblage monstrueux et insipide de burlesque, de plates bouffonneries et de froides scènes sérieuses dont le tout ensemble, malgré le fatras d'habillements, de danse, dont il Ta farci, n'était fait que pour donner l'idée la plus désavantageuse, à ces illustres étrangers, des spectacles et du goût de votre cour dans ce genre. Je ne m'étendrai pas davantage, dans cette lettre, sur l'analyse des chefsd'œuvre de cet Aristote de la danse académique. Je lui garde ce petit plat de mon métier pour l'ouvrage que je compte bientôt faire paroître : Sur les vices de l'administration présente de ce spectacle, les cabales, erreurs et menées, par lesquelles les gens préposés par le roi pour le régir se laissent journellement entraîner et conduire: lequel sera suivi de l'Analyse des talents, productions, connaissances, etc.. du sieur Gardel et de quelques réflexions sur différents sujets, le tout pour servir de préface à une vingtaine de programmes de ballets de ma composition que je prendrai liberté de vous dédier, monsieur, comme intendant des Menus Plaisirs du Roi, atin de vous éviter le déplaisir de voir que ledit sieur Gardel aille piller les tréteaux de Nicolet pour composer les ballets qu'il donne à la cour sous votre direction, comme il a fait pour l'Amour quêteur.

Douze mille livres dépensé du mien, une année de perdue, le tort irréparable qu'on a fait à ma réputation et les jugements absurdes qu'on a portés de moi, m'ont bien acquis le droit de juger, à mon tour, ceux qui l'ont fait si impitoyablement à mon égard. Je n'oublirez pas l'école de cet ignorant charlatan de Vestrispère et la pension qu'il reçoit du roi pour faire des élèves.

Mais revenons à notre sujet. C'étoit donc au milieu de ces talents si rares que le sénat dansant et chantant m'avait jugé digne d'occuper une place de figurant 1

2 14 I- OPÉRA SECRE-T AU X V 1 I 1 "^ SlÈCI. E

Dans quel moment encore ! Dans celui où vous disposiez de la place d'adjoint des ballets en faveur de M. Gardel le jeune, sujet dont j'admire les jambes; mais des jambes à la tête il y a loin, et je ne vois pas ce qui a pu vous portera ce choix prémature', jusqu'à présent ce jeune homme n'ayant donné aucune notion de génie, n'osant encore rien hazarder en fait de composition, sans s'assujettir à la férule du lourd génie de son frère. La place de maître des ballets à l'Opéra estelle donc si peu conséquente, ou n'est-ce pas l'avilir que d'en disposer ainsi par cabale et par prévention en faveur d'un sujet qui n'a donné aucune preuve de capacité dans cet emploi important du théâtre lyrique ? C'est une question que je compte développer dans l'ouvrage ci-dessus annoncé *.

Je ne puis vous taire, monsieur, que cette place, ainsi donnée, sur la fin de mon séjour à Paris, a mis le comble à tous les torts que l'on a eu envers moi, car j'étois la seule personne à qui vous deviez penser, et le seul, sans égoïsme, capable de la remplir. Outre cela, monsieur, en jetant un coup d'œil sur ma situation, un peu de sensibilité et d'honnêteté vous en eussent fait un devoir. Oui, j'ai encore (malgré la dureté avec laquelle vous m'avez traité) trop bonne opinion de votre cœur pour croire qu'il eût vu, sans gémir, le père d'une famille considérable enlevé à son état, sacrifié, dont on a terni la réputation, et qu'on a forcé, par ce déplacement cruel, de dissiper ce que ses sueurs et son économie lui avoit déjà ménagé de ressource pour cette même famille. Non, monsieur, je suis sûr que vous, ne l'eussiez pas souffert, et loin

Comme il le dit plus haut, Galltt avait effectivement commencé sa carrière i rOpéra de Paris, où il était resté comme simple danseur figurant Je 1767 à 177;, et il avait eu poui camarade ce même Gardel cadet, qu'on venait de lui préférer et qu'il drape si bien sans digérer son liumili.\tion.

d'écouter et de répéter le langage de mes ennemis, vous m'eussiez soutenu, protégé. Et j'ose le dire, mes talents, tout faibles qu'ils peuvent être, vous seroient devenus utiles. Mais une fatalité inconcevable a voulu que l'on oubliât pour moi et que l'on violât tous les procédés que la justice et l'honnêteté prescrivoient.

C'est avec ce tableau déchirant, profondément gravé dans mon âme, de la manière barbare dont j'ai été traité par mes compatriotes, que je suis forcé de chercher chez l'étranger à réparer (s'il est possible) le coup funeste qu'ils m'ont porté. Vous ne pouvez douter, d'après cet exposé, que mes motifs de vengeance ne soient que trop justes. Ne soyez donc pas étonne si j'emploie tous les moyens licites de faire repentir mes ennemis de m'avoir forcé à démasquer leur ineptie et leur turpitude.

C'est avec ces sentiments que je suis, monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Sébastien Gallet.

De Milan, ce 2 aoust 1783*.

Si tout ce qu'il dégoise ici était exact, s'il y en avait seulement la moitié de vraie, certes Gallet avait quelques raisons d'en vouloir à La Ferté et à Morel, au minis-

* Archives nationales. Ancien régime. O i, 629. — Gallet ne produisit jamais l'ouvrage dont il menaçait ses ennemis, et c'est fort heureux, à en juger d'après l'échantillon de son style ; mais il a publié différents ballets : Pizzaro, ossia la Conquisia del Verti, à Milan (1786), il Ratio delU Sabine, puis Bacchus et Ariane, ballet héroïque en un acte, à Paris (1791), ou à Bordeaux (1796), réimprimé à Vienne en 1806, et enfin Acis et Galalée, autre ballet héroïque en trois actes, en 1800, à Bordeaux. Il est à remarquer, d'après ces dates, que Gallet avait attendu la Révolution pour rentrer en France, et c'était prudent à lui après son épitre à La Ferté : s'il avait l'âme fière, il avait aussi conscience du danger et savait l'éviter.

2i6 t. 'opéra secret au xviii^ siècle

tre et au comité, à tout le tripot lyrique enfin ; mais il se pourrait qu'il y eiit plus qu'un de'saccord pécuniaire : une rivalité personnelle entre Gallet et La Ferté. Et cela même expliquerait pourquoi l'irascible danseur avait attendu près de quatre mois depuis son départ avant d'exhaler sa bile, pourquoi enfin il avait choisi La Ferté de préférence à tout autre, à Morel, à Lasalle, à Gardel, pour déverser sur lui tant d'injures et de malédictions. La Ferté, qui se targuait d'une impartialité inflexible à l'égard de toutes ses sujettes et qui d'ailleurs n'était rien moins qu'insensible, — on le sait de reste, — paraît singulièrement mollir quand il s'agit de M"' Dupré, dont il approuve toutes les demandes et qu'il défend auprès du ministre avec une insistance suspecte. A voir comme il revient à la charge en faveur de sa protégée, à remarquer même quelques mots douteux qui lui échappent dans ses lettres administratives, il paraîtrait que le volage Papillon avait dû profiter du départ de Gallet pour tenter auprès de la belle un assaut peut-être assez mal repoussé ; elle avait tant besoin de consolations après une séparation aussi cruelle !

Un beau jour enfin, La Ferté se décide à enlever la chose de haute lutte, et s'il prend cette résolution énergique, c'est qu'il y a péril en la demeure, c'est que M"" Dupré a écrit à Morel, qui fait la pluie et le beau temps à l'Opéra, une lettre catégorique oîi elle refuse les offres dilatoires qu'on lui avait faites par l'intermédiaire de Gardel. « Si l'on ne me donne une première place pour Pasques prochain, je me regarderai comme libre. Mon traitement est particulier, et

ne l'ayant fait que pour un an, je ne scaurais accepter le congé que vous m'offrez pour l'année prochaine... Ne vivant que de mes talents, vous êtes trop juste, monsieur, pour blâmer mes demandes qui sont : Une première place et mon congé pour le carnaval... N'ayant pas besoin de vous rappeler que mon congé commencera dans quinze jours et que n'acceptant pas mes offres, je devrais hâter les préparatifs de mon départ pour aller remplir les engagements que j'ai contractés, qui me rapporteront près de dix mil livres, j'ai l'honneur, etc. * » La forme était un peu roide et il fallait être Morel pour recevoir en face de pareilles épîtres sans broncher.

Il la porte simplement à La Ferté et celui-ci ne l'a pas plutôt lue qu'il taille sa meilleure plume et qu'il en réfère au ministre. Vous croyez peut-être qu'il va attirer sur la rebelle les foudres ministérielles, comme il ne manquerait pas de le faire avec telle autre artiste pour un pareil manque de respect ; bien au contraire, il passe du côté de la danseuse avec armes et bagages. Il écrit au ministre que la négociation par lui proposée a échoué, qu'étant connu le caractère entier de la demoiselle, elle ne changera jamais d'avis dans la circonstance actuelle, qu'on va se trouver dans le plus grand embarras pour le service de Paris et de Fontainebleau, si elle part dans quinze jours comme elle projette de le faire, tandis qu'il serait très simple de la retenir en lui assurant la place vacante de M"^ Heinel,

* Archives nationales. Ancien régime. O i, 629. Lettre de M"= Dupré à Morel, du 13 août 1783.

2l8 l'opéra secret au XVIII'" SIÈCLE

à laquelle elle a des droits, dit-il, de l'aveu unanime du public et de tout l'Opéra. Cette fois, le ministre cède à moitié et il promet de s'en rapporter à ce que M. de la Ferté jugera « nécessaire et convenable* ».

Le nécessaire et le convenable, aux yeux de La Ferté, c'était qu'Éléonore restât auprès de lui. Et comme il plaide bien sa cause dans une nouvelle lettre au ministre : « J'ai été hier à l'Opéra, où M. de Vougny m'a parlé de M"" Dupré : je ne me suis pas expliqué, mais il m'a dit qu'il regardait comme injuste de lui donner une place de premier sujet au préjudice de M"<= Torlai ; j'avais prévu cela, ainsi que j'ai l'honneur, monseigneur, de vous le dire ; mais l'ancienneté de Ml'" Torlai, qui surtout n'a pas dansé depuis plusieurs mois, peut-elle l'emporter sur le talent de M"^ Dupré et sur la satisfaction du public et enfin sur ce que ses camarades en pensent ? Peut-on risquer le service de Paris et de la Cour, si elle se retire ** ? » Puis il recommande encore qu'on se dépêche ; la demoiselle doit partir dans neuf jours si l'on n'accède pas à ses désirs, et en sa qualité de maître des ballets, Gardel veut savoir à quoi s'en tenir pour l'employer ou non dans l'opéra d'Alexandre qu'on va donner le mardi suivant. Enfin il renvoie de nouveau au ministre, comme dernier argument, une lettre que la demoiselle Dupré lui a adressée et qui est assez bien tournée pour qu'on la lise en entier.

* Lettre du 13 août 1785. Archives nationales. Ancien régime. O i, 634. C'est dans ce carton que se trouvent, sauf indication contraire, toutes les pièces ayant trait au congé de W^' Duprc.

'" Lettre du 20 août 178^.

LE CONGÉ DUNE DANSEUSE 2ig

A Paris, ce i8 aoust 1783.

Monsieur,

Je suis très-reconnaissante, monsieur, de l'inte'rest et des peines que vous avez bien voulu prendre pour moi. C'est avec plaisir que j'accepterai la première place pour la ville et pour la cour qui se trouve vacante par la retraite de M"^ Heinel, si toutefois l'on peut m'accorder le congé pour le carnaval de Turin, qui commencera à la fin de novembre, et finira la première semaine de carême; sans cela, avec la meilleure volonté possible, il faudroit que je parte. J'ose me flatter que, tel temps que je reste à Paris, vous ne trouverez, monsieur, aucune diff"érence dans ma conduite, et que vous serez persuadé que mon plus grand plaisir est celuy de faire mon devoir; le rôle de la Rosière, que je danse maintenant, est une preuve non équivoque de ma bonne volonté et du zèle que j'ai à mériter les bontés du public.

J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération, de vous, monsieur, la très-humble et trèsobéissante servante,

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