‹ 1793-1805 (volume 3)Chapitre 58 sur 81 · IV. il · texte numérisé non relu

IV. il

« grandes attaques. Mes forces sont compactes, les leurs sont « peu maniables. C'est un joli violon, mais je doute que « Villeneuve ou Gravina sache en jouer. »

Très audacieusement, Nelson mit le cap au nord ; le 9, il était à Grenade, où il apprit du général Maitland que tout était tranquille dans cette île, ainsi qu'à Saint- Vincent et à Sainte-Lucie, et que, le 4, Fennemi était encore à la Martinique. A 1 heure du soir, le capitaine Champain du J(ison lui apporta la nouvelle, à peu près exacte, que, le 6 juin, Tennemi, fort de 18 vaisseaux, 6 frégates, 3 bricks et 2 shooners, avait passé par le travers de la pointe Rupert (1) et que, le soir, il était à hauteur des Saintes (2), faisant route au nord. « Nous '( verrons, dit Nelson à ce moment, si rennemi veut atta- « quer Antigoa ou Saint-Christophe, ou retourner en Europe. « Je réglerai mes mouvements d'après mon propre juge- « ment, car j'ai été trop souvent trompé par de faux rensei- « gnements. »

Le 12, à 6 heures du soir, l'escadre anglaise était à 7 ou 8 lieues d' Antigoa ; à 7 heures du soir, elle mouilla à Saint- Jean, où les troupes furent débarquées. L'avant- veille, Villeneuve était encore dans ces parages ; ses quatre frégates, ramenant les troupes à la Guadeloupe et à la Martinique, n'avaient échappé aux vaisseaux anglais que par Theureuse chance qui les avait dirigées au vent des îles, tandis que Tennemi passait sous le vent.

Les nouvelles que trouva Nelson furent d'abord vagues et peu satisfaisantes ; on lui apprit successivement que Villeneuve avait passé le 8 à la Guadeloupe, faisant route sur Antigoa, puis qu'il était passé au vent de cette île ; enfin, qu'il débarquait ses troupes à la Guadeloupe.

Si vraiment les renseignements reçus le 12 se bornent à ce qui vient d'être dit et qui résulte de la corespondance de l'amiral et des assertions de son panégyriste Mahan, Nelson donna cette fois la preuve d'une admirable clairvoyance. Discernant immédiatement que les alliés devaient retourner en Europe, il détacha le même jour le brick \à Curieux pour

(1) Nord -ouest de la Dominique.

(2) Ilôts au sud do la Guadeloupe.

en donner avis en Angleterre. — Cet envoi si rapidement décidé, eut, on le verra plus loin, les plus importantes conséquences. Lui-même se résolut à traverser de nouveau Focéan Atlantique.

Il s'en faut de beaucoup, cependant, que Nelson puisse être considéré comme ayant deviné le plan de Napoléon. Si, en mettant à la voile, comme il le fit le 13, avec Fintention de gagner les alliés de vitesse et d'arriver avant eux en Europe, il faisait avorter la combinaison impériale, en ce sens qu'il ne restait pas en Amérique comme on l'espérait, il se trompa sur les projets de Villeneuve. « Mon opinion, écrit-il le 12 (1), est « que les Espagnols vont à la Havane et les Français à Cadix « ou à Toulon. Je donne la préférence au second de ces (( points, car ils vont se figurer qu'il pourront aller en Egypte « tout à leur aise. »

Son intention formellement exprimée était (2) de mouiller à Lagos et de se mettre sous les ordres de Orde qu'il croyait commander la croisière devant Cadix (3). C'est le 17 seulement que ridée d'une marche des alliés sur le Ferrol se présente à son esprit ; mais le 18, à 200 lieues au nord d'Antigoa, il déclare encore qu'il se rend dans la Méditerranée. Le lendemain, il apprend par le navire américain Sally que l'ennemi a passé, le 17, par 27^28 de lat. et 60<^58 de long. Il n'en est pas à 80 lieues à son estime. « J'espère, écrit-il à l'Amirauté, « rattraper les Français avant qu'ils aient atteint, Carfeo: ou (( Toulon, »

C'est à ce moment aussi que Nelson donne une nouvelle preuve de sa rare prévoyance. Une de ses frégates le quitte le 19 avec la mission de prévenir l'amiral qui croise devant le Ferrol d'avoir à se tenir sur ses gardes. Elle doit le rejoindre au cap Saint- Vincent (4). Une circulaire destinée à « tous les

(1) A sir John BaU.

(2) Lettre da 15 jain à lord Robert Fitzgerald.

(3) Il avait été remplacé par CoUingwood après sa retraite précipitée devant Villeneuve.

(4) Une lettre d'un officier de l'escadre de Nelson précise la situation et l'état d'esprit de l'amiral et de son entourage. (British Muséum, vol. n» 34930.)

Extrait cTune lettre d'un officier de Vescadre de Nelson.

19 juin, par lat. t8« N., long. 58» O. « Vous ne serez pas peu surpris d'apprendre si vite, après réception de la lettre que

692 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE XllI.

« capitaines des bâtimenls de Sa Majesté croisant aux Antilles « et qui n'ont pas une mission plus importante à accomplir » contient les mêmes avis.

Croyant que la flotte ennemie retourne en Europe, mais ne sachant pas si elle se dirige sur le Ferrol ou sur Cadix, je vous prie instamment de passer au large du Ferrol avec le présent avis destiné à Famiral commandant la croisière devant ce port, alin qu'il soit sur si'S gardes contre une attaque de Pennemi en forces supérieures.

De fait, on va le voir, l'amiral en question, Calder, « fut (t prévenu à temps et bien avant l'apparition de Ten- « nemi (2) ».

Le 30 juin, Nelson prit une nouvelle précaution :

Au capitaine Sutton, de T « Amphion

Comme il est de la dernière importance que je sache le plus tôt possible si Pennemi est entré dans la Méditerranée, vous partirez sans perdre un moment pour Tanger et saurez du consul anglais si Pennemi a passé le détroit ou est

allé à Cadix Vous tiendrez secrète mon approche. . . Je vous retrouverai

de sept h seize lieues j\ Pouest du cap Spartel. Si vous apprenez que je suis parti à la suite de Pennemi, vous me suivrez. . . .

En outre, ï Amazon dut prendre les devants vers le cap Saint-Vincent et Cadix. Mais ce fut seulement le 13 juillet que cette frégate fut détachée. Le l®*" juillet, l'escadre arriva à 175 lieues des Açores, où elle fut prise par des calmes; le 8, elle était encore à 17 lieues de l'île Saint-Michel, le 13, à 183 lieues du cap Saint- Vincent, le 18, à 12 lieues du cap

porte le Curieux, que notre escadre est sur la route du retour A Saint-Jean, lord

Nelson a appris que l'ennemi avait passé près de llle quatre Jours avant notre venue, cinglant au nord, renseignement confirmé par le shooner Nettley qui naviguait avec le riche convoi de 14 navires dont l'ennemi s'est emparé. Le retour en Europe nous a aussi été confirmé par un Américain qui l'a vu il y a deux Jours devant nous, si bien que nous no les manquerons plus. L'arrivée soudaine et inattendue de notre escadre a sans doute empoché les alliés do nuire à nos colonies, néanmoins, ils ont pu obtenir un sérieux résultat, celui d'augmenter de 10,000 hommes les forces de leurs îles. Vopinion dominante est qu'ils vont à Toulon afin d'y prendre des troupes destinées à l'Egypte. On va envoyer un sloop et une frégate à Gibraltar et à Lisbonne, etfen conclus que nous resterons au cap Saint-Vincent jusqu'à plus ample informé. Ensuite, je ne sais; mais il nous faudra absolument faire de l'eau quelque part,

(2) Mahan. • Ces nouvelles furcnl à la fois dirigées sur Lisbonne et sur Gibraltar. »

LE RETOUR EiN EUROPE. — VILLENEUVE ET NELSON. 693

Spartel. Le 19, elle jetait Tancre à Gibraltar, où se trouvait déjà V Amazon,

Ni à Gibraltar, ni à Cadix, on n'avait connaissance de Tescadre alliée.

Au moment de l'arrivée de Nelson, la répartition des forces anglaises dans ces parages est la suivante :

Devant Cadix, CoUingwood avec 4 vaisseaux : Dreadnought^ Mars, Colossus, Achil/es;les 2 frégates Hydra, Endymion et 1 brick. Un des vaisseaux est à ce moment détaché au cap Spartel.

Devant Carthagène, Bickerton avec 4 vaisseaux : Queen, Tonnant, Minotaur, Bellorophon, 3 sloops et 2 bricks.

Dans la Méditerranée, à Malte, Naples, Constantinople et les côtes de Sardaigne, il y a encore 2 vaisseaux et 4 frégates et plusieurs bâtiments légers.

C'est un total de 36 voiles, dont 9 vaisseaux de ligne, 1 vaisseau de 50 et 10 frégates (1).

C'est à l'amiral Collingwood que revient en réalité l'honneur d'avoir vraiment compris et exposé, sinon le plan de Napoléon, au moins la manœuvre d'ensemble.

Je crois, écrit-il le 18 juillet, que la flotte combinée va débloquer le Ferrol malgré Calder, traverser le golfe de Gascogne, joindre Tescadre de Rochefort et appiiraitre sous Ouessant avec 34 vaisseaux pour y rallier 20 autres vaisseaux. L'amiral Cornwallis, en rappelant ses détachements, en aura 30 ou davantage

Et le lendemain, il ajoute (2) :

Je suis convaincu que Tlrlande est le but de tous les mouvements des Fran-

çiiis. La diversion aux Antilles n'avait pour but que de nous y

attirer. ... Je me fonde sur ce que le gouvernement français a toujours de grands desseins et néglige les petites choses. Son but a toujours été l'invasion de rirlande. La fuite aux Antilles n'avait pour but que d'y attirer nos escadres, qui sont le grand obstacle à leurs opérations. Le retour de l'escadre de Rochefort m'a confirmé dans cette idée. Ils vont rallier les forces du Ferrol qui, ainsi que me l'annonce Calder, commencent à se remuer, ramasser la division de Rochefort qui est prête, à ce qu'on me dit, ce lui leur donnera plus de 30 vaisseaux et, sans approcher d'Ouessant ni de la flotte de la Manche,

(1) Brilish Muséum, vol. 34930.

(2) Citée par Mahan.

694 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE XlII.

gagner l'Irlande. L'escadre de la Manche deyra envoyer des détachements pour protéger l'Irlande ; alors la flotte de Brest, forte de 21 vaisseaux, partira, soit pour un autre point de l'Irlande, soit pour la Manche, avec une force qu'on n'aura peut-^tre jamais vue dans ces parages.

L'absence de Fennemi dans les parages de Gibraltar aurait dû, semble-t-il, non moins que les lettres si remarquables de CoUingwood, ouvrir les yeux de Nelson sur les dangers que pouvaient courir, soit la croisière de Cadix, soit Calder devant le Ferrol, soit Stirling devant Rochefort, et Ton ne comprendrait pas qu'il n'ait pas, dès ce moment, effectué sa jonction avec l'un de ces trois groupes, si l'extrême fatigue de ses équipages, l'apparition du scorbut (1), le besoin d'eau et de vivres frais n'avaient pas exigé un peu de repos après cette longue période d'agitation. Le 21, Nelson est encore à Gibraltar, où il appelle Bickertou, que les ordres de l'Amirauté maintiennent avec sa division devant Carthagène ; le 21, il jette l'ancre à Tetuan,

Nelson à Collingwood (2).

20 jaUlet.

Le sloop Martin est arrivé ce matin, et comme le capitaine Savage dit que le schooner Pickle a quitté la flotte avant lui pour (illisible), je crains qu'il ne lui soit arrivé quelque accident. Je serai à Tetuan le 21, et en vingt-quatre heures je serai prêt à repartir.

Le lendemain, Villeneuve, se heurtait à l'escadre de Calder devant le Ferrol.

Ce fut par une chance remarquable que ce dernier amiral put recevoir le choc avec des forces assez grandes pour éviter un désastre, car l'avis expédié par Nelson n'était pas parvenu.

« Le brick Curieux^ que Nelson avait dépêché en Anglece terre la veiUe de son départ d'Antigoa, avait rencontré l'es- (( cadre alliée le 19 juin, à 900 milles nord-nord-est d'Anti-

« goa Après l'avoir observée, le capitaine anglais avait

« fait force de voiles et avait gagné Plymouth le 7 juillet

(1) Lettre à rAmirauté, 20 mai.

(2) British Muséum, 34958.

« Le 9, à Tanbe, la nouvelle du retour en Europe de Villece était entre les mains de F Amirauté. Le jour même partait « Tordre enjoignant aux escadres de Rochefort et du Ferrol « de se réunir et de se porter à 100 milles à Touest (( du cap Finistère. Le 19 juillet, Calder s'y trouvait posté i( avec quinze vaisseaux de ligne et recevait de Lisbonne les « nouvelles que Nelson y avait adressées juste un mois aupa- « ravant (1). »

(1) Mahan. Loc. cit.

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