LA CAMPAGNE DE MISSIESSY (11 JANVIER AU 20 MAI
neutre; la mer étant très grosse, il aurait été difficile de visiter ce bAtiment.
Le 6, même temps ; je fis mettre les frégates en 3* colonne.
Le 7, le vent revint au nord-ouest ; au petit jour, un brick bien voilé passa près de Tavant ; j'ordonnai au Magnanime , qui se trouvait le plus à portée, de le chasser; mais, comme il fallait retarder considérablement la marche de Tescadre pour le joindre, je fis de très bonne heure rallier le Magnanime,
Le 8, le vent à Fouest, Tescadre tenait le vent tribord amures ; le Lion eut pendant la nuit son grand mÀt d'hune éclaté ; il le changea dans le jour. Le soir, le vent devint fort, j'ordonnai de prendre tous les ris ; dans la nuit, je fis mettre à la cape.
Le 9, même temps ; dans la nuit, la misaine du vaisseau le Majestueux fut emportée par le vent.
Le 10, le vent toujours du nord-ouest, mais moins fort; l'escadre fit toutes voiles possibles; le 11, on vit au jour les îles de Porto-Santo; le vent m'obligea d'en passer dans l'est. Le soir, je fus par le travers des lies Désertes, le calme m'y retint toute la nuit; le 12, de très petits vents m'en éloignèrent.
Le 13, le vent très faible; le Suffren en profita pour communiquer avec moi et me faire connaître qu'il avait déjà perdu beaucoup de monde par maladie. Le 14, le vent passa au nord-est, j'en profitai pour courir à l'ouest; le 15 et le 16, même temps; le Lion changea sa vergue du petit hunier, qui était éclatée; le 17, on vit dans Touest-nord-ouest un brick qui courait au nord; le 19, le vent était faible ; j'ai fait prendre des rafraîchissements à bord de tous les bâtiments pour fournir aux besoins des malades du Suffren; le 21, V Infatigable dégréa sa grande vergue ; elle était cassée à moitié. Le Majestueux cala son grand màt de hune pour changer les barres de perroquet ; le 22 et le 23, le vent a été très faible et très variable; le 25, on vit au N.-0.-1/4-N. un bâtiment qui allait dans l'ouest; le 26, on a vu dans le sud une voile qui courait au nord ; le 29, nous avons aperçu dans le sud-ouest une goélette que la Gloire visita; le même jour, cette frégate changea la vergue de son petit hunier; le 30, j'essayai la marche de l'escadre en lui faisant chasser la terre; la Gloire marcha le mieux et crut la voir au déclin du jour. A minuit on la distingua.
Le contre-amiral commandant Vescadre,
MiSSIESSY.
Rapport sur l'expédition française de la division aux ordres
du Gontre-amiral Missiessy (1).
7 messidor an xni (26 juin 1805).
L'escadre française sous les ordres du contre-amiral Missiessy, composée de 5 vaisseaux, dont 1 à trois ponts, de 3 frégates et 2 bricks, et portant 3,300 hommes de troupes commandées par le général Lagrange, appareilla de Rochefort le 21 nivôse dernier (11 janvier); elle trompa la vigilance du blocus
(1) Archives de la Marine, BB«^, M7.
310 DEUXlàME PARTIE. — CHAPITRE VI.
ennemi. Otioiqne les vents contraires l'eussent retenue pendant treixe jours dans le golfe de Gascogne, elle est arrivée le i*' ventôse (iO février) au Fortde^France, sans avoir rien rencontré dans sa route qui ait pu faire connaître i Fennemi sa destination. Dans le canal de Sainte-Lueie, le contre-amiral donna chasse à une frégate anglaise et quelques bâtiments, qu*il fut forcé d'abandonner parce qu'ils l'entraînaient sous le vent de la Martinique. Aussitôt leur arrivée au Fort-de-France, les généraui Lagrange et Missiessy firent part ao vic-e-amiral Villaret de Tordre de Sa Majesté pour attaquer la Dominique après qu'il leur aurait donné les documents nécessaires pour faciliter le succès. Le général Villaret a répondu qu'il croyait qu'il y aurait peu de troupes dans Itle, et que la conquête en serait très facile atec les forces que portait l'escadre. En conséquence, la division appareilla du Fort-de-France le lendemain 2 ventAse (21 février), après avoir débarqué à la Martinique les munitions de guerre et les armes destinées pour cette colonie. Elle arriva à la Dominique le 3 ventôse (22 février). La batterie du Cachacron, par le travers de laquelle le Majestueux passa, avait tiré deux coups de canon d'alarme ; ils ne furent probablement pas entendus au Roseau. L'escadre était sous pavillon anglais. Pendant que l'amiral prenait ses dispositions pour débarquer les troupes, le général Prévost, gouverneur de la Dominique, s'étant levé en hâte, crut tout bonnement que l'escadre qu'il voyait était celle du commandant Johnston, attendue depuis plusieurs mois ; il envoya aussitôt son capitaine de port pour mouiller le Majestueux au Roseau ; cet officier ne s'aperçut de la méprise que lorsqu'il fut à bord.
Vers les 6 heures, les bâtiments à rames chargés de troupes étant prêts à déborder, l'escadre arbora pavillon français; le général Lagrange fit alors ses dispositions pour l'attaque. Le premier envoi de troupes arriva à 7 heures; à H heures, tout ce qui devait débarquer à la pointe Saint-Michel était rendu. Le débarquement des autres troupes sur différents points eut lieu un peu plus tard et finit à midi. H fut, à peu de chose près, calqué sur celui que M. de Bouille fit en 1778.
L'escadre était en panne à environ une lieue de la pointe Saint-Michel; deux frégates filèrent en même temps au nord, pour opérer un autre débarquement à la gauche; enfin deux vaisseaux couraient des bordées au plus près du vent pour gagner le centre, afin de contrebattre les feux de l'ennemi contre les deux ailes. Celle de droite, où se trouvait le général Lagrange, toucha terre vers 7 heures du matin en deçà d'un défilé resserré entre la mer à gauche et l'escarpement à pic de la pointe Saint-Michel, à droite. Les troupes s'avancèrent avec impétuosité pour forcer le défilé que l'ennemi essayait en vain de disputer pied à pied. Malgré une fusillade assez vive, elle l'auraient franchi de prime abord, si l'ennemi n'eût réuni à l'avantage de la position celui d'être soutenu par une pièce de canon placée à l'issue de leur côté, derrière un bon mur, et devant laquelle il fallait se présenter un à un; il ne restait aux attaquants qu'à faire des prodiges de valeur. Chaque grenadier du 26* régiment d'infanterie s'élança pour enlever la pièce; plusieurs trouvèrent la mort à la bouche même ; le capitaine et un lieutenant y furent grièvement blessés; néanmoins, le .">ombat était encore dans le même état sur ce point à 2 heures après midi.
Les deux frégates de l'attaque de gauche, après être parvenues avec beaucoup de peine par un vent contraire et très faible, à hauteur du morne Daniel, furent contraintes de se faire remorquer vers la terre, et pour faciliter le débar-
LA CAMPAQNE DE MISSIESST (11 JANVIER AU 20 MAl). 311
quement, et pour se couvrir davantage des feux de la redoute élevée sur le morne. Ce fut alors que la batterie de la Reine-Charlotte, située au centre de la ville, tirant sur ces frégates par-dessus la ville, y mit le feu avec ses boulets. Cependant, vers 9 heures, les frégates mirent à terre les troupes sous les ordres de Tadjudant commandant Barbor. Les Anglais les y attendaient et firent sur les chaloupes plusieurs décharges de mousqueterie, qui tuèrent 8 hommes et en blessèrent plusieurs autres, mais ils lâchèrent pied dès Tinstant qu'ils virent les Français, malgré le ressac violent de la vague, se jeter à terre et courir à eux. Une partie fut coupée d'avec la redoute ai tenue en échec sous la gorge, derrière, tandis que l'autre portion, poussée jusqu'à la redoute armée de 3 pièces, y fut forcée et faite prisonnière.
Depuis le commencement de cette attaque, les deux vaisseaux du centre tiraient sur les batteries du fort de la Reine-Charlotte, de la gauche du morne Bruce et de la petite redoute sur la croupe située à la gauche de la précédente. Cette dernière continuait pourtant d'incommoder l'attaque de droite, conjointement avec la pièce envoyée immédiatement contre cette attaque, et ne contribuait pas moins à empêcher les assaillants de forcer le défilé.
L'opini&treté de la défense sur ce point fit décider, vers 11 heures, le débarquement des troupes des deux vaisseaux du centre, aux ordres du général Claparède, de la division duquel elles faisaient partie. Les vaisseaux continuant toujours de battre vivement, les troupes allèrent gagner terre sans résistance immédiate dans la gorge au pied de la redoute Daniel, qui venait d'être forcée. Elles s'avancèrent aussitôt le long de la mer et gravirent le sommet du plateau le plus voisin du morne Bruce; de là on dépécha 20U hommes, commandés par le chef du l*' bataillon du 26*^ régiment, avec ordre de descendre dans la vallée qui le séparait du morne Bruce, à un point convenable pour remonter sur les derrières de ce morne; ce fut sans doute en apercevant ce mouvement « que le général Prévost arbora, vers les 2 heures, un drapeau blanc.
Le général Lagrange fit aussitôt suspendre le feu pour parlementer ; mais l'astucieux anglais, profitant de ce moment, abandonna les milices (qui jusqu'alors avaient combattu vaillamment et n'avaient point quitté leurs rangs pour éteindre l'incendie qui dévorait les maisons où ils avaient laissé leurs femmes et leurs enfants, ainsi que leurs fortunes) et fila précipitamment par la vallée avec les troupes de ligne.
Le couvert de la vallée le déroba à la colonne qui ne descendit que sur les derrières de la position. Elle entra en ville au même point où Tautre portion de la division du général Claparède y arrivait par le bord de la mer. A 4 heures environ, les milices ayant mis bas les armes, la droite pénétra aussi par la gauche. Un incendie se déclara au fort de la Reine-Charlotte ; le colonel d'artillerie le fit heureusement éteindre sur les toits du logement du fort même ; les efforts du reste des troupes pour arrêter le grand incendie furent sans fruits, il s'abattit de lui-même pendant la nuit par un heureux changement dans la direction de la brise.
Le gisement de la partie incendiée et l'accord unanime des habitants, concourrent à démontrer évidemment que ce désastre est entièrement l'ouvrage des Anglais'; bien différents dans leur conduite, les Français se sont abstenus de peur d'aggraver l'infortune des particuliers, d'incendier les casernes en bois sur le morne Bruce.
312 DBUXliMB PARTIE. — CHAPITRB YI.
Le général PréTOSt s'était retiré au fort Cabril, qui est un des meilleurs qui existe aux Antilles et dont il eut fallu faire le siège, la nature et Fart ayant concouru à le fortifier. Ce fort a^ait été représenté à la Martinique au général Lagrange comme très faible de formes, ne consistant qu'en deux batteries pour protéger la grande anse et la baie de Dougles, et tel était en effet le mur Cabril lors de la conquête de la Dominique, par M. de Bouille. Mais depuis on a bien augmenté ses fortifications; il peut maintenant contenir 2,000 hommes; il est entouré par la mer et on ne peut y accéder que par une langue de terre formant un défilé très étroit et long d^enyiron 150 toises autour duquel se trouTe un profond fossé qui coupe Tisthme dans toute sa largeur et sur lequel est un pont-leris défendu par deux redoutes dont Tartillerie bat le débouché.
Le général Lagrange avait ouvert un excellent avis qui était de partager Tescadre en deux : Tune aurait été devant le Roseau et l'autre à la grande anse pour s'emparer du fort Cabril. Il n'y a pas de doute qu'il n'ait parfaitement réussi. Le général Prévost avait des troupes de ligne au camp retranché du morne Bruce; le fort Cabril distant de 12 grandes lieues n'était gardé que par 300 hollandais restant de 600 que les Anglais avaient engagés à Surinam, et qui n'auraient certainement pas défendu le fort. C'eût été un service signalé à leur rendre que de les faire prisonniers et de les tirer d'un endroit où depuis quatre mois ils ont vu périr la moitié de leurs camarades, l'air de ce fort étint empoisonné par les marécages et les salines dont il est voisin ; et quand même le fort ne se serait pas rendu sur-le-champ, le général Prévost se trouvait entièrement coupé en occupant le chemin qui aboutit à ce fort et que 200 hommes peuvent défendre invinciblement contre 2,000 hommes. Le général Lagrange s'aperçut de la faute lorsqu'il apprit la fugue du général anglais ; il voulut la réparer, et il était encore temps ; il fit demander à l'amiral Missiessy 1 vaisseau et 2 frégates pour contourner le nord de l'Ile et gagner de vitesse le fuyard, Le calme s'opposa à ce dessein. Il demanda alors des embarcations à rames, mais la marine ne crut pas devoir se démunir de ses chaloupes; il fallut donc laisser au général Prévost le temps de continuer sa retraite sur Cabril, ce qu'il fit h la débandade. Il y arriva le lendemain au matin presque seul ; sa troupe n'y arriva que le jour suivant, encore était-elle extrêmement harassée. Deux chemins mènent au fort Cabril : le premier et le plus ancien passe à la base; il est très étroit, dans certains endroits on ne peut passer que deux hommes de front, et, si la mer est haute, on a de Fcau jusqu'à la ceinture dans plusieurs passages. Comme ce chemin peut être intercepté facilement par des barques armées, le gouvernement en a fait construire un autre depuis cinq à six ans : il s'appelle le chemin de Rosalie et passe par l'intérieur de l'île ; mais, comme elle est extrêmement coupée par de profonds ravins et que les montagnes sont très élevées, ce chemin est très difficile, malgré les précautions prises pour en diminuer les obstacles, qui se renouvellent fréquemment; dans les temps de pluies, les torrents causent de grandes dégradations. Ce fut ce dernier chemin que le général Prévost suivit dans sa retraite précipitée. Revenu de sa terreur, il s'occupa de faire entrer des vivres dans les forts qui n*en étaient pourvus que pour huit jours ; il prit tout ce qu'il put dans les habitations voisines, et, comme la navigation de la côte ne lui était point interceptée, il en amassa ime certaine quantité.
Le fort Cabril étant reconnu à l'abri d'un coup de main et sa division ne
LA CAMPAGNE DE MISSIESSY (11 JANVIER AU 20 MAl). 313
pouvant entreprendre un siège, le contre-amiral Missiessy donna Tordre de partir pour la Basse-Terre (Guadeloupe), où l'escadre mouilla le 10 (l** mars) à 10 heures du matin. Les troupes destinées pour la colonie furent débarquées le 12 (3 mars); Tescadre fit de l'eau le i.3 (4 mars); elle mit sous yoile et fit route pour Saint-Ghristophle, Nièvres et Mont-Ferrat, expédition qui avait été résolue. Ces trois lies capitulèrent successivement, et, le !22 (13 mars), l'escadre fut rencontrée sous la Dominique au large, faisant route pour la Martinique. Le résultat de l'expédition, d'après le rapport de l'aviso la Fine^ venu à la Basse-Terre (Guadeloupe), est ;
12 navires marchands pris à la Dominique et envoyés à la Guadeloupe ; 6 navires pris à Nièvres, dont i ont été brûlés et 2 envoyés à la
Guadeloupe ; 12 navires de Saint-Christophle, dont 10 brûlés et 2 gardés par la division ; 3 de brûlés à Mont-Ferrat.
Total : 33 navires.
C'est en revenant à la Martinique, le 12 mars que Missiessy reçut par le Palinure, parti de Lorient le l**^ fé\Tier (1), la dépêche suivante qui modifiait complètement les conditions de la campagne :
Le Ministre de la marine au oontre-amirai Missiessy (2).
7 plaviôse an xm (27 Janvier 1805).
Général,
C'est avec le plus vif intérêt que l'Empereur a appris avec quel zèle vous ave2 pu saisir le premier moment favorable pour l'appareillage de l'escadre qu'il vous a confiée.
Je n'ai point été sans sollicitude pour l'effet des coups de vent qui ont succédé presque immédiatement à votre départ ; mais je compte que le talent des capitaines sous vos ordres saura préserver votre navigation.
Je dois vous informer aujourd'hui que le vice-amiral Villeneuve a été forcé par un coup de vent de rentrer au port de Toulon.
Cet incident imprévu cause la perte d'une saison précieuse et vous conduit î\ celle oii la prévoyance des maladies ne comporte guère l'envoi d'une armée aux colonies.
Sa Majesté a décidé que Vescadre aux ordres du vice-amiral Villeneuve aurait une autre destination.
En conséquence, vous devez considérer comme annulée la combinaison des opérations de cette escadre avec celle à vos ordres.
(1) Rapport da 29 mai. BB^r, 227.
(t) Archives de la Marine, BBiv, 227.
Vos opérations deviennent donc indépendantes et deTront être dirigées par TOUS ainsi quUl a été préTu par mes instructions pour le cas où tous ne deTrtez plus compter sur les réunions projetées aTec le Tice-amiral VilleneuTe.
Je dois TOUS préTenir que Sa Majesté n'ayant plus que deux Taisseaux de ligne {VAlgésiras et V Achille), sur la rade de Tlle d'Aix, il est probable que Tennemi ne s*y portera pas en force, et le port de Rochefort parait être celui qui présente le plus de chances faTorables à Totre retour.
Quoique je tous croie informé que la guerre a éclaté entre l^spagne et TAn-
gleterre, je tous en donne TaTis officiel par cette dépêche La frégate li
Canonnière, capitaine Bouragan ; les bricks le Pandour, capitaine Hullot, et le Palmire, capitaine Jance, doivent faire route séparément; ils resteront à Totre disposition, soit que Tintérét du service exige que tous ou Tun d'eux reste à la ïfartinique ou suive la direction de Totre escadre.
L'Empereur m'a chargé de tous exprimer la satisfaction sur le début de votre campagne et les espérances sur les résultats du zèle et du dévouement que vous y portez. J'y ajoute l'expression de mon sincère attachement.
P,-S. — Il m'est agréable de tous dire que j'ai reçu hier M"« Missiessy et que sa santé et celle de Totre jeune enfant ne laissent rien à désirer. Je regrette de n'aToir pu la prévenir de l'occasion qui se présente de vous donner ellemême de ses nouvelles ; mais je prendrai des mesures pour tous en procurer .dans toutes les autres circonstances.
Ainsi, à 'cette date du 27 janvier 1805, la tâche assignée à Missiessy se borne à déposer quelques secours à Saint- Domingue, puis à rentrer en Europe. Il n*est pas question de quoi que ce soit pouvant se rattacher à Tinvasion de l'Angleterre.
L'interprétation que Tamiral donna à cette dépêche amena un conflit avec Villaret-Joyeuse, au sujet du petit tlot du Diamant, situé sur la côte occidentale de la Martinique et dont les Anglais s'étaient emparés.
Le capitaine général de la Martinique et dépendances à M, le contreamiral Missiessy, commandant l'escadre impériale en rade de la Martinique (1).
Aa Port-de-Franc«, le 27 Tent6se in xui (18 mars 1805).
Général,
J'ai vu avec le plus grand étonnement, dans la conTcrsation qu'à Totre retour ici j'eus avec vous, relativement au Diamant, que vous ne partagiez pas mes vues à cet égard. Je suis très éloigné de vouloir entrer avec tous dans une nouvelle discussion sur cet objet et j'aurais peut-être même borné mes obser-
(1) Archives de la Marine, BB«% tt7.
LA CAMPAGNE DE MISSIESST (11 JANVIER AU 20 MAl). 31S
valions à celles que je vous ai faites yerbalement, si Je n'apercevais, dans la lettre du Ministre du 7 pluviôse {il janvier) j un devoir indispensable à remplir.
Cette dépêche exprime que les opérations dont vous êtes chargé sont indépendantes de toutes autres combinaisons que celles que le général Lagrange et moi concerterons avec vous dans Tintérêt du service de Sa Majesté.
Or, il est évident que non seulement le Ministre donne sa sanction entre nous, mais qu'il nous invite même à nous occuper ensemble de ce que nous jugerons que le bien du service exigera.
11 devient donc pour moi d'une obligation immédiate de chercher à vous convaincre, qu'à mes yeux, le service de Sa Majesté exige l'opération que je vous ai proposée.
Je vais, en conséquence, Général, établir de nouveau et de la manière la plus précise, mon opinion sur l'objet dont nous nous sommes entretenus et vous exposer les motifs qui la déterminent. La Gloire, dans la présence de l'escadre dans ces mers-ci sous le pavillon impérial, a rappelé aux Antilles françaises les jours de notre splendeur maritime et leur a redonné l'imposant spectacle dont elles avaient été privées depuis plus de vingt ans (sic).
Mais les cris du commerce et des habitants, si leur espoir était déçu à l'égard du Diamant, laisseraient à ce tableau une tache qu'il est digne de vous de faire disparaître.
Et, en effet, il est impossible de se dissimuler combien il est affligeant et pénible, dans l'état de supériorité oii nous sommes, de songer que les pavillons britanniques flottent encore à notre vue sur un rocher isolé et stérile à la vérité, mais qui forme un des points de nos côtes. Mon Général, vous ne condamnerez point la Martinique à cette humiliation pendant la durée de la guerre, lorsque, au puissant motif de l'honneur national, je joins l'intérêt de ''État et du particulier.
L'habitude du marin, obligé par l'interruption du cabotage à faire venir à travers les montagnes et par des chemins longs et pénibles les objets de première nécessité, qui ne peut écouler ses denrées ni par conséquent payer ses impositions.
Les douanes, qui forment aujourd'hui nos principales ressources en finance, ne se ressentent aussi que trop des entraves qu'éprouvent les neutres pour entrer dans notre port, étant souvent obligés par les bateaux du Diamant de faire voile pour Sainte -Lucie. 11 ne vous aura pas échappé. Général, que, d'après les projets sur la Martinique trouvés chez le général Prévost, la division des troupes destinées aux incursions et à couper la communication du bataillon de la Rivière-Salée devait être soigneusement cachée au Diamant pendant quelques jours, pour surprendre nos ports dans la nuit.
Après avoir mis sous vos yeux les raisons qui militent pour déterminer l'attaque de ce poste, il me reste à vous parler de son état actuel.
Les Anglais ont construit sur ce rocher un très grand hôpital pour les malades de l'escadre et les convalescents de Sainte-Lucie. Ils ont jugé nécessaire de mettre cet établissement à l'abri d'un coup de main et ils ont, en conséquence, établi une batterie de 4 pièces de 24 sur un plateau élevé d'environ 8 pieds au-dessus du niveau de la mer, et 2 canons de 12 sur le sommet, avec un mât de pavillon, au moyen duquel la garnison communique par des signaux avec Sainte-Lucie et les vaisseaux croiseurs, qu'il prévient de ce qui se passe
autour de nous. La nature et les escarpements pratiqués par Tennemi ont rendu ce rocher inaccessible dans tous les autres points que ceux qui sont sous la protection de cette batterie. Je tous demande donc avec instance, Général, de la culbuter, et de jeter à terre 200 ou 300 hommes pour enlever ce poste^ défendu par environ 30 marins, autant de travailleurs et une vingtaine de soldats.
1 seul vaisseau, 1 frégate et i brick termineraient en peu d'heures cette opération et pourraient aisément vous rallier avant le coucher du soleil.
Je ne vois donc nul inconvénient pendant que le reste de Tescadre se prépare à ressortir, pour disposer des premiers b&timents prêts pour remplir cette mission.
Si le Ministre ne m'associait, selon ses expressions, à la gloire de Texpédîtion, et s'il ne faisait peser sur le général Lagrange et sur moi une partie de la responsabilité, je mettrais peut-être un peu moins de chaleur et moins de suite à mes représentations, mais je ne puis vous cacher. Général, que je ne vois dans Texécution de ce projet que la gloire pour la marine, et de si petits inconvénients qu'ils ne peuvent balancer les avantages. J'ajouterai même, que cette affaire exige la présence de toute Tescadre et je regarderais le retard d'un jour comme un des plus utilement employés pour le service de Sa Majesté.
J'ai l'honneur de vous saluer.
VlLLARET.
A M, le vice-AmirAl VillAret, grand-officier de la Légion d'honneur et capitaine général de la Martinique et dépendances (1).
A bord du Majestueux, en rade do Fort-de-France, le 28 yentAse aa xin (19 mars 1805).
Général,
J'ai reçu cette nuit la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier, par laquelle vous me demandez 1 vaisseau, 1 frégate et i brick pour détruire les batteries du Diamant, y faire après un débarquement de troupes et s'en emparer.
Si à mon arrivée ici le V ventôse (20 février), vous m'en eussiez parlé, lorsque le général Lagrange et moi nous vous communiquâmes nos instructions pour nous concerter sur les opérations qu'elles vous prescrivaient de faire et dont le premier objet était la conquête de la Dominique et de Sainte-Lucie^ ensuite de mettre à contribution les colonies anglaises de Saint-Christophle, NièvreSj Mont-Ferrat, etc,^ et d'y enlever les bâtiments qui y seraient l}iK\s il ne nous a point été parlé du Diamant. L'exécution de toutes ces opérations était subordonnée à la sûreté des colonies de la Martinique et de la Guadeloupe et devait avoir lieu dans V espace d'un mois, qui était le temps que V Empereur présumait que je serais supérieur en forces dans ces mers. Vous envisageâtes la colonie de la Martinique dans une situation à nous permettre d'agir conformément à nos instructions, et il fut arrêté entre vous, le général Lagrange et moi que l'at-
(1) Archives de la Marine, BB»v, tll.
LA CAMPAGNE DE MI8SIESSY (11 JANVIER AU 20 MAl). 317
taque de la Dominique s*effeetuerait de suite, et, que le succès fût complet ou non, nous n'attaquerions pas Sainte-Lucie, parce que sa conservation est trop destructiTe d'hommes par son climat; que nous irions de suite à la Guadeloupe déposer les troupes que nous deyions y mettre et vous ne nous dites rien du Diamant.
Si TOUS nous aviez manifesté alors ce que vous m'avez écrit hier, l'attaque du Diamant aurait eu lieu immédiatement après celle de la Dominique, et ensuite nous aurions débarqué les troupes que nous devions laisser à la Martinique. Nous aurions agi avec celles destinées pour la Guadeloupe; cela n'aurait pas exigé plus de temps et nous aurait procuré l'avantage qu'en finissant nos opérations par la rel&che de la Guadeloupe, l'escadre aurait pu faire facilement l'eau qui lui était nécessaire pour son retour en France.
Votre silence à cet égard a dû me faire présumer que vous pensiez que cet objet était d'un trop petit intérêt pour que nous nous en occupassions ou que vous vous croyiez en mesure de le faire effectuer pendant le mois que je devais agir, en empêchant avec une goélette l'arrivée des vibres qui lui sont envoyés toutes les semaines de Sainte-Lucie. Mais c'est après le terme expiré où l Empereur présume que je serais en forces dans les Antilles , et c'est après avoir reçu des dépêches de France qui pressent mon retour en Europe que vous me parlez de V attaque du Diamant.
Les dépêches m'ont été envoyées le 7 pluviôse (Î7 janvier), c'est-^-dire quinze jours après, mon départ de France et au moment où l'Empereur apprenait que l* escadre de Toulon ne pourrait pas remplir sa mission. Il ordonna sur-le-champ que deux bâtiments partiraient du même port et le même jour pour la Martinique ; il vous était enjoint d'envoyer à ma recherche pour que ces dépêches me parvinssent plus tût.
Le but et Vesprit de ces dépêches sont de presser mon retour en France^ car l'Empereur a sans doute pensé qu'étant la seule escadre qu'il y eût en mer, des forces supérieures ennemies seraient bientôt à ma recherche pour me bloquer à la Martinique, et qu'il était urgent de presser mon retour en France pour l'éviter, fâchant très bien que, par mes premières instructions, je ne devais rester que trente-six jours dans ces mers pour attendre des nouvelles du général Villeneuve. Il y a aujourd'hui soixante-huit jours que je suis parti de France. L'Empereur, en me prescrivant de rester ici trente-neuf jours, a sans doute présumé que j'aurais eu, avec une escadre légère comme celle que je commande, une traversée moyenne de trente à trente-cinq jours; ainsi, je puis considérer être ici depuis trente-trois jours; conséquemment, si mon départ peut s'effectuer demain ou après-demain, je serais resté tout le temps que portaient mes premières instructions, et c'est, pour ainsi dire à l'expiration de ce terme, que vous me demandez des bâtiments de mon escadre pour attaquer le Diamant. Je ne puis, d'après cela, y adhérer, et j'ai deux motifs qui m'y déterminent; ce serait agir contre les vues de l'Empereur, qui presse mon retour et contre l'intérêt de la colonie, que j'exposerais à être affamée si je me mettais dans le cas d'être bloqué ici en attendant plus longtemps.
Le besoin d'eau est ce qui me retiendra le plus ici; il est égal pour tous les bâtiments de mon escadre, étant partis avec la même quantité proportionnellement aux équipes et aux troupes passagères, ayant fait les mêmes consommations et ayant eu les mêmes difficultés pour en faire ; ainsi ce serait un délai à
318 DBUXISMB PARTIE. — CHAPITRB YI.
moD départ. Si, lorsqu'ils seront suffisamment pounrus d*eau pour leur retour en France, je détachais les bâtiments que tous me demandez, pour faire Fattaque du Diamant, indépendamment de ce délai J'exposerais les bâtiments que fous me désignez à a^oir leurs bas mâts et leurs basses Tergues aTariées en leur faisant détruire la batterie composée de 4 pièces de 24 ; et, comme la colonie est dépourvue de ressources en ce genre, je me Terrais dans la nécessité de les laisser ici et peut-être d'y rester moi-même, ce qui serait contraire aux Tues de l'Empereur et aux intérêts de la colonie.
J'ai été assez heureux pour que l'escadre remplit les intentions de l'Empereur dans les différentes opérations qui m'étaient prescrites et surtout en mettant les colonies de la Martinique et de la Guadeloupe à l'abri de toutes attaques pour les troupes et les munitions de guerre que l'escadre y a débarquées.
Et en agissant comme je le fais pour accélérer mon départ, j'agis donc pour le plus grand aTantage de la Martinique, dans le moment actuel, puisque je fais tout ce qu'il est possible de faire pour n'y être pas bloqué et conséquemment pour qu'elle ne soit point exposée h être affamée.
J'ai l'honneur de tous saluer.
Le contre-amiral,
MiSSIESST.
Or, le 27 février, Tamiral Decrès avait écrit à Mîssiessy la lettre suivante :
Général,
Au contre-amiPAl Miaaiessy (1).
Paris, le 8 yentAse an xm (27 féTrier 1805).
Je tous préTiens que l'intention de l'Empereur est que votre escadre reste aux Antilles jmqu* à la fin de juin, s'il est nécessaire, pour y attendre ses nou- Telles dispositions, dont tous serez informé d'ici cette époque; tous deTez vous tenir prêt à tous rallier aux forces de Sa Majesté qui pourront se rendre aux Antilles, pendant le séjour que tous y ferex.
Si à la fin aucune force ne tous aTait rallié, tous feriez Totre retour en France, comme il est prescrit par tos instructions.
Je TOUS réitère l'assurance de mon sincère attachement.
Decrès.
Cette lettre ne trouva plus Tescadre à la Martinique. Le 22 mars en effet, malgré les instances du capitaine général, Missiessy était parti pour Saint-Domingue. Le 27, il était en vue de la viUe alors assiégée par les nègres révoltés. Pendant la journée du 28 il fournit à la garnison 560 hommes, 550 quin-
(1) Archives de la Marine, BBi^, 127. Voir d-dessoos.
LA CAMPAGNE DB MISSIESST (11 JANVIER AU 20 MAl). 319
taux de biscuit, 2 milliers de poudre, 3,000 boulets et leva Tancre dès le soir se dirigeant sur Rochefort. Les vents furent si constamment contraires ou faibles qu'il fallut à Fescadre 52 jours pour une traversée qui en prenait 30 d'ordinaire (1). Le 20 mai seulement elle mouilla à Rochefort.
Les résultats pécuniaires de l'expédition paraissent avoir été considérables.
Sire,
Rapport à Sa Majesté l'Empereur et Roi (2).
9 prairial an zm (29 mai 1805).
J*ai rhonneur de tous présenter l'extrait sommaire des comptes et états de situation qui Tiennent de m'étre adressés par M. le contre-amiral Missiessy, commandant Tescadre de Sa Majesté, partie de la rade de l'ile d'Aix le 21 nlyôse et revenue sur cette même rade le 30 floréal, après une campagne de quatre mois et dix jours.
Cette escadre était composée :
Vaisseaux :
Le Majestueux; Le Sujfren; Le Jemmapes; Le Lion; Le Magnanime.
Frégates
La Gloire; VArmide; Vlnfatigahle,
Bricks :
Le Lynx; UActéon.
Il parait que ce dernier bâtiment est demeuré à la Martinique, mais la composition de l'escadre demeure cependant la même qu'au départ, attendu qu'un* bâtiment de même espèce, le Palinure, parti de Lorient le 12 pluviôse (1®' février), et arrivé le 21 ventôse (12 mars) h la Martinique, s'est rallié à l'escadre et est revenu avec elle.
Depuis le !«' ventôse jusqu'au 17 du même mois, l'escadre de Sa Majesté a pris ou détruit 38 bâtiments, dont 22 à trois mâts, 8 bricks et 8 sloops et goélettes, savoir : 1 à la mer, 19 â la Dominique, 6 â Nièvres, 9 â Saint-Gbristophe, et 3 à Mont-Ferrat.
Les bâtiments brûlés et coulés sont au nombre de 19 : 10 étaient sur leur lest, les 9 autres n'avaient que des parties de chargement.
Les 19 autres bâtiments ont été conduits, savoir : 3 â la Martinique et 16 à la Guadeloupe; 11 avaient des parties de chargement et les autres étaient sur leur lest.
(1) BBnr, ifT^ page 93.
(t) Archives de la Marine t BB^^t 227.
Les H bâtiments qui avaient des chargements ont produit 886,984 fr. 76 argent de France, dont la répartition a été faite comme il suit, saToir :
fr. c.
A rescadre 344,938 31
Aux troupes l 244,89^ 85
Pour le huitième revenant à la Caisse des Invalides. 295,461 55 Centimes négligés 92 05
882,384 76 Somme en réserve en plus en cas de réclamation. . 4,000 00
Total général 886,384 76
Le nombre des prisonniers faits sur les bâtiments ne s'élève qu'à
134 hommes, mais la plupart de ces bâtiments étaient au mouillage et
n'avaient que quelques hommes à bord.
Les contributions suivantes ont été levées, savoir :
fr.
A Saint-Christophe 192,060
A Nièvres . . 49,025
A Mont-Ferrat 43,821
Total 284,906
M. le général Lagrange a levé à la Dominique une contribution qu'il a dit être de 100,000 francs, argent de la colonie, laquelle n'est point portée sur ce bordereau; il a été prélevé sur ladite somme de 284,906 francs, savoir :
fr. c.
Pour autant laissé au général Ferrand à
Santo-Domingo 108,888 00
Pour traitement de table à l'escadre 49,956 45
Indemnité aux pUotes 714 00 ^ 161 ,025 81
Déficit par vol constaté 1 ,467 36
^ , ,. ... jEn espèces ^^j^^^ *^ ) jao qqa 40
Reste disponible. . . | g^^ ^^^ ^^^^^^ ^^^^^ ^^^^^ ^ | 123,880 19
L'état de situation de l'escadre au 1 «' prairial (21 mai), présente :
3,937 marins; 787 hommes de garnison.
Cet état ne diffère que de 342 hommes en moins de celui arrêté au départ de l'escadre et cette différence provient de la désertion et des entrées aux hôpitaux pendant la campagne.
Au !«' prairial, l'escadre avait débarqué à Rochefort 32à malades; ce nombre s'accroît tous les jours : c'est le scorbut qui a attaqué la plupart des marins; nulle autre maladie contagieuse ne s'est manifestée parmi eux.
LA CAMPAGNE DB MISSIE8ST (11 JANVIER AU 20 M Al). 321 L*état des sommes dues à l*escadre à Tépoque du 1** prairial monte, safoir :
Solde 624 , 617 16
Traitement de table 73,881 55
Total 695,498 74
L'état matériel des bâtiments de Tescadre, ne présente pas de particularités très remarquables. Tous ont besoin de quelques réparations, entre autres le Majestueux qui fait 9 pouces d'eau à Tbeure, le Jemmapes, le Su/fren, dont plusieurs articles de mâture et de gréement sont à remplacer ou â cbanger; des détails plus précis sont attendus à cet égard. M. le contre-amiral Missiessy recommande tous les capitaines de Taisseau à la bienveillance de Votre Majesté et il demande de TaTancement pour les commandants et adjudants, et pour le cbirurgien-major qui a rempli les fonctions de chirurgien en chef de Tescadre.
Degrés.
Quant à la conduite des opérations, très sévèrement appréciée par l'Empereur, voici ce que Missiessy trouva à dire pour sa défense.
Au Ministre de /a marine (1).
Monseigneur,
Je reçoi» à l'instant votre lettre du 42 (1" juin) par laquelle tous me faites connaître le jugement qu'à porté Sa Majesté TEmpereur sur les opérations de la campagne que je viens de faire. Il m*est exU*émement pénible de voir qu'elle n'en est pas satisfaite, quand j'ai déployé toute l'activité et tous les moyens que mon expérience, mes facultés intellectuelles et mes forces physiques m'ont fait envisager utiles à son service. Mes efforts pour cela ont été si grands et si constants que ma santé est entièrement délabrée, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le mander. Sa Majesté aurait voulu que j'eusse pris le Diamant ; mes instructions ne m'en parlaient point et j'avais lieu de croire, qu'en le faisant, elle savait qu'il était au pouvoir de l'ennemi.
A mon arrivée à la Martinique, lorsque nous nous concertâmes le général Lagrange et moi avec le capitaine général Villaret et que nous lui communiquâmes nos instructions et les opérations que l'escadre devait faire, nous arrêtâmes ensemble que, puisque la situation de la Martinique le permettait, l'escadre agirait conformément à ses instructions, à l'exception de Sainte-Lucie, dont le capitaine général nous engagea à ne pas faire la conquête, attendu que l'intempérie est trop destructive des hommes, et il ne nous parla pas du Diamant. Il ne nous en a parlé qu'à mon retour, lorsque le temps où je devais rester dans les colonies expirait, et au moment où je venais de recevoir vos dépêches qui, m'annonçant que le général Villeneuve ne venait pas aux An-
(1) Archives de la Marine, BBi^, Itl.
tilles, devaient me faire envisager que l'ennemi dirigeait toutes ses forces sur mon escadre et que, conséquemment, tout délai m'exposait à être bloqué à la Martinique et h voir la colonie affamée. J'eusse exposé en outre les Taisseaux à avoir des avaries majeures, qu'il m'aurait été impossible de réparer, la colonie étant sans ressources à cet égard. J'ai donc dû, d'après cela, presser mon départ. Si le général Villaret m'eût parié du Diamant à mon arrivée k la Martinique, son attaque aurait eu lieu immédiatement après celle de la Dominique ; c'est ainsi que je me suis exprimé dans la réponse que je lui ai faite, et il a si bien senti la force de nies raisons qu'il m'a prié de n'en pas parler et que tout ce qu'il avait dit et écrit à cet égard devait rester entre lui et moi. J'ai gardé la lettre et la copie de ma réponse; si cela est nécessaire, je vous les enverrai.
L'Empereur improuve fortement la précipitation avec laquelle j'ai quitté Santo-Domingo, sans avoir même attendu la levée du siège de c«tte place et sans avoir pris aucun des corsaires des rebelles.
Pouvais-je rester à Santo-Domingo, n'ayant plus que les vivres nécessaires pour mon retour en Europe, et, la preuve en est, que j'ai été forcé de restreindre la ration des équipages avant d'arriver.
Je n'ai point pris de corsaire des rebelles, parce qu'ils n'en avaient point.
Sa Majesté improuve que je ne me sois point porté sur les points où les nègres étaient en force ; je vous réponds. Le pouvais-je, puisque je n'avais pas de vivres ?
Sa Majesté est affectée désagréablement, me dites-vous, de ce qu'ayant appris à la Martinique que le général Ferrand manquait de vivres, je n'aie pas pris dans cette lie des farines pour les lui porter.
Je n'ai su cela qu'à 12 ou 15 lieues de Santo-Domingo et non pas avant mon départ de la Martinique.
Il en est de même pour l'augmentation de troupes que l'Empereur voulait que je lui portasse aussi. Le général Lagrange n'en avait pas plus connaissance que moi.
Sa Majesté est mécontente que je n'aie pas embarqué l'artillerie du Roseau, de Saiiit-Gbristophe, pour les porter à la Martinique et k la Guadeloupe; mais, cet embarquement aurait nécessité une perte de temps et aurait, conséquemment, diminué celui qu'il m'était prescrit d'employer pour faire des incursions dans les autres îles anglaises, ce qui était préférable et devait produire un plus grand effet moral sur l'opinion. Au surplus, les canons dans ces deux îles ont été brisés, et cela nous a paru suffisant au général Lagrange et à moi.
Sa Majesté demande pourquoi je n'ai pas fait de levées de nègres dans les colonies ennemies, comme me le prescrivaient mes instructions. Ces instructions me prescrivaient aussi de me concerter avec le capitaine général Villaret, et il nous avait engagés le général Lagrange et moi à ne point faire d'enlèvement de nègres ni d'attenter aux propriétés particulières des colonies anglaises, pour que les nègres de la Martinique et de la Guadeloupe ne fussent pas exposés à des représailles qui auraient eu lieu au moment où l'escadre aurait quitté les Antilles, et c'est d'après cela que nous avons agi ainsi.
Sa Majesté trouve enfin que je n'ai point développé, dans la mission qu'elle m'avait confiée, toute l'énergie que comportait la nature des circonstances dans lesquelles l'escadre s'est trouvée. J'en suis d'autant plus affecté que je n'ai pas perdu une minute pour faire le plus grand mal à l'entiemi, ravitailler en troupes
LA CAMPAGNE DB MISSIBSSY (11 JANVIER AU 30 MAl). 323
et en munitions la Martinique, la Guadeloupe et Santo-Domingo, en me réduisant pour cela, à être obligé de retrancher de la ration de Téquipage, pour pou- Toir effectuer mon retour en Europe, en Teffeetuant aTec tous les b&timents sous mon commandement, sans séparation malgré les coups de Tent et les grandes avaries que j'ai éprouTées en allant et en retenant.
Malgré les grandes difficultés que j'ai rencontrées dans le cours de la campagne pour opérer tout ce que j'ai fait, j'ai trouvé dans ma santé des forces suffisantes pour y panrenir; mais, aujourd'hui, c'est bien différent; elle est tellement délabrée que je ne puis pas espérer d'y trouver les mêmes ressources dans des circonstances semblables.
D'après cela, je vous le répète, j'appréhende de ne pas pouvoir répondre aux vues de Sa Majesté et je me réfère à cet égard à tout ce que je vous ai dit par ma lettre du 10.
Je prie Votre Excellence d'agréer l'assurance de mon respect.
Le contre-amiral commandant Pescadre de Bochefori^
E. BURGUES MiSSIESSY.
Telle fut cependant la cause initiale de tous les échecs. Si Missiessy était resté quelques jours de plus à la Martinique, occupé à enlever le Diamant, il aurait reçu Tordre du 27 février et aurait sans doute rallié Villeneuve, dont il aurait grandement augmenté la force : moins par le nombre de ses vaisseaux que par leurs réelles qualités et la valeur des marins de son escadre.