‹ 1793-1805 (volume 5)Chapitre 22 sur 61 · PARAGRAPHE · texte numérisé non relu

PARAGRAPHE

Les defenders sont tous catholiques; ils ne sont pas menés par leurs prêtres; au contraire, ces prêtres ont employé tous leurs efforts pour prévenir le defenderisme. Le légat du pape en Irlande, qui est aussi archevêque de Dublin, a lancé de Tautel les foudres d'une excommunication générale contre eux, mais sans effet. Les prêtres mêmes refusent les sacrements de TÉglise romaine à ceux de ces infortunés qui sont condamnés à mort pour fait de defenderisme, à moins qu'ils ne renoncent à leurs principes; mais jusqu'ici on n'en a pas vu un seul qui ait fléchi; au contraire, ils ont tous préféré la mort sans sacrements. Ces faits, à ce que l'on présume, démontreront donc suffisamment, non seulement qu'ils ne se laissent pas mener par leurs prêtres, mais encore qu'ils se sont faits defenders en dépit de tous les efforts du clergé et des foudres d'une excommunication générale. Le fait est que, depuis cinq ans, le clergé <;atholique a perdu presque toute son influence sur le peuple, ce qui afflige sincèrement les partisans du gouvernement anglais, qui se trouve par là privé de son plus puissant instrument pour gouverner les paysans d'Irlande.

Les nobles catholiques n'ont également aucune influence sur le peuple; au contraire, leurs maisons ont été pillées des armes qui s'y trouvaient, aussi bien que celles des protestants, en général. En un mot, la religion n'entre absolument pour rien dans la question du defenderisme; ce n'est pas parce qu'ils sont catholiques que les paysans irlandais se sont faits defenders, mais bien parce qu'ils sont pauvres, misérables et opprimés; la distinction de religion n'est absolument qu'accidentelle.

Si l'affaire est une fois en train, il ne faut pas douter que les presbytériens n'obtiennent bientêt l'ascendant que donne la supériorité des connaissances et des lumières; il faudrait peut-être un peu d'adresse pour prévenir des mésintelligences entre les deux partis ; mais comme les chefs sont du plus parfait accord, on ne doit nullement craindre aucune différence de ^sentiment entre eux.

Quant à la royauté, il n'y a personne en Irlande qui en ait la moindre idée. S'il y arrive une révolution, très assurément elle n'aboutira jamais h une monarchie. La famille des Stuart est dans le plus grand mépris chez les catholiques, et quant à Jacques II, dernier roi de cette famille qui ait été en Irlande, sa mémoire est méprisée ; on l'a même signalé par un sobriquet en langue irlandaise qui désigne le dernier terme de l'insulte et du mépris.

Le nombre de 10,000 hommes est très suffisant; mais il serait h souhaiter que le nombre de fusils, sans compter ceux portés par les 10,000 hommes, fût porté de 20,000, dont il est mention dans les instructions, à 30,00(», 40,000 ou même 50,000.

Il faudrait aussi assez de sabres et de pistolets pour armer 1000 hommes de cavalerie, ou même 2,000, s'il est possible ; il serait à désirer que le débarquement se fît à Carrickfergus ; mais si cela n'est pas possible, il faudrait préférer Galoway h Londonerry, vu que cette dernière ville est habitée par les descendants des colons anglais.

104 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE ni.

L'époque précise où le peuple d'Irlande peut attendre l'arrivée de la flotte française n'est pas mentionnée dans les instructions.

Toutes les autres observations contenues dans les instructions sont infiniment importantes et utiles ; mais il y a beaucoup de choses qui dépendront nécessairement des circonstances ; il faudra donc s'en rapporter au zèle et aux talents de ceux qui ont conduit jusqu'ici les affaires d'Irlande et qui sans doute exécuteront les instructions de point en point, en tant que la nature et la situation des affaires le permettront.

Certaines des assertions contenues dans ces différents mémoires ont été formellement contestées par des historiens anglais, surtout par M. Lecky (R. H. membre de la Chambre des communes pour TUniversité de Dublin) dans son beau livre : V Histoire d'Angleterre au XVI W siècle.

Le chiffre de 900,000 parait, à cet écrivain si documenté, absolument exagéré pour représenter la valeur réelle des protestants dissidents qu'il considère comme beaucoup plus dangereux pour la domination anglaise que « les catholiques ignorants, misérables et habitués à une servitude séculaire ».

Quant à la proportion de 80,000 Irlandais servant sur la flotte britannique; au fait, isolé peut-être, mais signalé par un discours de Grattan, de 210 Irlandais à bord d'une frégate dont l'équipage total était de 220 matelots, voilà sa réponse :

(c Pelham et le duc d'York étaient d'a\is que l'Irlande avait très peu fait pour la guerre, mais cependant ce pays avait singulièrement prouvé son énergie et sa vitalité au point de vue militaire. Sa population, en 1796, n'atteignait pas 4,500,000 âmes. Plus de 30,000 hommes, en comprenant la milice, sans compter les yeomen, avaient été requis pour la défense du pays ; mais, en outre, celui-ci avait fourni 38,653 hommes pour le service militaire, 11,457 pour la marine et 4,058 pour les « marines » (infanterie embarquée (1). »

Les mémoires de Wolf Tone, traduits par Madge tt, furent remis par lui au général Clarcke, irlandais lui-même, qui les transmit au Directoire (2).

(1) Cette opinion est basée sur la correspondance échangée entre Pelham et le duo 'd'York (Lettres du 14 novembre et du 3 décembre 1796). (î) QuiUon, p. 184.

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Quant à Wolf Tone, s'il parvint k ébranler Carnot dans son idée de se limiter à une chouannerie en Angleterre par les chiffres qu'il lui donna de la population de l'Irlande (4,100,000 habitants) et des adhérents au defenderisme, il ne put obtenir immédiatement ce qu'il désirait : l'organisation d'une vraie armée d'expédition. Au système de la chouannerie dont on ne fut pas long à reconnaître l'impossibilité en Irlande (1), où l'on ne pouvait songer à s'aliéner la population par l'envoi de défenseurs tels que des repris de justice, on songea d'abord à substituer un procédé mixte. Les brigands débarqueraient sur un ou plusieurs points de la Grande- Bretagne; quant à l'Irlande, le secours se bornerait à lui envoyer une brigade dite irlandaise recrutée de prisonniers et déserteurs étrangers.

Mais un tel secours était non seulement inefficace, mais dangereux pour l'avenir en donnant au gouvernement anglais l'occasion d'écraser une révolte vouée d'avance à l'insuccès. Les Irlandais demandaient avec raison un appui efficace avant de se soulever, et l'ambassadeur de France à Bâle écrivait, le 6 juillet, au ministre Delacroix :

Les émissaires irlandais sentent très bien que le gouTernement français peut, au premier abord, désirer et demander qu'airant de se manifester, Finsurrection doit avoir éclaté en Irlande. Ils répondent à cette observation par une infinité d*autres dont la plus forte est que le peuple n'a point d'armes, surtout dans le midi de ce royaume, le gouvernement anglais ayant fait prendre toutes celles des particuliers (2).

Tout cela n'était encore qu'officieux. Les négociations entre le Directoire et les Irlandais allaient prendre un nouveau caractère.

« Avant l'été de 1796, dit le rapport secret (3) présenté par « Robert Stewart, futur lord Castlereagh, aux Communes dlr- « lande, il n'apparaît pas qu'il y ait eu entre le Comité exé- « cutif des Irlandais et le gouvernement français des rela- « tions formelles et autorisées. »

Les missions de Wolf Tone et Lewins dès le début de

(1) Joarnal de Woif Tone. — Oaillon, p. 189.

(t) Archives nationales, AF"«, 186 B.

(3) Cité par Goillon, p. 166.

l'année 1796 n'étaient, en eflfet, qu'officieuses. Cette fois, il allait s'agir de négociations formelles par des agents dûment accrédités.

En mai, le ministre de France à Altona, Rheinhardt, avait été mis en relations avec Fitz-Gerald et O'Connor. Il les voyait le 20 juin (1) et, le 19, il écrivait au ministre Delacroix cette lettre caractéristique :

Le citoyen O'Shee m'a apporté hier Totre dépêche du 12 prairial, avec Tai^ rêté du Directoire du 14 (2 juin). . . Je Tai mis au fait de tout ce qui était à ma connaissance ... Je suis si sûr que milord Fitz-Gerald n'est pas dans les intérêts de M. Pitt, que, sous ce rapport, je garantirais Tolontiers sa bonne foi de ma propre tête. Je ne vous ai point caché que le général Valence avait été mis dans le secret par milord Fitz-Gerald. Il est sans doute malheureux qu'un homme dont la vie passée et les relations anciennes doivent le rendre suspect à à la République se trouve le confident d'un projet qui n'en devrait point avoir (i) . . .

Dès le mois de mai, par conséquent, les relations entre la France et les Irlandais étaient connues en Angleterre et les projets avaient été ébruités.

Ceux-ci allaient d'ailleurs se modifier sur les instances de Hoche (3) et du ministre de la marine Truguet (4) qui, mis au courant des mémoires de Wolf Tone, s'était ostensiblement au moins passionné pour l'entreprise et avait établi un plan grandiose sous le titre de « Système maritime et offensif contre l'Angleterre (5) ».

Ce projet ayant été cité in extenso par un autre auteur, il suffira d'en retenir l'organisation d'une armée navale à Brest pour porter la guerre en Angleterre et dans les deux Indes, et le débarquement de 30,000 hommes en Irlande sous le général Hoche, un second débarquement de 60,000 hommes en Angleterre, l'envoi de deux expéditions successives à l'île de France pour de là aller secourir Tippoo-Sahib ; l'amiral Villaret, avec 10 vaisseaux armés à Brest, commanderait la seconde.

C'était beaucoup à la fois, spécialement au moment où la

(1; GuiUon, p. 167.

(«) Archives de la guerre. Expédition d*IrlaDde.

(3) Lel^re du 9 juin.

(4) Voir ci-dessus .

(5) Archives nationales. Manusc, AF«^, carton 1597. Cité par GuUlon, p. 109.

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guerre en Italie, en Allemagne, absorbait nos ressources; ce qui est peut-être plus grave encore, c'est que la descente en Irlande fut dès l'origine considérée comme un simple épisode. Pour notre marine, l'expédition des Indes resta la chose importante. Ce ne devait être, en effet, qu' « en passant », et en passant seulement, que les vaisseaux français devaient laisser les troupes sur les côtes irlandaises. Telle est l'origine d'un malentendu entre les généraux de terre et ceux de mer, malentendu qui persista longtemps, devint aigu entre Hoche et Villaret- Joyeuse et eut, sur le résultat final, la plus funeste influence.

La transition entre le projet de chouannerie et celui de la première entreprise sérieuse contre l'Irlande est donc marquée par l'idée de l'emploi des déserteurs étrangers et par la conception de Truguet de faire d'un débarquement en Irlande un simple épisode d'une grande expédition aux Indes. Le projet du 19 juin porte la trace de ces variations, et il fallait l'indiquer pour qu'on pût comprendre cette conception trop complexe pour être originale.

Voici sous quelle forme le projet, une fois arrêté, fut porté à la connaissance du général Hoche, à qui il fut remis par un courrier extraordinaire, le 23 juin, à Montcontour :

Le Directoire exécutif au général en chef Hoche, commandant l'armée des côtes de l'Océan.

PariSi le l** messidor an iv (19 juin 1796) de la République française une et indivisible^

Le moment est venu, Citoyen Général, où le Directoire exécutif doit tous communiquer sans réserve quelques projets qu'il a conçus et dont l'exécution doit être principalement surveillée par vous. La situation du pays où vous commandez, le dé&ir que témoignent la plupart des chefs chouans de rentrer dans le sein de la République et la confiance que vous avez inspirée aux départements naguère insurgés, ont rendu possibles des plans sur lesquels le Directoire n'avait d'abord arrêté qu'une attention spéculative.

Il s'agit, Citoyen Général, de rendre un peuple généreux et mûr pour ime révolution à l'indépendance et à la liberté qu'il appelle. L'Irlande gémit depuis plusieurs siècles sous le joug odieux de l'Angleterre. Les defenders nombreux qu'elle contient sont déjà secrètement armés pour l'en affranchir, et l'espoir seul des secours que peut leur donner la République française a pu les engager à différer le moment d'une insurrection générale, dont l'arrivée

de ces secours doit être le signal. Déj^, pour préparer cet événement intéressant, le Directoire a envoyé un agent secret et fidèle pour s'aboucher avec les principaux defenders, les instruire du lieu de débarquement des troupes françaises et prendre des mesures pour assurer le succès de Tentreprise. Détacher rirlande de l'Angleterre, c'est-fi-dire réduire celle-ci à n'être plus qu'une puissance du second ordre, c'est lui enlever une grande partie de sa supériorité sur toutes les mers. Il serait superflu de s'étendre sur tous les avantages que procurera à la France l'indépendance de l'Irlande; vous saurez les apprécier; c'est à vous de préparer ce grand événement avec cette sagesse et le secret qui seuls peuvent en assurer le succès.

La marine française, h. peine sortie du néant où une négligence l'avait plongée, n'a pu nous fournir des moyens assez grands pour exécuter à la fois un débarquement considérable; nous sommes donc forcés à morceler en quelque sorte cette expédition, et à en faire trois particulières qui, se réunissant ensuite, nous mettront à même d'atteindre le but que nous nous proposons. Voici, Citoyen Général, ce qui a été résolu à cet égard, d'après l'exposé des moyens soumis par le Ministre de la marine :

i® La flottille destinée pour l'Inde portera, en outre de la demi-brigade nécessaire pour assurer le succès de l'expédition qui lui est confiée, 5,000 hommes au moins de bonnes troupes, qu'elle débarquera sur les côtes d'Irlande dans la province de Connacie, et, s'il est possible, dans la baie de Galloway. Ces 5,000 hommes seront extraits de l'armée des côtes de l'Océan, et vous leur donnerez l'artillerie nécessaire pour se maintenir en Irlande jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts. Ils devront s'emparer de toute la Connacie, i\ l'exception du comté de Leitrim ; ils occuperont également le comté de Clare jusqu'à l'embouchure de la rivière Sbannon. Ils porteront au moins 10,000 fusils avec eux, destinés à armer les habitants qui se joindront à eux, et une partie des habits pris sur les Anglais à Quiberon seront destinés pour ces habitants. La flottille de l'Inde devant partir dans un mois et demi, il n'y a pas un moment à perdre pour disposer d'avance les 5,000 hommes qu'elle devra débarquer en Irlande. Leurs chefs doivent être intelligents, probes, amoureux de la discipline et capables de se conduire avec audace et vigueur;

î® Une seconde expédition sera préparée à Brest par vous et le Ministre de la marine, avec lequel vous vous concerterez ; elle devra être prête avant le 15 fructidor prochain; la flottille qui y sera consacrée portera au moins 6,000 hommes, pareillement extraits de l'armée des côtes de l'Océan, et composée de corps francs, que vous lèverez et auxquels vous donnerez des officiers intrépides, zélés poiu» la discipline et extraits d'autres corps ; vous les choisirez principalement parmi ceux que la nouvelle organisation générale aura réformés. Une partie de ces corps devra être destinée à former une troupe à cheval, qui se procurera des chevaux au moment de son arrivée en Irlande ; et vous aurez soin de prendre la même précaution pour une partie des 5,000 hommes dont la flottille de l'Inde sera chargée. Le Directoire vous enverra quelques officiers parlant anglais, qui pourront être employés avec avantage dans cette seconde expédition, qui débaixjuera pareillement à la baie de Galloway. Quant à la composition des corps francs dont il vient d'être parlé, elle sera telle qu'elle puisse purger la France de beaucoup d'individus dangereux, et il n'y a

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pas d'inconTénient à y incorporer des . ci-devant chouans dont les intentions paraîtront convenables. Le Directoire doit cependant vous observer que ces corps francs ne peuvent, à raison de ce que prescrit la Constitution, porter ce titre qu'au moment de leur embarquement;

3^ La troisième expédition partira de Hollande à la môme époque que la seconde. Le général en chef de Farmée du Nord est chargé de la disposer. Elle sera de 5,000 hommes, la plupart déserteurs étrangers, commandés par des officiers français, et dont une partie est déjà enrégimentée ; si vous pouvez leur donner 5,000 habits rouges pris à Quiberon, dirigez-les sans délai sur Ostendc, et prévenez-en le général en chef Deurnonville, qui ne connaît pas le but de Tarmement. Cette troisième expédition est aussi pour la baie de Galloway.

Vous trouverez ci-joint, sous le n« 1, copie du manifeste que le commandant français en L*lande devra publier au moment du débarquement et plusieurs mémoires qui vous instruiront de la situation de Tlrlande.

Si les moyens de la marine française eussent permis au Directoire de porter en même temps dans la Connacie les 16,000 hommes destinés à assurer la liberté de l'Irlande, il n'eût pas hésité de vous demander de vous mettre à la tête d'une si glorieuse entreprise et qui promet de si heureux résultats. Aujourd'hui, le Directoire se borne à vous recommander de composer avec beaucoup de soin l'état-major de la petite armée de Connacie ; il se réserve de vous transmettre de nouveaux ordres à cet égard. Il vous laisse la plus grande latitude sur les dispositions à faire, et va s'occuper des moyens de procurer les fonds indispensables pour assurer le succès.

P.'S. — Les tentatives de chouannerie dans le pays de Galles et dans le comté de Cornouailles doivent être considérées comme une diversion utile, capable de contribuer fortement au succès de la grande expédition d'Irlande.

Tel était ce projet extraordinairement compliqué de trois et même quatre expéditions partielles, sorte de compromis entre des opinions diverses et d^utilisation bâtarde des ressources destinées à d'autres entreprises, mais qui cependant eut ce mérite, trop rare par la suite, d'indiquer le véritable objectif d'une tentative en Irlande, c'est-à-dire le nord de l'tle au lieu du sud, le comté de Connaught, refuge des « desperadoes », au lieu de la pacifique province de Cork, la baie de Gallovvay, au lieu de celle de Bantry, de funeste mémoire.

Le coup d'oeil de Hoche était trop réel pour qu'il pût se tromper sur les défauts du projet ; aussi, dès sa réception et malgré sa joie d'avoir à préparer une entreprise qui lui était chère depuis longtemps, désira- t-il s'en expliquer avec le gouvernement.

no DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE III.

Lettre de Hoche au ùipectoire (k la réception du plan d^ensemble du 19 juin et au moment de giuiir pour Brest), — De Montcontour).

23 Juin 1796.

Tai rhonneur d'observer au Directoire que les choses iraient bien plus vite, qu'il existerait infiniment plus d'harmonie, s'il me permettait d'aller passer cinq jours à Paris, ainsi qu'au mois de nivôse dernier. . .

Je me rendrais à Paris incognito. . .

Je fais passer i 0,000 hommes en Italie. . .

Je me charge de fournir 16,000 et môme 20,000 hommes pour l'expédition. Les troupes sont rompues au genre de guerre à faire et peuvent grandement, par leur manière de combattre, faciliter l'insurrection. Je désire que mon idée soit adoptée par le Directoire. Je craindrais, s'il en était autrement, que la désertion, les pillages, etc., fissent échouer l'expédition. On peut disposer des mauvais sujets en faveur de l'Angleterre, Humbert et Mascherel passeront avec à peu près 3,000 hommes. Malheur à ce qui se rencontrera sous leurs pas ou plutôt sous leurs mains.

Je prie le Directoire d'ordonner qu'il me soit envoyé une bonne carte d'Irlande.

Autorisé à faire le voyage de Paris, Hoche y arriva dans les premiers jours de juillet. Le 12, il voyait Wolf Tone (1) et le même jour, dans un conseil avec Carnot, Truguet, Lacuée et Clarcke, il obtenait la transformation du projet du 19 juin (2).

Le nouveau plan adopté le 19 juillet {i^^ thermidor) ayant été cité in extenso par l'ouvrage de M. Guillon (Pièce M), sera résumé en quelques mots.

Il s'agissait cette fois d'opérer une révolution en Irlande avec l'appui d'un corps de 13,000 hommes de troupes régulières sous les ordres du général Hoche.

Cependant on n'avait pas pu renoncer à l'idée des forçats et

(1) Journal de Wolf Tone. Ouillon. p. 190. Sorel, Les vues de Hoche, p. 257.

(2) Plusieurs écrivains ont parlé d'un voyage que Hoche aurait Cait mystérieusement à Bile pour aller conférer avec O'Connor qui, accompagnant Pitz-Gerald, avait remis au Ministre de France Barthélémy une note sur l'Irlande. Nous savons que Hoche était à Paris le 12 Juillet, nous savons aussi par des lettres écrites par lui, et datées de Paris, trouvées aux Archives de la guerre, qu'il y était aussi le 23, le 26, et le 6 août. Nous savons, de plus, par une lettre de Barthélémy, le 30 Juillet (Archives de la guerre), qu'à ce moment il s'occupait de faire entrer secrètement en France O'Connor, ce qui implique qu'il n'avait pas encore vu Hoche. L'entrevue, si elle eut lieu, ne peut donc se placer qu'entre le 6 août et le 1*' septembre, et, par suite, n'eut aucune influence sur les résolutions prises le 19 Juillet.

LES PROJETS d'expédition EN IRLANDE. IH

des déserteurs, c'est-à-dire des corps Humbert et Quantin qu'on subordonnait, à la vérité, au général en chef.

L'influence de Hoche ne devait se produire que sur le premier de ces éléments, qu'il transforma radicalement et dont il changea l'emploi. Quant au corps Quantin (1), isolé, abandonné et formé de pièces et de morceaux, il devait avoir l'existence éphémère et la fin désastreuse qui ont été relatées plus haut.

Le général Hoche n'était pas encore en possession du plan complet d'opérations quand, le 26, il demandait des instructions précises sur la conduite politique qu'il aurait à tenir (2).

C'est le 6 août seulement que, ayant reçu communication des dispositions du gouvernement et fixé surtout sur la partie politique de l'entreprise, il pouvait attirer l'attention du Directoire sur les détails militaires.

Le général en chef au Directoire exécutif.

Paris, le 19 thermidor an ir (6 août 1796).

Citoyen Directeur,

Par son arrêté du 28 de ce mois (16 juillet), le Directoire m'ordonne de prendre le commandement de Tarmée d'Irlande au moment où Fexpédition sera prête, c'est-à-dire au moment où les troupes destinées à opérer la descente pouiTont être embarquées.

J'obéis avec le plus vif plaisir, certain qu'avec les troupes qui me sont confiées, on ne peut qu'obtenir des succès; certain aussi que lorsque l'occasion s'en présentera, le Directoire me fournira les moyens de venger, d'une manière plus complète, la République des aflfronts qu'elle a reçus de la nation et du gouvernement anglais.

Maintenant je prie le Directoire d'arrêter un instant son attention sur ce qui restera de l'armée des côtes de l'Océan, qui, bien que réduite de 42,000 hommes, éprouvera encore de grands besoins.

Il est instant aussi qu'elle reste confiée à des chefs qui ont sa confiance, chefs qui y ont maintenu la discipline et l'amour de la République. J'ai réfléchi à la proposition de faire rentrer le pays qu'elle occupe sous le régime des divisions militaires; je n'ai pas cru que cette mesure pût être adoptée encore. Il est bon de maintenir des surveillants actifs et vigilants. Les chefs des rebelles doivent être suivis dans leur conduite ; on doit être toujours disposé à

(1) Voir ei-dessas.

(2) Ooillon, p. 193.

repousser les Anglais. II serait donc à désirer que le Directoire maintint jusqu'au printemps prochain Tarmée, sinon telle qu'elle se trouve, au moins avec une organisation militaire active, sauf à diviser la masse en deux ou trois parties.

Le général Hédouville connaît parfaitement tous les départements qui comprenaient ci-devant les armées des côtes de TOuest et de Cherbourg. Le Directoire pourrait lui donner le commandement général des troupes destinées à occuper ces départements, et qui pourraient être réunies sous la dénomination alarmée de la Manche, dont Hédouville aurait le commandement. Il est à remarquer aussi que cet officier général est bien Thomme propre à remplir les vues du gouvernement, dans le cas où il adopterait de m'envoyer, pendant les temps pluvieux de Thivcr prochain, 25,000 ou 30,000 hommes, ce que le Ministre de la marine dit être possible.

Le général La Darollière, qui a fait la guerre de la Vendée, qui la connaît, ainsi que les localités, qui d'ailleurs a rendu de très grands services pendant les temps les plus orageux de la gueiTe des chouans, serait chargé du commandement général des troupes répandues dans les départements qui se trouvent entre la Loire et le golfe de Gascogne ; cette armée serait désignée sous le nom d'armée des Deux-Sèvres, sur les rives desquelles elle serait disséminée.

Il me reste à remercier le Directoire des bontés qu'il m'a témoignées pendant mon séjour à Paris et des grâces qu'il a répandues sur l'armée que je commande. Les expressions pourraient ne rendre que faiblement la reconnaissance de mes compagnons et la mienne ; il est donc préférable à nous de lui prouver combien elle est grande, combien nous lui sommes attachés, par des actions qui nous mériteront la continuation de son estime.

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