DONZELOT
Le mouillage de Bertheaume n'est pas tenu longtemps : dès le 29 l'escadre repasse le goulet.
Donzelot, général de brigade, chef de rétaUmajor général, au maréchal Augereau, commandant en chef le camp de Brest,
An quartier général, à Brest, le 9 germinal an xni (30 mars 1805).
Mon Général,
L'escadre est rentrée hier en rade. Les vents ayant passé au sud-ouest, elle n'a pu rester ni à Bertheaume ni à l'entrée du Goulet.
Les ennemis, qui se tiennent toujours à hauteur d'Ouessant et du Raz, envoient, selon leur usage, des bâtiments légers pour observer la rade.
Ci-joint l'emplacement des troupes de l'armée. Vous remarquerez qu'il n'y a pas de généraux de brigade à la division du général Bonet. Le Ministre, en ordonnant l'embarquement des troupes qu'il commande, n'en a point désigné, ni prescrit d'en comprendre dans cette division.
Lorsque vous le verrez, je vous prie de lui demander si telle était son
intention.
Salut et respect.
Donzelot.
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Voici comment Ganteaume expliquera cette rentrée de l'escadre, si fâcheuse au point de vue moral et si préjudiciable à l'accomplissement de sa mission, en raison de la difficulté trop souvent, constatée pour une escadre, de franchir le goulet de Brest (1).
Sire,
A Sa Majesté l'Empereur et Roi (2).
9 germinal an xiii (30 man 1805).
Ainsi que j'avais eu rhonneur de rannoncer à Sa Majesté, Tarmée navale est entièrement prête à mettre sous voiles depuis le 5 (Î6 mars) de ce mois. Les vents, pendant ces jours, avaient été trop incertains, et le temps était trop clair pour nous permettre de sortir et pouvoir espérer nous dérober à l'armée ennemie, que les vigies continuaient de nous signaler dans Tlroise, et dont nous voyions les vaisseaux avancés de la rade de Brest.
Le 6 (27 mars) au matin, le temps était brumeux, le vent était faible, mais j'espérais que les nuages et les vapeurs dans le ciel se seraient renforcés, et que nous pourrions avoir un moment favorable. A 7 heures du matin j'avais fait à l'armée le signal d'appareiller. Ce signal s'exécuta successivement avec tout l'ordre et la célérité possibles; deux heures après mon signai, tous les vaisseaux étaient sous voiles, donnant dans le goulet. Malheureusement, à peine les premiers vaisseaux étaient-ils sur la rade de Bertheaume, que la brume se dissipa; le temps devint superbe, et nous aperçûmes l'escadre légère ennemie aux environs de la pointe Saint-Mathieu, faisant des signaux à d'autres bâtiments que l'on découvrait au large, et que nous jugions intermédiaires avec leur armée. En même temps, la côte signalait cette armée sur notre passage, au nombre de 18 vaisseaux, plusieurs frégates et corvettes.
Les ordres, que voits m'aviez donnés, commandaient mes manœuvres; je fis mouiller l'armée où elle se trouvait; cependant l'ennemi ne tarda pas à s'avancer vers nous avec toutes ses forces, parmi lesquelles nous distinguâmes 8 vaisseaux à trois ponts, 4 frégates et 5 corvettes. Cette armée annonçant par ses manœuvres le dessein d'attaquer celle de Sa Majesté, le vent qui régnait ne permettant pas de rentrer h Brest et, ne voulant pas être attaqués au mouillage, je fis signal de se tenir prêts à remettre sous voiles et à combattre. Ma position, Sire, en cette occasion, était difficile; je me trouvais forcé de contrevenir aux ordres que vous m'aviez donnés, en hasardant un combat dont l'issue était douteuse. L'ennemi avait 3 vaisseaux de moins que nous; mais il en avait 8 de première grandeur, et nous, nous n'en avions que 3. Cependant, il n'y avait pas à s'alarmer : dans la position où j'étais, il m'était impossible d'attendre que l'on vînt m'attaquer, car, un moment plus tard, le combat était engagé. Le signal d'appareiller en coupant les câbles, celui de former bataille
(1) On se souvient qu'au départ de Hoche on était venu mouiller à Bertheaume, avant d'essayer de forcer le blocus.
(2) Archiva de la Marine, BB»', Jîi.
474 TROlSIÈîfE PARTIE. — CHAPITRE V.
par Tordre de vitesse, et d'aller à la rencontre de l'ennemi, étaient frappés quand Tarmée anglaise vira de bord.
Dans la soirée, nous appareillâmes et nous nous rapprochâmes du goulet, mais les vents continuaient d'être très faibles, et nous ne pouvions rentrer. Nous passâmes la nuit au mouillage ; pendant la journée du 7, presque tous les vaisseaux appareillèrent et firent différentes manœuvres. L'armée reprit sa position, quelques frégates eurent seulement l'ordre de se tenir pendant la nuit sous voiles, en observation au large de notre mouillage.
L'armée anglaise avait été, pendant la journée du 7, encore signalée dans riroise; mais elle avait été renforcée de 3 vaisseaux : 18 étaient réunis au sudsud-ouest d'Ouessant, et 2 et quelques frégates continuaient de nous observer et se tenaient depuis une lieue jusqu'à deux lieuos de nous.
Pendant la nuit du 7 au 8, les vents avaient passé au sud-est, le temps n'avait point une bonne apparence.
La rade de Bertheaume n'étant point sâre et n'offrant aucun abri avec les vents de cette partie ; une armée telle que la nôtre étant extrêmement exposée sur cette rade, je ne pouvais hésiter. A 9 heures du matin, le vent étant déjà grand frais, je me décidai à rentrer.
Je fis encore appareiller successivement tous les vaisseaux ; à 4 heures du soir, r.armée était mouillée sur la rade de Brest, sans avoir éprouvé la moindre avarie.
Je suis. Sire, avec un profond respect et un dévouement sans bornes.
De Votre Majesté, Le très humble, très obéissant serviteur et fidèle siget.
Ganteaume.
Ainsi, au moment essentiel de la campagne, Oanteaume, en repassant le goulet, perdait toute chance d'effectuer un départ subit, car Texpérience des guerres antérieures, celle de Texpédition de Hoche en particulier, avait montré qu'un mouillage à Bertheaume ou à Gamaret était la condition nécessaire d'un appareillage d'ensemble.
C'était le jour même où Villeneuve quittait Toulon que Ganteaume rentrait à Brest. . .
C'est le 7 mars seulement que le chef de l'escadre de Toulon avait reçu ses nouvelles instructions. Il répondit aussitôt (1) qu'il partirait dès que le Pluton serait prêt, c'est-à-dire du 16 au 21 mars. Lauriston annonça aussi à l'Empereur que l'escadre serait en état de mettre à la voile avant la fin du mois (2). En donnant connaissance des points de rendez-vous
(1) Lettre du 7 mars, citée par ramiral Jurien de la Oravlère.
(2) I/^ttre de PKmpereur. 16 mars. (Correspondance de Napoléon, 8442.)
indiqués en cas de séparation, Villeneuve ajoutait : « je ne « sais si je me trompe, malgré que votre lettre soit positive « sur ce sujet, je soupçonne que la Martinique n'est pas le « véritable point de ma destination ».
On sait, en effet, que les ordres de l'Empereur étaient sous pli cacheté à ouvrir en mer. Quelques jours plus tard, Villeneuve fit en outre répandre le bruit que Tescadre était destinée à une expédition dans Tlnde (1). Maïs rien ne fut fait pour confirmer Nelson dans la croyance où Ton savait qu'il avait été, que la première destination était l'Egypte (2). Pourtant, au moment où l'Empereur envoya les ordres les plus pressants, on apprit que Tescadre anglaise, signalée sur la côte d'Espagne, allait se trouver sur la route qu'on projetait de suivre.
Au général Lauriaton (3).
La Malmaison, 25 ventAse an xiii (16 mars 1805).
Monsieur le Général,
Je reçois Totre lettre du i6 ventôse. J'y vois avec grand plaisir que vous espérez partir avant la fin du mois. Pressez le départ. Vous trouverez à Cadix, indépendamment de V Aigle, 5 vaisseaux espagnols qui se Joindront à vous. Ce nombre de vaisseaux espagnols ne rendra vos opérations que plus certaines ; cependant il n'est pas indispensable. Les Espagnols auront à leur bord iOOO à 1600 hommes de débarquement. Que famiral ne se laisse arrêter par aucune considération, qu'il Qe reste point devant Cadix.
Votre mission est (Tune toute autre importance que celle que je vous avais (T abord donnée. J'ai lieu d'espérer que, dès l'instant que vous pourrez ouvrir la dépêche cachetée que je vous ai envoyée, vous appn'cierez la marque de confiance que je vous donne, et que, par vos discours et votre bon jugement, vous redonnerez constamment de l'énergie et de la décision à nos amiraux pour aller droit au but, sans se laisser intimider aussi facilement qu'ils ont l'habitude de le faire. Si, à Cadix, vous communiquez avec la terre, l'amiral enverra sans doute des dépêches au Ministre. Vous m'enverrez par le même courrier un journal de votre voyage.
Il est bien nécessaire que les capitaines qui doivent ouvrir leurs paquets, en cas de séparation, gardent le plus grand secret sur leur destination, car s'il est une fois divulgué dans le bâtiment, il sera bientôt connu de l'ennemi.
Napoléon.
(1) Lettre de Villeneuve da tZ mare, citée par Tamlral Jarien.
(2) Lettre de Villeneave du 5 mars, citée par l'amiral Jarien. (8) Correspondance de N(q>oUon, 8442.
Au vice^amirsLl Villeneuve (I).
La Malmaison, le 1*' germinal an xiu (22 mars 1805).
L'escadre dont je vous ai contié le commandement est destinée à des opérations (Tune toute autre importance que celle à laquelle je f avais d'abord destinée (2) ; mais un plus long retard rendrait difficiles et votre sortie de la Méditerranée et l'exécution combinée de mes projets. J'attends, avec impatience, d'apprendre votre départ, et je désire beaucoup que le vent, le temps et les autres circonstances, vous permettent de l'effectuer avant le 5 germinal.
J'espère qu'indépendamment du vaisseau français qui vous ralliera à Cadix,
vous y trouverez plusieurs vaisseaux espagnols ; réunion qui peut être utile à
votre mission, sans y être indispensable. Je compte dans une opération aussi
importante et dont les résultats peuvent être si grands sur les destins futurs
de la France, sur votre dévouement, votre zèle et votre attachement h ma
personne.
Napoléon.
Au général Lauriaton (3).
La Malmaison, le 1*' germinal an xiii (22 mars 1805).
Monsieur le Général,
L'escadre de Toulon est destinée à se combiner avec d'autres escadres. Il est
absolument indispensable qu'elle soit partie avant le 5 germinal. Cependant
je sais très bien que la volonté des hommes n'est rien dans cela, et qu'il faut
le concours de bien des événements ; mais accélérez le départ par tous les
moyens qui sont possibles ; que rien ne vous retarde. Encouragez l'amiral pour
qu'il suive droit sa destination et n'hésite point dans des opérations dont les
résultats seront si importants pour les destinées futiires de la France. Nos
amiraux ont besoin de hardiesse pour ne point prendre des frégates pour des
vaisseaux de guerre, et des vaisseaux marchands pour des flottes. Il faut de la
décision dans les délibérations, et, l'escadre une fois sortie, ïiUer droit au but,
et non relâcher dans des porls ou revenir.
Napoléon.
Toulon, le 5 germinal an xm (26 mars 1805) (4).
Monseigneur,
Je reçois aujourd'hui une lettre de l'Empereur où Sa Majesté me tétnoigne son désir que V escadre mette sous voiles au plus tard le 5, qui serait aujourd'hui.
(1) Correspondance de Napoléon, 8467.
(2) Cette phrase, à elle seule, suffirait à établir que les projets rédigés de septembre 1804 à mars 1805 ne visaient plus du tout la coopération à une descente.
(3) Correspondance de Napoléon, 8469.
(4) Archives de la Marine, BB«v, 230.
Vescadre est prête aussi bien qu'elle peut V être, mais il fait depuis hier un coup de vent d'est très violent. Les troupes du Pluton qui devaient embarquer aujourd'hui, n'ont pas pu se rendre à bord ; dès que le temps sera réptiré, je partirai.
J'aurais désiré faire appareiller un jour \q Pluton pour l'essayer et consolider son gi'éement et sa mâture, le capitaine Gosmao a de vives inquiétudes sur la stabilité de ce vaisseau, le moindre poids lui fait donner une bande Considérable, et en venant en grande rade avant-hier, il inclinait de plus de deux virures ; la nécessité de partir au premier moment favorable ne me donnera pas cet essai.
Le Préfet maritime m'a transmis Vavis que l'escadre anglaise s'était présentée devant Barcelone le 25 ventôse (il mars); s'ils se maintiennent sur ce point de croisière, f aurai bien de la peine à parvenir au détroit, d'autant qu'ils ont un grand nombre de frégates en croisière sur cette côte.
Je comptais prendre l'équipage de la frégate l'Incorruptible, qui ne peut suivre l'escadre, mais on me rend compte que cette frégate a des malades, et la circonstance de sa relâche et de ses communications à Carthagène me tient en considération ; je suis cependant extrêmement mal armé en matelots.
Je prie Votre Excellence, d'agréer l'hommage de mon respect.
Villeneuve.
Voici, en réalité, quels avaient été les mouvements de Nelson et ce qu'ils furent jusqu'au moment ou Tamiral anglais connut le départ définitif de Tescadre de Toulon.
Après son retour du Levant, Nelson (1) était resté du 27 février au 10 mars, soit à l'ancre, soit sous voiles, au sud de la Sardaigne où le mauvais temps l'obligeait à s'abriter (2) . A ce moment il se décida à reparaître devant Toulon et de là à se rendre sur la côte d'Espagne.
Au capitaine Bayntun^ commandant le Leviathan [très secret).
« Au cas où la flotte ne pourrait gagner le rendez-vous n^ 102 (3) et où lord Nelson voudrait y envoyer le Leviathan^ il donne à son commandant les instructions ci-dessous :
« Le Fishguard restera devant Toulon avec 3 frégates au plus pour observer l'ennemi.
(I) D'après sa correspondance, loc. cit. (t) W. James.
(3) Probablement Palma, d'après Mahan. Les autres points indignés par des nombres ne peuvent être qne soupçonnés.
« U est très désirable qu^une frégate ou le sloop Biltem relève le Thunder au rendez- vous n® 97. Celui-ci ira au point 98, ainsi que le Chiiders, le Renown et aussi le Leviathan. Le point n*^ 98 est le rendez-vous général.
« La Phœbée et VHydra iront au point n® 102 et entre ce point et Toulon, pour relever V Active et le Seahorse qui sont à court d'eau. Le capitaine Bayntun les en avisera.
« Si cela est possible ^ je me montrerai devant Barcelone pour faire croire à Cennemi que je suis fixé sur les côtes d'Espagne, J'ai toutes raisons pour croire qu'il va repartir, car les troupes sont encore embarquées. De Barcelone j^irai au rendez-vous n^ 98. Si vous y êtes avant moi et si vous y trouvez le Termagant ou le Bittem^ il est très désirable de porter un navire à 10 lieues à Fouest de Saint-Pierre, pour le cas où les Français ne rangeraient pas la Sardaigne, car je persiste à croire que leur but est toujours l'Egypte. »
Le 12 mars Nelson était à 18 lieues au sud de Toulon, le 16, il était signalé devant Barcelone (1 ) où il avait détaché le Leviathan. Mais Tescadre anglaise ne fit que passer et le 25 mars au soir, elle mouilla à Touest de l'île San-Pietro et le lendemain à Palma où elle était encore le 30. Ce jour-là, d'après son livre de loch, Nelson leva Fancre à 6 heures du soir et fit route vers le sud par forts grains. Le lendemain, à 5 h. 30 du soir, il jeta Fancre dans la baie de Pula.
Ainsi qu'on va le voir, sa ruse devait se retourner contre lui.
(1) Lettre de ViUeneaTe du 26 mars.