CHAPITRE II
Le 16 ventôse (4 mars), Bonaparte écrit au Ministre de la marine Foirait (1) :
Je TOUS prie, Citoyen Ministre, de me faire connaître combien de temps il TOUS faudrait pour réunir 100 bateaux et chaloupes canonnières?
Dans quel port se trouvent aujourd'hui ces chaloupes canonnières, dans quel état sont-elles ?
Combien il a été reconnu dans le temps, que la côte depuis le Hayre jusqu'à Ostende pouvait fournir de chasse-marée? Combien ces i 00 bateaux ou chaloupes canonnières pouvaient porter d'hommes ?
Combien de bateaux pouvaient sortir en une marée de Boulogne? Combien a-t-il été reconnu que ce port pouvait en contenir ?
J'avais, dans le temps, ordonné des travaux ; qu'a-t-on fait et que faudrait-il faire ?
Je désirerais que vous pussiez me remettre demain, à 2 heures, ces diffé* rents états*
Si la réponse à toutes ces multiples questions parvint au Premier Consul en un délai aussi court, c'est ce qu'on ne sait pas. Mais Tétat suivant fournit une situation très précise des ressources.
(1) Correspondance de Napoléon, publiée.
État des bâtiments armés et non armés existant à la date du 25 ventôse :
16 mtrs.
Briekf, ChaloapM Bateaux Battoriet
FrégaUf. Conrettef. loagret canoo- eanon- Féoiehet. flot- — — etcntten. nièrei. nier*. — tante».
Port-Malo 3 1 i i » 2 »
Cherbourg » » 2 5 i4 » »
LeHavre 6 4 il 3 81 6 »
DunkerqueetOstende. » 4 17 6 49 28 1 Flessingue (aux ordres
du contre-amiral Lai-
sègues) 2 3 2 5 8 >» »
Totaux "IT "Ï2 33 20 "îsi "36 1
État de situation des chaloupes canonnières et bateaux canonniers existant dans les quatre premiers arrondissements maritimes :
16 mars 1801 (1).
CaDOimièros, Bateaux. Péaichef.
l*' arrondissement (Flessingue et Dunkerque). .7 57 28
2» — (Le Havre et Cherbourg)... 9 95 7
3« — (Saint-Malo et Brest) 6 58 2
4® — (Lorient) 4 4 »
Total général 276
La plupart des autres questions avaient été résolues lors de la mission de Tamiral Lesscgues (2).
Si, dans la lettre de Bonaparte à Forfait, on ne saurait trouver un plan complet d'expédition en Angleterre, la question allait au moins entrer dans une phase nouvelle.
Ce qui est significatif, c'est que, sans plus tarder,, on s'occupa de la rédaction de l'arrêté de principe qui devait paraître le 22 ventôse (13 mars) et que, l'emploi d'une grande flottille étant admis, on s'occupa de trouver un chef.
Le mérite d'avoir choisi l'amiral Latouche-Tréville appartient à Forfait.
(1) Archives de la Marine, BB«t, 15Î et 153.
(2) Voir ci-dessu9.
Bonaparte se contenta de donner son consentement :
(' Puisque vous croyez, écrit-il à Forfait (1), le citoyen « Latouche capable de commander la flottille, je ne vois pas « d'inconvénient à le choisir »
Malgré le peu d'enthousiasme que paratt indiquer cette citation, la désignation faite était la meilleure (2).
Auteur de projets antérieurs contre l'Angleterre, connaissant tout spécialement les questions de la guerre de côte et de flottille, le vaillant et habile Latouche -Tré ville devait apporter dans sa mission une ardeur, une activité et un savoir-faire remarquables. Enthousiaste du projet de descente, il accepta avec joie Tofifre qui lui fut faite, persuadé que c'était bien de descente qu'il s'agissait.
Le contraste entre les aspirations de l'amiral et les véritables intentions du gouvernement, se manifestera d'une façon de plus en plus claire.
Les idées de Latouche-Tréville ressortent très nettement du mémoire qu'il remit au Ministre.
Mémoires sur les opérations préparatoires à l'expédition projetée.
Il faut d^abord et le plus promptement possible fixer le nombre et l'espèce des bâtiments de guerre et de transport qui doivent y ôtre employés et ordonner de suite la construction de ceux qui ne se trouvent pas dans le cadre précité.
Il faudra réorganiser le système des signaux de côtes, qui est totalement abandonné
Le nombre de ces bâtiments étant trop considérable pour qu'ils puissent être construits dans un seul port et cette centralisation devant essentiellement nuire à la célérité que cette opération exige, il me semble que Flessingue, Anvei-s, Nieuport, Ostende et Dunkerque doivent être choisis de préférence aux ports de la Manche par la facilité d'y faire parvenir tous les éléments de construction et de gréement de ces bâtiments, qui, vu leur force dans Tattaque et la défense, trouveront le moyen, réunis en un certain nombre, de gagner les ports de rassemblement pour l'embarquement des troupes malgré Fennemi qui voudrait s'y opposer.
Je pense que le mode de l'entreprise offrirait plus d'inconvénients que celui de la commission
Dans quatre mois au plus tard, à dater du !•' germinal, ce qui porte dans le cours de thermidor sera l'époque du rassemblement de tous les bâtiments de
(1) Lettre à Forfait, 7 mars (Correspondance de Napoléon).
(t) Latouche-Tréville venait, par arrêté en date du t mars (Corresp, de Napoléon), d'être nommé au cooHmandement d'une division de 4 vaisseaux armés à Brest.
Texp^dition aax lieux qui seront désignés pour rembarquement des troupes, que je maintiens devoir être fait à Dunkerque, Boulogne et Calais. Le mois de fructidor, qui correspond à la fin d^août, offre à un moment de tannée des jours de calme qui sont quelquefois successifs et favoriseraient beaucoup ^opération im- ' portante que ton a en vue (i).
Quant à Forfait, il semblerait aussi que, dans sa pensée, le vrai projet était celui d'une descente.
Le Ministre de la marine au Premier Consul (2).
17 Tentôse.
Le général L. T. est aussi dans l^opinion que les diiisions de la flottille stationnées depuis Cherbourg jusqu*au Morbihan ne devraient être employées qu'à la sûreté des côtes et à la protection du cabotage et qu*eu égard k Féloignement des ports du Nord et à la difficulté des communications, il serait impossible de les faire participer à f expédition contre f Angleterre. Il
(1) Archives de la Marine, BBiv, 152.
Titres des matières à développer pour faire une descente en Angleterre :
Description des côtee de France.
Description des côtes d'Angleterre.
Description de la Hollande, de ses canaux, et de tontes les embarcations qu'on peut y réunir pour passer 100,000 fiommes en Angleterre.
Nécessité d'avoir un grand nombre d'espions en Angleterre
Comment il faut mettre en réquisition 10,000 chaloupes, bots et autres embarcations dans toute la Hollande, avec 3 ou 4 matelots pour les conduire à la voile.
Manière de les faire venir par les canaux et par Flessingue Jusqu'à Ostende, Calais* Dunkerque et Boulogne.
Distribution de ces 10,000 embarcations en 50 divisions de 200 chaloupes.
Partage de ces divisions en deux lignes.
Nombre de petits bâtiments pontés nécessaires à porter la grosse artillerie, les caissons, bagages et autres trains d'armée.
Télégraphes placés le long de la côte et sur la ligne qui va à Paris.
Ballons retenus pour observer les vaisseaux anglais.
Temps qu'il faudra choisir pour mettre à la voile.
Manière de mettre toutes les embarcations à la mer.
Embarquement des troupes.
Heure à laquelle on doit faire route.
Ordre de marche.
Comment il faut diriger la marche par le signal du commandant placé à la tète d'une division au moyen d'un réverbère placé au fond d'un baril ouvert par derrière et supporté par un chandelier de fer.
Manière d'éviter les vaisseaux anglais pendant le trajet.
Fausse attaque.
Manière d'enlever les frégates et de brûler les vaisseaux.
Moyen d'enlever les tours placées sur les côtes d'Angleterre par le moyen de grenades.
Marche sur Londres.
(2) Archives de la Marine, BBi^, 152,
propose, en conséquence, de faire construire immédiatement 100 et même 150 chaloupes canonnières semblables k celles des Espagnols, d'attacher 50 de ces chaloupes aux trois colonnes qui seraient formées à Boulogne, Calais et Dunkerque et de les armer comme celles mentionnées dans le projet d'arrêté* Il suppose que ces embarcations pourraient porter 9,000 hommes de débarque^ mentf en sus de leurs équipages^ qu'elles contiendraient dix jours de vivres en biscuit et eau-de-vie: qu'il faudrait environ trois mois pour en construire 150 et que cette dépense s'élèverait à 2,250,000 francs en tout, à raison de 1500 francs par chaloupe ; enfin, il croirait utile de les diviser en canonnières, bombardes et obusières.
Je pense, comme le contre-amiral L. T., que les chaloupes canonnières et bateaux canonniers qui ont été construits jusqu'à ce moment en France n'ont pas le degré de perfection dont elles seraient susceptibles, et que l'on pourrait tirer parti de l'exemple des Espagnols. Mon avis est aussi que le nombre des embarcations existantes est insuffisant et qu'il faudrait en mettre de 100 à 150
sur les chantiers Ce que je crois de la plus grande urgence, c'est de mettre
en état de défense les avenues des ports où vous ferez rassembler tout ou partie des divisions de la flottille. Non seulement il faut que la guerre rétablisse et approvisionne les batteries, mais il faut encore installer un certain nombre de bâtiments en bombardes et en garnir d'autres de fourneaux à rougir les boulets; car il n'y a pas de doute que les Anglais, lorsqu'ils se verront menacés d'une descente avec des bâtiments à rames, n'emploient tous les moyens imaginables pour les incendier.
Il me parait aussi nécessaire d'acheminer bientôt des troupes vers les points où les bâtiments seront armés; il n'y a pas un moment à perdre pour former le soldat à, la nage et l'accoutumer à un élément nouveau pour lui
Mais, ou bien les intentions réelles du Premier Consul s'étaient déjà modifiées depuis qu'il avait jeté les premières bases de Torganisation, ou bien il ne voulait pas dévoiler encore ses vrais projets, se réservant, dans Tun ou l'autre cas, de juger à Fusage ce que vaudraient les bateaux plats pour une opération ojffensive.
Toujours est-il que Tarrêté du 22 ventôse et les instructions remises à l'amiral n'admettent plus Texpédition que comme une éventualité assez lointaine.
Arrêté du 22 ventôse an IX (1).