DUPRÉ
Gardel put être tranquille et M"'' Dupré dansa dans V Alexandre aux Indes, de Méreaux, qui fut joué le mardi 26 août; ce fut même avec le Renaud, de Sacchini, presque le seul opéra où elle ait dansé d'original. C'est que dans l'intervalle elle avait reçu deux lettres de La Ferté : l'une, très aimable et qu'elle devait tenir secrète, où l'on accédait à toutes ses demandes, gratification particulière, congé pour tout le carnaval, promesse de la place de premier sujet dans les ballets de l'Opéra et à la cour : l'autre, très sévère et
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qu'elle pouvait montrer à tout le monde, où il lui était enjoint de rester sans qu'on lui accordât rien et qui se terminait par cette phrase menaçante : « Si par hazard l'on vous conseilloit (par le désir que l'on a de vous avoir dans le pays étranger) de partir, vous feriez une tentative inutile, puisque vous n'auriez pas de passe-port, et vous resteriez sur la frontière ; mais vous êtes sûrement trop prudente pour vous y exposer et pour mettre par là un obstacle à la justice que le ministre est disposé à rendre à vos talents. »
Et La Ferté, tout fier d'avoir si bien mené cette négociation importante, tout heureux de garder la belle auprès de lui, grâce à ce système des doubles lettres qu'il maniait dans la perfection , écrivait le même jour au ministre Amelot :
Ce 23 aoust lySS.
Monseigneur,
Puisque vous avez la bonté de vous en rapporter a moi, au sujet de M"« Dupré, que je ne connois pas, et pour laquelle je ne suis sollicité par personne, je crois qu'il est juste de lui accorder la première place de danseuse, oîi elle est appelée par son talent, par le vœu du public impartial et par ses camarades; d'autant mieux que vous avez jugé vous-même, à Pasques dernier, que M"*5 Torlai n'étoit pas encore en état d'obtenir une pareille place, et qu'elle l'est sûrement encore moins aujourd'hui, vu son absence; d'ailleurs, elle n'étoit, il y a deux ans, qu'en troisième; ainsi l'on ne peut faire valoir, à cet égard, le droit d'ancienneté; si quelques intérêts particuliers faisoient naître des tracasseries sur cet arrangement, j'ose espérer, monseigneur, que vous voudrez bien dire que vous l'avez '
jugé nécessaire pour le bien et la sûreté du service; d'ailleurs, si les projets ont lieu pour Pasques prochain, M"' Torlai aura lieu d'être contente de son sort, ainsi que M"" Dorival; je joins ici les lettres que j'écris à M"^ Dupré, dont l'une ostensible, afin qu'elle ait l'air d'avoir été forcé de rester ; ce qui est même indispensable, car je sçai que M. D'Albaret vouloit la faire évader pour Turin, et qu'il le lui a conseillé ; l'autre lettre lui assure son sort, mais qu'il faut qu'elle tienne secret dans ce moment-cy, ainsi qu'elle en est elle-même d'avis. Voilà, monseigneur, ce que j'ai crii devoir faire pour le mieux, dés que vous voulez bien y avoir confiance; j'espère que votre voyage à Versailles ne nuira pas à votre rétablissement.
J'ay écrit que l'opéra n'aura lieu que vendredi.
Je suis avec respect, monseigneur, etc.
Pourquoi donc l'impeccable intendant des Menus se croyait-il obligé de déclarer qu'il ne connaissait en aucune façon la requérante, que personne non plus ne la lui avait recommandée ? Et comme il était habile de vouloir se masquer derrière le ministre en cas de réclamations embarrassantes et de rejeter sur celui-ci toute la responsabilité des décisions qu'il lui avait conseillées sans trêve et presque imposées !
Tout à coup un orage éclate dans le ciel serein de La Ferté et M"' Dupré prend la fuite : avait-elle cru qu'on se jouait d'elle ou quelque envie folle l'avait-elle prise tout à coup ? Mais la police était bien faite, la rebelle est arrêtée sur la route d'Italie, ramenée à Paris et mise sous les verrous. Elle n'y resta qu'un jour, il est vrai, et quand elle sortit de prison, elle écrivit au tyranneau Morel la lettre la plus impertinente qui se pût voir.
Ce 5 septembre 1783.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous informer, monsieur, que le tout a été on ne peut pas mieux; je n'ai d'autres regrets que celuy de n'avoir resté renfermée que vingtquatre heures; le raclement des barreaux et le train des verroux étoit très-amusant et faisoit une armonie délicieuse; j'y avois déjà fait porter bien des paquets et provisions, comptant faire un plus long séjour dans ces lieux charmants où néantmoins j'aurai beaucoup soufert d'ennuys et de tristesse, comme vous pouvez bien vous l'imaginer. Enfin, voilà la pièce jouée au parfait ; il ne me reste qu'à m'occuper sérieusement de mes affaires. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien engager M. de La Ferté à me donner un mot d'écrit, au moyen duquel on puisse comencer à me payer les appointements du mois échu sur le nouveau pied convenu; bien entendu que je continuerai à signer sur l'état, comme cy-devant; je ne me trouve pas à même de laisser passer un quartier, et j'aurai besoin de toucher régulièrement mes appointements à chaque mois. J'espère que tout cela ne soufrira aucune difficulté ; le secret sera toujours gardé soigneusement, et j'attendrai votre réponse avec impatience, vous priant de me marquer par la même occasion le jour que je pourrai aller remercier M. de La Ferté de toutes les bontés qu'il a pour moi; je ne seroi pas moins reconnaissante pour tous vos bons offices, et j'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite estime, monsieur, etc.