CHAPITRE VII
L'Empereur connaissait déjà la sortie de Missiessy, celle de Villeneuve n'était pas encore effectuée, lorsqu'il établit le 16 janvier, un nouveau plan d'opérations qui porte plus que les deux précédents, s'il est possible, la marque de l'état d'esprit où il se trouvait alors. Toute coopération entre les escadres et la flottille est non seulement passée sous silence mais encore rendue impossible.
Au vioe^tuniral Deorèa (1).
Paris, le 26 niTÔie an xiii (16 janvier 1805).
Vous trouverez ci-joint un tableau qui tous fera comprendre comnient je conçois Texpédition de VInde {sic\
Elle sera composée de trois escadres : Brest, Rochefort et le Ferrol. Brest fournirait 15,000 hommes; Rochefort, 2,000; le Ferrol, 3,000 Français et 3,000 Espagnols.
L'expédition de Brest aurait avec elle 6 flûtes, qui seraient destinées à aller jusqu'aux Indes, et pourrait en aroir un certain nombre d'autres qui n'iraient qu'au Ferrol, pour y verser leurs TÎyres à bord de 2 vaisseaux armés en flûte que fourniraient les Espagnols.
L'escadre de Brest serait composée de 21 Taisseaux, 6 frégates, 6 flûtes, et 3 ou 4 bricks.
L'escadre de Rochefort serait composée de 2 vaisseaux^ S frégates, et 8 ou 10 flûtes. Ce sont, pour les vaisseaux, VAlgésiras qui part de Lorient le 27 janvier pour Rochefort, et V Achille, resté dans ce port après le départ de Missiessy.
(l) Correspondance de Napoléon, 8279.
326 DKUXIÂME PARTIE. — CHAPITRB YD.
n serait possible qu*iine portion de cet flûtes se rendissent an Fenrol pour j ▼ener leurs TiTres à bord de 2 Taisseaux armés en flûte.
L*escadre du Ferrol serait composée de :
5 Taisseaux, ).
STaisseani, espagnols,!
2 ou 3 frégates, )
et de 3 ou 4 frégates espagnoles armées en flûte, chargées de TiTres.
Les Espagnols auront les équipages et les Taisseaux ; il n* j aura que les TiTres qui leur manqueront.
Notre escadre du Ferrol ne peut se procurer les TiTres ; il faut donc que Brest et Rochefort y pounroient.
Jl faudrait donc que Vescadre de Brest sortit de Brest, se rendit à Bochefort, s'y joignit à F escadre; se rendit au Ferrol , s'y joignit à Vescadre, et se mil en route.
Vous sentez la nécessité pour Brest de se rendre à Rochefort, parce qu*il ne sera pas commode de trouTer des TiTres à Brest, et peut-être pas même les transports pour porter les TiTres et les chargements au Ferrol.
11 est d'ailleurs facile à coneeToir qu'il est difficile à Brest de sortir en un trop grand nombre de couTois. Toute rartillerie serait embarquée sur des Taisseaux de guerre, et il est facile de comprendre que, Toulant annuler 6 Taisseaux aux Indes, les boulets de ces Taisseaux serriraient à ce que l'on Toudrait et formeraient une riche dotation pour Ttle de France.
L'opération, ainsi calculée, on doit porter au moins neuf mois de TÎTrespour l'armée et l'escadre et trois mois de farine et de légumes pour l'armée et l'escadre.
20,000 Français, 3,000 Espagnols, et 3,000 autres Français des iles de France et de la Réunion feront indubitablement une terrible guerre à l'Angleterre, quel que puisse d'ailleurs en être le résultat final.
D n'y a plus de difficultés que pour l'eau, et même la moitié de l'escadre doit faire eau à l'ile de France et l'autre au cap de Bonne-Espérance, et enfin on pourra charger d'eau, s'il est nécessaire, des frégates espagnoles armées en flûte.
Remettez-moi, je tous prie, les calculs de ce projet pied à pied.
Vous ne doutez pas que l'Espagne ne puisse tous fournir au Ferrol 5 ou 6 Taisseaux fournissant les TiTres. Et enfin s'il était vrai que l'Espagne pût fournir tout au Ferrol, on irait à Cadix et l'on augmenterait l'escadre de 2,500 hommes, et l'on aurait 10 Taisseaux à Cadix, dont 5 ou 6 portant des TÎTres et de l'eau. L'expédition d'Irlande n'aura auctm prétexte.
Le chargement à Brest de tant d'hommes serait même une raison de déguiser parfaitement le projet, puisqu'il serait absurde de mettre sur des Taisseaux à trois ponts 1700 à ÎSOO hommes Toulant aller aux Indes.
Nota. — La Pensée et la Bomaine pourraient serTir au moins pour aller, armées en flûte jusqu'au Ferrol, et chargées de TiTres.
Napoléon.
Quant à Fescadre de Toulon sa mission reste la même : de concert avec Missiessy elle doit ruiner les colonies anglaises d'Amérique.
Un tableau annexé à la pièce précédente (1) et la lettre cidessous adressée par Decrès à Tamiral Gourdon, indiquent que le plan du 16 janvier reçut un commencement d'exécution.
Le Ministre de /a marine à l'àmir&l Gourdon, au Ferrol (2).
21 jaoTier 1805.
Monsieur,
L'intention de Sa Majesté est que les frégates la Revanche et la Guerrière soient, le plus promptement possible, disposées à entreprendre une longue campagne.
Elles de?ront être munies de six mois de Tiyres et quatre mois d'eau au moins. Vous ferez embarquer à bord autant de poudre qu'elles pourront en contenir. U est nécessaire que chacune d'elles embarque iOOO fusils de calibre.
Je n*ai pas besoin de tous dire que tos préparatifs doiTent être secrets et que TOUS devez prendre la poudre et les vivres des vaisseaux de la division que vous commandez, pour approvisionner la Revanche et la Guerrière,
Vous m'informerez de la quantité de poudre qu'elles pourront prendre en sus de leur armement, et vous veillerez par vous-même à ce que la quantité en soit aussi considérable qu'il sera possible, car cet objet est essentiel dans la mission à laquelle ces frégates sont destinées.
Vous recevrez incessamment les instructions qui devront leur être remises.
Signé : Degrés.
La première nouvelle de l'échec de Villeneuve (3) portée a Paris par un courrier extraordinaire, parait avoir atteint le Ministre le 26 janvier. Communiquée immédiatement à l'Empereur, elle provoqua un ordre, verbal vraisemblablement, qui fut traduit par la lettre du Ministre en date du 27 janvier (4), prévenant Missiessy du contre-temps survenu et le rendant indépendant. On se souvient en outre de la phrase indiquant « que le but de r escadre de Toulon est changé et qiCelle reçoit
(1) Correspondance de Napoléon non publiée. (Archivei de la Guerre.)
(t) Ardiives de la Marine, BBnr, ^06. Cette lettre a été expédiée secrète an Ferrol.
(3) Lettre du 21 janvier. (Voir ci-dessus.)
(4) Voir ci-dessus.
une autre destination >k S'agit-il de la faire coopérer au plan d'expédition dans Tlnde, c'est infiniment probable.
Quoi qu'il en soit, cette malheureuse missive, parvenue à destination, alors que tant d'autres lettres essentielles ne devaient pas rejoindre ceux à qui elles étaient adressées, retirant par « Y indépendance » accordée à Missiessy toute chance de le retrouver et de le faire concourir à une opération d'ensemble, eut sur toute la campagne une prépondérante et désastreuse influence.
Les détails complémentaires donnés le lendemain de son retour, par l'amiral Villeneuve ne purent qu'augmenter le découragement où l'on était à ce moment, rendu critique par les mesures militaires de l'Autriche (1).
Le vioe-amiral Villetieuve au vioe^àmiràl Oecrèa, ministre de /a marine et des colonies (2).
En rade de Toulon, le t pluviftse an xm.
(U Janvier 1805).
Mon cher Général,
Le compte que je tous rends de ma sortie et les détails que je tous donne des motifs qui m'ont déterminé à rentrer, Tont tous être bien pénibles. Tespère que tous trouTorez ma détermination suffisamment justifiée ; au reste, si elle ne Tétait pas, je vous prie de vous rappeler que je n'ai pas désiré le commandement de cette escadre, que, bien plus, j'aTais ambitionné une carrière utile au lieu d'une carrière glorieuse, mes Tœux à ce sujet n'ont pu que s'accroître par tout ce que je Tiens d'éprouTer; je ne crains pas de vous assurer qu'il n'y a que honte et confusion a recueillir à ce métier; ceux qui Terront différemment, je les déclare des présomptueux, des aveugles et gens incapables de toute réflexion, également ignorants sur leur situation comme sur celle de nos ennemis.
Je fais des vceux bien ardents pour que V Empereur ne commette aucune de ses escadres aux hasards des événements: le pavillon serait trop gravement compromis; un succès à forces égales est impossible, V ennemi nous battra avec des forces même inférieures d'un tiers.
Quant à moi, il m'eût été impossible de résister plus longtemps aux fatigues et aux Teilles que j'ai eu à supporter, ma santé en eût été altérée ; je verrais avec bien du plaisir que V Empereur me donne un successeur dans ce commandement, soit qu'il soit destiné à rester dans le port, soit qu'il doiTe retourner à la mer; je ne désire autre chose que de Toir ma conduite dans cette circonstance
(1) Voir chapitre suivant.
(t) Archives de la Marine, BB^r, 230.
justifiée, mais je ne voudrais pas, à quelque prix que ce fût, devenir la fable de TEurope, par Thistoire de nouveaux désastres.
L Empereur avait compté sur ma fortune; elle ne m'a pas trahi^ puisqu'elle a permis que je rentre dans le port sans graves accidents. Si je n'avais pas mouillé hier, je serais aujourd'hui, par le temps qu'il fait, en dérive dans la Méditerranée, avec la moitié des vaisseaux déro&tés.
L'escadre de Toulon paraissait fort belle sur la rade ; les équipages bien vêtus, faisant bien l'exercice ; mais, dès que la tempête est venue, les choses ont bien changé : ils n'étaient pas exercés aux tempêtes; le peu de matelots confondus parmi les soldats ne se trouvaient plus. Ceux-ci, malades de la mer, ne pouvaient plus se tenir dans les batteries, ils encombraient les ponts, il était impossible de manœuvrer; de là des vergues cassées, des voiles emportées , car dans toutes nos avaries, il y a eu bien autant de faute , de maladresse ou d'inexpérience que de défaut de qualité des objets délivrés par les arsenaux; je ne sais qui le premier a eu Vidée de charger les vaisseaux de guerre de trottes de débarquement. Je crois que ce fut le ministre Truguet; il a rendu un bien mauvais service, et Vamiral Villaret eut beaucoup de bon sens de ne pas vouloir se charger d'un pareil commandement (i).
Je vous prie, mon cher Général, de me faire connaître incessamment vos ordres et de prononcer tant sur ma conduite dans cette circonstance que sur la destination ultérieure des troupes et des vaisseaux ; j'ai demandé les états de situation, mais le temps est si mauvais, que je ne pourrai les recueillir pour vous les adresser par cette voie. Vous les recevrez par les prochains courriers; je doute que le port soit en état de pourvoir à tous nos besoins.
Recevez, mon cher Général, les assurances de mon ancien et bien sincère attachement.
Villeneuve.
On voit à quel point s'étaient affirmés Tinexpérience des marins et le peu de valeur de cette flotte. Nelson, quand il connut les avaries survenues était en droit de dire : « Ces Messieurs (2) ne sont pas habitués à ces ouragans que nous avons défiés pendant vingt et un mois, sans y perdre un mât ou une vergue » et Tamiral Jurien de la Gravière qui cite ce propos ajoute : « Ne comptez de force réelle (au moment d'une guerre) que celle qu'au premier signal vous pourriez mettre en mer »
Voici ce que l'Empereur pensa ou plutôt manifesta de l'échec de Villeneuve.
(1) Allusion curieuse à l'expédition de Hoche, en 1797,
(2) Lettre à lord Melville.
Le Ministre de Ia marine au vioe-amirAl Villeneuve, k Toulon (1).
8 pluTiôse an xin (28 janTier 1805).
Monsieur le Vice-Amiral,
Aussitôt que Totre dépêche du i*' (21 janyier) de ce mois, par courrier extraordinaire m'est parvenue, je me suis empressé de mettre sous les yeux de Sa Majesté le compte que tous me rendez à Toulon, de Tescadre sous TOtre commandement.
Sa Majesté a reconnu que, parti le 28, par un joli frais du nord-ouest, tous aTex éprouTé dans la nuit une tourmente de la même partie, qui a séparé le Taisseau V Indomptable et les frégates VHortense, la Comélie et V Incorruptible, que TOUS aTez appris que V Indomptable a perdu pendant cette nuit deux mâts et que tous aTez supposé que ces trois frégates se sont attachées à ce Taisseau pour le secourir.
La rupture de la Tergue de VAnnibal et de VUranie ont été des accidents plus grares, puisqu'il est probable qu'ils nécessitaient la rentrée de ces bâtiments.
Quant à la séparation de Tlndomptable et des trois frégates, Sa Majesté a pris ces événements en moindre considération, attendu qu'ils sont de la nature de ceux qui sont prévus et qu* on présume devoir être réparés au rendex-vous assigné aux divers commandants de fescadre.
L Empereur préjugeant que, dans rétat où se trouvait V escadre le 29, U restait encore après le renvoi de TAnnibal et de TUranie une masse de forces suffisante pour donner cours à F expédition, attrait désiré que vous eussiez considéré que le désordre de la nuit (/ti 28 au 29 était une suite naturelle de Cétat des choses, lequel fait au milieu d'une tempête un tableau dont le trait flotte insensiblement lorsqu'il a cessé (sic). Sa Majesté regrette seulement que tous ayez donné Cadix pour rendez-vous, parce que les bâtiments qui tous y auraient précédé, ou qui s'y rendront, sans tous, y trouTeront des forces supérieures; c'est à 60 lieues à Vouesl des Canaries que V Empereur avait préjugé que vous assigneriez ce rendez-vous.
Quoi qu'il en soit, je présume trop de Totre caractère pour croire que tous conserviez l'impression, trop fâcheuse, qu'a faite sur tous cette sortie.
Je TOUS invite à ne rien négliger pour remplir les intentions de Sa Majesté.
Degrés.
Au général Lauriston (2).
Paris, le IX pluviôse an xm (1* février 1805).
Monsieur le Général,
J'ai reçu Totre lettre du 2 (22 jauTier). J'ai tu avec peine votre retour à Toulon. Je crois que votre amiral a manqué de décision. La séparation des
(1) Archives de la Marine, BB^^, 230.
(2) Correspondance de Napoléon, 8309.
vaisseaux n'était rien, M faudrait renoncer à naviguer, même dans la plus belle saison, si une opération poutait être contrariée par la séparation de quelques b&timents. Votre amiral a dû, dans le cas où cette séparation aurait lieu, leur donner rendez-Tous à hauteur des Canaries, et leur remettre des ordres cachetés, pour que, après être restés tant de jours dans ces parages, ils les ouvrissent et connussent Fendroit où ils devaient se rendre ; alors les séparations ne seront rien.
L*eau que faisait VAnnibal n'était pas une raison suffisante; il pouvait aller à Cadix ; il y aurait versé son monde sur V Aigle, Quelques mâts de hune cassés, quelques désordres dans une tempête qui accompagnent une escadre sortant, sont pour un homme d'un peu de caractère, des événements d'une nature fort ordinaire. Deux jours de beau temps eussent consolé Tescadre et mis tout au beau, mais le grand mal de notre marine est que les hommes qui la commandent sont neufs dans toutes les choses du commandement. Toutefois, il faut aujourd'hui réparer le temps perdu. Le Ministre a dû donner ordre de débarquer les troupes. Vivez au milieu d'elles, soignez leur instruction ; complétez tous vos bataillons à 800 hommes; que toutes les compagnies aient leurs officiers et sous-officiers. Les petites réparations de l'escadre faites et avant la fin du moiSy vous aurez ordre de rembarquer pour ailleurs, car le temps est trop avancé pour votre destination. L'escadre de Rochefort est partie depuis vingt jours; elle ne doit pas être éloignée de sa destination. J'ai reçu, d'ailleurs, d'excellentes nouvelles de la Martinique et de la Guadeloupe. Les 6 frégates que j'y ai envoyées y ont porté des troupes et des munitions. Tenez vos troupes en haleine, et faites-moi connaître en détail la situation de l'escadre. S'il était possible que le Pluton pût remplacer un des plus mauvais vaisseaux, ce serait une bonne opération ; mais je crains qu'il ne faille bien du temps avant qu'il puisse être en rade. 11 y a à Toulon 2 ou 3 flûtes de 300 tonneaux; faites-moi connaître si elles sont en bon état et si l'on pourrait s'en servir.
Je vous ai nommé général de division.
Napoléon.
Il n'y a donc pas de doute : le but de Texpédîtion est changé ; Missiessy fera seul la campagne des Antilles, Villeneuve coopérera à celle de llnde.
Ce qui est curieux dans cette lettre de l'Empereur, c'est qu'elle soit datée du jour même où sont donnés tous les contre-ordres relatifs auk préparatifs de guerre contre l'Autriche (1). Bien que les assurances pacifiques données par l'Empereur François-Joseph aient paru suffisantes pour faire ajourner les mesures militaires prescrites en Italie, un mois entier doit encore se passer avant que Napoléon revienne à la lutte contre l'Angleterre, pratiquement abandonnée depuis le début de septembre.
(1) Voir ei-desioos.
Pendant ce temps, Tescadre de Toulon commence à se reconnaître, à se réparer et à se rallier.
Tout d'abord VUranie est jugée complètement incapable de servir; son personnel est débarqué et mis sur THermione, qui fort heureusement se trouve prête. L'Atlas qui a cassé son grand mât s'occupe à le réparer, ÏAnnibal qu'on croyait d'abord hors d'état de faire campagne, est jugé en état de servir par la Commission bien qu'il « ait fait beaucoup d'eau, sans voie d'eau apparente et qu'il ait mouillé son biscuit » (1). U Intrépide « en très mauvais état et annonçant un dépérissement et une déliaison générale » est réparé peu à peu.
Le temps reste très mauvais et pas de nouvelles de Vindomptable {2), Pourtant, dès la rentrée à Toulon, la Nayade a été envoyée à la recherche de ce vaisseau.
On apprend que le 26 janvier il n'avait pas paru sur les côtes de Corse. Le 5, on sait que la Corné lie a relâché à Gênes (3). C'est en annonçant cette nouvelle que Villeneuve se justifie des reproches qui lui sont adressés.
Le vice-amiral Villeneuve, grand-officier de la Légion d'honneur, commandant en chef l'escadre impériale dans la Méditerranée, à Son Excellence le Ministre de la marine' {i).
Le 19 plaTidse an xm (8 février 1805).
Monseigneur,
Je m'étais proposé de revenir sur les motifs qui m'ont déterminé à ramener Tescadre à Toulon, mais ce qui est arrivé à la Comélie, et les éyénements auxquels on peut encore s'attendre, me paraissent devoir m'en dispenser.
Quant au point de rendez-vous donné à Cadix, il me semble que devant me présenter devant cette baie, pour y rallier le vaisseau VA igle, si j'étais précédé par les bâtiments qui se seraient séparés, ils devaient trouver, soit à Cadix, soit à Algésiras, un refuge contre des forces supérieures, et me donner un moyen sûr de les rallier et d'être eux-mêmes informés du sort de l'escadre ; qu'en fixant le rendez-vous à 60 lieues ouest des Canaries, le ralliement devenait très incertain dans la saison actuelle, et, dans le cas où l'escadre eût été empêchée de continuer sa mission par quelque événement que ce fût, les capi-
(1) Lettres de Villeneuve des il, iS et 29 janvier, citées en partie par Jnrien de la Oravière.
(t) Lettres de Villeneuve des 1*** et 3 février.
(3) Lettre du 5 février, citée par Jurien de la Oravière.
(4) Archives de la Marine, BB»t, î30.
taines n'avaient d'autre parti à prendre, que de se rendre au second point de rendea-TOUs; ne pouvant plus recevoir d'ordres ni de documents, leur position devenait très embarrassante et très hasardée.
Le général Lauriston a reçu des ordres pour compléter tous ses bataillons, je crois même qu'il s'attend à voir grossir son armée; il fait chercher des flûtes et des transports ; je m'attends, en conséquence, à recevoir d'un instant à l'autre de nouveaux ordres à ce sujet émanés de Votre Excellence.
Le vaisseau le Plulon se presse avec activité ; si les temps sont beaux, il est possible qu'il soit prêt dans un mois ; je fais passer sur VHermione l'équipage de VUraniej et j'espère qu'elle sera en rade sous peu de jours.
Je prie Votre Excellence d'agréer l'hommage de mon respect.
Villeneuve.
Entre temps, on s'occupe de compléter les bataillons et les équipages constamment amoindris par la désertion.
Le général Lauriston à Son Excellence le Ministre de la guerre,
Toulon, le 16 plaviftse an xm (5 février 1805). Monseigneur,
J'ai l'honneur de prjé?enir Votre Excellence que, d'après les ordres de Son Excellence le Ministre de la marine, en date du 8 pluviôse, que je reçus hier, l'armée expéditionnaire a été débarquée momentanément, avec ordre de se tenir prête à embarquer.
Ce débarquement s'est effectué aujourd'hui 16; les troupes sont rentrées dans leurs anciens cantonnements. J'ai gardé à Toulon le 67* régiment au lieu du 16", à cause de la désertion qui est fréquente dans le premier. Ce sont des conscrits du département de l'Hérault : il y a apparence qu'ils trouvent protection dans leur département, puisque le 61*^ a perdu au moins 500 hommes.
Les autres corps de l'armée n'éprouvent aucune désertion.
Son Excellence le Ministre de la marine me donne ordre de compléter les différents corps avec les bataillons qui sont restés à terre. Je vais donc m'occuper de ce travail pour être prêt à rembarquer au premier ordre.
Les coups de vent que nous avons essuyés ayant séparé un vaisseau et trois frégates, dont nous ignorons le sort, je me trouve avoir 1100 hommes de moins. Je ne remplacerai pas ces derniers sans ordres, d'autant plus qu'il n'y aurait pas de bâtiments pour les porter.
Le général La Bruyère est sur le vaisseau séparé. Nous présumons que ces b&timents peuvent être en Corse. L'amiral a dépéché, aussitôt son arrivée, un brick pour y aller prendre des informations à cet égard; mais les ouragans qu'il a fait depuis notre rentrée nous empêchent d'avoir des nouvelles; nous sommes donc dans l'attente.
U n'a été débarqué que les troupes et leurs bagages; tout le reste, artillerie, munitions, approvisionnements, a été laissé à bord par ordre.
334 DEUXIEME PARTIE. — CHAPITRE Vn.
raurai Thonneur d'eiiToyer à Votre Excellence, sous deux ou trois jours, l'état de situation de Tarmée.
J'ai Thonneur d'être, de Votre Excellence,
Le très humble et très obéissant serviteur.
Alex. Lauriston.
P,'S. — Nous apprenons, dans ce moment, TarriTée à Gênes de la frégate la ComéliCy après une navigation de huit jours extrêmement pénible.
Le vioe&miral Villeneuve, grand-officier de la Légion d'honneur, commandant en chef l'escadre impériale dans la Méditerranée, au contreamiral Emériau, préfet maritime du 6*^ arrondissement (1).
Toulon, le 19 pluviôse an xui (8 février 1805).
Les événements de la dernière sortie de Tescadre générale m'obligent à prendre toutes les mesures qui seront en mon pouvoir pour asstu*er une meilleure issue aux opérations qui me sont confiées, par le manque de bons matelots sur les vaisseaux, par la défectuosité des voiles, gréements, mâtures fournis par le port de Toulon. Les armes de l'Empereur, la vie de ses sujets et des défen* seors de la patrie ont été compromises.
Le moment de tenter une nouvelle épreuve s'approche, et c'est pour prévenir des accidents semblables à ceux qui ont arrêté Texécution des ordres du gouvernement, que je vous adresse cette lettre, qae je vous prie de considérer comme une réquisition formelle. Je tous demande de réunir à Toulon, tous les matelots des trois premières classes qui peuvent se trouver dans l'arrondissement, même sur les bâtiments armés de la c6te, pour compléter le déficit énorme qui se trouve à bord des vaisseaux dans ces trois premières classes de matelots.
Je vous demande de faire droit h toutes les demandes de remplacement ou d'objets à changer, qui pourront être faites par les vaisseaux ; je vous demande un supplément de canots de combat, pour les vaisseaux qui ne l'ont pas reçu.
Enfin, quelle que soit la surveillance des of6ciers de vaisseau, il est impossible, dans cette rade, d'empêcher qu'il n'y ait des désertions.
Je vous préviens que j'adresse, *à Son Excellence le Ministre de la marine, ma CQ^ie de la présente réquisition.
Je vous prie de recevoir. Général, les nouvelles assurances de ma parfaite considération.
Villeneuve.
Le 16 seulement, arrive à Toulon (2) la frégate la Cornélie à laquelle la Nayade a porté à Gênes Tordre de rentrer puisque
(1) Archives de la Marine, BB«v, jac.
(2) Lettre de Villeneuve, 16 janvier (Jurien).
Tennemi a disparu (1). Quant aux 2 autres frégates : VHortense et V Incorruptible j au vaisseau Vlndomptable^ toujours aucune nouvelle.
Le vice-amiral Villeneuve, grand-officier de la Légion d'honneur, commandant en chef Fescadre impériale dans la Méditerranée, àSon Excellence le Ministre de la marine (2).
TouIoD, le 26 pla?i6se an xiii (15 féyrier 1805). Monseigneur,
Depuis la rentrée de Tescadre sur la rade de Toulon, il fait constamment des temps af[V*eux. Une commission du port est occupée à faire la visite des divers bâtiments de Tescadre, et à constater les avaries qu'ils ont reçues et les réparations en remplacement dont ils sont susceptibles ; n'ayant pas encore pu recueillir les procès-verbaux de ces visites, je me borne pour le moment à vous en adresser un aperçu.
Le brick la Naïade est parti le lendemain de mon arrivée, pour aller jusqu^en Corse, à la recherche de V Indomptable, mais je crains que le temps ne lui ait pas permis d'arriver à destination ; quoi qu'il en soit, je ne doute nullement que ce vaisseau ne soit dans un des ports d'Ajaccio ou de Saint-Florent ; j'ai presque la même certitude qu'il a été accompagné par la frégate la Cornélie; quant à VHortense et à V Incorruptible, je crains qu'elles aient fait route pour le premier rendez-vous; dès que j'aurai quelques nouvelles positives, je m'empresserai de vous les faire parvenir.
J'ai lieu de croire que VUranie est jugée entièrement hors d'état de faire campagne, qu'il en sera de même pour le vaisseau l'A nnibal, ou que du moins il exigera de fortes réparations, ce vaisseau n'ayant point de voies d'eau fixes, mais un suintement considérable qui lui a fait mouiller la presque totalité de son biscuit.
Le grand mât de V Atlas est cassé et hors de service; on le démâte en ce moment pour le remplacer par celui du vaisseau le Pluton; tous les autres vaisseaux travaillent à réparer leurs voiles et leurs gréements.
Les vigies de la c^te signalent encore quelques frégates ennem^.
Je prie Votre Excellence d'agréer l'hommage de mon respect.
Villeneuve.
Enfin, dans la nuit du 16 au 17 février, V Indomptable arrive à Toulon (3). D'après le rapport du capitaine Hubert (4), le 18 janvier à 7 h. 30 du soir il a cassé son perroquet de
(1) Voir d-dessus.
(1) Archives de la Marine, BBiv, 230.
(3) Lettre de Villeneuve du 17 février (Jurien).
(4) BBiT, 230.
fougue, successivement il a perdu toutes ses voiles, ses vergues, ses mâts ; et tout ce qu'il a pu faire a été d'entrer à Ajaccio. Il était à 18 lieues au sud-ouest des Sanguinaires quand il a cessé de voir Tarmée. Le 12 février, il a terminé ses réparations; et, ayant appris par le brick Y Abeilie la, rentrée de l'amiral à Toulon et l'absence des Anglais, le capitaine Hubert part le 15 pour Toulon où il est arrivé heureusement.
Enfin, le 4 mars seulement, c'est le tour de la frégate VHorteiise (1) de rallier le même port.
Cette frégate était le 17 janvier sortie avec V Incorruptible et V Intrépide pour chasser les 2 frégates anglaises qui observaient la rade. Le vaisseau n'ayant pas suivi le mouvement des frégates, celles-ci, dès la nuit du 18 au 19, perdirent de vue l'armée et, une fois la tempête survenue, il fallut prendre la cape et la garder quinze jours de suite. Le 2 février, les deux frégates se trouvaient près de la côte d'Afrique quand elles rencontrèrent un convoi de 32 voiles escorté par V Arrow et VAchéron armés l'un de 32 caronades de 32, l'autre de 10 avec 3 mortiers. Après un combat opini&tre les deux navires anglais furent pris et coulés bas. Deux jours plus tard, VHortense était près du cap de Gâta, cherchant toujours l'escadre dans les parages du détroit et le 10 àMalaga, tandis que V Incorruptible allait à Carthagène réparer des avaries. Une fois les prisonniers débarqués à Malaga, VHortense reprit la mer, alla croiser devant Alger et n'ayant pas de nouvelles alla sur Toulon. Elle échappa le 20 février à une chasse qui lui fut donnée devant le port et parvint à y rentrer le 4 mars. Nelson était alors avec son escadre au sud de la Sardaigne et ses éclaireurs commençaient^ seulement à réapparaître devant Toulon.
Rien encore n'a été donné à Villeneuve comme ordre d'opérations. Tout ce qu'il sait depuis sa rentrée, c'est que son rôle est changé. C'est pourtant pendant la période comprise entre le 4«' et le 27 février que va être élaboré par Napoléon un plan tout nouveau, absolument original et qui va décider de la
campagne.
(1) Lettre de Villeneave du 4 mars et rapport du capitaine Delamarre, BBi^» 230.