‹ 1793-1805 (volume 2)Chapitre 34 sur 62 · II · texte numérisé non relu

II

FiDalement, Fulton se décida à construire son navire sans attendre d'être commissîonné et rendit compte, le 10 avril 1800, au Ministre de la marine Forfait, de Tachèvement presque complet des travaux.

Le 30 juillet 1800, le Nautilus fut, en effet, lancé à Rouen et ses essais réussirent parfaitement. C'était un véritable sousmarin de 6", 50 de long et 2 mètres de large, ayant comme propulseur une hélice manœuvrée à bras, s'enfonçant au moyen de l'introduction d'une certaine quantité d'eau qu'on chassait au moyen d'une pompe pour revenir à la surface. Il avait deux gouvernails, l'un vertical et l'autre horizontal, une coupole avec des verres épais pour se diriger, im baromètre pour évaluer les profondeurs, et une boussole dont les indications étaient parfaites, toute la construction étant en bois. Enfin im mât et une voile pouvant s'abaisser à volonté permettaient de naviguer à la surface. L'équipage, de 3 hommes, pouvait, avec deux chandelles allumées, rester pratiquement sous l'eau pendant trois heures.

Le sous-marin devait enfoncer sous le navire une pointe barbelée à laquelle était fixée une torpille remorquée à 100 mètres. En se retirant, le Nautilus rapprochait celle-ci du navire et, une fois au contact, un ressort extérieur faisait jouer une batterie qui déterminait l'explosion.

Malgré certaines critiques de détail, les conclusions de la commission furent très favorables :

« L'arme imaginée par le citoyen Fulton est un moyen de destruction terrible, parce qu'elle agit dans le silence et d'une manière presque inévitable. Elle convient particulièrement aux Français, parce qu'ayant une marine plus faible que leur adversaire, l'entier anéantissement de l'une et de Tautre lui est avantageux. Cette arme est sans doute imparfaite. C'est la première conception d'un homme de génie. Il faut l'expérimenter et la perfectionner.

« La commission invite le Ministre de la marine & donner au citoyen Fulton l'autorisation nécessaire pour exécuter la machine dont il a produit le modèle (Fulton demandait à l'exécuter à ses frais). On ne peut douter qu'il ne la fasse en grand d'une manière également ingénieuse et que les documents nouveaux qu'il aura tirés de l'expérience et de la réflexion ne le conduisent à son perfectionnement. »

Rien ne put convaincre le Premier Consul, et la protection de Monge et Laplace, qui lui présentèrent l'inventeur, ne put le décider à lui accorder les 60,000 francs nécessaires à ses expériences de destruction sur une vieille carcasse qu'il s'engageait à faire sauter. Fulton ne put obtenir qu'un peu de poudre et réussit, le 9 brumaire an ix (31 octobre 1800), à faire sauter, au large de la jetée du Havre, une barrique au moyen d'une torpille chargée à 30 livres de poudre.

Bien que ce résultat fût encourageant, bien que le Premier Consul ait demandé un rapport sur la question, le ministre Forfait refusa formellement de procéder à de nouvelles expériences.

Nous retrouverons un peu plus tard la trace des efforts que continua à faire Fulton pour faire agréer ses engins si incroyablement perfectionnés pour l'époque.

Projet du général Humbert.

IS Janvier 1799.

Il parait que le gouvernement abandonne tout projet d'expédition maritime pour le moment, puisqu'il laisse échapper le temps le plus favorable pour éviter les flottes de nos ennemis. Cependant la situation politique et militaire des Iles Britanniques est plus favorable que jamais, et il est tout à fait impossible que la suite nous offre les mêmes avantages Il est facile d'effectuer

un débarquement sur un point quelconque des Iles Britanniques ; mais quelque borné que soit le génie militaire des Anglais, il se développe néanmoins tous les jours. Ils profitent du repos que nous leur laissons pour fortifier tous

les points militaires des trois royaumes Il faudrait faire partir pour

rirlande im corps de troupes un peu respectable qui battrait sans difficulté les troupes anglaises qui sont en ce moment en Irlande avant l'arrivée des renforts Il faudrait aussi une diversion importante en Ecosse et, pour

assurer le succès des opérations, il faudrait qu'il fût ordonné à tout chef de troupes de débarquer, quelle que soit sa force, sous peine d*étre fusillé au retour Je suis loin de demander 100,000 hommes pour renverser le gouvernement anglais ; 12,000 à 15,000 hommes suffiraient, avec la faculté d'employer tous les moyens qui m'offriraient quelque succès. Il en est beaucoup que ma délicatesse me défend de citer, mais que les malheurs de la

patrie et la conduite des Anglais légitiment Il faudrait trop attendre

pour Toir notre marine au pair avec celle de l'Angleterre ; pour la mettre sur un pied respectable, il faut aller en chercher les moyens chez les Anglais. Nous avons encore dans nos ports plus de ressources qu'il ne nous en faut

8 mars 1799.

Si TOUS accédez à ma proposition et que je puisse aToir dans deux mois les moyens que je tous demande, je peux vous certifier que la réussite est certaine Mais le temps presse ; il faut en profiter ou bientôt vous reconnaîtrez inutilement la nécessité de ma proposition.

État des troupes et des vaisseaux que le général Humbert demande pour effectuer un débarquement en Irlande et en faire la corujuête, quelque événement qu'il arrive :

Infanterie de ligne : 3 demi-brigades 6,777 hommes.

Infanterie légère : ^ demi-brigades 4,0C0 —

Dragons 400 —

Chasseurs 8,000 —

Sapeurs 200 —

Mineurs.... 3» —

Artillerie légère : une compagnie, servant 6 canons, 3 obusiers de 6 pouces, 3 pièces

de 12, 6 pièces de 4 166 —

Total Il ,786 hommes.

12 vaisseaux de 74, 10 frégates, 10 bâtiments légers, dont 4 lougres, en tout 32 voiles.

4 juUlet 1800.

Osons faire une nouvelle tentative 1 Que Texpérience, ordinairement si profitable, ne soit pas perdue pour nous La fortune ne peut nous être toujours contraire Si une opération de ce genre entrait dans tos vues, il me

suffirait de 10,000 à 12,000 hommes et de quatre mois de temps pour consommer mon expédition Quant à Tarmée qui serait nécessaire, je saurais

réussir à la former sans distraire beaucoup de troupes des destinations qu'elles occupent aujourd'hui. Les départements de l'Ouest, où j'ai fait très longtemps la guerre, fourniraient, par des moyens non forcés, une levée de 6,000 hommes que je formerais en légions

Je sais d'une manière positive qu'il existe en Irlande un mécontentement général produit par le bill de réunion. Cette circonstance, sur laquelle je me suis procuré les détails les plus amples, est propre à elle seule à décider une expédition dans ce pays divisé par les opinions et les inquiétudes politiques.

Projet d'expédition en Irlande et en Angleterre. — Moyens de s'emparer de Plymouth et d'incendier la flotte anglaise, par le général Dupont.

16 mars 1799.

II n'est malheureusement que trop démontré qu'il faut renoncer à la

chimère de combattre les Anglais sur mer en corps de bataille : les fautes qui

LES PROJETS PARTICULIERS. 2ttl

« ont été commises à ce sujet par des hommes qui souTent n^avaient que du zèle et des talents médiocres, ou qui presque toujours étaient étrangers aux grandes éyolutions de la tactique navale, ont fait éprouver à nos flottes des pertes qui les mettent dans Timpuissance de nous mesurer avec eux à forces égales, car ici le courage national ne suffit pas à suppléer à ce qui manque d'ailleurs ; c'est un aveu douloureux, sans doute, mais il ne faut pas se flatter quand on songe sérieusement à prendre des mesures utiles.

Je crois donc que, dans les circonstances présentes, il serait plus important que jamais, malgré la défaite du général Humbert et la prise du vaisseau le HochCf de profiter absolument de la saison des brumes et des jours courts pour faire en sorte de jeter en môme temps, s'il est possible, sur divers points de l'Irlande, des secours qui se serviront ainsi mutuellement de diversion. Ce moyen a encore l'avantage de présenter beaucoup de doute sur les forces des débarquements, que la peur, d'un côté, et l'espoir, de l'autre, suffiront à exagérer ; d'ailleurs, par les points que je vais indiquer, pour peu qu'ils soient soutenus par les Unis de l'intérieur, les détachements formeront leur jonction et présenteront un front formidable après avoir harcelé l'ennemi par pelotons. C'est d'après ces idées que j'indiquerai, par exemple, pour point de débarquement la baie de Youghall et celle de Kinsale ; vous enveloppez ainsi la ville de Cork, puisque, en arrivant par les deux côtés de sa rade, d'un côté nord-nord-est et de l'autre sud, vous pouvez accomplir votre jonction dans les environs de Macroom et marcher ensemble sur Cork et, en cas de rencontre de forces supérieures qui soient dans le cas de vous repousser, vous tous ménagez de façon à avoir toujours la rivière de Lee pour protéger et soutenir votre retraite.

Les deux points de la baie de Bantry et de Ross, situés nord-nord-est du Ctear-Isle, offriraient encore des moyens d'union. Il y a même un grand chemin de Ross à Kinsale. Si donc le détachement débarqué à Bantry se portait sur Ross, quand celui-ci ferait son mouvement sur Kinsale et respectivement celui de ce dernier avec celui de Youghall sur Macroom, il est infaillible que, quelque peu considérables que fussent les colonnes, ce mouvement général dans une si grande étendue frapperait de l'idée que le débarquement est complet, et bientôt tous les incertains viendraient en foule s'unir au pavillon français.

Ce moyen me parait déjà immanquable pour déterminer le sort de la partie sud de l'Irlande. Que Ton n'objecte pas que nos vaisseaux ne peuvent sortir de Brest et qu'ils y sont bloqués ; le moindre marin ne peut que sourire à une semblable assertion

Quant aux autres débarquements à l'ouest de l'Irlande, je désirerais aussi qu'ils fussent exécutés dans le même moment; je les indiquerai . dans la rivière de Shannon et l'autre dans le Gallway Bay, parce qu'ils pourraient se réunir du côté de la ville de Clare et, au besoin, opérer leur retraite dans les montagnes qui séparent cette ville des côtes de la mer.

Au nord-ouest, je pense que la baie de Donnegal présenterait un point utile de débarquement pour marcher sur Londonnery. Il y a un grand chemin de Donnegal à cette yille qui est appuyé de forêts et de montagnes presque continuelles. Il faudrait que dans le même instant un autre débarquement dans les environs du cap Nord formât une diversion qui, faisant prendre le

change aax habitants de Londonnerj, laisserait leur Tille à découTert du d^té du sud-sud-ouest, par où arriverait la colonne débarquée à Donnegal.

Le port de Londonnerj ou plutôt la rade est une des plus belles du monde, et si nous panrenions à en faire la conquête, ce serait un gage certain de la liberté de THibemie.

Songez que d'après les idées que je me permets d'offrir ici, le pont et la YÎlle de Cork se trouTeraient attaqués dans le même moment ; ce sont, pour ainsi dire, les deux extrémités nord et sud de VWe,

Le général anglais ne pourrait être que très embarrassé de la distribution de ses forces, et la division qu'il aurait à en faire pour deux points aussi distants serait fort inquiétante, surtout si dans le même moment les débarquements que j'ai indiqués dans Shannon et Gallway Bay avaient leur plein succès et parvenaient à s'emparer de la ville de Glare, ce qui se trouverait positivement menacer son centre du cAté de l'ouest au moment où il serait obligé d'opérer son développement nord et sud.

Maintenant que j'ai dit quant à l'Irlande, je vais passer à ce qui me paraît possible contre i'He d'Angleterre elle-même.

Je crois à cet égard que, pour multiplier les débarquements autant que la chose me semble nécessaire, il faudrait absolument forcer la flotte de Cadix à se réunir à celle de Brest ; elle le peut encore, car certainement c'est moins à sa sortie que je prévois le danger qu'à son arrivée dans les eaux des cêtes de Bretagne, surtout si son arrivée a été retardée par les vents contraires.

La jonction des deux flottes faite dans la rade de Brest, je désirerais que non seulement les équipages des vaisseaux espagnols fussent mis au complet par nos propres marins, mais que les États mêmes fussent tellement divisés sur les vaisseaux de la République qu'il n'y eût jamais que moitié dans chaque vaisseau de la nation française et que l'autre fût composée d'officiers français : sortant dans cet état, le même esprit ne pourrait manquer d*animer l'opération, et l'on courrait en flotte la bordée sur l'Irlande. Alors si l'on faisait rencontre de l'armée navale ennemie, on se battrait ; si on ne la trouvait pas étant réunis, ce qui serait peut-être plus heureux, à une certaine hauteur, chaque vaisseau avec sa petite division courrait sa bordée sur le point de débarquement qui lui serait indiqué par ses instructions, cette manœuvre divisant ainsi la flotte à peu près en vingt parties tenant vingt routes différentes. S'il paraît impossible que l'une d'elles ou deux ou trois ne donnent pas dans l'armée ennemie, il le devient bien plus certainement que la majeure partie n'arrive pas à destination ; alors que serait la perte hasardée ou encourue même, en comparaison des avantages du succès d'une descente opérée en Irlande sur huit points et sur autant, et peut-être plus, en Angleterre ? C'est ce dernier objet que je vais spécialement traiter.

Le premier point de débarquement serait, suivant moi, dans les environs d'Erwich, entre les rivières d'Oiwel et de Slour, et l'on marcherait sur Londres par Colchester. Le second par Sheemess, et l'on descendrait à Rochester, pour laisser la Tamise à droite, en faisant également route sur Londres. Le troisième à Thanet, entre Sandvirich et l'embouchure de la Tamise; laissant Margate derrière soi, on se dirigerait aussi sur Londres. Le quatrième dans les environs de Sandwich et l'on marcherait sur Canterbury pour faire l'arrièregardc des autres colonnes : à celle-ci s'unirait le cinquième débarquement,

que je dirigerais sur Deal. Le sixième s'opérerait sur Rye et marcherait sur Mildstone, route de Londres. Il serait suivi sur sa route et immédiatement par le détachement qui formerait le septième débarquement sur Winchelsea et Hastings.

Le huitième arriverait sur Brighton et traverserait le comté de Suirey pour entrer dans celui de Mildsere (1) où est Londres : il serait joint à Guîldford en Surrey, par la colonne débarquée dans les environs de Ghichester et d'Arundel.

A Tépoque de la marche de ces huit colonnes, dont le mouvement serait combiné avec Tattaque des huit points que je viens de donner pour l'Irlande, je désirerais qu'on pût opérer sur Plymouth et Portsraovth, mode de diversion que j'ai conçu sur la vue même des lieux, et dont je vais ajouter ici le plan comme le complément du travail général que j'offre au Directoire exécutif.

Je voudrais que la même opération que je propose d'exécuter sur ta

flotte espagnole le fût également, dans le même moment, sur celle de la République batave

A Plymouth, une partie des fortifications domine la campagne ; il y a, au milieu de la place d'armes, i2 pièces de canon montées sur affût, les batteries basses de la rade sont superbes et parfaitement tenues. J'ai remarqué que les murs formant le rempart des batteries du cêté de la rade, dans la longueur d'environ 7 toises, n'avaient que 3, 4 ou 5 pieds d'élévation au-dessus des rochers sur lesquels ils sont établis ; que ces rochers allaient en glacis du côté de la mer, sur un talus d'environ 2 pieds par toise et qu'ils étaient très raboteux : qu'en arrivant avec des chaloupes, on pourrait débarquer comme sur la meilleure plage, escalader la muraille et se rendre maître des batteries. Alors, on le deviendra naturellement de toutes les forces navales quelles qu'elles fussent, qui pourraient se trouver dans le Sund.

J'ai remarqué encore que la grande porte de ta citadelle qui conduit aux batteries n'était que de madriers de 2 pouces d'épaisseur Je suis convaincu, d'après ces données, qu'en se ménageant des intelligences on pourrait prendre cette place

Je vais maintenant continuer mon observation sur les côtes : dans la baie de Gauw (2) il y a une batterie de 8 pièces de canon et il n'y a guère que de la milice dans le village, encore cela ne se monte pas à iOO hommes. Newport est la capitale de l'île de Wight, c'est une petite ville ouverte à deux lieues dans les terres ; la garnison ordinaire n'est pas très considérable et, avec le peu de milice de Gauw, voilà toutes les forces de l'Ile, car il n'y a pas non plus de troupes réglées à Yarmouth.

Le fort de Harre-Gastel, bâti sur un rocher dans la mer, et garni d'une {urtillerie redoutable, défend l'entrée des Aiguilles (Needles). D'après ces aperçus sur la force des côtes qui environnent Portsmouth, je crois pouvoir maintenant proposer mes idées sur la possibilité qui existe d'incendier la flotte anglaise dans la rade même de Spithead. Pour cette opération, il faudrait d'avance, par le moyen d'une intelligence en Angleterre, y avoir un capitaine

(1) Middlesex.

(2) Probablement Cowes.

de corsaires à sa dévotion ; il sortirait à une époque conyenue, et cette époque serait toujours celle où la flotte ennemie est mouillée en rade ; ce corsaire porterait sa bordée sur les côtes de Normandie ou de Bretagne. A un certain signal, sortiraient de nos ports deux gros bâtiments déguisés, soit sous le costume de marchands, et qui ne seraient autre chose que deux brûlots : le capitaine du corsaire les ferait amariner par des hommes dans sa confidence et combinerait sa marche pour ne rentrer en rade qu'à l'entrée de la nuit et vers la fin du flot. L'une des deux prétendues prises entrerait par Spithead et Tautre par les Aiguilles; par ce moment, entrant sans inspirer de défiance et comme prises sur la République, elles mettraient à l'instant le feu à la flotte,

l'une en tête, l'autre en queue

Si ce plan parait au Directoire de quelque intérêt et qu'il désire de plus amples renseignements sur quelque point que ce soit, j'attends ses ordres.

Premier mémoire sur l'Angleterre, par Théveneau.

Le projet d'attaque à Fembouchure de la Tamise présente un intérêt particulier, si on le rapproche surtout des craintes exprimées par le colonel anglais Hanger, dont on a analysé plus haut le remarquable travail.

L'arrivée des commissaires anglais ne tous a pas trouvés hors de garde, ta sombre politique de Pitt et le système cauteleux du cabinet de Saint-James TOUS sont trop bien connus pour que le lord Malesbury puisse tous en imposer

La suprématie maritime et celle du commerce de l'Angleterre sont les bases et le but de tout les traités de cette nation qui, depuis cinquante ans, ne s'occupe que de la destruction de notre marine et de tous nos établissements commerciaux En pensant que c'est aTec cette nation, et surtout aTec le

Ministre féroce qui la pervertit que nous avons à faire la paix, ne perdons jamais de vue que les vues du cabinet de Saint-James ne soient plutôt de consommer l'horrible tâche qu'il s'est donnée, que de nous laisser rétablir de l'état d'accablement dans lequel nous sommes tombés, et, qu'en faisant la paix avec nous, l'Angleterre ne médite de profiter de nouveaux troubles intérieurs qu'elle prépare, capable d'ourdir des conspirations, tandis que son Ministre nous présente l'olivier de la paix

Le peuple anglais est las de la guerre pai'ce qu'il est accablé d'impôts..... les lois inquisitoriales du fisc sont devenues si oppressives dans toute l'étendue de l'Empire britannique qu'il est devenu presque impossible de mettre de nou-

Teaux impôts sur la nation lia fallu à Pitt le prétexte d'une négociation

pour trouver de nouveaux impôts ; il a été forcé de donner l'espoir de la paix à la nation britannique, lorsqu'il a vu les armées françaises sur le Danube et l'Allemagne prête à être entièrement subjuguée

Les opérations du Minisire anglais et les travaux de ses agents sont plus à redouter pendant l'hiver que dans tout autre temps; ces moyens sont d'autant

plus dangereux que le temps des assemblées primaires approche : c'est dans ces circonstances que Ton voit toutes les passions, toutes les haines se développer et prendre une nouTelle énergie N'oublions pas que nous avons vu

l'Angleterre ayant des agents en France qui ont porté la corruption jusque dans

le sein du Corps législatif je ne crois rien hasarder en affirmant que, si

Pitt, né pour être matériellement le directeur de tous les complots, a été Finstigatour d'un grand nombre, la plupart des crimes de la Révolution ont été son ouvrage

Je sais que notre marine n'est pas en état de se mesurer avec la marine anglaise, que celle-ci a sur la nôtre l'avantage du nombre des vaisseaux, de

celui des officiers et des matelots et d'une discipline strictement observée

Tous les chantiers, lorsque je quittai l'Angleterre en i79J, étaient approvisionnés pour dix ans les six ports de Portsmouth, Plymouth, Chatham,

Depford, Woolwich, Sheerness, ont au moins 40 bassins propres à construire

et à radouber elle peut doubler ces avantages en faisant construire,

comme elle l'a fait pendant la guerre d'Amérique, dans les chantiers de la compagnie des Indes, à Blackwall, Linehouse, Rotheridge, qui, ainsi que les

chantiers particuliers de Depford, sont tous dans la Tamise en ajoutant à

cet avantage, celui qu'a l'Angleterre de pouvoir construire des vaisseaux de ligne, en cas de besoin, à Gravesend, Buckerbury, Gosport, Horsleydown, Bristol, Harwich, Hull et sur plusieurs points de la côte de Sussex : on peut se faire une idée des forces navales de cette nation qui, en cas de besoin, a les

moyens de faire construire à la fois au moins 100 vaisseaux ou frégates

Les vaisseaux qui nous ont été enlevés par trahison à Toulon, ceux de la Hollande, que la trahison a également livrés à l'Angleterre, et ceux qui sont tombés en son pouvoir par le sort de la guerre, forment, avec les \ 25 vaisseaux qu'elle avait en état de senir en 1791, une mcisse de forces si étonnante que nous ne pouvons lui opposer que des corsaires pour ruiner son commerce, et des coups de main pour la destruction de ses ports ou de ses établissements commerciaux Six ans de construction qui, dans les temps ordinaires, donnent environ 10 à 12 vaisseaux de ligne par an, et, en temps de guerre, doublent au moins ce nombre, ont dû ajouter au moins 60 à 70 vaisseaux à ceux

qui étaient en état de servir Le seul moyen de vaincre les Anglais suç

l'élément qui les dérobe à notre juste courroux, est de tomber à l'improviste sur ceux de leurs établissements qui sont accessibles : la destruction du port de Ghatam est une tentative digne de la République et Vasatromp(?) a prouvé que cette tentative n'était pas impossible.

Il ne faut pas nous déguiser que les matelots anglais sont meilleurs que les nôtres et qu'ils en ont actuellement quatre fois plus que nous, puisque l'interruption de notre commerce, la désorganisation de notre marine et la désertion ont enlevé à la République plus de la moitié des hommes qui étaient attachés à

ce service Il n'y a que le corps de l'artillerie anglaise qui soit moins bon

que le nôtre, ce qui donnait autrefois à la marine française un assez grand avantage lorsqu'elle combattait de loin. Mais l'usage de la marine britannique étant de se battre de près, et chaque pièce de canon ayant une batterie sur la lumière, le canonnier qui mire tire plus sûrement qu'il n'était possible de le faire avec des mèches, le roulis du vaisseau détournant le coup pendant que l'on parait la mèche sur l'amorce, ce qui n'a pas lieu avec une batterie

Songeons que nous ne pouTons recouvrer notre commerce et notre importance politique que dans les ports de l'Angleterre : deux ou trois expéditions dans le genre de celle de Richery, sont capables de donner à l'opposition assez de forces pour renverser Pitt. Sa chute et une paix glorieuse seraient infaillibles si l'on détruisait les vaisseaux qui sont à Gbatham et ce coup de

main n'est pas au-dessus de nos moyens. Un débarquement régulier est impraticable, parce qu'il faudrait, pour maintenir les troupes débarquées, de Tartillerie, de la cavalerie, des munitions et des vivres pour huit à quinze jours au moins. Si cette expédition était possible, il ne serait pas difficile de révolutionner Londres : un corps de 30,000 hommes seulement, campé sur les hanteiurs de Blackwall, qui sont à une lieue de Londres, à trois jours de marche du lieu de débarquement, qui est à l'embouchure de la Hedway, déciderait du

sort de l'Ajigleterre Mais la levée nouvelle qui vient de s'y faire, les corps

de milice rassemblés dans l'intérieur, joints aux troupes réglées qui peuvent se trouver tant h Woolwich, où est le grand parc d'artillerie, qu'à Londres et dans les villages voisins, pourraient occuper nos troupes pendant que les

troupes cantonnées aux environs de Varley accourraient au secours de la

capitale, ce serait s'exposer à l'incertitude des événements qui pourraient résulter de ce rassemblement.

La garde du roi est composée de trois régiments de 1600 hommes environ, chacun. Un des gardes à cheval, et celui des régiments de dragons qui fait le service à son tour (il y en a 7 qui font ce service) sont toujours à Londres, à Windsor et à Kew. Ces deux régiments ne vont pas à plus de 600 chevaux, mais beaucoup de régiments sont cantonnés, surtout lorsque la cour est en . . . . , dans un cercle environnant Londres de 15 milles ou 5 lieues de diamètre, ce qui, avec les troupes qui sont dans les lignes de Ghatham,

celles de et celles de Yarley pourraient, en trois ou quatre jours, réunir

25,000 hommes de troupes réglées, sans compter les milices : il est donc impossible de compter sur les suites d'un débarquement régulier, exposé d'ailleurs aux accidents de la mer et aux entraves que pourraient apporter à nos troupes les habitants du pays et surtout le régiment d'artillerie cantonné k Woolwich. C'est le principal parc d'artillerie de l'Angleterre et, dans tous les

temps, il y a plus de 3,000 pièces d'artillerie La destruction des ports et

chantiers de Ghatham, Sheerness, Woolwich et Depford serait l'affaire de

quatre jours, si l'on faisait un débarquement assez important pour contenir les troupes qui sont dans le voisinage de Londres ; 2,000 navires marchands, qui sont dans tous les temps dans le port de Londres, pourraient, ainsi que le

chantier de la Compagnie des Indes être détruits avec la même facilité

que si l'on était en forces.

Je ne parle pas des événements qui pourraient se produire dans la Tille de Londres et la terreur, dans un pays rempli d'égoïstes, qui n'a jamais tu d'ennemis et qui, en 1780, se laissa piller pendant trois jours sans se défendre, par 300 ou 400 brigands qui ouvrirent toutes les prisons, y mirent le feu et brûlèrent plus de 100 maisons, après en avoir retiré tout ce qui leur convenait. J'ai été témoin de cet événement, et la plupart des habitants riches de Londres, au lieu de s'armer pour se défendre, s'enfuirent dans les villages voisins.

Mais cette idée est trop flatteuse pour s'y livrer. Il faudrait la réunion de trop de circonstances qui, pour la plupart, dépendent du hasard ; je me

bornerai à démontrer la facilité de détruire les ports de Sheemess et de Ghatham. Il ne faudrait, pour cela, qu'une flottille de brûlots et de navires de transport, escortés de quelques frégates et conrettes pour protéger le débarquement, ainsi que les navires employés à ce service pendant les douze heures que pourrait prendre cette expédition, dont les résultats seraient bien heureux

si elle pouvait réussir

Une expédition de Cherbourg sur Portsmouth, par le passage des Needles, entre Tile de Wight et la c^te d'Angleterre, ne serait pas impossible non plus, mais ce ne peut être pour ce moment-ci. D'ailleurs, c'est la plus difficile de ces deux entreprises dans la saison où nous sommes, c'est celle qui demande le plus de temps et qui offre le plus d'obstacles à vaincre. Il est donc bien im-> portant de s'attacher d'abord à un projet dont le succès soit le plus probable et dont les résultats politiques seraient les mêmes, sans demander ni autant de précautions, ni autant de forces. Si les moyens que Ton a remis sont plus considérables et permettent de faire davantage, c'est de Chatham que l'on pourrait se porter sur les points les plus essentiels à détruire.

Deuxième projet de ThéTeneau.

Quoique on regarde un projet de descente en Angleterre comme chimérique, il ne le serait pas si l'on pouvait mettre à terre sur la côte de la province d'Essex ou de celle de Kent, 25,000 à 30,000 hommes avec des munitions pour quelques jours, de l'artillerie et des moyens de transports. Mais pour y faire une descente de cette manière, il faudrait des intelligences dans ce pays, sur la fidélité desquelles il est impossible de compter : il faudrait maintenir une communication avec les côtes trop incertaine, ou, pour y suppléer, la certitude

d'être secondé dans le pays Ce serait un vain espoir que de compter sur

un secours de la part des Anglais les plus mécontents Ce n'est donc pas

sur une descente régulière que Ton peut compter pour des succès : ce ne peut être que par des coups de main que l'on peut espérer de réussir. Voici les lieux où l'on peut faire ces tentatives et quelques données qui peuvent être soumises à des marins expérimentés ; on trouvera sûrement à Dunkerque des contrebandiers qui ont fréquenté ces parages.

La rivière Medway, qui coule sur une ligne parallèle au cours de la Tamise, se rend dans la mer à peu de distance de l'embouchure de cette dernière rivière, avec laquelle ses eaux se mêlent : c'est sur les bords de cette rivière que sont situés les chantiers de Sheerness et de Chatham.

Le premier de ces ports mérite à peine une attaque, parce qu'il n'y a presque point de matériaux pour la construction, peu de magasins et presque jamais plus de 7 à 8 bâtiments, tant en rade qu'en construction et en radoub : ces bâtiments sont presque toujours des frégates ou des corvettes La destruction de Sheerness ne peut donc être qu'un objet accessoire

U n'en est pas de- même de Chatham, qui, dans tous les temps, renferme au moins le quart des forces maritimes de l'Angleterre qui ne sont pas en activité, presque tous les tonneaux destinés au service et la plus superbe corderie qui soit en Angleterre J'ai vu à la fois dans ce port 7 vaisseaux de ligne

dans les bassins, i5 à l'ancre et près de 80 frégates ou iraisseaus de 50 canons,

sans compter les aTÎsos, etc Les divers magasins, joints à la quantité de

bâtiments qui sont h Tancre dans la Medway, rendent cette expédition la plus impoHante de toutes celles qui pourraient être tentées et, bien qu'elle présente des obstacles, ils ne sont pas insurmontables.

L'importance de cette expédition mérite bien que Ton en coure les

hasards; il ne faut pas de grandes connaissances nautiques pour son exécution. C'est un coup de main de quelques heures qui ne demande que 12,000 ou i 5,000 hommes bien choisis, des chefs fidèles et entreprenants, quelques pilotes et quelques guides sur lesquels on puisse compter : avec ces seuls moyens plus de la moitié des difficultés sont vaincues

C'est sur ce chantier que j'ai appelé l'attention du Comité de Salut

public, dans le temps où Ton paraissait s'occuper sérieusement de l'Angleterre.

J'en ai écrit au citoyen Barthélémy, qui a fortement goûté mon projet

J'en avais parlé aussi à van Stabe, en 1792, et je le regardais comme un des hommes les phis propres à diriger cette expédition : il n'était alors que capitaine de vaisseau, mais élevé en grade depuis ce temps et toujours en activité, il n'a pas pu ou peut-être voulu proposer lui-même un projet qui présente au moins autant de dangers que d'avantages

Il est certain que si le chef de l'entreprise a de l'audace, qu'il soit bien soutenu et qu'il choisisse le temps et le vent propres, il peut, en s'embarquant de Dunkerque dans la matinée et louvoyant pendant le jour jusque sur les i heures de l'après-midi, se porter sur la côte d'Angleterre et se trouver à 11 heures ou minuit dans la baie de Margate, qu'il peut côtoyer facilement jusqu'il la hauteur de Tonye, en observant de se tenir éloigné de la côte de deux milles au moins. La partie de la flottille destinée à agir dans la rivière se porterait au revers de Ttle Shippey et entrerait directement dans la principale branche du Medway : celle qui conduirait les troupes de débarquement pourrait facilement pousser jusqu'à la hauteiu* de Milton pour y effectuer son débarquement. 11 faut absolument pour conduire les bâtiments employés à ce service, des pilotes qui connaissent la côte : la connaissance des cartes marines ne peut pas servir à grand'chose dans l'obscurité et il faut surtout tâcher de trouver une nuit bien obscui*e pour cette expédition.

La portion de la flottille qui se porterait dans la branche principale du Medway devrait être de 6 à 8 brûlots au moins, soutenus par 2 corvettes, et de quelques barques canonnières portant du canon de gros calibre.

Celle qui pénétrerait dans le canal, à la gauche de l'tle de Shippey, pour faire le débarquement, n'aurait besoin que d'une corvette pour protéger la descente et d'un nombre de bAtiments de transports suffisants pour conduire

1200 à 1500 hommes munis d'échelles légères pour escalader la courtine

des lignes qui sont au revers des chantiers de Chatham, afin d'occuper au moins les 400 à 500 hommes qui s'y trouvent (quand on ne s'emparerait pas des redoutes), pendant que les brûlots feraient leur opération dans la rivière. Une centaine d'hommes bien conduits pourraient être aussi jetés dans le chantier du côté de la rivière pour mettre le feu à la corderie, aux magasins des voiles, des poulies, des tonneaux, à la brasserie et aux hangards couverts dans lesquels sont rangés les bois de construction. Chacun de ces hommes pourrait être muni d'une boîte en fer-blanc renfermant des mèches phosphoriques et

des cordes souffrées et déûcelées : il ne faut pas plus d'une heure de travail si Ton parvient à rompre la chaîne tendue d*un côté à Tautre du Medway et soutenue de distance en distance par des bâtis, pour achever cette expédition

La nuit qui précède le jour de Noël et les huit jours de fête qui suivent sont

les meilleurs pour cette entreprise Par un bon vent du nord, il ne faut

pour se rendre de Dunkerque à Margate, que cinq à six heures : il faut, si la marée sert, pour remonter la Medway, environ quatre heures, ce qui fait en tout dix heures au plus pour se trouver au revers de Chatham et en face du

port Il serait bien essentiel que Ton choisit un jour où la marée basse

serait à 8 heures sur la côte d'Angleterre, parce que l'on aurait toute la marée nécessaire pour monter et autant qu'il en faudrait pour redescendre et gagner le large avant qu'on ne pût envoyer des forces à la poursuite des bâtiments

employés à ce service Toutes les précautions nécessaires doivent être

prises pour qu'en une heure et demie ou deux au plus on soit assuré de pouvoir mettre en mer

Troisième mémoire de Théveneau.

Les expéditions dont j'ai parlé sont bien importantes, mais l'application de la loi rendue contre l'importation et le débit des marchandises anglaises ne l'est pas moins. En prohibant sans exception toutes les marchandises anglaises, on a annulé la valeur des prises et paralysé nos corsaires : dès qu'ils n'auront plus d'intérêt à faire des prises dans leurs courses, les fabriques anglaises deviendront de plus en plus florissantes, les mers seront couvertes de leurs bâtiments, et, dans un moment où l'inactivité forcée de notre marine militaire laisse la plus grande partie de nos vaisseaux dans les ports de la République, les Anglais continueront, soit par la contrebande, sous pavillon neutre, soit par des envois dans les pays avec lesquels ils ne sont pas en guerre, à ajouter â leurs ressources, tandis que nous nous saurons enlever celle qu'ils redoutent le plus.

Une prise amenée â Boulogne par mer vient, à ce que l'on m'a raconté, d'être séquestrée et ses marchandises, qui sont des draps et du sucre, dont nous manquons, doivent être réembarquées et exportées hors de la République

Trois autres mémoires, portant les n^^ 4, 5 et 6, du même auteur, contiennent des renseignements très complets sur la situation de T Angle terre aux points de vue politique, financier, commercial, industriel, sur les partis à la Chambre, etc.

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