CHAPITRE III
(suite,)
La correspondance de Tamiral Latouche-Tréville avec le Ministre de la marine permettra de se rendre compte, presque jour par jour, de Torganisation de la flottille, des mouvements de ses diverses fractions, et Thistorique des combats livrés donnera une idée assez précise de sa valeur (1).
Voici, d'abord, les lettres écrites par Tamiral à son arrivée au Havre. Ce point était très important, en raison des facilités qu'il donnait pour la construction et, éventuellement, pour la mise à Tabri des bâtiments de faible tonnage dans Festuaire de la Seine. A Tépoque du Consulat, Tembouchure de la Seine paraissait trop éloignée des côtes anglaises pour servir de point de départ aux bateaux plats, mais les moyens d'action qui y étaient accumulés étaient considérables : 6 frégates, 4 corvettes, H lougres et cutters, 3 chaloupes-canonnières, 81 bateaux canonnîers, 6 péniches (2).
(1) Archives de la Marine, BB»^ 151.
(2) Répartition à faire des chaloupes et bateaux canonniers dans les ports des quatre premiers arrondissements^ pour former dans chacun d'eux une division composée de 3 chaloupes et IB baieaux canonniers, conformément à V arrêté des Consuls du tt ventôse an IX.
Ports dans chacun des(niels
on formera une division Répartition à faire pour former les divisions. Dinsions
et état des existants. — formées.
cbal. bat.tsn.
Flessingne.. 3 8 Faire passer de Dankerque 10 bateaax canonniers.... 3 18
Ostende. ...» 2 Faire passer de Dunkerqne 16 bateaux canonniers. ... » 18
Les Anglais, prévenus des préparatifs, entretenaient une surveillance très étroite au moyen de navires légers.
Lettres de l'amiral Latouche^Tréville,
Du Havre, le 3 germinal (24 mars).
J*ai rhonneur de tous annoncer mon arrÎTée ici à 9 heures du matin. J'ai été forcé de m'arrêter le !•' au soir à Mantes par quelque souffrance à ma jambe, qui ne me permet pas de courir la nuit
Du Havre, le 4 germinal.
J'ai arboré ce matin mon pavillon à bord de la Comète. J'ai dû le
hisser au mM d'artimon, n'ayant aucune autorisation du gouvernement pour le placer au mftt de misaine, quoique la qualité de commandant en chef de forces aussi étendues et aussi nombreuses semblftt m'v autoriser
Da Havre, le 6 germinal.
Ne vous paraltrait-il pas convenable de proposer au Ministre de la
guerre d'employer (au service à bord des canonnières et bateaux plats) les
Ports dans ehacon devouels on formera nne division Répartition k faire ponr former les dÎTistoos. Diviiiona
et état des existants. — formée».
Faire passer de Dankerque 3 bateaux, 10 du Havre et 5 de Port-Malo >» 18
Envoyer à Flessingue 10 bateaox, 16 à Ostende, 3 à Nieaport, 1 canonnière à Calais 3 18
Faire passer da Havre 18 bateaux et de Dunkerque
1 chaloupe 2 18
Faire passer du Havre 16 bateaux, 7 du Tréport, 1 canonnière de Cherbourg t 18
Faire passer de Fécamp 3 bateaux et 1 de Port-Malo. » 18
(dont 3 k Fécamp, t au Tréport). Envoyer à Calais 18 bateaux, 16 à Boulogne, 10 à Nieuport, faire passer de Cherbourg 1 chaloupe pour la division du Havre. . . 3 18
Faire passer de Port-Malo 4 bateaux, envoyer 1 chaloupe au Havre et 1 à Boulogne 3 18
Envoyer à Cherbourg 4 bateaux, I à Dieppe, 5 à Nieuport, 12 à Brest, 12 à Lorient et faire passer de Brest 1 chaloupe 3 18
Faire passer de Port-Malo 12 bateaux et y envoyer
l chaloupe 3 18
Faire passer de Port-Malo 12 bateaux. 11 manque 2 bateaux, qui peuvent être remplacés par la chaloupe canonnière qui est de plus ', 4 16
"26 TÏ4
Signé : LATOUCHK-TRéviLLB.
Archives de la Marine, BB»^, 153.
Nieuport. . .
ebal.
bat .-«an
Dunkerque.
Calais
Boulogne..
Dieppe. ...
Le Havre . .
Cherbourg .
Port-Malo.
Brest
Lorient
Totaux.,..
troupes qui ont servi en Italie sur le lac de Garde et sur les lacs de la
Suisse Si le gouvernement y par la suite, avait de plus vastes projets , vous
sentez quel serait l'avantage de faire marcher de préférence les demi-brigades qui, dans la guerre glorieuse que nous venons de terminer, se seraient trouvées à portée de connaître le service des bateaux et les éléments d'un embarquement et d'un débarquement.
Au moment où il écrivait la lettre suivante, il semblerait que Tamiral n'eût pas encore reçu les instructions dont il a été fait mention ci-dessus.
Du Havre, le 8 germinal.
Quelque désir que j'aie d'accélérer l'armement des bateaux, mon activité se trouve enchaînée par l'impossibilité où me met le défaut d'instruction que l'on
m'oppose sur le genre de ma mission Je vous avais demandé de prendre
les ordres des Consuls sur mes rapports avec les préfets Je suis ici plus
passif qu'un enseigne
Da Havre, le 8 germinal (29 mars).
Pour établir l'ordre dans les divisions, éviter la confusion 'des
numéros, chaque division sera numérotée depuis 1 jusqu'à 18 Chaque
bateau sera désigné par des chiffVes et lettres apparentes à l'arrière : 4*^ division, n» 3, l'^ section.
A la réunion générale, il sera nécessaire de ne former que deux sections par division. En Toici la raison : Une compagnie occupe un bateau; il en faudra 9 par bataillon et, par conséquent, la division de i8 bateaux portera une demi^ brigade (1)
Je pourrai vous fournir la preuve qu'un bateau peut porter i 20 hommes de débarquement, non compris les 26 de son équipage, avec armes, bagages et dix jours de vivres en biscuit, eau-de-\ie et fromage. Je fais faire cette expérience aujourd'hui tant siu* les bateaux nommés » Muskeyn » que siu* les bateaux canonniers construits sur vos plans.
Il y aura dans le port 36 bateaux disposés à recevoir le complément de leurs équipages, que nous attendons du département de la guerre ; ainsi, les divisions de Cherbourg, du Havre et de Dieppe seront complètes à la fin de germinal
Au moyen d'une chaloupe canonnière, qui se rendra ici de Cherbourg, la
8* division sera complète J'applaudis au parti qu'a pris le préfet de faire
placer sur chaque bateaq canonnier une caronade de 36 au lieu du canon de
petit calibre qu'ils portaient Mais ce port (Havre) n'a que 98 hommes en
état de faire du service, et ne peut en fournir un seul pour les canonnières et bateaux canonniers. On ne peut pas compter davantage sur la division militaire de ce département, qui est réduite au plus petit nombre d'hommes. Pour la défense des côtes, il n'y a pas plus de 800 hommes d'ici à Abbeville, y compris les garnisons du Havre, Dieppe et Fécamp (2) Il est instant que le départe-
(1) A deas bataillons.
(2) Voir ci-après la situation dans la 15* division.
ment de la guerre nous seconde par Tenvoi le plus prompt de troupes et artilleurs, destinés à armer les bateaux canonniers.
Cette lettre est le premier indice d'une situation sur laquelle il y aura lieu de revenir : l'excessive pénurie de troupes de terre dans les départements mmtimes. Il est très difficile, non pas de former un corps de débarquement, mais simplement d'assurer les « garnisons » des chaloupes et bateaux canonniers.
Il faut, en effet, remarquer que ces bâtiments devaient porter trois éléments de personnel bien distincts : F équipage^ formé de matelots ; la garnison^ formée de soldats spéciaux exercés au maniement des avirons ; enfin, éventuellement, les troupes de débarquement^ dont l'appoint devait donner ime force totale de 120 à 150 hommes environ par na^ire. Avec son grand désir de faire aboutir une expédition offensive, l'amiral ne perdra jamais de vue ce troisième élément, et la lettre suivante donne des renseignements précis sur la capacité d'une flottille.
Du HaTre, 9 germinal.
Sortie des frégates « Libre » et <c Indienne ».
J'ai Thonneur de tous rendre compte de l'épreuve d'embarquement et de débarquement qui a été faite à bord de deux bateaux canonniers de diverses constructions. Ceux dits « à la suédoise » et qui ne sont dans toute la Manche qu*au nombre de 24, peuvent contenir i20 hommes, non compris les 26 de leur équipage. On ne peut se dissimuler qu'ils y sont un peu gênés, mais comme les compagnies ne sont jamais au complet, on peut calculer sur rembarquement d'une compagnie à bord de cette espèce de bateau L'embarquement se fait en six minutes et le débarquement en trois. Dans les bateaux construits sur nos plans, les 120 hommes sont si bien à leur aise que Ton
pourrait compter sur 30 hommes de plus, ce qui ferait 176 avec l'équipage
On pourrait choisir ces 30 hommes de supplément parmi les troupes à cheval qui placeraient au fond du bateau leurs brides et leurs selles (!]•
Quant à l'état d'avancement des armements dans cette région, il était des plus satisfaisants.
(1) Ces données servirent de base aux états d'embarqaement lorsqae plus tard on pensa à une vraie expédition. D'ane façon générale on doit admettre que chaque chaloupe canon^ nière ou bateau eanonnier pouvait porter une compagnie d'infanterie comme troupe de déoarquement.
Du Havre, le 12 germinal (t avril).
L*annemeiit des bateaux de ce port se pousse avec célérité; 15 sont acheTés, 6 d'entre eux sont entièrement armés et 5 autres sont en cayerne (cale sèche),
pour être visités
30 germinal (20 avril).
La 8* division est organisée, la 7* sera entièrement prôte le 10 floréal, la 6* est armée, 15 bateaux de cette division qui sont ici n'attendent que leurs équipages pour se rendre à Boulogne. La 5" sera prête le iO floréal au plus tard, 17 bateaux de cette division, venus au Havre, feront route vers Calais aussitôt que les hommes destinés à les monter seront arrivés.
10 bateaux formant la 1 '* et une partie de la 2* section de la 3" division stationnée (au Tréport probablement) ne pourront être prêts à partir que vers le 15 floréal, ayant eu des réparations majeures à y faire.
La 9* division, à Cherbourg, est presque entièrement armée.
Je ne puis vous rendre compte des armements dans les 1*' et 3« arrondissements, n'ayant eu aucune relation jusqu*ici avec les préfets maritimes, faute
de connaître la nature de celles que je dois avoir avec eux Je partirai d'ici
le 8 pour Dieppe, Boulogne et Dunkerque
Tout étant en bonne voie au Havre, Tamiral, qui avait déjà commencé à inspecter les côt^s jusqu'à Saint- Valery-en-Caux, résolut d'aller à Boulogne et de se rendre compte de tous les moyens de défense jusqu'à Flessingue (1).
Cette tournée donne un certain nombre de détails intéressants. D'une façon générale, les ouvrages étaient armés et assez bien entretenus.
Da Havre, le 19 germiDal (9 avril).
Je me propose de parcourir la côte (jusqu'à Flessingue).
(Suit le rapport d'inspection des postes et signaux : Bléville, Sainte-Adresse, la Bergerie, Octeville, Cauville, Saint-Jonat, Trunevat, la Poterie, batterie d'Antifer (2 pièces de 21), batteries d'Étretat (3 pièces de 24), (3 pièces de 16), (3 pièces de 24).
22 germinal.
Continuation de la tournée d^Étretat à Fécamp.
Postes d*Étique, du Fond de la Vaucolte, de Vaucolte, batterie dTport (2 pièces de 24), Fécamp (bon et bien entretenu, et où se réparent 3 bateaux canonniers). On y trouve 45 grands bateaux pouvant porter 100 hommes de troupe et 1 canon de bataille de 8. Batteries (2 pièces de 24), (3 pièces de 24 et 2 mortiers), (3 pièces de 24).
28 germinal.
Suite du Toyage de Fécamp à Saint-Valery-en-Caux.
(1) Lettre du 9 avrU.
Postes de Senneville, d'Elétot, batterie Saint-Pierre (2 pièces de 24), batteries des Grandes-Dalles (2 pièces de 24), des Petites-Dalles (2 pièces de 24).
Poste de Saint-Martin, signal de Saint-Martin, batteries de Paluet, signal de Labelles.
Retour au HaTre le 30
Du HaYTd, le 5 flor6al.
J'ai cru dcToir faire la visite des batteries qui défendent la plage et le
port du Havre On ne peut rien ajouter aux moyens de défense qui ont
été pris et au bon état où se trouvent les différentes batteries que j'ai parcourues (Suit la demande d'un fourneau à rougir pour la batterie de la Hève
et du rétablissement de la batterie Nationale ébranlée).
De Dieppe, le 10 ûoréal (30 avril).
A Dieppe, 7 batteries, 37 pièces ou mortiers.
Toutes ces batteries sont sufQsantes pour la défense de la plage de Dieppe.
J'ai trouvé ici les bateaux canonniers, au nombre de 14, entièrement réparés, mais 4 seulement sont gréés. On attend de jour en jour la mâture, le gréement, l'artillerie et les munitions de tous les autres, ainsi que pour les 2 venus du Tréport pour être équipés et armés ici. Il ne se trouve ici d'artillerie que poiu* 6 de ces bateaux. Le complément a été demandé au Havre
Pour prévenir les difûcultés sans cesse renaissantes qui s'opposent à l'armement des chaloupes et bateaux canonniers, par défaut de marins, j'aurais un moyen à vous proposer, qui pourrait accélérer les levées, en stimidant le zèle des meilleurs matelots. Ce serait d'accorder la qualité de gabiers volants à 3 des 6 matelots embarqués sur chaque bateau, 6 sur chaque canonnière,
iO sur chaque péniche 11 faudrait leur accorder un supplément de
3 livres par mois
La situation était tout autre à Boulogne. Aucun préparatif antérieur ne permettait de faire de ce point une base de concentration et d'opérations ofTensives.
14 ûoréal (4 mai).
Arrivé ici à 4 heures après-midi, j'ai eu le temps de jeter un coup
d'œil sur la situation du port,* qui est déplorable ; la défense est nulle tW, et l'on ne peut penser à réunir ici au delà d'une division, sans que l'on ait pris les mesiu*es nécessaires pour le mettre en sûreté. Vnù seule batterie et peu redoutable défend le port et il n'y a pas un homme de troupe. La garde d'un point aussi important est confiée à une compagnie de vétérans et 50 canonniers dont la majorité est dispersée dans les batteries de la côte. Aussitôt l'arrivée du préfet maritime, que j'attends le 17, nous nous concerterons sur les moyens à employer. Je vous préviens qu'ils sont de la dernière urgence, si le gouvernement est dans l'intention de s'occuper sérieusement de la grande expédition
De Boulogne, le 15 floréal.
Les moyens de défense qu'offrent les batteries sont à peu près nuls
pour repousser efficacement les bombardes ennemies qui, réunies en certain nombre, pourraient, en très peu de temps, incendier les bateaux que l'on rassemblerait ici. Avec infiniment peu de dépense et dans quinze jours, on peut se mettre h Tabri d'un bombardement. Il ne s'agit que de rétablir les plateformes de la batterie du musoir de la jetée de l'Ouest, composée de 5 pièces de 2i aTec un fourneau. Cette batterie avancée atteindra facilement le mouillage que pourraient prendre les bateaux bombardiers J'ai reconnu aussi
la nécessité de placer ime batterie de 5 mortiers sur un plateau que la nature parait avoir disposé exprès et qui est situé entre la « Tour-d'Ordres » et le « Signal ».
La poudrière se trouvera toute faite dans le logement qu'occupe le gardien
établi dans un four à feu qui n'est plus d'usage On pourrait encore
ajouter une batterie de 2 mortiers, placée à mi-côte près le four à chaux
Voilà tout ce que la droite de Boulogne exige, ayant aussi la batterie de Wimereux qui bat la rade. La gauche est siifûsamment défendue par le fort de Ghàtillon, garni de 5 pièces de canon et de 3 mortiers, surtout quand il sera
secondé par les 5 pièces de 24 de la batterie du musoir C'est ici le lieu
de vous prier de solliciter du Premier Consul une nouvelle marque de sa confiance en me chargeant de la défense maritime de Boulogne, en m'accordant temporairement la direction et le commandement des batteries qui battent sur la rade depuis le fort Chàtillon inclusivement jusqu'au fort Mortier exclusivement en mettant sous mes ordres les ofûciers d'artillerie
De Boulogne, le 16 floréal.
J'ai fait une visite exacte des batteries environnant la rade de Boulogne, de celles particulièrement dont je vous ai engagé par ma dernière à demander au Premier Consul le commandement temporaire et la direction. Elles sont au nombre de i :
A la droite de l'entrée :
Celle du Moulin-Hubert, 2 pièces de 18 et 2 mortiers; Celle de la pointe de la Crèche, 3 mortiers.
A la gauche :
Celle du musoir de la jetée, 4 pièces de 24; Le fort Châtillon, 3 pièces de 24, 3 mortiers.
Lorsque les 7 mortiers dont je vous propose l'établissement près de la « Tourd'Ordres » et au-dessous seront en place, la rade sera battue par 45 mortiers et 9 pièces de canon, ce qui sera suffisant pour rendre vaine toute attaque de la part de l'ennemi, surtout en formant une ligne de 20 bateaux canonniers et bombardes.
La batterie du Moulin-Hubert est dans le plus mauvais état; il faut substituer des affûts de côte à ceux de place, qui sont entièrement pourris, les plateformes sont à faire à neuf