IV
Si Ton y ajoute la flottille batave dont il sera plus tard question, et les transports, on arrive en mars au total général de 2,054 bâtiments, permettant de transporter 127,500 hommes et 9,975 chevaux (1).
Gomme le plan d'embarquement (2) prévoit 147,622 hommes et 15,764 chevaux, le déficit s'élève à 20,162 hommes et 5,789 chevaux.
Quant aux Anglais, ils sont plus menaçants que jamais.
Dans la nuit du 8 au 9 décembre, une tentative a été faite pour détruire un des forts de Calais au moyen d'un brûlot (3).
Soult, maréchal de l'Empire, colonel général de la Garde de Sa Majesté l'Empereur, commandant en chef le camp de Salnt-Omer, à S. £. M, le maréchal Berthier, Ministre de la guerre.
Pari», le 21 frimaire an xiu (12 décembre 1804).
J^ai rhonneur de soumettre à Votre Excellence le rapport de M. le général Legrand, sur une nouvelle tentative des Anglais contre le port de Calais.
Dans la nuit du 47 au 18 de ce mois (8 au 9 décembre), k 3 heures du matin, le Tent étant sud, les postes de la c6te et ceux du fort Rouge ayant reconnu que plusieurs bâtiments, qu'ils avaient pris d*abord pour des transports Tenant de Boulogne, s'approchaient sans signaux de reconnaissance du fort et de Tentrée du chenal, dirigèrent contre eux toutes les batteries, et par la vivacité de leur feu, obligèrent la plus forte partie de ces bâtiments à s'éloigner.
Cependant, un lougre de 60 à 70 tonneaux était déjà parvenu entre le fort Rouge et l'entrée du chenal : aux premières décharges qui furent faites, ce bâtiment qui était chargé d'artifices et de matières inflammables sauta avec un fracas épouvantable; son explosion, qui portii fort loin des débris sur la côte, occ«'isionna un léger dommage au musoir de la jetée ouest, et disjoignit quelques pierres du parapet du fort.
L'ennemi, favorisé par l'obscurité de la nuit, parut alors diriger cinq autres brûlots vers l'entrée du chenal; mais, obligé pour se reconnaître, d'allumer fréquemment des feux, il fut à chaque fois assailli par les volées de toutes nos batteries, qui le forcèrent de renoncer à son horrible entreprise, et à s'éloigner de nouveau; soit qu'il fût intimidé par la vivacité de notre feu, soit qu'il eût déjà éprouvé des pertes qui missent les conducteurs des bâtiments incendiaires dans l'impossibilité de les rendre à leur destination.
(1) Rapport de Berthier. (Voir ci-dessous.)
(2) Voir ci-dessous.
(3) Cette tentative fut conduite par le commodore Sir Home Popham, à bord du vaiS' seau de 50, Antilop. (W. James.)
Pendant le reste de la nuit, le feu se continua a^ec beaucoup de vivacité de notre part et Tennemi ne cessa de faire des signaux de ralliement qui, parleur multiplicité, firent juger que la division anglaise était nombreuse. Au jour, les bâtiments qui la composaient avaient pris le large et le brouillard empêcha ensuite de les reconnaître.
Le général Margaron, qui commande à Calais, et qui, de concert avec le commandant de la marine de ce port, avait pris toutes les dispositions de défense nécessaires, en rendant compte de cet événement à M. le général Legrand, lui mande qu'il n'y a eu personne de tué ni de blessé et que les avaries du fort Rouge et du musoir de la jetée ouest sont si peu importantes qu*aucune de leurs pièces n'a été dans le cas d'interrompre son feu et qu'il suffira de quelques jours de travail pour tout réparer.
M. le général Margaron se loue du zèle, du dévouement et de l'exactitude des troupes qu'il avait disposées sur la c6ie, ainsi que de la précision avec laquelle les canonniers ont dirigé leur feu. Il annonce d'autres détails que, pour profiter du courrier, il a dû omettre ; je m'empresserai. Monsieur le Maréchal et Ministre, de tous les transmettre aussitôt qu'ils me seront parvenus.
Ainsi ces implacables ennemis dont la perfidie et la déloyauté sont sans exemple, même parmi les nations les plus barbares, et qui sans cesse méditent des crimes ou des projets atroces, viennent encore d'être déjoués. Le résultat de cette affreuse tentative excite de plus en plus l'ardeur et l'impatience de ces troupes fidèles, qui n'attendent que le signal de Içur auguste monarque pour s'élancer sur la terre ennemie et tirer vengeance des injures accumulées dont l'impunité avait augmenté l'audace jusqu'au glorieux règne de notre empereur.
Je prie Votre Excellence de vouloir bien agréer les assurances de ma haute considération.
SOULT
Rapport du capitaine Sir H. Popham sur l*attaque du fort Rouge,
à Calais (1).
s décembre 1804.
Vers midi, le 8 décembre, le vent paraissant passer au sud-est
j'envoyai le Dart au rendez-vous entre Sangate et le fort Lapin avec le brûlot Susannah et deux « carcasses » pour tenter l'attaque du fort Rouge J'envoyai le cutter Fox en reconnaissance et je joins le rapport du lieutenant
Stewart montant le brûlot
Rapport de cet officier^
A 2 heures du matin, j'ai fait voile vers la terre jusqu'à ce que je n'aie
plus que 2 brasses et demie. Je mis alors en panne pour chercher la batterie, ce qui fut terminé à 2 h. i/2. Alors j'engageai le beaupré entre les pilotis et abandonnai le navire L^explosion eut lieu peu après
(1) Annual Register.
as DEUXlàMK PARTIE. — CHAPITRE II.
Mathias Lafond, officier de la Légion d'honneur, ohef de l'àtat-major général de la Hotille impériale, à Son Excellence le Ministre de la marine et des colonies (I).
Décembre 1804.
Monseigneur,
J*ai Thonneur de tous rendre compte qu^aijourd'hui, à 3 h. i/2 du matin, les Anglais ont dirigé un brûlot-sloop sur la jetée du port de Calais^ dans l'intention de faire sauter le fort Rouge, et que l'explosion 8*en est faite sans causer le moindre accident. On s'attendait d'autant moins à cette tentative que, dans la journée précédente, l'ennemi n'avait pas paru devant le port, mais comme on exerce partout la plus grande surveillance, l'événement n'a pas causé le plus léger désordre et n'a servi qu'à prouver à ceux qui en étaient les moteurs que le bruit était le seul fruit qu'ils eussent tiré de ces grands moyens.
A cette occasion, le général vient d'écrire aux commandants des ports d'Ambleteuse et d'Étaples pour qu'ils aient à en faire fermer Tentrée et qu'ils commandent qu'on redouble partout de surveillance, de peur que l'ennemi ne leur envoie des bâtiments incendiaires.
J'ai rbonneur d'informer Votre Excellence que le navire américain VAntilopey de Norfolk, du port d'environ 250 tonneaux, commandé par le capitaine Coran, avec un chargement consistant en 240 boucauds de tabac destinés pour Dunkerque, a mouillé en rade de Calais, le i5 de ce mois, par un temps très brumeux, et que la commission qui s'est rendue à bord a reconnu qu'il n'y existait aucun germe de contagion. Ledit bâtiment ayant reçu un pilote a voulu suivre sa route pour Dunkerque, mais deux frégates anglaises ayant menacé de lui couper chemin, il a été contraint de relâcher à Calais, où il est entré à la marée du i6 dans l'après-midi.
U se trouve à bord de ce navire 5 passagers, dont 4 officiers du 7* régiment de ligne et \ officier polonais attaché au service de France.
Ces officiers ont été pris à Saint-Domingue et conduits à la Jamaïque, d'où ils ont passé à la Nouvelle-Angleterre comme prisonniers de guerre sur parole.
Les vents sont sud-sud-est, petit frais, temps couvert, la mer belle.
Une frégate et trois bricks ennemis croisent de l'ouest au nord-ouest, à trois lieues de distance.
Ci-joint un état de situation général.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Lafond.
La surveillance devant le port de Boulogne est restée opiniâtre, quoiqu'elle paraisse avoir été assez sensiblement réduite comme nombre de bâtiments. Très souvent des coups de canon sont échangés avec les quelques bateaux qui circulent le long des côtes ou même avec les forts.
(l) Archives de la Marine, BB»v, 190.
Bien que la rédaction du chiffre des b&timents mis en rade, en permettant la rentrée rapide au port à l'approche du mauvais temps, évite les sinistres si fréquents autrefois, ceux-ci ne sont pas rares. Le 1®' novembre (1) une péniche coule entre les jetées, un homme est noyé; le 16 décembre (2) 1 bateau, 1 péniche et 1 transport échouent à la barre de Boulogne, les hommes sont sauvés à grand'peine; le 27 une chaloupe canonnière fait naufrage en heurtant la jetée de Calais, 36 hommes sont noyés; le 22 février, une autre chaloupe échoue en entrant à Boulogne (3). Rien n'ayant été fait pour améliorer le chenal, celui-ci reste aussi dangereux et aussi insuffisant que par le passé.
D'ailleurs, les échouages presque constants sont, pour les navires entassés dans les ports, une cause constante d'avaries et le nombre de ceux dont on ne pourrait disposer devient excessif. Pour le seul port de Calais, le préfet maritime Bonnefoux écrit, le 24 janvier (4), que les réparations nécessaires exigeront « pour la flottille de guerre, 2,072 journées; « pour celle de transport, 2,894. D'après le petit nombre « d'ouvriers qui sont à Calais, la fin de ces réparations se « trouve renvoyée à quatre mois ».
A Boulogne, rien qu'en ce qui concerne la flottille de transport, Combis écrit le 29 janvier que « sur 504 bâtiments organisés, 371 sont en état de partir » (5), les avaries continuelles qui surviennent dans le port ont obligé à faire remonter au-dessus du pont de service, dans la Liane, une proportion considérable de navires qui sont ainsi absolument immobilisés et qui, ainsi qu'on l'a vu, gêneront considérablement les travaux de l'écluse. D'ailleurs, « on ne croit plus à la descente » dit Forfait, et les économies demandées par le Ministre montrent clairement que le Gouvernement abandonne la flottille. Aussi Bonnefoux propose-t-il sérieusement « de « déclasser 8 divisions de bateaux trop vieux et incapables <( d'être mis en embossage, de ne garder que quelques bâti-
(1) Le Q« 313. Rapport de Laoraia.. l" novembre. {Archives de la Guerre, cdtes.)
(2) Rapport de Sooft. {Archives de la Guerre, côtes.)
(3) Rapport de Soult. {Archives de la Guerre ^ côtes.)
(4) Aràiives de la Marine, BB<^ 216.
(5) Archives nationaUs, APi^, 1204.
« ments pour le service de la ligne d'embossage et de faire (( remonter les autres dans la Liane, où ils ne seront pas « exposés aux avaries qu'ils éprouvent tous les jours même « dans le port, « enfin de mettre en commission » toute la « flottille de transport. »
Sa lettre si caractéristique conune symptôme de l'état d'esprit des hommes vraiment au courant de la situation, se termine ainsi (1) :
Tant que le GouTemement a touIu que Tattitude menaçante de la flottille laissât croire à Tennemi qu'elle poufait d*un instant à l'autre mettre sous voiles et opérer la descente, tant que tout annonçait ostensiblement Tépoque rapprochée du départ de la flottille, il a pu, il a même dû être nécessaire que tous les bâtiments aient constamment leurs voiles en vergues, des vivres à bord et tous les signes caractéristiques d'un prochain appareillage....
Mais lorsque le voile politique qui couvre une grande opération laisse voir à découvert un ajournement d'évidence et qui est connu de tout le monde y il ne peut y avoir un inconvénient à prendre les mesures que prescrit une sage économie,,..
L'expérience a déjà démontré plus d'une fois qu'avant même que la côte fut fortiOée comme elle l'est, trente b&timents en rade ont sufQ pour faire face aux attaques de l'ennemi.
La saison, d'ailleurs, impose spécialement la loi de n'en pas mouiller un plus grand nombre....
Je pense donc que l'économie prescrit de ne garder totalement armés que
2 bateaux de grande espèce (prames) ; 36 chaloupes canonnières ; 36 bateaux canonniers ; 36 péniches.
Sans, qu'officiellement au moins, le Gouvernement entre dans cette voie, c'est presque à cela qu'on arrive pratiquement, par la réduction du nombre des bâtiments maintenus en appareillage. La masse des bâtiments entassés dans les ports est plus inerte, plus passive qu'elle ne l'a jamais été.
Un autre symptôme remarquable de l'état des esprits à cette époque est fouriïipar le projet établi par Forfait le 13 novembre 1804.
(1) Archives de la Marine, BB»^, 216, t7 janvier.
L» ConBeiller d'État, préfet maritime du second SLrrondl88tment, à Sa Majesté l'Empereur des Français (1).
22 bnimaire an xiii (13 noTembre 1804).
Sire,
Je supplie Votre Majesté de permettre au plus déToué de ses si^ets quelques réflexions sur Tétat actuel de Topinion. Il me paraît démontré que Varmée ne croit plus à la descente ; j'entends s'exprimer tous les jours à ce sujet d'une manière qui me désespère, parce que je pense tout autrement et que je m'attends à voir avant la fin de Vannée courante. Votre Majesté maîtresse du monde.
Le découragement ou les sollicitudes qu'on manifeste ont pour objet les difficultés de la traversée de la flottille et le peu de confiance qu'en général on a dans sa force. J'ose présenter à Votre Majesté des idées dont le but est d'augmenter cette force ; la déclaration de l'Espagne en facilitera l'exécution en nous procurant des marins. Je crois fermement qu'avec des bombardes qu'on peut installer en peu de temps et à peu de frais, le succès des attaques contre les places les plus fortes de l'Angleterre est assuré sans ane grande dépense, et qu'en adjoignant un certain nombre de batteries flottantes qui coûtent 500 mille livres chaque à la flottille de Votre Majesté, on met son passage et son attérage à l'abri de tout événement.
Sire, d'autres présenteront à Votre Majesté des idées meilleures ; mais personne assurément n'est mû par un désir plus ardent et plus impatient de voir le succès de vos armes et le complément de votre gloire.
Je suis de Votre Majesté,
Le plus humble et dévoué serviteur,
Forfait.
Au Havre, le 22 brumaire an xni.
Note 8ur la force proteotrioe de la flottille (2).
13 novembre 1804).
Bien des personnes pensent que la flottille ne pourra point passer en Angleterre avec sécurité, si elle n'a d'autre force protectrice que celle qui en fait à présent partie. Si l'on tentait le passage avec les éléments de descente actuellement réunis, on pense qu'un certain nombre de vaisseaux de guerre s'y opposeraient efficacement et que notre superbe armée courrait des dangers très réels.
Ces réflexions que presque tout le monde fait persuadent ceux qui s'en occupent qu'il faudrait une armée de vaisseaux de ligne pour protéger le passage, mais il s'élève ici une nouvelle difÛculté ou plutôt une foule de difficultés.
Cette armée fut-elle de 25 vaisseaux, leur passage des ports d'armement devant Boulogne ne peut être un mystère. L'ennemi lèvera ses croisières et les rassemblera vis-à-vis Boulogne, il sera plus fort que nous. Le premier coup de vent compromet notre flotte. Après un combat elle n'a aucun refuge qu'à dix
(1) Archives ncUionales, carton AP>v, 1204. — Marine, colonies, etc., ans xn et xiv.
(2) Archives nationales, AP«^, 1204.
232 DEUXIÂME PARTIE. — CHAPITRE H.
lieues à l'est et dix lieues dans Touest; toutes les chances sont donc contre elle.
Il faudrait à la flottille une année de protection composée de très gros vaisseaux ; de vaisseaux plus forts que des vaisseaux à trois ponts, mais qui sortissent de Boulogne et y puissent rentrer ; à ceux-ci se pourraient joindre quelques vaisseaux de ligne qui auraient dans les bâtiments dont on Tient de parler une protection sûre pour le cas où Tennemi les attaquerait avec des forces supérieures. Cette réunion de vaisseaux, leur composition, leur exécution paraissent des difficultés qu*on regarde comme insolubles et cependant la plupart des militaires croient que la descente projetée ne sera qu'une mesure comminatoire tant qu'elles ne seront pas résolues.
Dans le cas où les circonstances détermineraient Sa Majesté, sinon k partager
^tte opinion, du moins à lui accorder quelque attention et à désirer de dimi-
^nuer autant qu'il est possible les risques de la flottille, j'oserai lui représenter
que la solution du problème dont il s'agit se pourrait trouver dans le projet
des forts-flottants qui a déjà eu l'honneur de fixer son attention.
Supposons 10 à 12 forts-flottants h Boulogne et voyons ce qu'on en pourrait faire :
1** On les échouerait sur l'estran à la baisse de la mer où ils peuvent flotter de vive eau, mais la cale ouverte par des soupapes qu'on fermerait pour les mettre à flot. Ils seraient défendus par les batteries de la côte et resteraient tant qu'on voudrait en pleine sûreté pour être mis en mer et en action quand l'Empereur l'ordonnerait ;
2® Chaque fort porterait 60 canons de 36 ou 24 et 40 caronadesouobusiers, il y aurait une muraille épaisse de 5 pieds, il serait donc beaucoup plus fort qu'un vaisseau à 3 ponts. On peut même assurer que, quel que fût le nombre des vaisseaux qui l'attaqueraient, il ne pourrait être réduit pendant le temps d'une marée, ce qui malgré le combat le plus opiniâtre lui permettrait, en profitant du vent et des marées, de se rapprocher des batteries de la côte de Boulogne que les Anglais regardent comme inattaquable ;
3® Les ÏO à 12 forts pourraient donc former une ligne à une lieue de Boulogne, peut être même à plus grande distance. Cette ligne serait plus forte que 25 à 30 vaisseaux et pour plus de supériorité on pourrait y adjoindre quelques vaisseaux de ligne, ceux-ci auraient à cause de leur mobilité la faculté d'établir une communication plus sûre et plus forte entre la terre et la ligne d'embossage ;
4** Les forts- flottants marcheront à la voile, très mal il est vrai, mais il n'est pas nécessaire qu'ils marchent bien pour faire un trajet de 4 lieues pendant 6 heures et plus que le flot ou le jusant et le vent les pousseront de concert ;
Ainsi, quand la ligne sera mouillée, il y aura sûrement une action où les 10 à 12 forts-flottants seront bien chaufl'és, mais à cause de leur armement et de leur forme on doit croire qu'ils résisteront aux plus grandes forces de l'ennemi. Les prames et les canonnières seconderont cette ligne. Si elle a du dessous, elle se rapprochera de la terre de Boulogne à la remorque ou h la touée ou avec le vent et la mai*ée, mais l'ennemi aura certainement bien soufiert et ne pourra pas recommencer de sitôt. Si elle a du dessus, le pont est fait et la marine d'Angleterre n'est plus qu'une force illusoire ;
5° S'il y avait des vaisseaux de ligne français ou bataves dans l'action^ ils se mettraient sous la protection des forts- flottants, et pour peu qu'ils manœu-
vrassent ils seraient très utiles en cas de succès et très peu compromis en cas de non-succès. Ainsi Tarmée française, même après plusieurs actions très Yiyes, resterait toujours à peu près intacte et trouTerait à la fin, et peut-être dès le premier engagement heureux, Toccasion de remplir sa mission. Arrivés sur les côtes anglaises, les forts-flottants formeraient une ligne de défense et d'attaque dont on ferait tout ce qu'on Toudrait.
Ce projet qui n'est autre que celui des forts-flottants avec de très légères modifications n'a pas seulement l'aTantage de la force sur celui des vaisseaux de ligne ; il y réunit d'une manière incontestable celui de l'économie. 25 vaisseaux de ligne sont trop faibles comme je l'ai dit pour résister aux forces anglaises et courraient les plus grands dangers. Cependant ils valent au prix du neuf au moins 30 millions, iO à 1) forts flottants beaucoup plus forts et bien moins exposés ne coûteront pas 5 à 6 millions. * V
Enfin, avec le projet des forts on laisse dans l'état où elle est la répartition des croisières si ruineuses pour les Anglais ; et si on réunissait notre armée de ligne, les croisières seraient levées et se réuniraient toutes sur le point d'attaque où elles seraient les plus fortes. Sous ce rapport il serait à désirer qu'on pût encore augmenter le nombre des rassemblements pour opérer une plus grande division des forces ennemies et se préparer des diversions et des fausses attaques.
L'Empereur a tout ce qu'il faut pour exécuter ce projet, s'il le jugeait nécessaire. On peut faire 10 à 12 forts- flottants en 100 jours, les ouvriers se trouveront dans les deux premiers arrondissements, tous les matériaux j sont aussi. 200 charrettes, capables de porter 3 milliers chacune, assureront le service par un roulage continuel. Ainsi, en donnant des ordres pendant le mois de frimaire, cette machine nouvelle serait préparée à la fin de ventôse, et toute la flottille en état de se mouvoir en germinal, tandis qu'on a pu remarquer jusqu'à présent que le moment le plus convenable est les trois mois d'été. Par conséquent en donnant des ordres dans le courant de frimaire et assurant les moyens d'exécution, il y aurait le double du temps nécessaire pour les préparatifs.
En ce qui concerne les troupes, la situation sanitaire reste toujours médiocre.
Au 19 août (1), sur un effectif de 130,634 hommes et 20,030 chevaux il y avait 11,924 manquants dont 7,091 malades. Au 23 septembre, l'effectif nominal est le même, mais il y a 13,984 manquants dont 9,854 malades. A partir de mars, la situation s'améliore un peu, mais jusqu'à la levée des camps on aura constamment plus de 7,000 hommes aux hôpitaux.
Néanmoins le très complet rapport établi le 8 mars par le marchai Soult donne, en ce qui concerne l'armée, des assurances assez optimistes.
(1) Archives nationales, AF^, 160«.
Rapport 9ur la situation de Varméo, /'état aotue/ cfd« fort», de la 1k)t' tille, dea porta de Boulogne, Wimereux et Ambleteuae, et aur l'arme^ ment de la oôte (i).
Boulogne, le 17 TentAte an xm (8 man 1805.)
La situation de Tannée est très satisfaisante : l'esprit en est bon, le déTOuement sans exemple, la désertion prescpie nulle, la discipline sévère ; le nombre des malades, qui s'est considérablement réduit pendant Thiver, diminue journellement, et est dans ce moment dans la proportion de i sur 24. L'établissement de la troupe dans les camps est très avantageux et salubre, toutes les baraques sont pourvues de lits de camp, et la plupart d'entre elles sont élevées en pierre. L'intérieur des rues et les fronts de bandière des divers camps sont pavés. La troupe reçoit exactement tous les objets de subsistance que les règlements accordent, et les qualités en sont bonnes. Le bois de chauffage et la paille de couchage n'ont pas manqué pendant l'hiver. Les sabots en gratification que Sa Majesté a accordés, ont été délivrés et ont fait un bon usage. Les sarreaux, capotes et pantalons, qui ont également été accordés par Sa Majesté pour cet hiver, n'étant point encore arrivés, la distribution n'a pu s'en faire. Les chefs de corps portent beaucoup d'attention à l'entretien de l'habillement ; mais malgré leurs soins, il se dégrade : tous se réunissent pour représenter que leurs masses sont insuffisantes, notamment celle pour l'entretien de l'armement, celle des médicaments, et celle pour pain de soupe.
Galeux,
Dans la plupart des régiments de l'armée, un grand nombre de militaires, qui n'ont pu être traités pendant l'hiver, sont atteints de la gale, et cette cruelle maladie se propage d'autant plus vite, qu'indépendamment des communications difficiles à éviter dans les compagnies, les hommes qui reviennent de la flottille la rapportent. Pour arrêter l'effet de la contagion, il a paru indispensable de réduire le nombre et la force des détachements qui sont embarqués sur la flottille ; afin que les bâtiments puissent être désinfectés, au moyen des fumigations qui seront faites, pendant que dans les camps on fera subir simultanément dans tous les corps, un traitement sévère aux galeux : de cette manière, nous parviendrons, j'espère, avant six semaines, à extirper cette affreuse maladie, et alors on pourra recomposer les détachements qui doivent être embarqués; mais pour obtenir ce résultat, il en coûtera une légère augmentation de dépense par rapport au chauffage et pour les médicaments : sa modicité ne pouvant être compensée avec le bien qu'elle produira, je ferai une demande h ce sujet à Son Excellence le Ministre directeur.
Malgré cette réduction dans les détachements sur les bâtiments de la flottille, les divisions qui sont dans le cas de sortir au premier signal pour aller en rade, resteront constamment armées du complet d'hommes qui leur est nécessaire, et les autres bâtiments auront suffisamment de monde pour en assurer la garde et pour faire le service du port.
(1) Archives nationales, carton AF^^, 1601.
Je supplie Sa Majesté de daigner approuTer cette mesure, de laquelle le ser- ▼ice ne peut souffrir, et dont le résultat doit assurer le bien-être de son armée.
Hôpitaux.
Les hôpitaux sont bien tenus, et le senrice se fait aTec la plus exacte régularité, quoique en général on manque de linge : les demandes qui ont été faites à ce sujet auraient suffi pour les remplacements indispensables, si elles avaient été remplies.
Approvisionnements de réserve.
Ces approvisionnements sont bien entretenus et aucune détérioration n'a encore été remarquée. Les i ,600,000 rations de biscuits, que Ton conserve dans les magasins de Calais et de Boulogne, sont en bon état, et au moyen des soins qu'on leur donne, ils peuyent encore être préservés pendant le restant de Tannée : une disposition ministérielle a annoncé qu'on devait en consommer une partie et pourvoir de suite à son remplacement; mais Tordre de la mettre à exécution n'est pas encore parvenu.
Le riz, Teau-de-vie, le Tinaigre, le fromage et Tavoine d'approvisionnement, sont également bien conservés et entretenus.
Le vin d'approyisionnement extraordinaire est aussi bien conservé ; mais on a dû en faire Tendre une quarantaine de pièces, qui, pendant les essais d'arrimage auxquels elles avaient été employées, s'étaient détériorées : le remplacement doit s'en opérer.
Effets de campement.
Les outils et ustensiles de campement qui ont été donnés à la troupe, devraient en partie être renouvelés, mais les magasins se trouvent au dépourvu : des demandes ont été faites à ce sujet, et l'administration en attend le résultat.
Routes et communications militaires.
Toutes les routes classées qui aboutissent à Boulogne, Calais et Saint-Omer, sont dans un état épouvantable ; d'autres de seconde classe, également importantes pour le service de l'armée, et qui sont comprises dans son arrondissement, sont encore plus dégradées : les ingénieurs prétendent manquer de fonds.
Les communications militaires n'ont pas été entretenues avec plus de soin par un effet de la même cause ; cependant, elles sont en bien meilleur état.
Flottille.
J'ai eu occasion de remarquer, en passant hier et aujourd'hui la reyûe des troupes embarquées dans le port de Boulogne, que la meilleure intelligence régnait entre les équipages et les militaires de tout grade qui composent les détachements ; que le service se faisait à bord avec exactitude, que tout le monde s'occupait de ses devoirs, et que la confiance s'était réciproquement établie. La tenue des marins est uniforme, et par elle j'ai jugé qu'ils avaient acquis beaucoup d'amour-propre.
Les réclamations que j*ai reçues n'ont porté que sur la mauvaise qualité de la bière, et sur le remplacement d'une partie des hommes, dont le changement a été ordonné en ma présence. Quant à la bière, c*est un mal irrémédiable, car depuis que la flottille est réunie, cette plainte a toujours existé, sans qu'on ait pu parvenir à la rendre meilleure, soit que les entrepreneurs aient des reproches à se faire à ce sujet, soit que la consommation soit trop forte.
Les bâtiments m'ont paru installés et pourvus de tous les objets d'armement que le règlement détermine ; ils sont en bon état et susceptibles d'aller en mer au premier ordre, à l'exception d'une Tingtaine qu'on répare ; mais ils ont généralement besoin d'être goudronnés; le général Lacrosse m'a annoncé que cette opération se ferait en germinal prochain. Les réparations d'entretien s'opèrent à mesure que les dégradations surviennent, et il semble que les moyens existants peuvent y suffire. La solde du mois de pluviôse est due à la marine : les équipages éprouvent encore quelque désertion, mais elle porte principalement sur les matelots génois qu'ils ont reçus.
Il existe dans les hôpitaux de l'armée 200 malades de la flottille.
Transports,
Les bâtiments de transport m'ont paru également bien entretenus, quoique plusieurs soient dans le cas d'éprouTer des réparations indispensables. J'ai l'honneur d'en mettre l'état de situation sous les yeux de Sa Majesté, et d'y joindre un petit tableau indicatif du nombre des bâtiments de toute espèce qui sont réunis dans les divers ports.
Artillerie de campagne.
Elle est toute embarquée sur lès bâtiments de la flottille, à l'exception de 9 pièces qui servent à l'instruction des canonnicrs; mais le général Faultrier a remarqué, et j'ai eu lieu de le reconnaître, que plusieurs objets d'armement qui en dépendent avaient été dégradés ou perdus dans les diverses sorties, ou par l'abordage des bâtiments. Le rétablissement de ces objets ne pouvant être difliéré, j'ai ordonné que les pièces, afiTûts et caissons qui sont en bon état, resteraient â bord, et que le surplus de l'armement serait débarqué, pour être siur-le-champ réparé et rétabli sur les bâtiments.
Je supplie Sa Majesté de daigner approuver cette mesure.
Parc de siège.
Les bouches, afiûts de tous calibres, caissons, voitures, outils et objets d'armement qui en dépendent, sont réunis au parc de Saint- Léonard. L'ancienne église du village contient une partie des poudres et artifices; les magasins de Boulogne, Ardres, Calais et Montreuil, renferment le restant. Tout est en très bon état et bien conservé.
L'arsenal de Boulogne pourvoit aux réparations et entretien de l'armement des batteries. *
Armement de la côte, H consiste, depuis Calais inclus jusqu^à la pointe de Lormet, sur la rive
droite de la Canche, en 360 bouches à feu de tous calibres, dont 48 pièces de 36, 150 de 24, 3 de 18, 25 <ie 16, 28 de H, ti de S, et! de À; 4 mortiers de i3 pouces f 72 (ie 12, e^ 8 (<e 10; 35 obusiers de 6 pouces , 2 de Sy etd de 5 1/2. Cet armement est sans doute formidable, mais il n'est pas exagéré, tu retendue qu^il embrasse et la protection qu'il assure. Il pourrait même être augmenté avec avantage, surtout depuis Ambleteuse jusqu'au cap Gris-Nez, afin de défendre plus efficacement la rade Saint-Jean, que les gros b&timents rangent souvent de très près : 25 mortiers seraient pour cela nécessaires, la demande en a été faite Tan dernier, mais elle est restée, jusqu'à présent, sans efiTet.
Les batteries de la côte sont approvisionnées et bien entretenues ; la plu« part sont pourvues de fourneaux à rougir les boulets. Le service s'y fait avec beaucoup d'exactitude, les parapets de quelques-unes ont éprouvé des dégradations par l'effet du mauvais temps, mais ils sont successivement rétablis ; les affûts ont généralement besoin d'être repeints, le général d'artillerie doit s'en occuper.
Les batteries mobiles de Calais, Wissant et Ambleteuse, font le service d'escorte et de protection auquel elles sont destinées, avec beaucoup de vigilance, et remplissent parfaitement leur objet.
Les soldats du train d'artillerie ont fait des progrès sensibles ; leurs chevaux sont en assez bon état : depuis un an on a dû en faire abattre une trentaine qui étaient atteints de la morve. Les corps de cavalerie ont éprouvé la même perte pour pareille cause.
Grenadiers de la réserve.
Les détachements des 9*, 13* et 15* régiments d'infanterie formant les 1*', 2* et 8* bataillons de grenadiers de la réserve, qui fournissent des garnisons sm* les bâtiments de la 7* escadrille étant embarqués depuis 8 et 10 mois, n'ont pu entretenir leur habillement et armement, ni s'occuper de leur tenue et de leur instruction, et se trouvent par conséquent en arrière des autres corps ; afin de les mettre à même de se rétablir, j'ai prié Son Excellence le Ministre de la Guerre de solliciter l'agrément de Sa Majesté, pour que ces trois bataillons fussent relevés par trois autres de la réserve, qui n'ayant point encore embarqué viendraient acquérir sur les bâtiments de la flotille, l'instruction nautique que les premiers possèdent.
J'ai l'honneur de supplier Sa Majesté de donner des ordres h ce sujet.
Boulogne ce 17 ventôse an xiii.
Le Maréchal Soult.
Ce que le rapport ne dit pas c'est Tétat moral de ces hommes agacés de leur inaction. Leur nervosité se traduit par des duels sans nombre, souvent des actes d'indiscipline attestés par la rigueur de la répression. — Le 1®' février le soldat Loudière, du 28* d'infanterie, est fusillé « pour avoir tenu des propos tendant à affaiblir la confiance de Tarmée dans le gouvernement et dans ses chefs. La série des ordres
du jour (1) n'est qu'une suite de condamnations pour désertions, punies de 3 tours de bouline pour les matelots, 7 à 9 ans de travaux publics pour les militaires, 12 ans de boulet en cas de récidive. — On pille les dépôts de bois, on déserte les chantiers (2). — On doit consigner à bord plusieurs jours à l'avance ceux qui doivent faire partie de la ligne d'embossage et les punitions sont constantes contre ceux, officiers compris, qui vont à terre sans permission. — Cette armée si dévouée, si ardente au début à la lutte contre l'Angleterre, a senti rinutilité de ses efforts. U faudra la mettre en présence d'un ennemi qu'elle puisse atteindre, ne serait-ce que pour lui détendre les nerfs.
(1) Archivei de la Marine, BBiv, 215
(2) Rapports de Sganxin. — Voir ci-dessos.