CHAPITRE m
On a vu plus haut combien la valeur active de la flottille avait périclité pendant ce qu'on peut appeler la période d'fiibandon : le signe caractéristique fut, on s'en souvient, la rareté des appareillages, leur peu de durée et surtout la diminution progressive de Tefifectif mis en rade. Les habitudes prises furent conservées jusqu'à la fin.
Le 9 mars 1805, on fit sortir du port de Boulogne 27 canonnières, 3 bombardes, 27 bateaux, 6 péniches, 1 sloop-bombarde, en tout 64 navires, qui rentrèrent six jours plus tard, non point par suite du mauvais temps, car les Anglais restèrent au mouillage, mais simplement parce que Téquinoxe approchait (1).
Le 26, par vent d'est et beau temps, 25 bâtiments vinrent en rade, « les 30 autres n'ayant pu sortir parce qu'il n'était pas monté assez d'eau dans le port » (2). C'était une marée de morte eau et le chenal, envasé par les déblais du grand bassin qui s'éboulaient, s'obstruait de plus en plus. La ligne d'embossage ne resta formée cette fois que quatre jours, jusqu'au 30; pendant ce délai, on a reçu à Boulogne les 5 prames qui n'avaient pu y entrer le 21 février, et 3 canonnières venant d'Ostende et de Gravelines.
Jusqu'au 9 avril personne ne sort, mais, le 4, sont arrivés devant le port 3 canonnières, 10 bateaux, 4 péniches et 20
(1) Correspondance Joomalière de Lafond, chef d'état-major de la flottille. BBi^, 215. {t)Jdem.
396 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE lïl.
transports, amenés du Havre par le capitaine Hamelin, et Tétat lamentable du chenal s'est affirmé une fois de plus.
« Lorsque les bâtiments du convoi, dit Lafond, ont voulu donner dans le chenal, ils ont doublé le musoir et ont été obligés de venir du lof pour entrer dans le port ; mais la mer était tellement grosse que 21 bâtiments n'ont pu éviter de faire côte sous la Tour d'Ordres. 2 péniches et un calque ont rempli. A l'exception de deux militaires et un marin, tout le monde a été sauvé » .
Il faudra donc les deux marées du 9 avril pour faire sortir, la première fois 33 bâtiments, la seconde 22; en tout S5, qui rentrent le 14; le temps paraissant se gâter. Il redevient beau dès le 17, mais bien que les Bataves aient le 24 un combat près du Gris-Nez, et soient en sérieux danger, la flottille de Boulogne ne sort pas pour les secourir.
Jusqu'au 21 mai, c'est-à-dire pendant cinq semaines, on ne formera pas de ligne d'embossage ; seules quelques péniches sortiront parfois pendant quelques heures, s'exercer à la rame et au débarquement près de la côte.
Du 21 au 23 mai, pour deux jours seulement, il y a 54 bâtiments au mouillage; malgré Içur petit nombre, la rentrée va être marquée par de graves incidents.
« La force du vent et l'état de la mer ne leur ont pas « permis à tous de donner dans Boulogne, 10 chaloupes et « 5 bateaux ont filé sur Étaples, une onzième (n® 275) cha- « loupe est, dit-on, entrée à Saint- Valéry, après avoir été « chassée par 4 corvettes (1) ». On finit par apprendre qu'elle s'est réfugiée à Fécamp.
Du 26 mai au 10 juin a lieu la plus longue période de mouillage continu qu'on eût encore faite. Pendant ces quatorze jours, la relève des 54 navires embossés s'est faite une seule fois, mais à la rentrée par vent de sud-sud-ouest, 14 bâtiments manquent l'entrée de Boulogne et doivent se réfugier à Wime-
reux.
Dans la nuit du 13 au 14 juin, on forme une forte ligne destinée à se porter au-devant des Bataves, qui doivent venir de Dunkerque à Amble teuse. Mais ceux-ci, canonnés en rade
(1) Rapport de Lafond.
du premier de ces points, ne peuvent se mettre en mouvement et le lendemain 15 on fait rentrer à Boulogne :
27 chaloupes; 2i bateaux ;
1 brick;
3 bateaux bombardes ;
Les 2 divisions de péniches à obusiers prussiens ; Les 2 calques,
et les canots armés, qui, sortis le 14, sont rentrés au port avant la nuit, suivant leur habitude.
Du 21 au 25 juin, la ligne d'embossage est forte de 47 bateaux et chaloupes, renforcés par intervalles d'une division de péniches. Du 1®' au 2 juillet, 54 bâtiments sont mouillés et rentrent en deux fois, après moins de trente-six heures de station. Le 10, le même effectif est mis en rade, pour onze jours cette fois. Le 17 au soir, à la nouvelle que les Bataves sont partis de Dunkerque, toute la ligne, 27 canonnières et 27 bateaux, se porte entre Ambleteuse et Andresselles, soutenue par 36 péniches à obusiers prussiens et des canots armés.
En opérant ces divers mouvements, dit Lafond, nos bâtiments ont vigoureusement riposté à une canonnade de Tennnemi, qui était alors au nombre de 2 frégates, 3 corvettes, 8 bricks et 1 cutter. . . .
A 4 h. 4/2 du soir, la côte signale que la division batave est mouillée devant Calais et qu'une autre division de la même nation appareille de Dunkerque.
La division batave n*est arrivée qu'à 6 h. 30 par le travers du cap Gris- Nez. . . . Après un engagement des plus vifs. . . . après une canonnade. ... ils sont entrés à Calais pour réparer quelques légères avaries, et à la marée, ils ont appareillé pour se rendre à leur destination. Dès le moment qu'ils ont commencé à paraître au Gris-Nez, quarante-cinq b&timents anglais, parmi lesquels étaient des vaisseaux et des frégates, ont porté sur la flottille batave et l'ont combattue pendant 2 heures sans désemparer.
M. l'amiral Yerhuell a fait une très belle résistance et, malgré l'infériorité de ses forces, est venu mouiller en ordre devant le port d' Ambleteuse. M. le maréchal Davout montait le môme b<^timent que M. l'amiral.
Pendant les journées des 19 et 20, les Bataves restent mouillés devant Ambleteuse et la ligne d'embossage devant Boulogne, en présence de Tennemi.
<c Des divisions bataves, parties de Dunkerque à trois « reprises, 3 prames, 26 canonnières, 38 bateaux canonniers.
« 23 péniches et 9 transports sont arrivés devant Ambleteuse. « 1 prame, 10 canonnières, 5 bateaux canonniers, 3 péniches (c et H transports sont entrés à Calais.
« On a envoyé 30 canots à Ambleteuse, à la disposition du « général Verhuell, pour favoriser à ses bâtiments l'entrée (c dans ce port » (1).
Le 21 seulement, tout le monde rentre dans les deux ports.
Cette sortie très honorable, et qui contrasta fort avec J 'attitude ordinaire de la flottille, paraît avoir été la dernière. Quand l'Empereur arriva à Boulogne, le 3 août, le temps qui s'était amélioré dans les derniers jours de juillet, était redevenu mauvais, et il n'y avait pas un bâtiment en rade. On est certain qu'il en fut de même jusqu'au 6 août. A partir de ce moment, les vides nombreux de la correspondance de Lafond ne permettent plus d'affirmer qu'il n'y eut pas de ligne d'embossage, mais, ni dans les rapports de la flottille, ni dans ceux des généraux de terre, il n'y est fait la moindre allusion.
Ce dont on peut être certain, en tout cas, c'est que les conditions déplorables du chenal furent de plus en plus mauvaises jusqu'à la fin de la campagne, et que le chiffre de 100 navires, admis comme pouvant sortir en une marée, alla constamment en diminuant. Après une si longue et si formelle expérience, ce n'est donc pas sans surprise qu'on trouve, à la date du 3 août, le rapport ci-dessous établi par Saint-Haouen, et reproduit sérieusement par Mathieu Dumas :
Appareillage général de la Hottille impériale. — Dispositions proposées
par le chef militaire.
La nature du port de Boulogne, défendant jusqu'à la pensée d'en sortir dans une inarée, la totalité, la moitié même des bâtiments qui y sont réunis, il a fallu s'occuper de trouver pour la flottille un mode d'appareillage général qui, malgré cet obstacle, promit à cette opération importante le succès que semblerait vouloir lui disputer l'ingratitude sans égale de ces localités.
Les difficultés ne sont pas moindres en rade, si on peut appeler de ce nom l'espace qui, précédant l'entrée de ce port, est battu de tous les vents et y laisse, en perdition, les bâtiments surpris à ce mouillage, non seulement par une tempête, mais même par un coup de vent ordinaire de l'ouest au nordest.
(I) Rapport de Lafond.
Ce danger, qui est double pour les bâtiments de la flottille dont la construction ne leur permet pas de se défendre de la mer, est un obstacle de plus à surmonter, et il est d'autant plus grand qu'il s'ensuivrait infailliblement les accidents les plus désastreux, surtout si les bateaux de seconde, espèq^ et les transports étaient accueillis au mouillage par un coup de vent de Fouest au nord-est.
Toutes ces considérations, balancées avec l'ensemble et la célérité à mettre dans l'appareillage général, ont déterminé et fixé mon opinion de la manière suiTante, sur le mode le plus avantageux à suivre pour faire sortir du port, dans deux marées, tous les bâtiments de la flottille.
Je pense que, dès qu'il s'agira d'opérer la sortie générale, la ligne d*embossage devra être composée de quelques bâtiments de plus que de coutume, et que les ports d'Ambleteuse et de Wimereux devront aussi avoir la leur, non seulement pour habituer l'ennemi à considérer cette manœuvre comme une simple mesure de prudence, non seulement pour s'assurer s'il en conclura la nécessité d'augmenter les forces de sa station, mais encore pour nous ménager l'avantage inappréciable d'une offensive dont les succès seraient d'autant moins douteux que cette position, vraiment militaire, ferait infailliblement naître de ces chances heiu*euses, de ces hasards de calme ou d'avarie de combat, desquels il n'est qu'un instant pour profiter.
Gela posé, le moment arrive où Sa Majesté ordonne l'embarquement.
Aussitôt toutes les prames et les canonnières, qui sont dans les ports précités, embarquent leur troupe et vont en rade prendre la place des bateaux canonniers et des péniches qui faisaient partie de la ligne d'embossage, et qui rentrent dans le port pour prendre leur troupe et leurs chevaux. Les canonnières qui étaient en rade, appareillent pour aller mouiller à une encablure plus au large.
L'embarquement des chevaux étant terminé pour les transports, tous ces bâtiments vont en rade, dans une marée {sic), mouiller derrière les canonnières de leur escadrille respective.
A la marée suivante, qui serait celle de l'appareillage général, tous les bateaux canon niers, toutes les péniches sortent du port ainsi que les paquebots, et ne mouillent point en rade.
Les canonnières et les transpoi*ts en rade, ayant désaffourché et viré â pic, au commencement de la marée, appareillent dès que les péniches sortent du port.
Dans moins d'une heure toute la flottille est sous voiles, faisant route dans l'ordre prescrit, par escadrille, division et section.
Si cependant il plaisait â Sa Majesté que toute la flottille séjournât en rade, si un changement de vent ou tout autre incident l'y obligeait, j'en ai donné la possibilité en faisant mouiller les prames et les canonnières à une encablure plus au large que de coutume. Les bateaux canonniers mouilleront en troisième ligne, les péniches entre deux, l'un et l'autre en arrière de leur escadrille respective.
J'ai dit que la première ligne ne devait être composée que de prames et chaloupes canonnières, parce que ces bâtiments sont plus en état que les autres de soutenir un coup de vent. Le fond où il mouilleront est excellent ; il remonte insensiblement vers la terre, et assure une bonne tenue â ces bâtiments dans un coup de vent battant en côte.
Armés au moins de 5 canons, pointés en tous sens, ils présentent à Tennemi un front de plus de i200 bouches à feu du plus fort calibre.
Chacun d'eux ayant quatre câbles, leur épissure de deux en deux sera toujours faite bâbord et tribord. U leur en résultera le double avantage de soutenir facilement un coup de \ent, et de ne se trouver plus éloignés de terre qvLh volonté. Je pense même que pour ne donner à Tennemi aucun soupçon de mouvement ultérieur, il est à propos que, dès que la ligne d*embossage ne sera plus composée que de prames et de canonnières, ces bâtiments devront d'abord avoir dehors deux câbles sur la même ancre. Us paraîtront être au mouillage accoutumé, quand au contraire ils seront toujours libres de se porter d'une encablure plus au large.
Pour ajouter à Tavantage de cette position qui donne la facilité de s'avancer promptement, ou de faire retraite suivant la circonstance, je pense que deux prames doivent être mouillées Tune à côté de Tuutre à chaque extrémité de la ligne, et toutes les autres prames, î\ la distance de vingt canonnières l'une de Fautre.
Il est aisé de voir que dans cette attitude, tout à la fois prudente et menaçante, on n*a pas à craindre qu'à la mer haute, Tennemi profite de notre position plus au large pour passer en terre de la ligne d'embossage ; car il n*y a ici que les ancres qui soient plus au large, et non les bâtiments qui, par le moyen de leur biture double, sont tout aussi près de terre que de coutume, et ne doivent se haler plus au large que de basse mer, lorsque la flottille de transports sera venue prendre place derrière les canonnières, la veille ou le jour de Tappareillage généi-al.
Tel est le système de sortie, de mouillage et d'appareillage que je crois tout â la fois le plus pi*opre i\ accélérer l'exécution des ordres de Sa Majesté et en assurer le succès.
Chaque commandant d'escadrille est au centre de tous les éléments qui la composent, et de même qu'un seul signal suffirait pour isoler telle escadrille de toutes les autres, de même aussi un seul signal suffirait pour l'y ramener.
Pour parvenir en sortant du port à avoir en rade une disposition si avantageuse pour le temps qu'on pourrait y passer, et pour l'ordre à observer dans la route à faire en appareillant, il a fallu que les bâtiments soient d'abord rangés dans le port, tels que les présente le plan. C'est celui dans lequel j'ai cru avoir réuni ce concours de moyens si nécessaires pour favoriser l'appareillage, opération tellement importante que son succès est inséparable de celui de la descente même, puisque si cet appareillage était entravé ^^ns une de ses parties quelconques, c'en serait assez pour comprometre à son débarquement la portion de l'armée, privée ou des munitions ou des hommes peut-être les plus essentiels pour en assurer le succès. Boulogne, le 15 thermidor, an xin.
Le Chef militaire de la marine,
Saint-Haouen.
Après tout ce qui a été vu jusqu'ici, un tel rapport se passe de commentaires : les contradictions et les erreurs matérielles sont en effet trop apparentes.
n, «•majora
La concentration, en ce qui concerne Farrivée à Boulogne des détachements venant de l'Ouest, s'était réduite à un petit nombre de voyages pendant lesquels se distingua le capitaine Hamelin. Le 28 janvier, il avait amené à Boulogne 30 voiles, et, le 4 avril, 3 canonnières, 10 bateaux, 4 péniches et 20 transports venant du Havre. Le 10 juin, avec les 2 corvettes canonnières Foudre et Audacieuse^ 4 canonnières et 14 transports, Hamelin et Roquebert livraient un combat, au large de Brune vel, contre une frégate, une corvette, un brick et un cutter anglais qu'ils paraissent avoir forcés à la retraite.
L'Empereur manifesta toute sa satisfaction.
Au vice-amiral Deorès (1).
Mantoae, 1*' messidor an xin (20 jain 1805).
Je suis enchanté de la petite affaire du capitaine Hamelin : cela fait bien voir ce qu'il est possible de faire avec nos canonnières. On dira ce qu'on voudra , ce n'est qu'avec des hommes et du canon qu'on se bat^ et quelque ayantage qu'on ait pour les marches par une meilleure position. 11 y a cependant une pratique à admettre et des avantages qui sont aussi propres aux chaloupes canonnières ; 4 chaloupes canonnières ne pouvaient tirer que 8 pièces de canon, 2 corvettes canonnières n'en avaient que 4 ; cela fait donc 12 pièces de canon. 1 frégate portait 40 canons, I corvette, 20; 4 brick, 12 ou 15, 1 cutter autant; ainsi voilà nos 12 pièces de canon qui ont tenu au large et se sont défendues contre plus de 100 pièces. Je demande si en place de ces 6 canonnières, qui ne m'emploient pas plus de 450 hommes d'équipage, qui ne valent pas plus de 200,000 francs de matériel, on eût mis 1 frégate ou 1 brick ; la frégate eût sans doute été prise par la division ennemie. Qu'est-ce que je veux en conclure^ C'est qucy dans un combat qui aurait lieu devant Boulogne, si une vingtaine de prames et 200 chaloupes canonnières se mettaient en tirailleurs entre les cornbattants, ce seraient des mouches qui feraient de terribles piqûres aux escadres anglaises. Je veux en conclure aussi qu'aux environs de thermidor, toutes les chaloupes canonnières des environs de Brest doivent être armées, que tous les canonniers du port et autres des environs doivent les armer ; qu'on doit y mettre de bonnes garnisons et qu'elles doivent sortir avec mon escadre.
On ne peut pas dire qu'elles sont vues de loin, puisqu'elles ont perdu peu de monde, et l'ennemi beaucoup; c'est une petite affaire qui est char mante.
Je désire que vous me proposiez des récompenses pour ceux qui se sont distingués. Vous voyez que les canonnières reçoivent des boulets dans le corps, dans la mâture, et qu'elles ne coulent pas.
(1) Correspondance de Napoléon, 8925.