‹ 1793-1805 (volume 3)Chapitre 59 sur 81 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Pendant que les Anglais, prévenus, se préparaient à le recevoir, Villeneuve, parvenu le l®'^ juillet aux Açores, avait continué vers le Ferrol sa lente navigation.

Le 13(2 juillet), reconnu Tlle de Corvo (Açores) et continué la route avec bon vent; le 14 (3 juillet), donné chasse et pris deux bâtiments, un corsaire anglais de id hommes d'équipage et un bâtiment espagnol qu'il avait pris depuis quelques jours et qu'il conduisait en , Angleterre ; le corsaire ayant essuyé quelques avaries a été coulé et la reprise espagnole prise à la remorque. Ce bâtiment vient de Lima et est très richement chargé.

Les 15, 16, 17, 18 et 19 (4, S, 6, 7 et 8 juillet), de faibles brises d'ouest, fait route à l'E.-l/i-N.-E. Le 20 (9 juillet), environ par les 20 degrés de longitude, un coup de vent de nord-est a obligé l'armée de faire route au sudouest, étant presque à la cape. Le 23 (12 juillet), viré de bord pour s'élever à la latitude du Ferrol ; le 30 (19 juillet), les vents étant venus au nord-ouest et étant en latitude, l'armée a fait route à l'est; le 2(21 juillet), même route; le 3 (22 juillet) au matin, le temps très brumeux, l'armée marchant sur trois colonnes très serrées, les Espagnols à droite, la 1" escadre au centre, la 2® escadre â gauche et l'escadre légère en avant. Vers les midi, le temps s'est éclairci (I).

A ce moment, Tescadre se serait trouvée par 43^34 de latitude et, semble-t-il, à 13<* ou ^i^ de longitude, à environ 150 milles à Touest du Ferrol (2). L'ennemi fut alors signalé.

Voici, d'après diverses versions, le récit du combat qui suivit cette rencontre :

(1) Journal de Rcillc.

(f) Voir ci-dessons.

Journal de Reille,

A i heure, on a signalé des voiles vers le nord-nord-est, que Ton a reconnu bientôt être une flotte anglaise. Quelques vaisseaux ennemis sont venus nous reconnaître, et notre escadre légère on a fait autant. Les vents étaient à Touest. L'armée s'est formée dans l'ordre de bataille naturel, bâbord amures, les Espagnols formant Tavant-garde, et nous avons tenu le vent. La brume étant devenue épaisse, on n'a plus pu voir l'armée anglaise. Quelque temps après, une petite éclaircie nous l'a fait voir à grande portée de canon, sous le vent h nous, et courant à bord opposé. L'amiral a fait de suite le signal de virer lof pour lof la contremarche. La brume a empêché qu'on ne voie de suite le signal. Cependant, le signal étant parvenu à la tête, le mouvement s'est exécuté. Au moment où l'amiral espagnol, qui formait l'avant-garde, a dépassé la queue de notre ligne, il a aperçu la tête de l'armée ennemie, qui avait viré vent devant, et les deux armées se trouvant au même bord, le combat a continué jusqu'à 8 heures du soir. Dans le combat, le vaisseau espagnol le Firme, ayant été démâté de son grand mât et de son mât d'artimon, a été obligé d'arriver dans la ligne ennemie et a été vraisemblablement pris. Le vaisseau le Raphaël, ayant eu des manœuvres coupées, est tombé sous le vent, et nous l'avons vu entre notre ligne et la ligne anglaise avec ses basses voiles amurées. Ne l'ayant pas vu depuis, il est à craindre qu'il ne soit encore au pouvoir de l'ennemi. Si, lorsque ce vaisseau a paru sous le vent, on avait fait une arrivée, il eût été possible de le sauver. Le reste de l'armée a un peu souffert dans ses manœuvres, mais il n'y avait aucune avarie majeure. Le brouillard nous a fait beaucoup de tort dans cette journée et nous a empêchés de profiter de notre supériorité de nombre. On ne voyait que de temps à autre l'ennemi, et l'on ne pouvait proQter des chances heureuses que les différents mouvements qu'il a faits nous présentaient ; il a infiniment souffert dans son gréement et dans sa mâture.

Toute la nuit du 3 au 4 les deux armées ont coiu'u le même bord au sudouest. Après avoir allumé leurs feux de ralliement, les Anglais ont cependant toujours laissé porter plus que nous à cause de leurs avaries. Le 4, à la pointe du jour, l'armée anglaise était à trois lieues de nous : elle a viré de bord et, en ayant fait autant, tout le monde croyait qu'on allait laisser arriver sur l'ennemi pour prendre notre revanche. Mais l'armée a fait petite voile et tint le vent, l'ennemi courant toujours largue. La Didon, qui est allée le reconnaître, a signalé qu'il avait beaucoup d'avaries qu'il s'occupait de réparer et trois bâtiments à la remorque. Nos vaisseaux étaient tous en état d'aller. L'Amiral était passé sur une frégate vers les 8 heures, et on espérait que nous allions porter dessus. Mais toute la journée s'est passée en signaux insignifiants, et ne faisant point la voile nécessaire pour engager une affaire. L'ennemi laissant toujours porter s'est éloigné de nous, emmenant vraisemblablement nos vaisseaux et les siens démâtés. Le 5 au matin, on a encore aperçu l'ennemi, mais fort loin, et les vents étant devenus nord, et notre armée avant couru le bord au sud se trouvait sous le vent. Alors l'Amiral a signalé la route à l'est pour se rendre auFerrol. On ignore au juste le nombre des vaisseaux ennemis que nous avons combattus. Il parait, d'après beaucoup de rapports, qu'ils étaient 13, d'autres portent co nombre à 14, dont 3 à trois ponts.

Le 6 au matin, le vent nord-est grand frais, tous les vaisseaux ont pris des ris, et l'armée courait bâbord amures. A i heure, on a aperçu le cap Finisnistère; il était impossible de le doubler pour aller au Ferrol. L'amiral a paru vouloir aller à Vigo, ensuite il s'est décidé vers les 5 heures à aller dans le sud et ordonné la retraite au S.-0.-I/4-S. Dans la nuit, le vent a calmé, et le 7 au matin nous étions dans une brume très épaisse. Le temps s'étant éclairci, et s'étant élevé une petite brise, nous avons fait route à l'est.

Le 8 au matin, vu les Iles Bayona et gouverné dessus. Entré dans la rade de Vigo oii l'armée a mouillé dans la soirée. 11 y avait sur tous les bâtiments une quantité très considérable do malades et aucune espèce de rafraîchissements.

Copie de la lettre d'un officier de terre sur le combat livré le 3 ther^ midor (22 Juillet) i>ar l'escadre de l'amiral Villeneuve, le 8 thermidor an XIII (27 juillet) (1).

Le 3 thermidor (22 juillet), l'escadre se trouvait par 43^ 34' de latitude et 16^ 13' de longitude. Elle était en marche sur trois colonnes très serrées, se dirigeant sur le Ferrol, avec un faible vent d'ouest, le temps extrêmement brumeux. AH heures, la brume s'est un peu dissipée : alors V Indomptable a signalé à hauteur de vue dix voiles plus rapprochées. L'escadre légère a eu l'ordre d'aller reconnaître ; elle a bientôt signalé 12, puis 16, 19 et 21 voiles ennemies au nord-nord-est et faisant route sur l'armée. A midi, l'amiral Villeneuve a fait le signal de marcher en ligne de convoi. Cependant, l'ennemi s'avançant toujours, l'Amiral a donné à 4 heure l'ordre de former la ligne de bataille et de se porter sur l'ennemi. Voici quel était notre ordre de bataille :

VAISSEAIX ESPAGNOLS.

L'Argonaute 80 chinons. L'amiral Gravina.

Le Terrible 74 — M. Mondruyon.

V America 61 — M. Darrac.

VEsparia 64 — M. Monios.

Le S.'Raphaél 80 — M. Montés.

Le Firme 71 — M. Villa Vicentio.

VAISSKArX FRANÇAIS.

Le Pluton 74 canons. M. Gosmard.

Le Mont-Blanc 74 — M. Lavillegris.

V Atlas 74 — M. Rolland (blessé).

Le Berwick 74 — M. Gamus.

Le Neptune 80 — M. Maistrol.

Le Bucentaure 80 — L'amiral Villeneuve.

Le Formidable 80 — L'amiral Dumanoir.

(1) Archivet de la Marine , campagne 1805. BBi^, t33.

V Intrépide 74 — M. Déperonne (tué).

Le Seipion 74 — M. Bérenger.

Le Swi/tsare 74 — M. Villemadrin.

U Indomptable 80 — M. Hubert.

L'Aigle 74 — M. Gourreges.

V Achille 74 — M. Deméport.

XsAlgésiras 74 — Le contre-amiral Magon.

Notre ligne n'a été parfaitement formée qu'entre 3 et 4 heures; Tescadre ennemie, forte de i5 ▼aisseaux de guerre, dont 3 à trois ponts, a passé à contre-bord, hors la portée du canon. L'amiral Villeneuve a donné Tordre de tirer lof pour lof et de marcher sur l'ennemi, qui avait Tiré vent devant et se trouvait sur notre arrière-garde. L'amiral Gravina, qui était à la tète de la ligne, a exécuté le mouvement ordonné avec la plus grande rapidité. Il est venu au lof, a porté sur l'ennemi, qui allait attaquer YAigle^ et a commencé le feu à 4 h. 1/2; tous nos vaisseaux le suivirent de près. La brume est devenue très épaisse et, autant qu'on en pouvait juger, notre ligne était parfaitement formée et nos vaisseaux très près les uns des autres. Jusqu'à 6 heures, on s'est beaucoup canonné sans se voir; vers les 6 heures, il y a eu un moment d'éclaircie. Nous avons aperçu quatre vaisseaux anglais fort maltraités ; nous avons TU au même moment le Saint-Raphaël qui pass«iit entre les deux lignes; il pamissait avoir quelques gréements coupés, mais sa mâture étiit entière ; il manœuvrait pour prendre la queue de la ligne. Le feu a continué à se bien soutenir; on tirait avec le plus grand ordre et sans précipitation. Nous avons aperçu un vaisseau anglais à trois ponts dont le grand mât et le mât d'artimon étaient abattus et qu'une frégate remorquait. Un autre vaisseau ennemi à trois ponts, monté par un contre-amiral, avait son petit mât de hune cassé et de grandes avaries. C'est tout ce que nous avons pu apercevoir du centre. Le feu s'est ainsi soutenu jusqu'à 4 h. 1/f.

L'ennemi s'est alors éloigné ; il avait eu plusieurs vaisseaux dégréés et le champ de bataille nous restait. Des cris de joie et de victoire se sont fait entendre sur tous les vaisseaux ; nous avons passé ainsi toute la nuit. Quelle a été notre surprise lorsque, le lendemain, nous nous sommes aperçus que le Saint-Raphaél et le Firme manquaient; l'ennemi avait entièrement disparu. Trois vaisseaux seulement, qui semblaient être son escadre légère, étaient en vue. L'Amiral a formé sa ligne et a ordonné de se porter au nord, où nos frégates nous signalaient l'escadre anglaise. Mais l'ennemi a constamment manœuvré pour éviter le combat. A 4 heures après-midi, nous n'avions plus l'espoir de l'atteindre avant la un du jour.

Le lendemain, à 7 heures du matin, le vent était encore ouest, mais faible. I! a tout à coup sauté au nord-est. L'ennemi s'est trouvé «ilors de l'avance h nous. Nous avons cherché, pendant toute la journée, à le joindre, mais inutilement ; enfin, nous l'avons tout à fait perdu de vue.

L'amiral Gravina et tous les vaisseaux espagnols ont combattu avec la plus grande valeur. Le Firme, qui était le sixième vaisseau de tète, ayant eu son grand mât et son mât d'artimon cassés, le vaisseau français le Pluton, qui le suivait, s'était aussitôt porté sous le vent à lui, pour le mettre à l'abri. Nous supposons que ce vaisseau et le Saint-Raphaël, doux très mauvais bâtiments

qui, pendant notre navigation, tenaient mal le vent, auront dérivé et seront tous deux passés entre les deux lignes. Le vaisseau VEspana ayant aussi été fort maltraité, le Pluton s'était encore mis entre Tennemi et lui. Le vaisseau l'A tlas a beaucoup souffert ; mais le Neptune a passé sous le vent à lui et Ta aidé à repousser Tennemi.

Tous les vaisseaux français ont combattu avec un ordre et un sang-froid admirables. Les officiers de terre qui étaient à bord rendent la plus grande justice aux capitaines et aux équipages. La joie était à chaque bord lorsque le lendemain on fit le signal d'arriver sur l'ennemi pour profiter de la victoire, qui était sâre, puisque le temps était clair ; la brume ayant disparu, la valeur pouvait se signaler. Le capitaine Péronne, commandant Vlntrépide, a été tué ; il emporte l'estime et les regrets de toute l'escadre; M. Rolland, capitaine de V Atlas, a été blessé.

La nation et l'Empereur peuvent compter sur cette escadre. A-t-on, le lendemain du combat, perdu du temps pour marcher à l'ennemi? Était-il possible de le joindre lorsqu'il étiit embarrassé dans sa marche par plusieurs de ses vaisseaux en mauvais état et par les deux vaisseaux espagnols qu'il avait pris, et lorsque nos frégates signalaient qu'il se ré gréait à force? C'est aux marins à prononcer.

La victoire était acquise; tous les officiers de terre le diront comme moi. En égal nombre, cette escadre ne craindra point les ennemis, qui ne nous ont pas paru soutenir, pour l'habileté et la direction du feu, leur réputation.

Notre feu a été bien dirigé; notre première manœuvre a été fort habile et nous a donné un avantage très marqué sur Calder. Pouvait-on, au moment de l'éclaircie, couper les vaisseaux démâtés; ou lorsque l'ennemi a quitté le feu, pouvions-nous le poursuivre et prolonger le combat? Toutes ces questions que l'on se fait dans l'escadre sont susceptibles de discussion.

Il faut bien qu'il y ait eu des fautes faites, puisque nous avons perdu deux vaisseaux au milieu de la victoire la mieux caractérisée et la moins douteuse qu'il y ait eu jamais.

Extrait de la lettre écrite à Son Excellence le Prince de la Paix par le lieutenant don Frédéric Gravina, en date de Vigo, le 28 juillet (9 thermidor) (I).

Le cap du Finistère nous restant au sud-est à la distance de vingt-cinq lieues, le 22 juillet, l'escadre combinée naviguait par un vent de ouest-sudouest, formée en trois colonnes, dirigeant sa route i\ l'est i/é sud-est, l'horizon couvert d'une brume épaisse.

A midi, les éclaireurs signalèrent au nord-nord-est jusqu'à 21 voiles, et que la majeure partie étaient vaisseaux de ligne; nous formâmes aussitôt notre ligne de bataille amures à bâbord, l'escadre espagnole à l'avant-garde, moi à la tôte, et l'amiral français au centre de la ligne.

(l) Archives de la Marine, ca-upagnc 1805. BB'^', 133.

Les ennemis, au nombre de 16 iratsseaux, dont 3 à trois ponts, Tiraient de bord dans l'intention, à ce qu'il paraissait, de doubler Farrière-garde ; pour répondre à cette manœuvre, Ta m irai français fit signal de Tirer par la contremarche, ce que nous exécutâmes dans Tinstant, sans attendre le signal d'exécution pour achever la manœuvre.

Le dernier Taisseau de l'arrière-garde étant déjà découvert, VArgonaute, qui porte mon pavillon, commença le feu à cinq heures moins un quart, contre l'avant-garde anglaise qui continuait son mouvement, la brume l'ayant empêchée de voir notre manœuvre.

L'escadre ennemie la suivait et alors s'engagea, h demi-portée de canon, un combat très vif entre notre avant-garde et toute la ligne anglaise, qui s'étendit successivement jusqu'au centre de notre ligne.

La brume était si épaisses qu'elle nous ôtait souTent la vue des ennemis, quoique nous en fussions si près.

Le feu fut toujours très vif et très soutenu : nous vîmes un vaisseau à trois ponts démâté de son beaupré et un autre de son grand mât et de son mât de misaine.

Le combat continua entre l'avant-garde et le centre de notre ligne et la flotte anglaise jusqu'il près de neuf heures, que les ennemis arrivèrent, se retirant du combat, et nous mimes en panne.

Le matin du 23, toujours par la brume, nous nous aperçûmes qu'il nous manquait 2 vaisseaux de l'escadre, le Firme et le Saint-Raphaël; nous découvrîmes les ennemis qui naviguaient de l'autre bord ; nous virâmes aussitôt, nous rétablîmes notre ligne, leur donnant la chasse, observant qu'ils menaient à la remorque 3 vaisseaux désemparés et que leur ligiie se composait de 43 vaisseaux. Nous continuâmes â leur donner la chasse tout le jour infructueusement, parce que l'ennemi manœuvra toujours pour éviter un second engagement.

La môme chose arriva le 24 que nous les aperçûmes au vent, faisant force de voiles à bâbord par un bon vent de nord-est.

A la découverte du 25, le vent étant nord-est, frais et la mer grosse, nous perdîmes de vue les ennemis, et dans le jour nous reconnûmes à l'est le cap Finistère.

Dans cette situation, le vent étant contraire pour nous rendre au Ferrol, plusieurs vaisseaux français n'ayant de l'eau que pour six jours, et ayant sur l'escadre des malades et blessés, sans avoir les moyens de les secourir, nous résolûmes d'entrer à Vigo pour nous pourvoir des choses les plus nécessaires.

(Extrait de la Gazette de Madrid.)

Voici enfin la version de Villeneuve.

Extra/t du journal du vice-amiral Villeneuve (1).

3 thermidor an xm (n juillet 1805).

Le temps très bruineux^ l'escadre formée siu- trois colonnes, les Espagnols

il) Archives de la Marine, BB'», t30-î37.

tenant la droite, les distances très serrées et les T.nisseaux à portée de voix les uns des autres, les tents à Touest-nord-ouest, joli frais, la route à l'est 1/i sud-est. A onze heures, dans un moment d'éclaircie, le vaisseau Vlndomptahle a signalé iO voiles au nord- nord-est. A onze heures un quart, j'ai fait signal à Tescadre légère qui marchait en avant de l'armée de serrer le vent bâbord amures, ce qu'elle a exécuté,

A midi, je me troufais, par 43»4I' de latitude nord et par 12**13' de longitude ouest (sic) (1).

Du 3 tu 4 thermidor (Il au S3 juillet 1S05).

A midi, YAlgésiras a signalé 3 voiles suspectes au nord-nord-est; comme le point me faisait assez près de terre et que je désirais en prendre connaissance î\ la faveur de Téclaircie qu'il faisait alors, j'ai signalé la route à Testsud-est qui me rapprochait davantage; à une heure, la Didon a signalé une escadre dans le nord -nord-est ; nous avons aperçu à la même heure 13 voiles du haut des m.Ms; la Didon et Vffermione ont signalé successivement 13, 17 et 21 voiles.

J'ai signalé l'ordre de marcher sur une ligne, la route vent arrière pour passer ensuite h la ligne de liataille en tenant le vent par un mouvement successif, mais voyant que ce mouvement prendrait trop de temps, fat fait le signal de passer de l'ordre actuel des trois colonnes à la ligne de bataille, bâbord amures, ordre naturel. L'amiral espagnol a répété le même signal et y a ajouté celui à l'escadre espagnole de faire route à Tavant-garde de l'escadre française et s'est placé lui-même chef de 6le de son escadre.

L'armée combinée a manœuvré pour former la ligne de bataille, les vaisseaux rangés dans l'ordre comme à la marge, le signal ayant été fait à l'escadre légère de prendre la queue de la ligne. L'ennemi venait sur nous sur ime ligne, courant quatre quarts largue, et nous marchions sur lui, sur la ligne du plus près bâbord, le vent au nord-ouest, l'horizon très embrumé, de manière que je ne pus avoir une connaissance exacte de la force de l'ennemi. A trois heures un quart, VAlgésiras a signalé que l'ennemi renforçait son avant-garde.

L'escadre était assez bien formée, lorsque l'ennemi prolongea notre ligne, sous le vent, hors de portée de canon; ses vaisseaux serrant le vent, eu approchant de la queue de notre M^ne; je jugeai que son intention était de porter ses efforts sur notre arrière-garde et, par une contremarche vent devant, de la mettre entre deux feux.

Je fis alors le signal de faire virer l'armée lof pour lof par la contremarche. La brume ayant repris avec beaucoup de force, le signal fut quelque temps h parvenir au vaisseau de tôte qui était celui de l'amiral Gravina, mais enfin j'eus la satisfaction de voir qu'il lui était parvenu et qu'il avait commencé le mouvement.

Dans ce moment, la frégate la Didon vint de la part du général Magon me prévenir que l'ennemi virait vent devant sur Tarrière-garde, ainsi que je l'avais prévu, mais ce que la brume m'empêchait de voir; l'amiral Gravina

(l) Voir ci-après l'crretir du point.

suivi de toute la ligne exécutait le mouyement de contremarche; en passant le long de mon bord, il m'envoya le bric YAigle^ me demander mes instructions; je lui fis dire que je le priais, après avoir doublé 1p sorre-file, de tenir le vent en faisant le moins de voile possible, pour faciliter aux vaisseaux mauvais voiliers le moyen de serrer la ligne et de garder leur poste. La brume cependant était plus épaisse, et je n'avais pas encore viré de bord, que j'entendis la canonnade s'engager à Tarrière-garde. C'était le vaisseau V Argonaute qui, en doublant le serre-file, se trouva engagé avec les vaisseaux ennemis qui avaient viré de bord. Toute la ligne ayant pris les amures à tribord, la canonnade s'engagea successivement jusqu*au vaisseau le Formidable. Le vaisseau le Neptune, mon matelot d'avant, faisait déjà feu, que la brume m'empêchait de distinguer si l'ennemi venait par biVbord ou par tribord; enfin, les boulets nous dépassant, et apercevant aux éclairs de ses canons un vaisseau sous le vent, à nous, nous lui avons riposté par un feu très vif. On se battait dans toute la ligne sans que je puisse connaître aucun des événements du combat. A six heures et demie, il y eut un moment d'éclaircie sous le vent; j'eus connaissance d'un vaisseau démâté de son grand mât et de son mât d'artimon, courant vent arrière sous sa misaine; d'un autre vaisseau à trois ponts portant pavillon carré au mât d'artimon, démâté de son petit mât de hune, faisant porter aussi. Nous jugeâmes l'un et l'autre vaisseaux ennemis, et enfin par le travei-s, sous le vent et à petite distance, le vaisseau le Saint- Raphaël , sans ses basses voiles, ses huniers et son grand perroquet, Htague de son grand hunier coupée et quelque autre manœuvre; il serrait le vent et je ne doutiis pas qu'il ne gagnât la queue de la ligne qui était très serrée et dont la plupart des vaisseaux étaient en panne, ne combattant pas, n'ayant pas d'ennemi par leur travers.

Dans cette persuasion, je fis signal aux frégates de donner la remorque au

vaisseau désemparé ; mais la brume, la fumée et la nuit qui approchait

me le firent bientôt perdre de vue. Les frégates, dans de courts intervalles d'éclaircie, m'avaient fait signal que la ligne s'engageait dans le centre et que plusieurs vaisseaux de l'arrière ne combattaient pas, n'ayant pas d'ennemis par leurs travers.

Mais n'ayant pas moi-même connaiss<ince de la vraie position de l'ennemi, le fort du combat me paraissant être à l'avant-garde, oti le canon grondait toujours, je n'ai pu faire aucun signal général. La nuit était déjà très obscure, qu'il se tirait encore du canon à la tête de la ligne. Le temps s'éclaircit. Je fis lancer des fusées pour marquer ma position ; à 9 h. 3/4, une frégate me fit signal que la ligne était très allongée et que le gros de l'armée était loin des yaisseaux avancés. Je fis faire successivement le signal de serrer la ligne et ordonnai aux vaisseaux de tête de diminuer de voile, que j'ai encore répété à ii h. 1/4 ; l'ennemi nous restait sous le vent, ayant des feux de reconnaissance.

Je continuai à lancer des fusées toutes les demi-heures pour marquer ma position. A minuit, je perdis de Tue les feux de l'ennemi. J'ai parlé successiyement dans la nuit aux frégates la Didon, YHortense^ VHermioney au brick le Furet ; je les ai envoyés parcourir la ligne en donnant ordre de serrer la ligne et de yenir me rendre compte des événements du combat, s'ils en pouvaient recueillir. Je n'appris rien de précis de toute la nuit.

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