CHAPITRE PREMIER
Les négociations entamées au mois de septembre 1800 n'avaient pas abouti, les Anglais ayant refusé Tarmistice naval (1), qui était la base de tout préliminaire pacifique. Pourtant leur situation, déjà compromise par Téchec de l'escadre Warren avec sir James Murray et Pulteney au Ferrol (25 août), allait devenir critique.
Le 19 décembre, en effet, se forma contre l'Angleterre la Ligue des neutres : Russie, Suède et Danemark, à laquelle la Prusse allait bientôt accéder, tandis que les gouvernements du Portugal et de Naples recevaient du tsar Paul l'injonction de fermer leurs ports aux vaisseaux britanniques. L'exception faite, lors de l'embargo mis le 19 janvier sur les navires
(1) Projet ^"armistice {Correspondance inédite de Napoléon)
{Archives de la Guerre).
1« Il y aura armistice entre la République française et S. M. le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande ;
f L'armistice commencera le l*' fructidor et ne cessera qu'un mob après la notification qui en sera faite d'une puissance à Tautre ;
3* La navigation sera libre et les bAtiments des deux puissances se considéreront comme s'ils étaient en paix ;
4* La liberté de la navigation s'étendra également aux places qui seraient bloquées, telles que Brest, Malte et Alexandrie ;
5» Les ordres de l'Amirauté aux escadres de la Méditerranée et de l'Océan seront portés directement par des officiers anglais, qui traverseront la France ;
6* Ledit armistice devant être un acheminement vers la paix entre les deux nations, le gouvernement français autorisera l'exportation de 100,000 quintaux de blé pour l'Angle^ terre.
neutres, en faveur de ceux de la Prusse, ne désarma pas cette puissance, dont les troupes entrèrent bientôt en Hanovre, tandis que les Danois occupaient Hambourg. La coalition était formée contre l'Angleterre, que T Autriche, en signant la paix de Lunéville, le 9 février, allait laisser isolée.
Si, en proposant un armistice. Napoléon avait montré un désir sincère de la paix, les conditions nouvelles où il allait se trouver vis-à-vis de TAngleterre, l'exaspération qu'il avait ressentie de l'attentat dit de la machine infernale (24 décembre), à laquelle il soupçonnait cette puissance de ne pas être étrangère (1), allaient sans doute lui inspirer le désir d'en finir dans une lutte corps à corps avec l'ennemi le plus redoutable de la France.
Qu'il y ait eu, en 1801, des préparatifs de descente aux Iles Britanniques, c'est ce que tous les historiens ont affirmé. Mais quelle fut la valeur réelle de cette préparation ? Quelles furent surtout les véritables intentions du Premier Consul ? Ces questions sont restées douteuses et les opinions les plus diverses ont été émises.
On ne se trouve plus, comme dans les périodes précédentes, en face de projets nettement spécifiés dont on a pu suivre le développement. Il n'a pas, en effet, été trouvé trace d'un plan général adopté et suivi par Bonaparte dans sa lutte contre l'Angleterre, et il y a tout lieu de douter qu'il en ait été rédigé un vraiment sincère.
C'est donc par les faits, par les témoignages des contemporains qu'il faut chercher à reconstituer les différents états d'esprit du Premier Consul au sujet de sa lutte contre l'Angleterre pendant l'année 1801.
Le 27 janvier, dans une lettre à Talleyrand, Bonaparte écrivait (2) :
<( La paLx du continent paraît fixée : la République va avoir « de nombreuses armées à faire agir.
(( Une armée se réunira en Batavie, une à Brest, une à « Bordeaux, une à Cette et à Marseille.
« Les forces navales des trois puissances (France, Espagne,
(1) Lettre à Talleyrand, Il août 1801 {Correspondance de Napoléon), (l) Correspondance de Napoléon.
« Hollande) réunies et combinées avec les mouvements des « puissances du Nord, peuvent entreprendre :
« Une expédition contre l'Irlande ;
« Une contre le Brésil et l'Inde ;
« Une contre Surinam, la Trinité et les îles d'Amérique ;
« Plusieurs expéditions dans la Méditerranée.
« Nous ne demandons rien à l'Espagne pour les deux pre- « mières expéditions que la disposition des 15 vaisseaux « qu'elle a à Brest. »
Ces instructions, destinées à être communiquées à la cour d'Espagne, peuvent-elles être considérées comme un plan de campagne que les deux alliés s'engageaient à suivre? c'est fort douteux.
En tous cas, il n'y eut pas même, en ce qui concerne l'Irlande, un commencement quelconque d'exécution. Le rôle de la marine de haut bord fut absolument distinct de tout projet offensif contre les lies Britanniques. Or, il semble difficile d'imaginer que, dans un véritable projet d'attaque contre l'Angleterre, Bonaparte ait fait complètement abstraction de la marine.
L'objectif principal des escadres est alors TEgypte.
« Dans ce but, qui importait autant à son honneur personnel qu'à l'intérêt de la France, il avait ordonné plusieurs armements dont il dissimulait l'objet et, pour mieux dépister l'ennemi, c'était dans l'Océan qu'il faisait faire ces armements, destinés à la Méditerranée. La flotte combinée de France et d'Espagne étant toujours bloquée à Brest par des forces considérables, il avait envoyé Bruix à Rochefort pour y presser l'armement et prendre le commandement d'une escadre qui, après avoir rallié deux divisions espagnoles au Ferrol et à Cadix et pris des troupes de débarquement à Otrante, devait aller en Egypte. Par malheur, l'amiral Bruix tomba à cette époque dans un état de santé presque désespéré (1). »
L'amiral Keith, avec 60 vaisseaux portant l'armée du général Abercromby, était arrivé le 29 décembre 1800 à la baie de Marmorica, sur la côte de Caramanu, et, le 1®' mars,
(1) Quérin, Histoire maritime, t. VI, p. ttb.
276 TROISÈME PARTIE. — CHAPITRE I•^
il était en vue d'Alexandrie. Aussi, pressé par le temps, Bonaparte fit-il partir de Brest, le 23 janvier 1801, Tamiral Ganteaume avec 7 vaisseaux et 2 frégates portant les 5,000 soldats du général Sahuguet. Celui-ci arriva le 10 février ail cap Gâta, entre Gibraltar et Carthagène.
En même temps, le 13 février, le capitaine Saulnier partait de Rochefort avec 1500 hommes de débarquement. Mais la petite division fut battue et détruite près de Ceuta, sauf la frégate la Régénérée^ qui continua sa route avec les 800 soldats qu'elle portait à son bord.
Ganteaume était entré le 19 février à Toulon. Sur l'ordre formel de Bonaparte, il en sortit, mais pour y rentrer le 5 avril.
Le 25 avril, Ganteaume quitta de nouveau la rade de Toulon, alla toucher à Brindisi et, renvoyant Linois à Toulon, avec 3 vaisseaux et 1 frégate, il se dirigea le 25 mai sur l'Egypte avec 4 vaisseaux, 1 frégate, 1 brick et 2 transports.
Le 8 juin, il était devant Alexandrie et tentait de débarquer à 40 lieues à l'ouest. A l'arrivée de l'amiral Keith avec 40 vaisseaux, il se retira précipitamment, échappa à Warren et, enlevant en route le Swiftsure, de 74, et 3 petits navires, il parvint à rentrer à Toulon. Sa campagne, d'ailleurs restée justement célèbre, avait complètement échoué.
Quant à Linois, il était reparti de Toulon le 13 juin, avait franchi le détroit de Gibraltar le 4 juillet et, embossé dans la baie d'Algésiras, il y avait repoussé l'escadre de l'amiral Saumarez après un brillant combat. Là, il fut renforcé par 7 vaisseaux et 2 frégates de l'amiral espagnol D. Juan de Moreno et, malgré un engagement malheureux, il parvint à gagner Cadix.
Restait l'escadre de Brest.
Les premiers ordres qui lui étaient donnés ne paraissaient pas indiquer l'intention de l'éloigner de l'entrée de la Manche et, en même temps, semblaient vouloir la mettre sur un pied considérable :
Indépendamment de Fescadre de 6 Taisseaux du contre-amiral Dordelin, il
(1) Correspondance de Napoléon, Paris, 15 pluviôse an ix (4 février).
sera armé et mis en rade de Brest 10 vaisseaux et 3 frégates, qui seront choisis par le préfet maritime. Ces 10 vaisseaux a^ec les 10 espagnols seront autorisés à sortir en totalité ou en partie, pour favoriser l'entrée dans le port de Brest des différents convois de vivres.
Le vice-amiral Villaret-Joyeuse se rendra à Brest pour prendre le commandement de ces 20 vaisseaux.
D'autre part, la communication faite à l'Espagne, sans indiquer nettement un projet de descente en Irlande dont on ne parlait plus, impliquait au moins Tintention de faire contre les Iles Britanniques des démonstrations menaçantes.
Comme toujours, Bonaparte y exagérait ses forces réelles :
Les 15 vaisseaux espagnols qui sont à Brest et les 15 français qui s'y arment avec la présence d'une armée sur la côte obligeront toujours T Angleterre k tenir 40 vaisseaux dans ces parages pour s'opposer h cette escadre.
Il faudra que l'Angleterre oppose au moins 12 vaisseaux aux 15 bataves qui seront prêts avant peu de temps. Ils ne peuvent pas garder moins de 30 vaisseaux pour bloquer la Baltique, ce qui fait 80 vaisseaux.
La France aura 15 vaisseaux de guerre dans la Méditerranée avant
l'équinoxe.
Si le roi d'Espagne réunit 15 vaisseaux pour joindre les Français, les Anglais, qui vont avoir les ports de Lisbonne, de Sicile, de Naples fermés, seront hors d'état de tenir 30 vaisseaux dans la Méditerranée. . . . (1).
Le Premier Consul allait bientôt transformer ses projets, si tant est qu'il les ait réellement formés.
La destination et la force de Tescadre partant de Brest vont être profondément modifiées.
Le 28 avril, le Ministre de la marine recevait des instructions pour « donner ordre au vice-amiral Villaret-Joyeuse de « se rendre à Brest et d'y prendre le commandement de « 6 vaisseaux français et 5 espagnols (2).
« Cette escadre de 11 vaisseaux devra sortir dans la « 2® décade de prairial (31 mai au 10 juin) avec 4,000 hommes « de troupes françaises à bord, et être approvisionnée pour « six mois. Elle devra se réunir à Tescadre batave aux Cana- « ries et de là faire route pour les indes.
(1) Lettre à Talleyrand, 13 février (Correspondance de Napoléon), (t) Correspondance de Napoléon,
Effectivement, il devait y avoir à Brest (1) :
bataillon de la 30® légère ;
— 71® — f complétés chacun
— 77« — r à 600 hommes.
4 pièces de 8, 8 de 8, 2 de 12 et 2 obusiers , 6 de 24,
6 de 16, 2 mortiers à la Gomer de 12 pouces, 2 mortiers de 8, avec le nombre de canonniers nécessaires.
Cet objectif éloigné : « les Indes » était réel et ne masquait pas d'autres intentions. Entrant davantage dans le détail, Bonaparte conseillait à Tamiral Villaret de laisser 3,000 hommes à la Trinité et à Tabago (2).
Il est impossible, par conséquent, de voir, dans le rôle de la marine de haut bord pendant cette période, une corrélation quelconque avec un projet réel de descente aux Iles Britanniques.
(1) Arrêté do 4 mai {Correspondance de Napoléon), (t) Lettre do 4 joillet {Correspondance de Napoléon)»
Les projets de Fulton. — Sous-marins et torpilles.
Le 30 mars 1801 (1), un crédit de 10,000 francs avait été alloué à Fulton, pour continuer à Brest les expériences commencées à Rouen et au Havre (2).
Dans les premiers jours de juillet (3), le Nautihis était à Brest et Fulton était enfin parvenu à obtenir la permission de faire sauter une vieille chaloupe. « La chaloupe a sauté en Tair, brisée en mille morceaux, dit le préfet maritime CaffareUi dans un rapport au Ministre ; le pétard n'avait que 20 livres de poudre et était manœuvré par Fulton, lequel se tenait à distance dans sa péniche »
Encouragé par ce succès, Fulton demanda à faire sauter deux frégates anglaises qui venaient souvent mouiller à la Parquette, mais il exigea le soutien de six canots bien armés pour protéger sa retraite.
L'amiral Villaret-Joyeuse refusa et le général Cafifarelli en rendit compte en ces termes :
« Une raison plus forte a déterminé Famiral et moi à ce « refus, c'est que cette manière de faire la guerre à son « ennemi porte avec elle une telle réprobation que les per-
(1) Correspondance de Napoléon.
(2) Voir d-dessas (annexe).
(3) Lieutenant de vaisseau Duboe, déjà cité.
« sonnes qui Fauraient entreprise et y auraient échoué « seraient pendues. Certes, ce n'est pas là la mort des mili- « taires. »
Cependant, Tamiral Latouche-Tréviile parait s'être ^ fort intéressé à ces tentatives, que vint lui recommander un Ecossais nommé Watson.
L'amiral Latouche-Tréviile au Ministre de la marine (1).
6 septembre 1801.
J'ai rhonneur de tous adresser une lettre originale d'un Anglais nommé
Watson J'ai pris des informations sur son compte M. Watson est
écossais, grand partisan de la Révolution française dont il a cherché à propager les principes dans son pays, ce qui lui a valu une longue détention.
Extraits de la lettre de Watson, — Traduction,
J'ai eu l'honneur de présenter différents plans au Directoire et au Premier €onsul et je me suis eflbrcé de prouver qu'une invasion avec des chaloupes canonnières était non seulement praticable, mais infaillible dans le cas où les Français agiraient d'accord avec les républicains de Londres. Le parti français
est nombreux dans cette capitale , mais la prudence m'interdit de confier
à la poste mes idées sur ce sujet.
Néanmoins, je ne négligerai rien, si vous le désirez, pour vous procurer des facilités par une puissante diversion à Londres et, s'il est possible, à bord de la flotte anglaise.
Je présidais le Comité exécutif de la Société de correspondance de Londres pendant l'insurrection de marins à Portsmouth et au Nore, et je connais parfaitement les moyens secrets d'organiser le peuple
Vous pourriez alors vous servir avec avantage peut-être de l'invention faite, il y a quelque temps, par M. Fui ton, citoyen des Etats-Unis, d'un bateau qui navigue sous l'eau. Au moyen d'un procédé mécanique, il peut diriger un baril de poudre contre tout bâtiment à l'ancre et y causer une explosion soudaine. 11 a fait des expériences de sa découverte sur la Seine et au Havre et il les répète aujourd'hui à Brest par ordre du gouvernement. Ne vous parai trait-il pas convenable de le faire venir à Boulogne ? L'amiral Nelson est l'ennemi juré de la France et de la liberté. Il a couvert la terre de ruines et teint la mer de sang. Les victimes d'Aboukir, de Naples et de Copenhague demandent à grands cris vengeance. Peut-être, tandis qu'il est à l'ancre et médite une attaque contre la France, dont le seul crime est d'être libre, Fulton parviendrait-il à détruire un tyran, dont la justice et l'humanité réclament depuis longtemps la punition.
(1) Archives de la Marine.
11 est temps que le nouveau Scipion renverse la nouvelle Carthage
Le citoyen Marelet, sous-préfet à Boulogne, et le capitaine Haley, qui a un commandement dans notre flotte, peuvent vous donner des renseignements sur mon compte. Dans le cas où tous désireriez un plus grand nombre de témoignages, Tallcyrand, ministre des affaires étrangères, et Rourrienne, secrétaire du Premier Consul, pourraient vous les fournir.
Si vous me faites Thonneur d'une réponse et de désirer que je continue cette correspondance, vous recevrez de moi des renseignements de la plus haute importance.
En même temps, Fulton, revenu à Paris, faisait remettre par Monge à Bonaparte la lettre suivante :
6 septembre 1801.
Le plongeur est une batterie masquée. Avec trois de ces machines, nous obligerons les Anglais à se soumettre. Chaque plongeur porte 20 ou 30 carcasses (torpilles). On sera à même de les porter à l'entrée des ports de guerre anglais et de les laisser dériver avec le courant, ou de les mouiller à l'entrée de Portsmouth, Plymouth, Torbay et à l'embouchure de la Tamise.
J'ai deux sortes de carcasses : les premières avec des ressorts semblables à ceux d'une horloge et qui partent à volonté de 4 minutes à 4 heures ; les deuxièmes, sont tenues au fond avec des grappins et éclatent au contact de l'ennemi. On les tient à cinq ou six pieds de profondeur. Aucun pilote ne pourra éviter ces écueils secrets et les ports ennemis seront bloqués à peu de frais.
L'interruption seule du commerce de la Tamise serait un moyen sûr de subjuguer ce pays, car il couperait un trafic qui est le nerf et l'âme du cabinet de Saint-James.
Citoyen Premier Consul, du succès de cette entreprise naîtra un ordre de choses dignes de votre génie et qui méritent d'être accomplies sous votre consulat
Ces arguments, fortifiés par l'appui des expériences déjà faites, ne firent aucune impression sur Tesprit du Premier Consul, et Fulton, son Nautilus et ses torpilles, furent définitivement éconduits.
Quand le 15 octobre 1805, Fulton, passé en Angleterre, eut fait sauter avec une de ses torpilles le brick la Dorothée^ le gouvernement anglais, comprenant le danger qui résulterait pour sa marine de l'adoption par ses ennemis d'un engin aussi redoutable, fit interdire les expériences. Ainsi que le disait avec raison Tamiral Jervis, « un tel genre de guerre inutile à ceux qui sont maîtres de la mer, s'il réussit, les privera de cette suprématie ».
iSi ANNEXE.
Projeta du général Hombert.
Ces mémoires, surtout le premier, présentent un intérêt particulier en raison de la marque qu'on y retrouve des expériences faites par Humbert pendant sa célèbre expédition.
MÉIfOIRB DU 8 OCTOBRE 1800.
La position critique où se trouve actuellement l'Angleterre nous offre de grands avantages : ses armées de terre et de mer et surtout ses meilleures troupes sont, pour la plupart, occupées au dehors, soit à maintenir ses nouvelles conquêtes, soit à tenter de nouvelles entreprises. Les insurrections journalières qui éclatent dans toutes les parties du royaume, sans en excepter la capitale, la foule d'ouvriers qui croupissent de faim faute d'ouvrage, un nombre infini d'étrangers et de gens sans aveu dont on peut tirer parti, la situation politique du pays de Galles, de CornouaiUes et surtout d'Irlande, qui demandent une révolution à cor et à cri, le peu d'expérience des officiers anglais, des troupes non aguerries, la nature du territoire, coupé partout de larges haies, qui mettent un obstacle invincible aux opérations de sa cavalerie, seule troupe qui pourrait nous devenir nuisible, attendu que nous n'aurions pas à craindre l'infanterie légère, dont les Anglais ne connaissent pas l'usage ; tout enfin nous offre la perspective des plus grands succès.
On peut, en même temps, se servir avantageusement des débris des émigrés
français, en leur offrant des places qui puissent les arracher à la misère
11 serait très facile d'organiser une insurrection à bord des flottes britanniques, par le moyen des Irlandais qui s'y trouvent en grande majorité
Le choix des troupes destinées à un embarquement mérite la plus grande attention . . . . Il est donc essentiel de faire un choix, depuis le simple soldat
ou matelot jusqu'au premier officier On se souviendra que, quand il s'agit
de faire une descente dans un pays dont presque tous les habitants sont nos amis, les officiers qui à la bravoure réunissent la vertu du désintéressement
ne sauraient être trop appréciés On évitera autant que possible de prendre
des hommes mariés on n'emploiera que des jeunes gens robustes, attendu
qu'un mauvais soldat tient autant de place qu'un bon et décourage ordinairement ses camarades L'armée sera organisée en divisions de 2,000 à 3,000
hommes chacune, l'infanterie sera divisée en trois corps, savoir : grenadiers,
infanterie légère et infanterie de ligne Les escadrons seront seulement de
iOO hommes chacun toutes les compagnies seront doublées en officiers et
sous-officiers. Une fois le débarquement opéré, on fera le dédoublement en mettant ces officiers à la tête des corps qu'on formera dans le pays.
L'escadre, quoique poursuivie par l'ennemi, ne doit pas s'eflVayer. N'eût-elle que six heures devant elle, elle ne doit pas balancer à entrer dans la première baie et à opérer son débarquement. Quelques vaisseaux s'embosseront pour protéger cette opération.
Si l'escadre est dispersée par un coup de vent ou par un combat, chaque
Taisseau fera route séparément Ters le point indiqué, où il s*embossera, s'il est nécessaire, et débarquera les troupes.
Les officiers receyront des instructions secrètes du général en chef qui les autorisent à forcer la main aux marins, si les circonstances l'exigent et s'ils s'aperçoivent de quelque tergiversation de leur part. Tout officier de terre ou de mer qui ne remplira pas sa minions c'est-à-dire qui réopérera pas son débarquement, sera fusillé à son retour en France, à moins que des obstacles invincibles ne raient empêché d^ aborder la côte.
Aussitôt le débarquement opéré, on détachera deux corps très faibles pour s'emparer de quelques villes, que l'on fera ensuite garder par les Irlandais, en y laissant seulement un noyau de Français... L'arrière- garde, qui sera très peu nombreuse, se fortifiera au point de débarquement pour attirer l'attention de l'ennemi, garder les communications et préparer un point de retraite en cas d'échec.
Les petits corps qui agiront séparément auront pour mission principale d'empêcher la réunion des troupes anglaises, d'occasionner des mouvements insurrectionnels, de faire croire qu'il y a des Français partout.
Les troupes anglaises, quoique d'une bonne tenue militaire, ne sont nullement à craindre. Les généraux anglais ne connaissent point la guerre continentale et sont aussi lents dans leurs décisions que dans leur exécution. L'Irlande est un pays entrecoupé de haies et de fossés et présente partout de belles positions militaires dont nos ennemis ne savent pas profiter
Le général empêchera les ennemis de réunir leurs nombreuses phalanges, les généraux anglais étant dans l'habitude de beaucoup concentrer leurs
forces Il ne leur laissera pas le temps de respirer, attendu qu*iln'y a
pas iSarmée qui se remette plus difficilement d'une défaite qu'une armée anglaise. Il suffit souvent de battre la tête d'une de leurs colonnes pour mettre l'armée entière en déroute. Les officiers français auront soin de ne pas attaquer de front sa nombreuse artillerie (I).
Le général français devra montrer le plus grand respect pour les personnes, les propriétés et même les préjugés religieux du peuple. Il fera observer la plus sévère discipline et punira avec la dernière rigueur ceux qui commettront des excès. Si les Français pouvaient aflTecter un grand zèle pour la religion, les choses n'en iraient que mieux. Les vaisseaux partiront de Brest.
Quand bien même le gouvernement ne serait pas décidé à attaquer
cet hiver la puissance britannique, en destinant pour le continent les troupes employées à l'armée de l'Ouest, ce n'est pas une raison pour ne pas réunir un noyau de troupes de 4,0U0 hommes qu'on stationnera à égale distance de Brest et de Lorient, à l'eflet de couvrir ces deux ports en cas d'attaque de l'ennemi. Il sera réuni à ce corps une légion formée de toute la jeunesse des départements de l'Ouest. On fera aussi réunir tous les Irlandais unis, qui sont au nombre de 1000 à 1200 pour en former un corps sous la dénomination de Légion irlandaise : il sera joint à ces légions tous les vagabonds, mauvais sujets, chouans rentrés, etc.
(1) Souvenir de Castlebar.
Il est très possible de réunir un corps de 12,000 à 15,0^H) hommes dans l'espace de trois mois La grande réforme qui ya s'opérer parmi les officiers pourrait produire des mécontentements On pourra donc les
employer utilement contre l'Angleterre Je tous ai parlé, Citoyen Ministre,
des faibles moyens que je demande pour abattre la puissance britannique :
4,000 à 6,000 hommes de bonnes troupes d'infanterie ;
i régiment de cavalerie légère ;
i2 à 15 pièces d'artillerie ;
42 vaisseaux ;
6 frégates ;
À bâtiments légers ;
20,000 fusils ;
3y000 officiers à la suite.
La latitude d'emmener avec moi la jeunesse des départements de l'Ouest.
L'armement et l'équipement ne doit pas inquiéter : j'ai dans le commerce français et hollandais des ressources pour cet objet.
Permettez-moi de vous faire observer que cet hiver est le seul moment favorable pour enlever l'Irlande à la puissance britannique, parce que ce gouvernement va prendre des mesures pour améliorer le sort des Irlandais après l'Union (I)
Les seules ressources qui nous restent en marine ne nous permettent pas d'agir sans la probabilité du succès. Voici ce que je propose d'employer pour ne pas léser nos intérêts et nous mettre à même d'agir avec certitude, ne pouvant exposer trop légèrement les débris de notre marine. Il faut donc agir sur dijGTérents points en se servant, autant que possible, du secours de nos alliés.
Il faut armer au Ferrol, Rochefort et Lorient trois fortes divisions, qui seront plus que suffisantes pour s'emparer de l'Irlande, et jeter un corps de 6,000 hommes en Ecosse. Il est d'autant plus essentiel d'armer dans ces ports
que la sortie en est favorable, malgré la nombreuse division ennemie
3,000 hommes de bonnes troupes partiront de l'un des ports de la Manche, soit par le transport de quelque corsaire, soit par les bateaux pêcheurs. Elles devront débarquer sur les côtes d'Angleterre à l'effet de délivrer 40,000 prisonniers, qui trouveront des armes et des munitions partout.
Après s'être joint aux mécontents du pays de Galles ou de Cornouailles, ce
corps de troupes devra porter le fer au sein de la capitale Si, contre
toute attente, ce corps n'était pas soutenu par les sentiments populaires, il devra faire sa jonction avec les corps qui devront avoir débarqué en Ecosse.
Après avoir jeté un corps de troupes très faible au sud de la capitale, afin de forcer l'ennemi à une diversion, un petit corps devra partir des ports de la Hollande : ne serait-il que de 300 hommes, il le faut. Ce corps aiu-a pour mission de porter l'alarme au sein de la capitale et de seconder les mouvements qui s'étaient préparés et les opérations des troupes qui auraient débar-
(1) Cette prévision devait être craellement démentie par les événements. L'asservissement de l'Irlande fut plus rigoureux après l'Union qu'avant.
que. Dans le même temps, Tescadre de Brest, ayant des troupes à bord, pourra sortir et livrer un combat avec la certitude de la probabilité du succès, d'autant plus que les forces ennemies seraient disséminées pour couvrir tous les points menacés.
J2 vaisseaux, À frégates et 4 bâtiments légers partiront de Brest par un vent du sud, feront voile en ligne directe vers la baie de Cork et entreront dans le fond de la baie. Trois vaisseaux formant Tescadre légère entreront les premiers. Au même instant, les bâtiments légers débarqueront .^00 à 400 hommes à une certaine distance pour prendre les batteries à revers et arrêter Tennemi qui se trouvera dans les forts au moment où F escadre devra opérer son passage. Aussitôt que les forts seront en notre pouvoir et que Tescadre sera mouillée dans le fond de la baie, on s'occupera de débarquer les troupes et de réarmer les forts, afin de protéger notre escadre contre les attaques de la flotte anglaise. Comme il est probable que l'ennemi fera tous ses efforts pour pénétrer dans le fond de la baie, on prendra les deux plus mauvais vaisseaux qu'on fera couler à l'entrée du passage, en y joignant 200 à 300 bâtiments du commerce, s'il le faut, qui seront coulés de même. Les 4 vaisseaux qui croisent devant Brest ne devront pas empêcher la sortie, quand bien même l'ennemi serait instruit de la marche de l'escadre française. Avant que les ennemis aient fait le signal de réunion pour poursuivre l'escadre française, celle-ci aura le temps de s'esquiver dans la nuit, d'autant plus que si les vents ne nous offraient qu'une marche de 6, 8 ou 10 nœuds, nous pourrions toujours arriver en trente-six ou quarante heures au point indiqué. ....•.••••....... ......■••
On peut armer à Rocheforl les bâtiments disponibles et y embarquer 7,000 à 8,000 hommes, qu'on débarquera dans la partie la plus septentrionale de l'Irlande. Cette division, pouvant sortir facilement de Rochefort, pourra être assez forte pour s'opposer aux bâtiments ennemis qui se trouveraient sur cette partie de l'Ue. D'autant plus que cette partie de la côte n'est nullement gardée et cpie les habitants sont très disposés à nous recevoir.
Dans le même instant, une division de 3 vaisseaux, les meilleurs voiliers, partira de Brest ayant à bord 3,000 à 4,000 hommes de débarquement qu'elle jettera sur un point quelconque de l'ile. Ce corps étant assez fort pour agir partiellement, aura pour but d'occasionner une diversion, d'attirer la majeure partie des forces ennemies, de favoriser les mouvements insurrectionnels et pourra agir avec toute la probabilité de succès possible.
Au moment où l'on fera mouvoir ces deux corps, il sera préparé une guerre civile, qui devra éclater dans l'intérieur de l'Angleterre.