TROISIÈME PARTIE
Mais, cette croisière n'ayant cT autre objet que de vous placer sur un poitU convenable d'où vous puissiez, à la faveur cTun bon vent, vous porter rapidement dans la Manche, avec la presque certitude déviter t escadre de lord Cornwallis, qui est la seule dont la rencontre puisse être dangereuse pour la vôtre ; dès que les vents s'élèveront avec apparence de stabilité, depuis le sud-est jusqu'au sud-ouest, en passant par le sud, vous vous porterez, avec toute la vitesse dont vos vaisseaux sont susceptibles, sur Cherbourg, en atterrissant au cap la Hougue.
En partant de votre station, vous devrez diriger votre route de manière à passer à quinze lieues au moins dans le sud des Sorlingues, et, cependant, à vous trouver plus près du cap Lizard que de ,Ouessant au moment oii vou s entrerez en Manche.
Sa Majesté pense que la route qui serait la plus convenable, après que vous aurez doublé les Sorlingues, serait celle qui vous ferait passer à douze lieues des Sorlingues et à dix-huit lieues à peu près de l'Ile d'Ouessant.
Parvenu à ce point, vous n'avez rien de mieux à faire qu'à cingler le plus directement possible pour doubler Aurigny, et vous rendre devant la rade de Cherbourg.
Dans le cours de votre navigation, pour vous rendre de la croisière qui voui a été assignée à Cherbourg, vous ne négligerez aucune combinaison possible, sinon pour éviter la rencontre des vaisseaux ennemis, du moins pour les tromper sur la direction de votre route et pour les mettre dans l'impuissance
de TOUS observer. Il vaudrait mieux vous exposer à éloigner une ou plusieui-s de vos frégates, que vous chargeriez de faire des fausses routes et des faux signaux pendant la nuit, plutôt que de vous laisser suivre et observer par des découvertes ennemies.
Le port de Cork, en Irlande, est, par rapport à Ouessant, dans une direction à peu près N. 0. 1/4 N. et S. E. 1/4 S. — Cette ligne est extrêmement fréquentée par les ennemis, qui ont une correspondance suivie entre leur flotte d'Oucssant et celle d'Irlande. Lorsque vous vous en approcherez et que voils serez sur le point de la traverser, vous redoublerez donc de précautions pour vous soustraire à la rencontre des bAtiments anglais qui vont de Cork h Ouessant, et réciproquement de ceux qui vont de ce dernier point au premier.
On peut, raisonnablement, supposer une largeur de dix à douze lieues i^ cette ligne ou zone de communication, et vous pourriez régler votre sillage de manière à la traverser pendant la nuit.
Il ne serait pas moins important que vous puissiez faire la même combinaison pour donner en Manche, car, lorsque avec des vents favorables vous y auriez fait seulement une douzaine de lieues, les bâtiments qui vous y rencontreraient alors mettraient plusieurs joui*s à s'élever jusqu'à l'escadre de .Ouessant pour l'avertir; et c'est celle-ci qu'il importe de laisser dans l'ignorance sur votre passage.
On ne peut prévoir ici toutes les circonstances de cette dernière partie de votre navigation. 11 suffit de vous convaincre de la nécessité de laisser tous les bâtiments qui pourraient vous rencontrer dans l'incertitude sur vos forces, et particulièrement sur votre véritable direction.
Au surplus, du moment qu'avec des vents participant du sud vous aurez laissé derrière vous l'escadre de Cornwallis, vous devez vous abstenir de toutes fausses bordées ou retards de route, qui auraient pour objet de tromper des bâtiments que vous auriez rencontrés. La meilleure manœuvre à faire alors est de tout brusquer pour vous montrer devant Cherbourg, où Sa Majesté vous fera connaître les instructions auxquelles vous devrez vous conformer ultérieurement.
Ces instructions vous seront remises au moment même où. vous arriiî^rez devant Cherbourg, d'où, à cet effet, il vous sera expédié un bâtiment quelconque.
Comme il serait possible que vous reçussiez l'ordre d'entrer au mouillage, vous vous ménagerez le vent afin de pouvoir exécuter cette manœuvre si elle vous était commandée.
Jusqu'ici, on a supposé que, depuis votre ci-oisière du large, vous aviez été favorisé par les vents ; mais, comme il est possible qu'ayant d'abord pris votre point de départ avec de bons vents, ils deviennent contraires pendant le temps de votre trajet. Sa Majesté veut et ordonne que, si un tel malheur arrivait, vous retourniez à votre croisière pour y attendre de bons vents plutôt que de courir des bordées qui vous exposeraient trop évidemment à la rencontre des ennemis, et vous feraient ainsi manquer votre mission.
Vos vaisseaux étant approvisionnés suffisamment, il n'y a nul inconvénient à ce qu'ils tiennent la mer un mois de plus que le temps présumé nécessaire pour cette expédition ; le pire de tous les inconvénients serait une impatience malentendue qui pourrait compromettre le succès de cette expédition.
Quelle date doit être assignée à la rédaction de ces instructions si remarquables? C'est ce qu'il s'agit de déterminer.
La commission instituée sous le deuxième Empire pour la publication de la correspondance de Napoléon, avait primitivement fixé le mois d'août, puis le 25 mai 1804 et, dans Tincertitude, elle n'avait pas publié cette pièce, de première importance cependant.
La lettre ci-dessous prouve de façon péremptoire, semblet-il, que le projet d'opérations, dans son essence au moins, est antérieur au 25 mai.
Au ¥ice^amiral Latouçhe, commandant rescadre de la Méditerranée (1).
Saint-Cload, 5 prairial an xii (t5 mai 1804).
Monsieur Latouçhe, le projet que je vous ai confié a été retardé j mais tCa pas été abandonné. Vous devrez, ft l'heure qu'il est, avoir 8 vaisseaux en rade. Faites travailler aux flambeaux, aûn qu'au mois de messidor (20 juin au 19 juillet), V Indomptable soit mis en rade. Choisissez lequel convient le mieux, du Berwick ou de VAtlas^ afin que votre escadre soit composée de \{S vaisseaux de guerre. Je désire au^si connaître si vous pensez qu'il serait possible que vous puissiez appareiller, sans être obligé d'engager aucun combat, dans le courant de messidor (ÎO juin au i9 juillet).
En passant, vous vous augmenteriez, î\ la première station, d'un vaisseau et, à la seconde, de 5, ce qui vous ferait 10 vaisseaux et \0 frégates qui vous mettraient à même de tout entrepretuire, au moment où nous avons à Brest 22 vaisseaux de guerre et une armée à bord prête à lever Vancre, J'ai donc voulu correspojtdre avec vous sur cet objet afin de connnitre directement votre opinion. Par les bulletins qui me sont r«nis, il paraîtrait que Nelson ne vous bloque point hermétiquement et qu'il y a, même en messiilor, de foiles brises de mistral qui peuvent même vous faire gagner vingt lieues dans une nuit. Nous sommes aujourd'hui prêts sur la côte de VOcéan. J'attends votre réponse. Je connais votre zèle pour l'État et votre attachement à ma personne, et je ne doute pas que vous ne fassiez tout ce qui est possible.
Napoléon.
L'identité du projet confié à Latouche-Tré ville, sans doute avant son départ de Paris, avec les instructions qui viennent d'être citées, est manifeste. La première station, c'est Cadix^ où se trouve le vaisseau V Aigle; la seconde, c'est Rochefort, où Villeneuve a sous ses ordres cinq vaisseaux. On pourrait
(1) Correspondance de Napoléon.
à la vérité se demander si le deuxième port à débloquer n'est pas le Ferrol, où les forces sont à peu près les mêmes, mais une autre lettre du 2 juillet, ôte toute possibilité de douter.
Au vice-amiral Latouche, commandant /'escadre de la Méditerranée (i).
2 Jaillet 1804.
Monsieur Latouche-TréTÎHe, le Ministre de la guerre donne ordre à deux bataillons d*élite des 2* et 3* régiments de ligne de s'embarquer sur votre escadre; le $• régiment de ligne complétera ce qui sera nécessaire pour faire le nombre de 1600 hommes dont tous ayez besoin. Si Tordre du Ministre de la guerre n*est pas arrivé, vous pouvez vous concerter avec le commandant de Toulon pour que tout soit mis h votre disposition. J'imagine qu'au moment où vous recevrez ma lettre, vous aurez iO vaisseaux en rade. Les matelots ne peuvent sérieusement vous arrêter ; en désarmant les corvettes et pressant le port de Marseille, vous ne devez pas en manquer. Avec les 1600 hommes, d'ailleurs, que la guerre vous fournit, vos vaisseaux se trouvent armés.
Il doit y avoir à Toulon des obus ; exercez vos équipages à en tirer avec des pièces de 36, en n'en faisant usage que lorsqu'on sera à 200 ou 300 toises. 11 n'y a point de bonnes raisons qui empêchent de s'en servir, et quelques obus fei'ont, dans le corps d'un bAtiment, de plus grands ravages que des boulets. Veillez à ce qu'ils soient chargés de roches à feu.
J'ai été fort aise de voir qu'en peu de moments votre escadre avait été à la voile, mais j'ai vu avec peine que vous étiez sorti avec un vaisseau de moins. Par le retour de mon courrier, faites-moi connaître le jour où il vous sera possible, abstraction faite du temps, de lever l'ancre. Faites-moi aussi connaître ce que fait l'ennemi, où se tient Nelson. Méditez sur la grande entreprise que vous allez exécuter et, avant que je signe vos ordres définitifs, faites-moi connaître la manière que vous pensez la plus avantageuse de les exécuter.
Je vous ai nommé grand officier de l'Empire, inspecteur des côtes de la Méditerranée, mais je dédre beaucovp que Vopéraiion que vous allez entreprendre me mette à même de vous élever à un tel degré de considération et (Thonneurs que vous n^ayei plus rien à désirer. L'escadre de Rochefort, composée de 5 vaisseaux, dont 1 à trois ponts, et de 4 frégates, est prête à lever V ancre; elle n'a devant elle que 5 vaisseaux ennemis.
L'escadre de Brest est de 21 vaisseaux; ces vaisseaux viennent de lever l'ancre pour harceler l'ennemi et l'obliger à avoir là un grand nombre de vaisseaux. Les ennemis tiennent aussi 6 vaisseaux devant le Texel, etv bloquent l'escadre hollandaise, forte de 3 vaisseaux, de 4 frégates et d'un convoi de 30 bâtiments, où le général Marmont a son armée embarquée.
Entre Étaples, Boulogne, Wimereux et Ambleteuse, deux nouveaux ports que j'ai fait construire, nous avons 1800 chaloupes canonnières, bateaux canonniers, péniches, etc., portant 120,000 hommes et 10,000 chevaux.
(1) Correspondance de Napoléon.
Que nous soyons maîtres du détroit six heures, et nous serons maîtres du monde t
Les ennemis ont devant Boulogne, devant Ostende et aux Dunes, 2 vaisseaux de 74, 3 de (U, et 2 ou 3 de 50.
Jusqu'ici, Tamiral Comwallis n*a eu que 15 vaisseaux, mais toutes l&s réserves de Plvmouth et de Portsmouth sont venues le renforcer devant Brest. Les ennemis tiennent aussi devant Cork, en Irlande, 4 ou 5 vaisseaux de guerre ; je ne parle pas de frégates et de petits bâtiments dont ils ont une grande quantité. Si vous trompez Nelson, il ira en Sicile, ou en Egypte, ou au Ferrol. Je ne pense donc pas qu'il faille se présenter devant le Ferrol; des 5 vaisseaux qui sont dans ce port, 4 seulement sont prêts, le cinquième le sera cependant en fructidor, mais je pense que le Ferrol est trop indiqué, et il est si naturel que Von suppose, si votre escadre sort de la Méditerranée dans VOcéan, qu'elle est destinée à débloquer le Ferrol ! Il paraîtrait donc meilleur de passer très au large, d'arriver devant Roche fort, ce qui vous ferait une escadre de 16 vaisseaux et de 11 frégates, et alors, sans mouiller, sans perdre un seul instant, soit en doublant l'Irlande très au large, soit en exécutant le premier projet, arriver devant Boulogne. Notre escadre de Brest, forte de 23 vaisseaux, aura à son bord une armée et sera tous les jours à la voile, de manière que Comwallis sera obligé de serrer la côte de Bretagne pour tâcher de s'opposer à sa sortie. Du reste, pour flxer mes idées sur cette opération qui a des chances, mais dont la réussite offre des résultats si immenses, j'attends le projet que vous m'avez annoncé, et que vous m'enverrez par le retour de mon courrier. 11 faut embarquer le plus de vivres possible, afin que dans aucune circonstance vous ne soyez gêné par eux.
A la fin du mois, on va lancer un nouveau vaisseau à Rochefort et un à Lorient ; il serait possible qu'ils fussent prêts ; celui de Rochefort n'offre lieu à aucune question, mais si celui de Lorient était en rade et n'eût pas eu la facilité de se rendre avant votre apparition devant l'Ile d'Aix, je désire savoir si vous pensez que vous dussiez faire route pour le joindre.
Toutefois, je pense qu'en sortant par un bon mistral, il est préférable à tout de faire l'opération avant l'hiver, car, dans la mauvaise saison, il serait possible que vous eussiez plus de chance pour arriver, jnais il se pourrait qu'il y eût plusieurs jours tels qu'on ne pût profiter de votre arrivée. En supposant que vous pussiez partir avant le 10 thermidor (29 juillet), il est probable que vous n'arriverez devant Boulogne que dans le courant de septembre, moment où les nuits sont déjà raisonnablement longues et où les temps ne sont pas longtemps mauvais.
Napoléon.
Si donc les instructions étaient rédigées avant le 25 mai, elles n'étaient pas expédiées au 2 juillet. Il ne semble pas qu'elles l'aient jamais été. Tel est néanmoins le premier projet, digne de Napoléon celui-là, dont on est vraiment fondé à croire que la réalisation fut effectivement poursuivie. L'influence des marins, celle de Ganteaume en particulier, y est
manifeste, et ce qui est dit de la saison à choisir pour le passage de la flottille constitue le plus formel démenti à tous les projets prêtés antérieurement à Napoléon, faute de comprendre son génie et la situation réelle. « Il se pourrait, dit l'Empereur, que dans la mauvaise saison, il y eût plusieurs jours tels qu'on ne pût profiter de votre arrivée (à Boulogne). » La pénible expérience de Thiver n'a donc pas été perdue; on sait et on reconnaît cette fois que, pendant cette saison, la flottille ne peut ni tenir en rade ni sortir du port dans la majorité des cas.
Pour la première fois donc, on sent Napoléon maître de la question, ne trompant plus les autres ni lui-même, élaborant un projet très audacieux, mais profondément mûri et digne de réussir.
On va voir comment et pourquoi ce plan si riche en promesses avorta. Mais, dès à présent, il faut y insister, nous sommes au point culminant de la période étudiée.
Dans cette continuité de déboires, de démonstrations qui sonnent faux, il y eut un moment où Napoléon, dégagé d'autres préoccupations, appliqua résolument son génie à résoudre le problème de l'invasion en Angleterre, et cela, en tenant vraiment compte des données de la question. Ce ne fut d'ailleurs qu'un éclair.