CORTEZ
Rapport fait au Ministre de la guerre par l'adjudant général Cortez,
le 20 frimaire an VIL
10 décembre 1798.
Gtoyen Ministre,
Ce fut le 19 yendémiaire (10 octobre) que je me rendis à bord de la frégate la Concorde f en rade de la Rochelle ; les troupes avaient été embarquées dans la journée du 18.
Les Tents, qui dans ce moment étaient contraires, ne nous permirent de mettre à la Toile que le 21 suivant, à 6 heures du matin.
Quatorze jours d'une navigation assez heureuse nous mirent à même d'attérer à la pointe N.-N.-O. de Fisle Mullet, et, le lendemain 6 brumaire, après avoir doublé Br6ae-Haven (sic), nous entendîmes à la pointe du jour un coup de canon qui nous parut être de gros calibre; aussitôt que Thorizon fut éclairci, la vigie signala un bâtiment qui fut reconnu pour un brick de guerre ; nous continuâmes alors notre route, car le commandant n'avait pas jugé à propos de s'engager dans la baye la nuit, nous aperçûmes un instant après une petite embarcation entre la terre et nous, et sur lequel nous avions le cap, ce bâtiment était un c6tre que nous avons jugé être de la même division que le brick, nous lui tirâmes un coup de pierrier pour le faire amener, ce qui ne Tempêcha pas de continuer route; aussitôt qu'il fut hors de portée de canon, il tira plusieurs bordées pour avertir probablement la terre que Fennemi était proche.
A 2 heures de l'après-midi, nous étions encore dans l'angle de la baye Rilkummen (1 ) à portée de fusil de la terre, nous aperçûmes claû*ement sur la hauteur un piquet de cavalerie; il vint à bord d'un canot armé de 10 Irlandais; n'ayant aucun interprète pour les interroger qui sut parler irlandais, je fus réduit à me servir d'un hussard du 12^ régiment, qui parlait assez bien l'anglais; dans les différentes dépositions qu'ils nous firent, ils assurèrent entre autre que le reste des troupes de la colonne du général Humbert réunis à des parties d'insurgés faisait bonne contenance dans les montagnes de Oesport (sic) ; il vint ensuite deux canots de Eillala où étaient 10 soldats anglais et 2 officiers; l'un d'eux, porteur d'une lettre du secrétaire d'État Nepéan (?), voyant qu'il s'était mépris lorsqu'il eut lu l'écusson de la frégatte la Franchise, la déchira, les morceaux en furent recollés par un officier de marine, et la traduction doit être entre les mains du capitaine Guillotin. Ces mêmes officiers anglais nous anoncèrent la défaite de la division Bompard, ce qui était bien contradictoire avec celle des Irlandais qui, au contraire, annonçaient qu'il s'était opéré un débarquement de 3,000 hommes dans le nord de l'Irlande ; dans cette alternative, Citoyen Ministre, je ne devais nullement ajouter foi aux dépositions de ces officiers, en ce que je ne pouvais les considérer que comme une tentative de leur part pour empêcher notre débarquement ou du moins le suspendre.
Je prq>osai donc au citoyen Savary d'envoyer à terre 200 hommes pour prendre des renseignements certains et s^emparer de la garnison de Killala,
(1) KUcnmmtiu
ce qu'il me refusa, et, Toyant que j'insistais, il assembla les capitaines des diverses frégates, qui h son instar décidèrent que la chose était impossible ou du moins trop délicate.
A rentrée de la nuit, les frégates eurent ordre de mettre à la Toile, et nous marchâmes jusqu'au jour sans rencontrer personne, ce ne fut qu'à la pointe du jour que la yigie aperçut quatre Toiles ennemies ; ils nous suivirent jusqu'au soir; à 5 heures nous nous trouvâmes avoir le cap sur six autres bâtiments de guerre et ce fut alors que le capitaine Papin le jeune, voyant la supériorité de l'ennemi et notre perte inévitable, proposa au chef de division de virer de bord et de courir sur les quatre vaisseaux qui nous chassaient depuis le matin ; dans moins d'un quart d'heure nous fûmes à demi-portée de canon et la frégatte la Concorde engagea le combat; nous vîmes distinctement désemparer le vaisseau de tète, et les autres prenant aussi les frégates pour des vaisseaux, ne jugeant pas à propos de continuer le combat, ils nous suivirent cependant toute la nuit, et le lendemain, s'étant aperçu de leur erreur, ils nous donnèrent la chasse d'une terrible force.
Ce fut alors que nous voyant presque atteint par l'ennemi, le commandant Savary, le capitaine de la frégate et le lieutenant Le Tourneur me dirent qu'il était temps de disposer des fonds qui étaient à bord de la Concordé, je leur demandai quel parti prendre, ils me dirent qu'il fallait le distribuer aux matelots et à la troupe, ce qui fut fait, quoique j'eusse cependant retardé la distribution d'une heure, en présence du lieutenant de la frégate, du commissaire aux revues et du commissaire des provisions de guerre près les troupes à mes ordres.
Je ne pouvais y être présent, car on avait fait branle-bas dans la nuit et j'étais sur le pont à mon poste ; je ne doute nullement qu'il était impossible de tenir une note de cette distribution, chacun étant à son poste, il a fallu le distribuer à volonté, je n'ai pu le faire rendre à terre puisque sitôt mon débarquement j'ai reçu ordre du général Muller de me rendre à Paris.
Voilà, Citoyen Ministre, les détails les plus exacts que je puisse vous donner, je vous prie de croire que si quelqu'un a pu soupçonner mon intégrité dans cette affaire, je pense qu'il y a jalousie et méchanceté, ma conduite désintéressée est assez connue dans mon département et aux armées, où j'ai servi, pour que je m'étende d'avantage sur cette matière.
Salut et re spect» Cortez.
Enfin, les extraits ci-dessous des frégates la Franchise et la Médée font bien comprendre la gravité des risques courus du fait des croiseurs ennemis.
LMre du capitaine Guillotin, commandant la « Franchise »,
au Ministre.
6 novembre.
La Franchise arrive à l'Ile de Ré après neuf jours de navigation, venant de KiUala.
Le 7 brumaire, le lendemain de notre départ de la baie, nous avons vu six
vaisseaux, qui nous ont donnée la chasse. Les yents étaient de partie 0. -S. -0., Tentant petit frais; nous courrions la bordée sous tribord amures et, ne pouvant doubler à la bordée Tlle Mullet, nous fûmes obligés de virer de bord lof pour lof par la contremarche, formant, en virant dans les eaux les uns des autres, la ligne de bataiJîe très serrée, bâbord amures, courant le bord à contre de Tennemi.
La nuit se faisait, fort heureusement pour nous, car sans cela il aurait mieux jugé de nos forces qu'il ne Ta fait, et en voici la preuve : à 5 h. 3/4 du soir, nous trouvant par le travers de Tennemi, à peu de distance de lui, le commandant Savary a commencé à lui envoyer sa bordée. Les frégates et corvettes de sa division Font imité
L'ennemi a viré sur le même bord que nous A la pointe du jour, Ten-
nemi voyant qu'il n'avait affaire qu'à trois frégates et une corvette, nous a appuyé une chasse de tous les diables. Le citoyen Savary voyant que la Vénus
ne pouvait nous suivre a fait le signal qui laissait le capitaine maître de
sa manœuvre En conséquence, elle a laissé arriver. . . . L'ennemi n'a pas
fait attention à ses mouvements. Il a toujours continué à nous chasser, dirigeant plus particulièrement sa route sur la Médée et la Franchise que sur la Concorde^ et, nous apercevant (aic) qu'il gagnait rondement, le commandant
Savary a commencé à faire de grands sacrifices en jetant à la mer ancres
de bossoir, embarcations, caisses de fusil, cages pour la volaille et nous a
hélés d'en faire autant, ce que nous avons fait de suite Al h. 3M, le
commandant s'a percevant que l'ennemi nous gagnait toujours a fait un signal par lequel il laissait chaque capitaine maître de sa manœuvre pour la sûreté de son vaisseau. J'ai manœuvré en conséquence, en tenant le plus près du vent bâbord amures. La Médée a fait la même manœuvre, qui était un peu sous le vent de la Franchise. Un vaisseau de 74 a continué de la chasser; un autre vaisseau de même force ou tout au moins rasé en a fait de même sur moi, de sorte que la Concorde, voyant que ces deux vaisseaux ne faisaient aucun mouvement pour aller sur elle, elle a arrivé indépendamment et à 4 h. i/t du soir, je
l'ai perdue de vue, ainsi que la Médée Le vaisseau, qui était fort près de
moi, dans mes eaux, n'a pas cessé de me chasser pendant soixante-douze heures et si je ne m'étais pas décidé à faire un nouveau sacrifice de 10 pièces
de 12 et 10 pièces de 6 et finalement défoncer plusieurs pièces â eau, je
serais actuellement au pouvoir de l'ennemi.
Journal de /a Médée, du 13 octobre au 9 novembre
(Expédition de Savary).
Mouillée en rade des Basques, le 16, à 5 h. 1/2 du soir.
Le 22 vendémiaire an Yii, après avoir reçu la veille les troupes de débarquement nous appareillâmes avec joli frais de la partie N.-E., la route ayant
été signalée au S.-S.-O. Nous primes notre point de départ de la tour de Cordouan, que nous relevâmes à 4 heures du soir à l'E.-N -E. -1/4-E. du compas, à une distance de 8 lieues environ. Le lendemain 22, bon frais de vent de l'E.- S.-E. Le lougre le Benard ne pouvant suivre la division, le commandant lui signala de relâcher; peu après, nous le perdîmes de vue. Le soir, nous eûmes
connaissance de la c^te d'Espagne; nous dirigeâmes alors noire route plus au nord.
Pendant le cours de notre navigation, rien de bien extraordinaire ne s'est
passé, que quelques avaries à Tavant de la frégate et la frégate faisant
plus d'eau dans les gros temps
Le 27, nous perdîmes de vue le corsaire le Ferrailleur, étant la veille beaucoup sous le vent. Le A brumaire, la Franchise visita un bâtiment danois démâté de son grand mât.
Le 5, nous eûmes connaissance de la terre à 4 h. i/i du matin, ce qui nous fit prendre le large jusqu'au jour. Alors nous reconnûmes bien Tile Mullet, sur laquelle nous nous dirigeâmes, les vents étant alors au sud. Le soir, nous la relevâmes au S.-I/4-S.-0. et le cap Telling à TE. -1/4-8 -E
(Suit Fattemssage et la chasse du 7 et du 8.)
A la tombée de la nuit, et â la faveur d'un petit grain qui obscurcit tout d'un coup l'horizon, je me décidai à venir tout d'un coup sur tribord de quatre quarts de vent, ayant un bout dehors poussé de ce côté et, ayant observé que l'ennemi n'en avait pas, nous jugeâmes, mes officiers et moi, que cela pourrait nous favoriser un peu. Nous exécutâmes ce mouvement avec le plus de promptitude qu'il nous fut possible au lever de la lune, à 7 heures. Je n'eus connaissance de rien. Je dirigeai ma route depuis le N.-0.-1/4-N, jusqu'au N., en
changeant toutes les heures d'un quart de vent mais je vis avec peine,
sur les 2 heures du matin du 9, que mon stratagème avait été inutile. J'eus
connaissance d'un bâtiment par tribord se dirigeant sur nous Je reconnus
bien le vaisseau de la veille acharné plus que jamais à ma poursuite. Je vis néanmoins avec plaisir que mon changement de route m'avait donné l'avance
d'une demi-lieue de plus que la veille Le vent devint frais et je portai
toute la toile que la frégate était susceptible d'avoir et courant au N.-O., route qui éloignait beaucoup l'ennemi de son point de croisière et le séparait du vaisseau rasé qui s'était dirigé sur la Franchise. Je filais alors 11 nœuds et n'en avais pas fait moins de 9 depuis minuit
L'ennemi avait toujours l'avantage, ce qui me décida à jeter à la mer
mes canons des gaillards d'arrière, etc Le temps se brouillait, il me resta
de l'espoir, à moins d'avaries dans ma mâture A 3 heures, je vis avec
joie que le vaisseau ennemi avait des avaries dans sa mâture Au même
instant, je le vis amener ses huniers, y prendre des ris et, peu apr^s, prendre
bâbord amures
Signé : Coudein.
Le 5 novembre, la Franchise , la Médée et la Concorde étaient rentrées (i). La Vénus arrivait le lendemain à Roche-
(1) Le général Martin au Ministre de la marine.
19 brumaire (9 novembre).
La Franchise a mouillé le 15 à Saint-Martin-de-Ré et, dans le vent, s'est échouée sur la vase de l'Aiguilloû.
fort. Quant au Renard et au Ferrailleur, ils n'avaient pu suivre Texpédition dès son début.
Tous ces dangers et ces fatigues avaient été en pure perte.
La Médée a moaillé le 17 en rade de Brest.
La Concorde entrera en rÎTière ai:^ourd*hui.
SaTary se rend à Paris.
Le général Martin au Ministre de la marine,
25 bromaire (15 novembre).
Concorde^ Médée, Véntis entrées an port de Rochefort. La Franchise toojonrs échouée.
Le général MuUer au Ministre de la marine,
13 novembre.
Les troupes à bord de la Concorde ont débarqué à l*tle d*Aiz le 20 de ce mois. Le 21, elles sont venues à la Rochelle et, le 22, elles se sont embarquées pour Itle de Ré.
Le Ministre de la guerre au Directoire,
15 novembre.
(Rentrée de ta seconde expédition qui était partie de la Rochelle, savoir : la Concorde, à rtle d'Aix ; la même, mouillée à la pointe du (*) Chaix ; la Franchise, échouée à la
pointe d'Aiguillon, et la corvette la Vénus, à Rochefort.)
♦ Illisible.