RAPPORT
Mon Général, les vents qui retenaient depuis si longtemps la 8® division dans la baie de Saint-Valery-sur-Somme, ayant cessé d'être contraires, je suis parti aujourd'hui 19 fructidor, à 9 heures du matin, à la faveur d'une jolie brise de sud. Ma division était composée des deux canonnières la Tempête et V Enflammée, de 18 bateaux canonniers, auxquels se sont joints 3 autres bateaux qui n'avaient pas pu appareiller en même temps que la7« division, lors de son départ de cette baie, ce qui composait une réunion de 23 bâtiments sous mes ordres.
Au moment de mon départ, nous avions en vue un bâtiment ennemi à trois mâts, que les Vigies de la côte signalaient frégate. Je n'ai pas cru qu'une fré> gâte dût nous empêcher de faire route ; j'avais l'espoir de pouvoir dépasser les bancs d'Étaples, avant que l'ennemi pût se réunir en force supérieure, et aloi"s la côte m'eût offert des moyens de protection et des facilités pour former une ligne d'embossage. L'ennemi nous rallia et fit la même route que nous, se tenant h deux portées de canon. La brise qui mollissait, l'apparence de calme, l'empêchaient sans doute de nous attaquer dans la matinée, mais à 2 heures les \ents ayant fraîchi à la suite d'un orage, je m'aperçus par sa manœuvre qu'il voulait inquiéter l'arrière-garde. Je fis signe â toute la division de forcer
(1) Le Moniteur universel, n» 358.
de Toiles, et, avec les deux canonnières, je me laissai culer k la queue de la ligne pour la protéger. L'ennemi nous envoya sa volée ; nous lui ripostâmes^ et nous le vîmes de suite diminuer de voiles et prendre le large. Il expédia alors une de ses péniches, et fit des signaux : nous aperçûmes en même temps plusieurs voiks sous le vent à nous dans le N.-O.; Fennemi ayant eu connaissance de ce renlbrt, revint à la charge et nous combattit encore, mais de loin ; il éprouva de notre part la même résistance ; la division avait alors doublé la pointe d'Ëtaplcs. J'ordonnai de mouiller et de s'embosser; il n*y avait plus que les deux canonnières, qui se trouvaient forcées de prendre le large pour arrondir cette pointe.
L'ennemi profita de cette position désavantageuse, et vint nous attaquer i une demi-portée de canon. Nous ne pouvions pas leur riposter, et, d'ailleurs^ nous avions intérêt à doubler promptement cette pointe pour nous réunir aux bateaux. Nous reçûmes une grêle de boulets et mitrailles; un boulet de 32 tomba dans la cuisine de la canonnière la Tempête, et nous fûmes en un instant couverts de décombres ; les éclats nous tuèrent 3 hommes et en blessèrent 2. Nous reçûmes un boulet dans notre grand mât, et un sur Tavant à la flottaison, mais il fut bouché sur-le-champ.
La canonnière V Enflammée, commandée par le citoyen Herbelin, me héla que le bâtiment coulait; je lui ordonnai de faire côte s'il ne pouvait réparer cette avarie. J'ai connaissance qu'il y a eu plusieurs hommes tués à bord, sans en savoir le nombre. Nous avons aussi perdu un homme à bord du bateau n^ 7, qui fut atteint par un des boulets de l'ennemi. Aucun des bateaux n'a combattu et n'a été en position de combattre ; les deux canonnières ont seules répondu au feu de l'ennemi ; elles n'ont pas balancé à s'exposer poiur la protection et la sûreté de la division. Je suis fondé à croire qu'elles ont fait beaucoup de mal à l'ennemi , deux fois il a voulu renoncer au combat, et enfin il nous a abandonné, étant encore en position de nous harceler. Les pertes qu'il a dû éprouver, et notre résistance, lui donnaient peu d'espérance d'un meilleur succès.
Nous sommes entrés à 10 heures dans le port de Boulogne, au nombre de 22 voiles. J'espère que la canonnière VEnflammée, que j'ai été forcé de laisser à la cûte, aura trouvé les moyens de se réparer, et que nous aurons la satisfaction de la voir se réunir à la flottille. L'ennemi alors n'aura obtenu d'autre résultat que de s'être bien convaincu de l'impossibilité où il est d'empêcher la réunion des autres divisions.
Je ne terminerai pas mon rapport général, sans donner des éloges à la conduite et à la bravoure de l'état-major et de l'équipage de la canonnière la Tempête, sur laquelle j'avais mon guidon de commandement; mais particulièrement à son brave capitaine, le citoyen Agasse : il est impossible de montrer plus de sang-froid, d'intrépidité et d'intelligence ; il a sauvé sa canonnière, qui s'est trouvée échouée pendant le feu de l'ennemi, le pilote-cûtier ayant été tué. J'ai été témoin des efforts et des moyens qu'il a employés pour mettre promptement son bâtiment à flot : malgré la vive canonnade de l'eanemi qui s'acharnait contre lui, il n'a pas été plutôt â flot, qu'il a recommencé le combat, tout en se ralliant à la division.
J'ai l'honneur. Général, de vous renouveler l'assurance de mon sincère et respectueux dévouement. Gréban.
Herbelin, commandant la canonnière V <f Enflammée »,
au général Latouche^Tréville.
Pendant le combat que j'ai eu hier contre la frégate anglaise le Dart^ capitaine Bolton, de 28 canons de 32 liv. de balle, faisant de l'eau, j'ai échoué, et après m'étre assuré que l'eau n'était pas considérable, je me suis renfloué et j'ai fait route pour Boulogne ; mais quelque temps après, le pilote a touché de nouveau, et, ne pouvant suivre ma route, j'ai pris le parti de me touer pour m'écarter du feu de la frégate. A 7 h. 1/2, la frégate m'a envoyé i officier et 4 matelots pour m'amariner, je les ai faits prisonniers et les ai gardés à bord. Ds assurent que la perte de l'ennemi a été très considérable. J'ai perdu 7 hommes et j'ai eu 4 blessés, que j'ai fait transporter à terre pour les faire rendre à l'hôpital de Boulogne ; je me suis réparé du mieux qu'il m'a été possible, et le plus tôt que je pourrai, je me rendrai auprès de vous avec ma canonnière.
Le 20 fructidor, à un quart de lieue dans le sud du fort Lornel, échoué, je compte entrer à Ë tapies cette marée.