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LES PROJETS D'EXPÉDITION EN IRLANDE

Les événements qui se déroulaient de Fautre côté de la Manche allaient enfin décider le gouvernement français à une entreprise sérieuse.

Depuis longtemps déjà Flrlande était dans un état de malaise intérieur qui causait au ministère britannique de sérieuses inquiétudes. Divisée en trois partis qui se détestaient : les Anglais^ appartenant à la haute église; les Orangistes, protestants dissidents ou presbytériens, c'est-à-dire les partisans de l'autonomie sous l'autorité supérieure de l'Angleterre ; les Irlandais unis et catholiques, c'est-à-dire les indépendants, comme ils se reconnaissaient eux-mêmes; la population était dans un état de misère qui avait fait germer les aspirations les plus vives vers un changement radical. Les sociétés secrètes étaient nombreuses, résolues, et, bien que recrutées en général dans les basses classes, elles avaient à leur tête de hautes personnalités, telles que lord Edward Fitz-Gerald, O'Connor, Butler, Theobald Wolfe Tone, Napper Tandy, Oliver Bond, Lewins, sir Edward Crosbie, dont la réunion consacrait, dans une commune haine de l'Angleterre, l'alliance d'une partie de la noblesse avec l'industrie, le commerce et le barreau. Cinq d'entre ces personnages formaient un directoire secret qui depuis longtemps pensait à solliciter l'appui de la France. Déjà, en 1794, l'ecclésiastique William Jackson, de Téglise étai)lie, avait été arrêté et condamné pour une correspondance entretenue avec des agents français. Napper Tandy et Wolf

Tone (1), ses complices, avaient dû fuir. Le gouvernement de Londres crut devoir essayer de la conciliation et envoya à Dublin comme vice-roi le comte Fitz- William, ancien whig ami de la France au début de la guerre, devenu tory après la mort du marquis de Rockingham, et qui passait pour favorable aux Irlandais. Qu'il le fût ou non, son arrivée fut le signal d'une recrudescence de l'agitation qui se traduisit au Parlement irlandais par Torgane de Grattan et de Vandeleur, présentant les pétitions des Catholiques en faveur de Témancipation; aussi le gouvernement anglais, inquiet des espérances qu'avait fait naître l'arrivée de lord Fitz- William et qu'il ne voulait pas réaliser, se hâta-t-il de rappeler le vice-roi. Arrivé en Irlande le 4 janvier 1795, il en partait le 27 mars, accompagné par les protestations de la majorité de la population. Malgré de légères concessions de son successeur, le comte Cambden, l'agitation ne fit que s'étendre.

Elle prit même bien vite un caractère plus grave, car beaucoup des Orangistes, inférant du rappel de Fitz- William que leur opposition parlementaire n'avait aucune chance de succès, se rallièrent franchement aux « Irlandais unis » où l'élément nettement révolutionnaire dominait. En présence des mesures de rigueur du gouvernement, la société devint secrète, fit prêter à ses membres un serment dont la teneur pouvait rallier les républicains et les réformistes et, sans se laisser intimider par « l'acte d'insurrection », véritable état de siège suspendant le cours de la justice ordinaire, prépara activement la rébellion à main armée (2). En même temps, l'expulsion, par les Orangistes non ralliés aux Irlandais unis, de 1400 familles catholiques fit refluer vers le comté de Connaught des milliers de désespérés qui, n'ayant plus rien à perdre, firent de cette région le foyer le plus ardent de l'agitation (3).

Dans les premiers jours de 1796, le directoire irlandais (4) envoya à Paris deux de ses agents, Wolf Tone et Lewins,

(1) Gordon, Histoire de F Irlande. Paris, 1808, tome HI, p. 215.

(2) En octobre 1796, Yh{U>ea8 corpus est suspendu (Qordon, loc. cit., p. 224).

(3) Décembre 1795.

(4) Edouard Fitz-Ocrald, Arthur O'Connor, Thomas Adis Ememet, Mac Nevin, Oliver Bond (QuiUon, p. 154).

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pour négocier cette fois formellement et quasi-officiellement une alliance défensive et offensive contre le gouvernement britannique.

Les négociateurs allaient trouver le terrain très bien préparé, non seulement à cause de la haine que l'appui donné par les Anglais à la funeste guerre de Vendée, les faux assignats, Quiberon, avaient rendue passionnée, mais aussi par les rapports de Jackson, de Rowan et de Duckett (1).

Arrivé à Paris, venant d'Amérique, le 12 février 1796, Theobald Wolf Tone, qui avait pris le pseudonyme de James Smith, allait retrouver son compatriote Madgett, et son journal si curieux fait connaître la série des négociations qu'il entreprit.

18 février. — Déjewier avec Madgett. — Il me demande si quelque

résultat peut être obtenu en Irlande par une action spontanée. Je réponds que certainement non, que tout marcherait après un débarquement, mais rien

auparavant Si 20,000 Français avaient débarqué, nous aurions, un mois

après, un, deux ou trois cent mille hommes, mais « un point d'appui » (en finançais dans le texte) est indispensable. — Il fut aussi de cet avis {^),

22 février, — J*ai remis mon mémoire à Madgett qui le remettra au Ministre des relations extérieures. — Il me dit qu'il a eu avec ce dernier une conversation de deux heures, et que nous en obtiendrons bien moins de secours que nous ne l'espérions. La marine est dans un tel état que le Gouvernement ne veut pas risquer une grande escadre ; il faudra passer à la dérobée (steal a march). On nous donnera 2,000 soldats d'élite et 20,000 fusils, mais, ni Pichegru, ni Jourdan. Nous aurons des artilleurs et autant d'argent qu'il en

faudra Je réponds que pour mon compte personnel, je partirai, dût-on

ne me donner qu'une escouade, mais qu'à mon sens, fS,000 hommes sont le minimum qu'on puisse demander pour être sûr du succès. Avec moins de

monde, ce sera douteux Si l'on donne 5,000 hommes, il faut que ce soit

la fine fleur des troupes françaises A sa demande au sujet du général

français dont le nom soit connu en Irlande, en réservant Pichegru et Moreau, je réponds que c'est Hoche, surtout depuis l'affaire de Quiberon. Il m'assure que nous aurons ce général

(l) Lettre du 11 prairial an iv (Oaillon, p. 159).

Duckett adressa ao Directoire de nombreax rapports. Citons parmi ceux des Archives nationales (AFiu, i86 B) :

11 prairial an iv : Un mot sur l'Irlande (affirmant la pénurie de troupes régulières).

16 prairial.

16 messidor : Proposition d'établir quatre Journaux francophiles en Irlande.

t, (2) Theobald Wolfé Tone^ Memoirs. Londres, 1827.

24 février. — Réception par Camot, — Carnot : Il y a-t-il des places fortes en Irlande? Wolf Tone : Je ne connais que les ouvrages du port de Cork.

C. Ahl Cork. Ne faudra-t-il pas débarquer là? Je répondis que je ne le

pensais pas ; si on devait faire un débarquement « en force » (en français dans le texte), il faudrait l'exécuter près de la capitale. Si c'est avec peu de monde, il faudrait mieux que ce fût dans le nord de l'ile plutôt que dans le sud, pour des raisons qui figurent dans les mémoires que j'ai rédigés. Il me demanda si une navigation plus longue ne causerait pas de danger ou de retard. Je répondis qu'on en aurait pour deux joiu^ de plus, ee qui n'était rien en comparaison des avantages.

26 février. — Conversation avec le ministre Delacroix. — Il me montra une carte de l'Irlande, et j'en profitai pour développer une de mes idées personnelles, c'est-à-dire que, si nous opérions en grande force, il faudrait débuter aussi près que possible de la capitale, dont la possession déciderait de toute l'afiaire. Au contraire, avec peu de monde, il faudrait débuter tout près de Belfast, et pousser de l'avant pour occuper les montagnes de Mourne et les Fews, au moyen de quoi, avec Tappui du LougbEyme, nous couvririons toute la province d'Ulster et nous nous maintiendrions jusqu'à ce que nous avions reçu assez de secours de la part de nos alliés pour marcher sur Dublin.

19 mars. — Madgett est venu m'annoncer ce matin que .le Directoire a résolu de nous donner une brigade entière, c'est-à-dire 8,000 hommes.

2 avril, — J'ai été voir Clarcke au Luxembourg Il me demande un

plan pour établir une chouannerie en Irlande, particulièrement dans la province de Munster, car il m'avoue que le Gouvernement a le dessein, avant de rien entreprendre de sérieux, de jeter dans l'Ile un parti de renégats ou plutôt de chenapans (blackguards) pour gêner le Gouvernement. Je réponds que je suis désolé de l'entendre parler ainsi. Si une pareille mesure a pour but de préparer l'esprit de la population, elle est inutile. Cela ne peut se produire que par des insurrections locales qui seront vite comprimées, car l'armée et la milice, qui dans ce cas soutiendra sûrement le Gouvernement, les propriétaires, même ceux qui désirent l'indépendance, feront de même en haine du pillage qui sera la conséquence mdubitable de ce projet. Il y a aussi à craindre une chose que je ferais de suite, si j'étais ministre d'Angleterre, et que les deux Parlements ne seront pas longs à adopter, c'est de rapporter la loi quU oblige les milices à ne servir que dans leur propre pays, par suite, à faire passer dam la Grande- Bretagne la milice irlandaise et la remplacer en Irlande par les milices anglaises. .... Enfin si les insurrections sont comprimées, ainsi qu'il faut s'y

attendre, on n'aura fait que renforcer le gouvernement anglais Je ne

saurais blâmer la France de désirer faire payer à l'Angleterre les abominations des guerres de Vendée et de la Chouannerie, mais je trouve dur que ce soit aux dépens de l'Irlande. Ce sera elle qui soufirira et non les Anglais qui en seront ravis, car ils nous détestent presque autant que les Français

18 avril. — J'ai été voir Clarcke que j'ai trouvé très réservé. Grand bien lui fasse. Il n'avait rien à me dire de notre expédition, mais il me parla d'un projet qu'on aurait de faire une chouannerie en Angleterre. U voudrait que je prépare une proclamation qu'on distribuerait une fois le débarquement

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effectué. Je réponds que je ne puis m'en charger : je ne connais pas les griefs des Anglais et je ne puis écrire comme si j'étais Français. 11 dit qu'il est sûr que j'en suis capable. Pour m'en débarrasser, je promets, mais ne tiendrai pas. C'est désolant, ce goût pour une chouannerie.

20 avril, — Le ministre me lit ses instructions Elles sont de Clarcke,

car je reconnais sa haine pour la monarchie, la noblesse et le clergé. Il y a une chose pourtant qui me réconcilie a^ec cette absurdité : on nous promet 10,000 hommes et 20,000 fusils. Avec cela, je ne doute pas du succès. Nous aurons pour escorte 9 vaisseaux (hollandais, je pense) et 3 frégates. Tout sera prêt au milieu ou à la fin de mai, c'est-à-dire dans six semaines (1).

25 avril» — Je rencontre Sullivan qui me donne un journal anglais où je

vois les quartiers assignés aux troupes en Irlande Il n'y a que 9 régiments

de dragons, 2 d'infanterie de ligne, tout le reste est fencible ou milice. Il y aura un camp de 2,500 hommes dans le nord, un de 2,000 près de Dublin, ce qui fera 6,900 avec la garnison. Le tout est, comme je l'avais prédit, dans les environs de 30,000 hommes. Je ne doute pas du succès si nous parvenons à débarquer 10,000 Français.

Voici quelques-uns des rapports qui avaient été fournis au Directoire (2) :

Mémoires sur l'Irlande de T. Wo/f Tone.

10 et U ventôse an iv (t9 février et 1» mars 1796).

!•* MÉMOIRE : ÉTAT DE l'IRLANDE.

Les protestants sont presque tous d'origine anglaise et ennemis des Irlandais. — Les dissidents (900,000) ou presbytériens réconciliés depuis peu avec les catholiques et naturellement républicains, ce sont en général des commerçants ou des industriels. — Les catholiques (3,150,000) comprenant la presque totalité des paysans sont misérables, et haïssent les propriétaires.

<( En 1792, les habitants de la ville de Belfast, formèrent le club

« connu sous le nom des Irlandais-réunis, et ainsi appelé parce qu'on y voyait <c pour la première fois des catholiques et des presbytériens réunis. A l'instar « de celui-là, il s'en forma bientôt à Dublin un autre, devenu fameux par les « écrits politiques et les persécutions qu'ont éprouvées les membres qui le

« composaient Les catholiques ont aussi leur organisation, mais elle ne

« s'étend qu'à eux seuls. Elle a eu lieu à peu près en même temps que les « clubs dont j'ai parlé plus haut et ce n'est que depuis peu de mois que le

(1) n raconte naïvement que, dans ta joie de ees bonnes nouvelles, il se grise en digne Irlandais.

(t) Ces mémoires étaient adressés le 24 mars par le ministre Delacroix au général Clarcke (Archives nationales, AF">, 186 B. — Lettre dn 7 germinal an rv).

M Gouvernement a pu se procurer quelques renseignements sur la nature de « cette organisation ; encore est-il bien éloigné de la connaître dans toute son « étendue. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au mois de juin dernier, elle «' comprenait tous les paysans de la province d'Ultonie, de Lagenie, et de « Goursain. Je ne doute pas que depuis ce temps, tous ceux de la Momonie, « qui est la quatrième province, ne l'aient aussi adoptée. Tous ces paysans,

« sous le nom de defenderSy sont organisés militairement Leur serment

« d'association porte : Loyauté et fidélité aux nations française et irlandaise « réunies. »

Extrait de deux mémoires de Wolf Tone, traduits de l'a,nglais et communiqués au Ministre le 8 avril 1796 (1).

Au mois de juin dernier (2), époque de mon départ d'Irlande, les

forces de terre» autant que j'ai pu en juger, montaient à 30,000 hommes dont 12,000 de troupes de ligne et 18,000 de miliciens. Tous ceux-ci et une grande partie de ceux-là, je veux dire la cavalerie et l'artillerie, étant Irlandais, je présume que depuis ce temps il a été détaché un certain nombre de ces troupes de ligne pour les Indes occidentales et ailleurs. Dans ce cas, la proportion des Irlandais doit être augmentée parce que les miliciens ne peuvent pas être employés hors du pays.

Je n'ai que des conjectures à offrir sur les dispositions de la cavalerie et de l'artillerie, formant en tout environ 3,000 hommes. Mais je pense que ces deux corps, s'ils avaient la perspective d'un appui solide et permanent, n'agiraient pas contre leur patrie. Quant aux autres 9,000 hommes de troupes de ligne, ce n'est qu'un assemblage pitoyable de vieillards et d'enfants, tous incapables de supporter les fatigues d'un service actif Il y a parmi eux quelques régiments de « fencildes écossais », qui ne sont pas, à beaucoup près, attachés au gouvernement britannique. Les miliciens formant, comme je l'ai dit, 18,000 hommes, sont sous tous les rapports d'aussi belles troupes qu'il peut y en avoir en Europe. De ce nombre, il y a au moins 16,000 catholiques, dont la plupart précédemment membres du club des « defenders » ne sont entrés dans la milice que pour se soustraire aux procédures criminelles dont ils étaient l'objet

Au mois de juin dernier, l'Irlande avait déjà fourni à la marine

anglaise au moins 80,000 matelots, et, en général, les équipages des vaisseaux de guerre sont pour les deux tiers composés dlrlandais.

Un des articles du serment des defenders est d'^^re fidèle à la France

comme à l'Irlande 10,000 hommes (des soldats de ligne) ont prêté serment au defendensme.

(1) Archives de la marine (BB", 103).

(2) Wolf Tone avait été d'abord en Amérique avant de venir en France.

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