‹ 1770-1790Chapitre 34 sur 36 · LES PAUVRES ET I, OPERA 24I · texte numérisé non relu

LES PAUVRES ET I, OPERA 24I

La dépense ordinaire s'était élevée à 32,255 1. 14s. 10 d., et celle extraordinaire à 6,727 1. 9 s. 8 d. ; ensemble 38,983 1. 4 s. 6 d. La dépense du mois de juillet excédait donc la recette de 25,762 1. o s. 2 d. , à quoi il fallait ajouter l'excédant de la dépense de juin, soit 20,257 1. II s. 9 d. ; ce qui donnait comme déficit jusqu'à ce jour 46,0191. 1 1 s. 1 1 d. Il fallait encore une somme de 4,900 livres pour le quartier des acteurs et autres retirés , et l'on trouvait ainsi le chiffre de 50,919 1. 1 1 s. II d. comme total du fonds à faire pour payer tous les traitements et dépenses de l'Opéra : c'était un joli denier.

Après avoir examiné les rapports du ministre ayant l'Opéra dans ses attributions, avec les Comédies Française ou Italienne et les gentilshommes de la Chambre, avec les spectacles forains et l'Administration des hospices, nous allons voir comment il agissait avec la presse quand elle parlait un peu trop librement des affaires ministérielles. C'était alors dans tout Paris une préoccupation extrême de savoir où se transporterait l'Opéra, et dans quelles conditions pécuniaires on en opérerait la reconstruction. Le Journal de Paris, qui était réputé à la fois pour sa forme légère et la siàreté de ses renseignements, eut l'imprudence de publier, le 3i juillet, un article où il exposait les principales clauses de la convention conclue avec l'architecte Lenoir. Le jour même, La Ferté s'étonnait « que vu l'exposé faux qu'il contient, on en ait permis l'impression, » et signalait cet écrit à la sévérité du ministre. Celui-ci prenait connaissance de l'article et écrivait aussitôt au lieutenant de police :

Le rédacteur du Journal de Paris, monsieur, a mis dans celui d'hier un article concernant la salle provisoire de l'Opéra, sur lequel suivant l'usage il n'a consulté aucune des personnes chargées de cette administration. En conséquence, il y a inséré des erreurs qu'il est très essentiel de rectifier. Il dit que le sieur Lenoir s'est engagé de construire cette salle pour 3oo,ooo liv., tandis qu'il n'en a demandé et qu'on ne lui en donne que 200,000, avec le privilège, lorsqu'on ne fera plus usage de cette salle pour l'Opéra, de pouvoir y donner pendant dix ans des fêtes dans le genre du Vauxhal de Torré. Je vous prie d'envoyer chercher le rédacteur, de lui ordonner de rétablir les faits tels qu'ils sont, de communiquer le nouvel article à M. de La Ferté avant de l'insérer dans le journal, et d'être attentif, toutes les fois qu'il y mettra quelque article relatif à l'Opéra, à consulter toujours auparavant ou M. de La Ferté ou M. Dauvergne.

Lenoir envoya chercher Corancez, le principal rédacteur du Journal de Paris, et lui transmit les ordres du ministre ; Corancez s'excusa sur ce « qu'il n'avoit recueilli les faits qu'à la suite d'une conversation avec Dauvergne. » Lenoir lui fit alors observer qu'il n'aurait rien dû insérer sur les spectacles sans le lui avoir communiqué, « surtout d'après un prétendu récit vague et sur lequel il avoit pu se méprendre ; » il lui dit enfin d'apporter un article rectificatif qu'on soumettrait d'abord à La Ferté ou à Dauvergne. Cet article, qui corrigeait le premier, parut dans le Journal de Paris du 4 août*. Il est vraiment plaisant de voir

* Lettres de Lenoir au ministre, des i, 2 et 4 août. (Archives nationales. Ancien régime. O i, 640.) C'est dans ce registre que se trouvent toutes les pièces citées jusqu'ici.

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le ministre s'inquiéter à ce point qu'on n'augmente pas, même de 100,000 liv., le chiffre de la somme assure'e à Lenoir, quand on sait que la construction du théâtre de la Porte-Saint-Martin s'éleva au chiffre énorme de 1,253,671 livres 9 sous i denier.

Cette censure ministérielle ne s'exerçait pas seulement sur les articles de journaux ayant trait à l'administration du théâtre, mais aussi sur ceux où il n'était question que d'art et de musique. Lisez plutôt la lettre qu'Amelot écrivait à Lenoir, le i^"" décembre 1780 :

L'auteur des paroles de l'opéra d'Echo et Narcisse^ monsieur, ainsi que le sieur Gluck, auteur de la musique, m'ont porté des plaintes, il y a déjà quelque tems, des termes peu mesurés dont s'étoit servi l'auteur du journal de Monsieur, en parlant de cet ouvrage. Je n'ai pu m'empêcher de trouver leurs plaintes fondées ; cependant je me suis opposé à ce que dans aucun écrit périodique ils témoignassent leur mécontentement, regardant comme dangereux de laisser entamer une querelle ouverte entre les journalistes et l'Académie royale de musique; mais j'ai cru devoir leur promettre protection pour l'avenir. En conséquence, je vous serai obligé d'envoyer chercher l'auteur du journal de Monsieur, de lui faire sentir le tort qu'il a eu de se livrer à une critique trop amère sur l'opéra d'Echo et A\7rcisse, et de l'engager ainsi que les autres journalistes et particulièrement l'auteur du Journal de Paris, a parler en des termes plus mesurés de l'effet que les nouveaux opéras pourront produire sur le public, afin de ne pas décourager les auteurs tant des paroles que de la musique, et de ne point décrier un spectacle qui est particulièrement sous la protection

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de Sa Majesté, qui opère une aussi grande "circulation d'argent, et pour le soutien et le succès duquel il faut tant d'efforts réunis*.

On voit par là que la critique musicale ne jouissait pas alors d'une liberté exagérée. Il est vrai qu'il s'agit ici de la reprise solennelle d'Écho et Narcisse que l'Administration avait faite, le 8 août 1780, pour tâcher de fléchir Gluck et le décider à revenir en France. Malgré le succès bruyant de la première soirée, dû à l'ardeur du parti gluckiste, cette reprise n'avait pu aller au delà de neuf représentations, et la neuvième recette avait été de 1,344 li"^'- 1° s., tandis que les cinquième et sixième étaient tombées au-dessous de 700 livres. Ce résultat n'avait rien de bien flatteur pour Gluck, et les articles défavorables des journaux avaient dû augmenter encore l'éloignement qu'il éprouvait pour Paris. L'administration, ayant échoué dans son projet, faisait donc retomber sur les journalistes le poids de sa mauvaise humeur.

Tout en dépouillant ces liasses et ces registres, j'ai rencontré dans le nombre quantité de mémoires adressés au ministre, et dont quelques-uns m'ont paru curieux à noter, à la fois pour leur forme drolatique et pour les idées bizarres qu'on soumettait à qui de droit: je vais rapporter les plus singuliers. C'est d'abord un projet non signé, mais écrit de la main de Dauvergne,

* Archives nationales. Ancien régime. O i, 629. Les chanteurs provoquaient parfois eux-mêmes ces réprimandes aux journaux; c'est ainsi qu'on lit dans le rapport du 18 novembre 1782 : « Le comité a l'honneur de supplier le ministre d'ordonner aux journalistes d'être plus circonspects dans le compte qu'ils rendent du spectacle. » (Archives nationales. Ancien régime. O i, 63S.)

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directeur de l'Opéra (son écriture est caractéristique), où il expose le moyen le plus prompt et le moins dispendieux, à son sens, pour augmenter le nombre des sujet chantants, qui allait chaque jour diminuant. Ce serait « de faire annoncer dans toute l'étendue du royaume que les maîtres de musique de province et de Paris qui procureroient des sujets chantants (en hommes et femmes) à l'Académie royale de musique aux conditions cy-dessous auroient, pour chaque sujet qu'ils procureroient, 9,000 liv. de pension viagère sur la ditte Académie, payable de trois en trois mois. » Cette façon de faire tambouriner les chanteurs comme on faisait des objets perdus n'était pas absolument mauvaise (un professeur aurait pu en effet se faire ainsi des rentes considérables en fournissant plusieurs sujets), mais il faut lire les conditions imaginées par Dauvergne :

1° Il faudroit que les sujets présentés fussent assés musiciens pour apprendre seuls leurs rôles;

2° Qu'ils ne fussent âgés, tout au plus, que de iS à 24 ans, mais qu'ils eussent au moins cet âge, pour éviter les inconvénients de la mlie ;

3° Qu'ils eussent de la voix , de la figure et de la taille, surtout les femmes;

4° Que les hommes chantans la haute-contre fussent, au moins, de la taille de 5 pieds 3 à 4 pouces; ceux chantans la basse-taille, de celle de 5 pieds 5 à 6 pouces au plus;

5° L'Académie payeroit le voyage du maître et du sujet qui seroit accepté par elle et le retour du maître suivant le prix des voitures publiques *.

* Archives nationales. Ancien régime. O i, 633.

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L'article 4 est surtout original , et cette façon de juger un chanteur d'après sa taille est au moins bizarre. Les basses devaient avoir d'abord 3 centimètres de plus que les ténors ; une haute-contre ne devait pas avoir moins de i met. 70 cent, ni plus de T met. 73 ; les basses ne pouvaient varier qu'entre I met. 76 et 79 cent. Au-dessous et au-dessus de ces limites, on aurait renvoyé les postulants, même s'ils avaient possédé la plus belle voix du monde : Dauvergne était vraiment par trop exigeant.

C'est ensuite la singulière requête d'un chirurgien que voici :

Le sieur Fontaine , chirurgien extraordinaire de S. A. S. Monseigneur le prince de Conty, a obtenu depuis plusieurs années son entrée à l'Opéra.

L'art qu'il professe le rendit bientôt nécessaire et utile à ce spectacle, où il ne comptoit trouver d'abord qu'un délassement à ses courses et à ses travaux ordinaires ; il s'est voué avec autant d'empressement que de désintéressement à donner des secours à ceux atteints par des accidens subits, dont les occasions sont fréquentes. De ces soins a dû nécessairement résulter une confiance plus étendue, et le sieur Fontaine se voit insensiblement chargé d'administrer des secours jusques dans l'intérieur du domicile d'une grande partie des sujets de l'Académie Royale de Musique, auxquels la modicité de leurs appointements interdit toute autre démonstration de reconnaissance que celle de la sensibilité et des remercîments.

Comme cependant il ne peut se dissimuler que les soins qu'il donne sont pris sur un tems qu'il pourroit employer également au service de l'humanité et au bénéfice de sa fortune, il a l'honneur de vous prier,

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