L. Hoche
Il existe, à partir de ce moment jusqu'au 4 septembre, date de son départ de Paris, un vide dans la correspondance de Hoche qui autorise à croire au mystérieux voyage à Bâle affirmé par les historiens, mais dont la date n'a pas été fixée, semble-t-il. De Paris, Hoche se rend à Brest, puis à Rennes, où il échappe à une tentative d'assassinat. Le 22 octobre seulement, il s'installe à Brest, et les préparatifs reçoivent Timpulsion vigoureuse à laquelle un chapitre spécial sera consacré.
A la date du 16 septembre, un nouvel arrêté du Directoire allait fixer un nouveau programme (1). H ne devait plus y avoir qu'une expédition d'Irlande et une diversion en Angleterre sous les ordres de Quantin. Plus tard, on renforcerait Hoche par un second envoi de troupes, et enfin Humbert,
(1) Arrêté du 30 fructidor, cité en partie par Escande, p. 109. Archives de la marine.
LES PROJETS d'expédition EN IRLANDE. H3
avec sa légion des Francs, portée à 5,000 hommes, irait au secours de Quantin (1).
Malheureusement, ni dans la teneur de cet arrêté, ni surtout dans la correspondance de Truguet avec Tamircd Villaret-r Joyeuse, il n'y a trace de l'abandon des projets d'expédition aux Indes. Ce fut donc tout naturellement la seconde de ces entreprises qu'on prépara, et qu'on prépara longtemps encore à Brest. Lorsque Hoche et plus tard ses historiens voulurent absolument voir une mauvaise volonté évidente des marins pour le projet de descente en Irlande, ils oublièrent que rien dans les instructions reçues par les amiraux et les fonctionnaires de Brest ne les autorisait encore à croire que la campagne des Indes était supprimée ou même passait au second plan. Or, ces deux entreprises exigeaient des préparatifs différents et, sous certains rapports, contradictoires.
Mais bientôt le gouvernement français avait la preuve non équivoque que le projet essentiel de débarquer à la baie de Galloway avait été éventé.
Le général Clarcke au Ministre de la guerre.
27 et 29 septembre.
Je reçois une lettre (du 7 septembre) de mon espion en Angleterre. . . On a eu Tent de nos projets sur la baie de Galloway. . . Quoique le gouvernement (anglais) semble ne négliger aucune mesure de précaution pour garantir les trois royaumes d'une descente, que toutes les forces de terre et de mer se déploient sur les frontières, qu'on y aperçoiTC quelques camps sur différents points, il parait néanmoins que le Ministre croit notre opération suspendue pour quelque temps., . Quantin écrit de Dunkerque, le 4, que son départ est incessant.
D'ailleurs, depuis longtemps, le Moniteur recevait de ses correspondants de Londres des détails précis sur les préparatifs de résistance faits par les Anglais. « De nombreux corps de milice sont en mouvement du sud au nord et du nord au
(1) Il est permis de croire qu'une lettre de Hoche, citée par son biographe Rousselin, n'aTait pas été étrangère à cette détermination.
« Il est au moins inutile, sinon dangereux, y est-il dit, de faire 4,000 lieues pour aller
« combattre les Anglais qui sont à notre porte Ne sommes-nous pas assurés que
« toutes les possessions anglaises nous appartiendront au moment où nous marcherons sur
« Londres. Cela n'est point un rôve » {Vie de Hoche, p. Î80.)
114 DBUXIÈBiE PARTIE. — CHAPITRE III.
sud », écrit-on le 20 juillet (1). Un journal de Dublin, en signalant que les forces militaires de l'Irlande atteignent seulement le chiffre de sept régiments de ligne, ajoute : « Des vieillards et des enfants sont maintenant les seuls champions qu'on trouve dans les lieux qui devraient être occupés par les troupes de ligne » (2). Enfin Mallet du Pan avait prévenu le gouvernement anglais et l'on savait que les Irlandais n'avaient pas gardé le secret.
D'autre part, le conflit (3) entre Hoche et Villaret au sujet du véritable objectif à atteindre était arrivé à l'état aigu. U devenait évident qu'une seule des deux entreprises poursuivies jusque-là simultanément pouvait se réaliser. C'est alors et alors seulement, beaucoup trop tard par conséquent dans la saison, que le Directoire se décida à ordonner nettement l'expédition d'Irlande et expédia à Villaret d une part et à Hoche de l'autre, des instructions précises.
Instructions secrètes pour le vlce^amlral Villaret-Joyeuse, commandant l'armée navale de l'Océan.
18 octobre.
Le Directoire exécutif, Toulant mettre un terme à Taudace et à la perfidie des plus cruels ennemis de la République et user d'une représaille légitime et trop longtemps retardée, en portant la guerre jusque dans leurs propres foyers, a donné des ordres poiu* armer à Brest une escadre, dont il a confié le commandement au général Villaret, vice-amiral des armées navales.
L'objet de ce mouvement est de transporter en Irlande 20,000 hommes d'infanterie, aux ordres du général Hoche, qui, se réunissant aux habitants de cette lie armés pour la liberté, les délivreront du joug tyrannique du gouvernement anglais. ..
Il (Famiral Villaret) réunira sous son pavillon les vaisseaux et frégates actuellement en rade de Brest, et qui sont en état de prendre la mer, et les transports qui ont été disposés pour l'embarquement des troupes.
... Il conviendra que, la veille du départ, le général fasse sortir des frégates ou corvettes en échelons, tant pour écarter les mouches ennemies en croisière dans l'Yroise que pour lui faire connaître, par des signaux, la position des Anglais. . .
11 sera nécessaire aussi qu'il se fasse suivre par plusieurs bricks, avisos ou
(1) Moniteur, du 9 août.
(2) Moniteur, da t octobre.
(3) Voir ci-dessous.
LES PROJETS d'expédition EN IRLANDE. 115
bâtiments légers, qu*il laissera à la disposition du général Hoche aussitôt son arrivée en Irlande, afin de lui donner les moyens de communiquer avec la France...
Toutes ces dispositions prises, le général Morard de Galles appareillera avec toute Tescadre et le convoi par un vent favorable, de manière à se trouver, à la fin du jour, sur Tlle d'Ouessant et à profiter de toute la nuit pour s'éloigner de la côte sans être tu des bâtiments anglais qui croisent dans ces parages. II fera route à Touest du monde et continuera à se tenir à cet air (tic) de vent jusqu'après avoir dépassé la longitude des Sorlingues. Cependant, comme il est de la dernière importance de se dérober à la vue des Anglais et d'éviter un combat, dont l'issue, quelque heureuse qu'elle fût, nuirait nécessairement au succès de l'expédition, il pourra modifier cette route... suivant la connaissance qu'il aura de la position ou des mouvements de l'ennemi.
Parvenu à la longitude des Sorlingues, si l'ennemi supérieur n'a pas paru, il fera signal à l'escadre de rapiquer peu à peu vers le nord, et il enjoindra à ses frégates de prendre et de lui donner connaissance du cap Glear. De ce point, il courra comme la terre (sic) jusqu'après avoir dépassé la latitude des lies Blarquet, qu'il fera également reconnaître. Il aura soin de se tenir assez au large pour pouvoir les doubler à l'autre vent, si les vents passaient au nordouest, de manière à pouvoir atteindre à la bordée au vent des lies d'Arran, dont il ne négligera pas de faire prendre connaissance par des bâtiments de découverte, et qu'il ira chercher pour donner dans la ^te de Gallway (Galloway), 5a destination.
Enfin, si, après avoir examiné avec le général Hoche la position de la baie de Bantrjff il leur était démontré que ce havre offre plus de probabilités de succès, soit par sa proximité, soit par la facilité du mouillage, soit enfin par la possibilité de s'y maintenir, le général entrera dans cette baie avec toute l'escadre. Il choisira le mouillage qui lui paraîtra le plus avantageux, il s'occupera de débarquer les troupes et de se mettre en état de défense contre les ennemis qui poun*aient l'y joindre.
Si les vents le contrariaient absolument, U ne chercherait pas à louvoyer sur une côte où l'ennemi peut se porter subitement en forces supérieures, et, après s'être concerté avec le général Hoche, il arriverait sur le cap Lupis et donnerait sur-le-champ dans la baie du Shannon,
. . .Quelle que soit la baie de la côte d'Irlande où il ait cru devoir se porter, il prendra sur-le-champ les mesures pour opérer le débarquement... Il fera armer toutes les embarcations. . . Il protégera leur arrivée à la côte par le feu de ses vaisseaux et frégates, et, à cet effet, il les disposera de manière qu'ils puissent s'approcher le plus possible ... Il lui est expressément recommandé d'accélérer cette opération par tous les moyens qui seront en son pouvoir et de ne pas perdre de vue que le succès dépend de l'activité de la descente et de l'absence des forces supérieures ennemies.
Pour éviter de compromettre les vaisseaux et frégates par un trop long séjoiu* sur la côte d'Irlande, il sera nécessaire de commencer par débarquer les troupes et munitions qui seront à bord des bâtiments de guerre, et aussitôt que cette opération sera faite et qu'il aura assuré militairement au convoi tous les moyens d'achever le débarquement ... il appareillera sur-le-champ avec les vaisseaux et frégates et fera voile en toute hâte pour le port de Brest. Si
le général Hoche juge nécessaire de conserver les deux vaisseaux rasés le Brave et le Lincoln, pour protéger et seconder ses opérations ultérieures, il enjoindra aux commandants de ces deux navires de se conformer aux ordres de ce général . . . Les transports reviendront isolément au premier port de France qu'ils pourront joindre. . .
Paris, le 4 brumaire an ▼ (25 octobre 1796) de la République française,
une et indivisible.
Le Directoire exécutif ayant remis au général en chef, Hoche, la conduite de l'expédition d'Irlande;
Considérant qu*il importe à son succès que le véritable point de débarquement ne puisse être connu qu'au moment où l'escadre sera en mer et qu'il est également essentiel que le lieu de débarquement puisse coïncider avec les plans adoptés par le Directoire, dont la suite a été confiée au général en chef Hoche;
Donne pouvoir à ce général de déterminer, au moment où il sera en mer, le lieu où devra s'opérer le débarquement en Irlande, et enjoint aux officiers de terre et de mer d'obéir à tous les ordres qu'il leur donnera pour ce débarquement, sous peine d'être punis conformément aux lois militaires.
Signé ; Carnot.
Le Directoire exécutif au général en chef Hoche.
Paris, le 4 brumaire an v (25 octobre 1796) de la République française
une et indivisible.
Le Directoire vous transmet et joint, citoyen Général, Texpédition d'un arrêté secret qu'il vient de prendre. Il vous recommande de n'en faire usage que dans le cas d'une absolue nécessité.
Le Directoire pense qu'il convient d'envoyer le général de brigade Humbert EN Angleterre avec la troupe qu'il commande, et que c'était compromettre le succès de l'expédition qui vous est confiée que de le conduire avec vous. Car s'il se commet quelques désordres, les esprits des habitants seront aliénés et nos espérances anéanties (1).
Signé : Carnot.
Bien que la baie de Galloway fût restée l'objectif préféré
(I) Hoebe répondait immédiatement.
Hoche au Directoire,
11 brumaire (!•' novembre).
J'ai reçu, avec votre lettre du 4 brumaire, l'arrêté secret que vous m'aves envoyé. Je
LES PROJETS d'expédition EN IRLANDE. 117
du gouvernement, en raison des indiscrétions commises le Directoire put croire très habile de renoncer à désigner luimême le point précis où devait s'opérer la descente en Irlande. En l'ignorant lui-même, il pouvait penser que personne ne le connaîtrait.
Mais, coïncidence curieuse, ceux qui devaient opérer la descente n'avaient pas attendu cette autorisation pour modifier le projet du gouvernement.
Depuis longtemps déjà Tamiral Bruix avait pensé & utiliser la baie de Bantry ou Fembouchure du Shannon (1). Quelques jours avant l'arrivée à Brest de l'arrêté secret du 23 octobre, il avait de nouveau formulé ce projet, basé, il faut le dire, surtout sur des considérations nautiques. Non seulement ce plan était en absolu désaccord avec les idées exprimées par la majorité des Irlandais et la situation politique réelle dans l'île, mais Truguet, lui-même, appréciait bien vite les inconvénients militaires d'un débarquement à Bantry.
Truguet au général Hoche (pour voua seul).
11 brumaire (1*' noTombre 1796).
Je vous écris encore à Brest, mon cher Général, et, si ma lettre vous arrive, vous y recevrez les impressions que ra*a faites le projet de Bruix sur la baie de Bantry, Il faut avouer que, sous les rapports nautiques et pour la sûreté et la facilité du débarquement, rien de mieux que la baie de Bantry. Mais je craindrais que vos opérations militaires et votre réunion avec nos amis ne fussent pas aussi faciles en débarquant dans cette partie méridionale de
me conformerai à vos intentions, n n'est pat possible d'expédier directement Humbert, Je m'en débarrasserai aussitôt que possible.
(Archives de la marine, BB«^, 103.)
Bn effet il avait d^à donné Tordre à Humbert de rallier Brest avec sa légion.
Lettre du contre-amiral Comte {Saint-Malo) au Ministre de la marine et des colonies Tt^uguet.
4 vendémiaire an ▼ (25 septembre 1796).
Je TOUS annonce que les bâtiments destinés au transport de la légion, sous les ordres du général de brigade Humbert, sont appareillés le l*' de ce mois pour se rendre à Brest d'après les nouveaux arrangements pris par le général Hoche et dont Je vous ai entretenu par ma précédente.
(1) Archives de la marine. Citée par Guillon.
rile. C'est à vous à considérer, d*une part l'avantage d'être arrivé plus vite et plus sûrement, et, de l'autre, d'avoir à triompher par terre d'un plus grand nombre d'obstacles. A ce dernier égard, le citoyen Gamot me répondait hier : Eé bien, on tomberait sur Cork ! C'est à vous, mon cher Général, de combiner les vues de Bruix, qui sont séduisantes, avec vos opérations ultérieures. Vous êtes absolument le maître de choisir. . .
Quantin est embarqué et, le 7 de ce mois, Muskeyn me mandait qu'il devait appareiller le soir même parce que le vent était favorable. Cet officier (Muskeyn) me mandait qu'il craignait qu'il y eût du découragement parmi les chefis...
Au point de vue des opérations navales, il faisait même les plus expresses réserves.
lettre de Truguet à Villaret
/ l«r novembre ) 706.
. . .Je ne puis me dissimuler une seule objection contre la baie de Bantry, C'est que l'ennemi, qui vraisemblablement croise entre les Sorlingues et le cap Clear, peut plus aisément mettre obstacle à cet atterrage voisin qu'à celui d'une autre partie de la côte occidentale. L'atterrage sur un port de cette côte occidentale présente quelques facilités de plus en laissant l'ennemi indéterminé sur ses combinaisons qui ne peuvent avoir pour but la défense de tous les points à la fois. . . (I)
Si Ton rapproche cette appréciation de celle que devait plus tard formuler Fagent irlandais Williams, il est permis de concevoir de sérieux doutes sur l'opportunité du choix de Bantry et de se demander comment un général de la valeur de Hoche put Taccepter.
Mémoire. — Traduction du travail d'un agent irlandais nommé Williams.
Fructidor an v.
... Le lieu de débarquement (de l'expédition de Hoche) a été si mal choisi que nous ne pouvons attribuer l'entrée d'une flotte à Bantry qu'à la nécessité de chercher un asile contre la tempête. Si l'on entreprenait une autre expédition avec le dessein de prendre Cork, nous indiquerions Oyster-Haven...
On a élevé quelques ouvrages aux environs de Bantry, on y a placé du
(1) Archives de la marine.
LES PROJETS d'expédition EN IRLANDE. H9
canon, et il existe une position à Firmay et une autre sur la route de Mallaco, oit, suivant les militaires, une petite force peut résister à une beaucoup plus considérable . . • Dans toutes les places (du sud-ouest) les Irlandais manquent absolument d'armes ... et ne pourraient agir que lorsque les Français auraient obtenu quelques succès.
Nous ne nous rendrons responsables que de la coopération des places que nous désignerons. Nous répétons que ce sont celles du nord et du nordouest (1).
La note suivante est d'ailleurs conçue dans le même sens :
Mémoire de WilliAma. — Résumé.
Fructidor an y.
Dans la province d'Ulster, 150,000 Irlandais unis, organisés et enrôlés. Il y a une garnison au cbàteau de Garrik Fergus ;
3,000 hommes à Belfast ;
3,000 — au Camp de Blovis (fort et bien situé) ; 4,000 — répartis entre Hillsborough , Lisburn, Dungannon, Gharlemont, Armagh et NaTry.
La retraite se ferait en se concentrant vers la capitale.
LoughswiUy, — Très bon point de descente, habitants bien disposés; ils se soulèveraient en masse juzqu'à Loughfoyle si Ton marchait à Vest.
1200 à 1500 hommes à Londonnerry peuvent défendre Tétroit passage menant à la ville.
Si Ton marche au sud, route plus longue, mais pays ami.
Killybegs, — Bon point de débarquement pour des troupes. Les comtés de Tyrone, Termonagh, Monaghan, très patriotes. De Killybegs il faudrait envoyer 1400 hommes à Slygo, gardé seulement par 500 hommes. C'est la région que préfère Tautem* du mémoire. En quelques Jours arriveraient 10,000 Irlandais et Ton pourrait attaquer Ennis Kylling dont on ferait la place d'armes.
Cralloway. — Entrée facile, sortie difficile par vent d'ouest. La noblesse est très aristocrate et les pauvres plus heureux qu'ailleurs. On n'aurait pas de résistance, mais la coopération serait plus lente que sur un autre point.
Nombreux partisans (100,000 organisés), à Louth, Armagh, Ouest-Meath, Longford, Kildare, Dublin,
Nouveaux envois de troupes anglaises, 6,000 cavaliers dont moitié Irlandais peu sûrs.
(1) Archives de la marine^ Mémoires, 179Ô-1707, tome lY.
Par une triste ironie des événements, la baie de Bantry, choisie comme point de débarquement pour (Tuniques considérations nautiques^ devait être le théâtre d'un désastre dû à la seule fortune de la mer (1).
(1) Monrd de Galles approoTait entièrement ee choix.
Comme la baie de Bantry est celle qoi réonit naatlqaement et militairement le plos de sftreté pour les Taisseaaz, et on il parait que le débarquement pourra s'opérer avec le plus de fadlité, chaque capitaine sera muni d'un plan où la route à Caire pour prendre celui des mouillages que les vents ou d'autres dreonstanees détermineront à choisir, sera tracée, ainsi que le poste que chaque Taisseau doit occuper ; le tout accompagné d'une instruction claire et précise sur la manière de prendre celui des trois mouillages qui y sont indiqués. (QuiUon, p. 231.)
Projet de Piqué.
Piqué, député au Conseil des C/nq-Cente, au Citoyen Carnot Paris, 4 Tentôse an iv (23 février 1796).
Je ne sais si ce fut Duguesclin ou un autre célèbre général français qui conduisit en Espagne les chouans de son temps et débarrassa la France de ces redoutables ennemis... Nous allons combattre les Anglais dans des possessions lointaines; il faut les attaquer chez eux. Ils sont plus forts sur mer par la supériorité de leur marine? De 36 tentatives de descente depuis Jules César, 30 à peu près ont réussi. Les Anglais sont riches, conséquemment facilement vaincus chez eux.
Annoncer un rendez-vous pour une expédition dans laquelle on recevra des volontaires; leur donner un chef intrépide et, pour perspective, une belle proie! Le seul esprit qui surnage sur les débris de notre esprit public, c'est la haine de FAngleterre, notre implacable ennemie, la corruptrice de toutes les nations. 11 se trouvera une armée composée, on peut le penser, de chouans en très grande partie. Un instant heureux, quelques bâtiments escortant ceux de débarquement, ... en imposeraient à la flotte ennemie, avec laquelle, d'ailleurs, on doit éviter d'en venir aux prises . . . Tout cela peut paraître une extravagance, il t'appartiendra de juger la possibilité d'une telle entreprise . . .
Projet de Dumoulin, présenté au ministre Truguet (janvier 1896). — L'objectif le plus favorable est les Dunes, où la côte est basse et sablonneuse. Ce point est près des côtes de France, mal défendu par le seul fort Deal (vu en 1773). De là on peut marcher sur Portsmouth, utile à occuper pour détruire l'arsenal, et pour y constituer un point de réembarquement en cas d'échec. Il faudrait 100,000 hommes, ce qui exige 200 transports.
Projet de Du Lac (23 juin 1716}. — L'auteur ayant vécu longtemps en
Angleterre a été frappé de la crainte inspirée par le danger d^une descente des Français. L'objectif serait Plymouth, où il faudrait se ménager des intelligences ainsi qu'à Portsmouth, afin de chercher à y incendier par des brûlots Tescadre ennemie.
Une reconnaissance très approfondie a été faite aTant la réTolution par un nommé BerthoiSy et un ofBcier nommé Paradis avait noué des intelligences dans la place.
L'auteur a déjà fourni au Comité de Salut public des mémoires sur Tirlande. 11 signale un rapport du 7 mars 1793, du chancelier d'Angleterre, signalant les réunions fayorables à la France des « Defenders » à Belfast et à Newry.
Projets de Solignac (23 juillet 1796). — Combiner une opération avec les forces de TEspagne et de la Hollande, qui feraient respectiTement une diTersion en Irlande et une en Ecosse, tandis que 40,000 Français débarqueraient à Hastingê pour, de là, aller enlever Portsmouth, y laisser 10,000 hommes et la flotte.
Les Espagnols, aTCC 25 vaisseaux et 5,000 hommes, partiraient de la Corogne pour l'Irlande, vers Dublin. En même temps, 2 de leurs vaisseaux avec 12,000 hommes iraient du Ferrol à Torbay, d'où les troupes de débarquement iraient sur Plymouth, qu'on occuperait afin d'y mettre en sûreté l'escadre et le convoi.
Les Hollandais ayant enlevé Chatam, se réuniraient aux Français pour marcher sur Londres arec 15,000 hommes. Cela indépendamment de 50,000 hommes expédiés en Ecosse.
Anonyme (1796). — Chercher, tout en équipant en secret les navires rassemblés à Brest, à donner le change à l'ennemi en lui faisant croire à un désarmement. Profiter d'un gros temps qui éloignera l'escadre pour embarquer 1400 hommes (!) par vaisseau, avec 300 matelots seulement.
En ayant la majeure partie de l'artillerie à fond de cale, on gagnera sur la Titesse, ce qui permettra de refuser le combat.
Jeter à terre les troupes de débarquement et reprendre de suite le large.
Projet de Navare, ex-maire de Meaux (1796). — Rassemblera Cherbourg seul, et construire, au moyen des forêts voisines (?), des chaloupes canonnières à rames. Profiter d'un calme pour attaquer l'escadre paralysée par l'absence de vent. Si celui-ci s'élevait, on prendrait le dessus pour se maintenir hors de portée. L'objectif dépendrait des circonstances, mais devrait toujours être une rade foraine dépourvue d'ouvrages de fortification qu'on ne peut espérer réduire.
Projet de Laurent, député du Bas-Rhin à la Convention (1795) (1).~ Toutes les ressources navales de la Hollande seront transportées, en partie par terre, au port de Brest. En six semaines on devra armer en Hollande, 12 vaisseaux, 20 frégates et 6 navires marchands chargés de mâtures et de bois de construction. Cette escadre portera 12,000 hommes de troupes. Elle gagnera
(l) Archives nationales, AF»", 186 B.
le large Ters le nord et détachera 3 Taisseaux et 3 frégates pour détruire ïe fort de rembouchure de la Tyne, qui n'a pour garnison que des inTalides; brûler les 600 navires charbonniers et les 15,000 chalands qui y sont d'ordinaire, ruiner les mines, et, du coup, faire chômer toutes les usines de la Grande-Bretagne. Le reste, contournant Tlle par le nord et s' étant montré au nord de Tlrlande, vers Londonnery, ira débarquer 8,000 hommes dans la baie de Galloway et y sera rejointe par le détachement envoyé vers la Tyne et que Tescadre anglaise cherchera en vain vers les côtes d'Ecosse.
20 vaisseaux, partant de Brest, iront se montrer sur les côtes d'Espagne et de là, en se tenant au large, sur Galloway,
Il faut donc, le plus tôt possible :
!• Envoyer de Hollande à Brest les pièces d'armement de navires qui y manquent;
Jo Envoyer en Hollande un représentant du peuple et 100 ofOciers venus de Toulon et de Dunkerque ;
3» Garder le plus grand secret sur l'opération projetée.
Projet de rex-général de brigade Peyron (1796), adressé au Directoirer. — Une escadre franco-espagnole de 40 vaisseaux, vers Ouessant, avec 12,000 hommes à bord; une seconde, franco-hollandaise de 25 vaisseaux vers Ostende, avec 8,000 hommes, pour faire des diversions; enfin, les transports rassemblés à Cherbourg et Dunkerque et capables de porter 75,000 hommes.
Gomme personnel, on utiliserait des officiers réformés, des Corses, des miquelets, d'anciens flibustiers.
Projet de Lesage (28 novembre 1796).
8 frimaire an v (28 novembre 1796).
Citoyen Directeur,
Au mois de messidor dernier, j'eus l'honneur d'adresser au Directoire quelques idées sur le projet d'une descente en Angleterre et, en même temps, je soumettais à ses lumières les moyens que je croyais propres à l'efibctuer; depuis cette époque n'ayant reçu aucun ordre du Gouvernement et voyant que les dispositions que j'avais indiquées poiu* couvrir la véritable attaque étaient seules suivies, j'ai présumé que mon plan était tombé dans des mains indiscrètes, qui ont cru, en le tronquant, pouvoir s'en attribuer l'honneur. Je le leur abandonne volontiers ; mais ce que je ne leur cède pas, c'est le plaisir d'être utile à mon pays.
Ce motif m'engage, citoyen Directeur, à vous envoyer ci-joint le double de mon mémoire ; vous y verrez que je combattais la prétention de vouloir réellement effectuer une descente soit en Irlande, soit en Ecosse, et sur quelles raisons je me suis fondé, et en même temps que je proposais au Gouvernement, comme secondaires, les mêmes armements qui ont eu lieu dernièrement à Brest, à Dunkerque, à Ostende et dans les ports de la Hollande.
Mais ce que la méditation et l'amour de mon pays m'ont fait proposer, il y a quatre mois, ne peut plus avoir son effet aujourd'hui ; car, soit que quelques ennemis cachés de la France aient donné avis au gouvernement britannique du
véritable point sur lequel je proposais de l'attaquer, soit que ce dernier ait fait de lui-même les réflexions insérées dans mon mémoire, il est à craindre que l'exécution des nouveaux bills adoptés par le Parlement de Westminster ne fasse échouer le plan que j'avais présenté.
Cependant, si, d'un côté, il y avait un danger presque certain à faire une tentative marquante sur les côtes de la Grande-Bretagne, de Tautre, ne pourrait-on pas les inquiéter de manière à porter à Tennemi des coups, qui, pour n'être pas aussi décisifs, ne lui seraient pas moins sensibles ? Les côtes sontelles à Tabri d'un coup de main tellement qu'on ne puisse pas tromper la vigilance ? 11 ne me serait pas difficile de démontrer le contraire.
Souvent nos corsaires enlèvent jusque dans les rades les navires marchands qui s'y croient en sûreté, pourquoi n'irait-on pas ainsi dévaster les campagnes de nos ennemis, surprendre leurs villages maritimes, y lever des contributions, prendre leurs vaisseaux, les brûler ou les couler bas ? Ce projet exige plus de prudence que d'audace, et j'ose répondre que si le gouvernement voulait m'accorder sa confiance, je lui prouverais bientôt que je n'en suis pas indigne.
Cette expédition exigerait peu de forces réelles et ne demanderait que très peu d'avances de la part du Gouvernement, car six à huit bateaux, qu'il serait le maître d'affréter seulement, seraient plus que suffisants. Ceux qui servent à la pèche du hareng et du maquereau sont d'autant plus propres pour cette expédition qu'ils tii'ent peu d'eau, que l'on pourrait avec eux longer toutes les côtes de l'Angleterre, pénétrer dans toutes les baies et se réfugier, en cas de besoin, au milieu même des récifs.
Comme le but ne serait pas de se borner aux courses de mer et qu'il faudrait multiplier ces excursions dans les terres, je pense qu'il serait nécessaire d'avoir 600 hommes effectifs de débarquement, lesquels, choisis parmi les différentes armes, formeraient un corps assez nombreux pour exécuter telle surprise qu'on voudrait tenter. J'indiquerais dans quelle proportion il faudrait que ce choix fût fait, car il serait indispensable qu'une partie de ces hommes fussent pi*opres à monter à cheval et à faire le service de Tartillerie.
En harcelant ainsi l'ennemi jusque dans ses propres foyers, la France pourrait en retirer un avantage bien considérable ; car au moyen des intelligences que l'on pourrait entretenir avec les partisans de notre Révolution et les secours qu'on serait toujours à même de leur prociu^r, on aurait tout lieu d'espérer qu'on parviendrait enfin à fomenter quelques troubles et à former un noyauqui ne tarderait pas à devenir inquiétant pour le cabinet britannique et dont le gouvernement français pouirait facilement profiter.
L'endroit le plus avantageux pour cet armement serait le port de Dieppe, parce qu'on y trouverait les bateaux nécessaires et des hommes pour former l'équipage, qui connaissent parfaitement toutes les côtes de l'Angleterre et dont beaucoup même sont familiers avec la langue anglaise et seraient conséquemment fort utiles.
Quant aux précautions à prendre pour dérober la connaissance de cet embarquement aux espions que l'Angleterre entretient dans tous nos ports et qui en instruiraient bientôt leur gouvernement, je communiquerai, s'il en est besoin, citoyen Directeur, mes idées à cet égard. Les précautions indispensables devraient être telles que l'ennemi ne pût jamais soupçonner le véritable but de cet armement, ni même être instruit de cet embarquement.
Si moD plan peut être agréable au gouTemement, daignez, citoyen Directeur, m'adresser vos ordres et je m'empresserai de tous donner tous les renseignements que mes faibles lumières pourront me suggérer.
je suis, avec respect, citoyen Directeur, votre très humble serviteur et concitoyen.
Paris, ce 8 frimaire an v. J.-F.-M. Lesagb.
Rne Grange-Batelière, n* 10.
Copie du mémoire adressé au Directoire par J. F. M. Leaage, le 15 messidor an IV (3 juillet 1796), et jointe à sa nouvelle lettre au Directoire exécutif du 8 frimaire an V (28 novembre 1796),
Le Gouvernement français doit-il et peut-il tenter une descente en Angleterre ?
La première de ces deux questions ne peut souffrir aucun doute. Ce n'est qu'en attaquant dans ses propres foyers cette ennemie naturelle de la France qu'on peut la réduire à demander la paix ; mais c'est aux portes de Londi*es même qu'il faut en dicter les conditions, car elles doivent être telles que la France puisse recouvrer ses colonies et donner à son commerce son antique splendeur, réparer sa marine et anéantir celle de ses voisins, rétablir enfin l'équilibre en sa faveur et mettre le gouvernement britannique dans l'impossibilité de le rompre jamais. Tel doit être le but du gouvernement français s'il veut recueillir le fruit de la paix générale qu'il se propose et à laquelle il ne pourra jamais parvenir tant que l'Angleterre conservera la supériorité sur l'empire des mers.
En vain objecterait-on que cette supériorité sera balancée nécessairement par notre alliance projetée avec l'Espagne, que la Hollande fait cause commune avec nous et qu'on pourra forcer le Portugal à se détacher des intérêts de l'Angleterre ; en admettant même qu'on puisse réunir tous ces avantages qui ne sont encore que problématiques et sur lesquels une saine politique ne permet pas de compter trop aveuglément, doit-on oublier le peu de succès qu'ont eu dans la guerre dernière nos escadres combinées ? Notre marine existait alors; la Hollande pouvait être mise au nombre des puissances maritimes; les forces de l'Espagne égalaient les nôtres, et pourtant qu'avons-nous fait? Ne voudra-t-on donc jamais comparer notre position avec celle de l'Angleterre ? Comme elle avons nous dans la Manche des ports assurés. Avonsnous comme elle des ressources inépuisables dans nos arsenaux ? Je ne parlerai pas du traité qui existe entre la Russie et nos ennemis. Je ne pressentirai pas non plus la conduite future des cours de Suède et de Danemark ; mais, en ne considérant la Grande-Bretagne que comme isolée et réduite à ses propres forces, tout homme de bonne foi avouera que la nature elle-même semble avoir départi à cette puissance l'empire des Mers, comme à nous celui de la Terre. Enûn, nous sommes tous soldats; mais les Anglais sont tous marins. Usons donc de nos avantages naturels et rendons nuls ceux de nos ennemis. Fuyons, s'il le faut, devant leurs escadres nombreuses ; mais portons la guerre au sein même de l'Angleterre et elle sera bientôt vaincue.
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126 ÂNNEXB.
Mais, s'il est wai que la France ait besoin d'une paix durable pour réparer les pertes immenses qu elle a éprouTées, s'il est constant que, pour en profiter il faille réduire TAngleterre à l'impossibilité de s'y opposer, si, enfin, nos ennemis ne peuvent être vaincus que sur la terre, notre situation permet-elle au Gouvernement de tenter une telle descente? Cette seconde question est aussi facile à résoudre que la première.
Certes, si le Gouvernement français dirigeait ses eflForts contre l'Ecosse ou l'Irlande, je ne craindrais pas d'assurer que le succès d'un pareil projet serait au moins aussi incertain, pour ne pas dire impossible. En efiet, la distance de nos ports aux côtes d'Irlande et d'Ecosse est trop grande pour pouvoir échapper à la surveillance très active de nos ennemis. Il faudrait donc les combattre et les vaincre ; mais avons-nous des escadres assez formidables pour repousser les leurs ? D'ailleurs, en le supposant, il est certain que la Grande- Bretagne pourrait perdre et l'Ecosse et l'Irlande et n'être pas vaincue ; ce qui fait la force, réside dans l'Angleterre proprement dite, dont les ports, les arsenaux et la marine lui offriraient des secours infinis avec lesquels elle pourrait toujours reprendre facilement ce que nous lui aurions enlevé. Il faut donc porter à l'ennemi des coups plus décisifs, le forcer, poiur ainsi dire, dans ses derniers retranchements, et ce n'est qu'au sud de l'Angleterre qu'on peut se promettre un succès assuré et dont les avantages seront d'autant profitables que les autres seraient éphémères. Le cabinet de Saint-James connaît le délabrement de notre marine, il sait que nous n'avons pas, dans la Manche, un seul port capable de recevoir, je ne dis pas un vaisseau de ligne, mais seulement une frégate de premier rang. Il croit, avec raison, que nous ne pouvons pas exposer une escadre dans ces mers où elle ne trouverait aucun refuge contre un échec ou la tempête, il regarde donc ses côtes de la Manche à l'abri de toute insuHe; il vit dans la sécurité, profitons-en et de notre impuissance même naîtra cette force.
Le sud de l'Angleterre n'est défendu que par des frégates et quelques vaisseaux gardes-côtes. La France peut opposer en quinze jours de temps des forces dix fois plus considérables et voici comment :
Dans nos ports, depuis Dunkerque jusqu'au Havre, il y a peut-être 200 bateaux qui servent à la pêche du hareng et du maquereau, et dont le gouvernement peut disposer quand il le voudra. Ces bateaux, pontés, marchent à la voile aussi bien qu'à la rame. On poiurait facilement en monter tel nombre que Ton voudrait, de deux et même de trois canons de fort calibre (2 de chasse et 1 de retraite) à l'instar de nos chaloupes canonnières sur lesquelles ces bateaux auraient l'avantage précieux de bien manœuvrer.
Depuis Douvres jusqu'à Brightelmstone, il y a différentes plages où le débarquement peut s'effectuer facilement, et du point de départ le plus éloigné de celui où Ton voudrait aborder, le trajet peut se faire en deux marées et même en une seule, en choisissant un vent favorable. Chaque bateau pourrait porter de 150 à 200 hommes de débarquement et, en outre, des munitions et provisions nécessaires. Ainsi le gouvernement peut jeter en Angleterre 30,000 à 40,000 hommes, qui seraient bientôt suivis d'un même nombre s'il en était besoin.
Cette expédition peut se faire sans que l'ennemi ait le temps d'en avoir la moindre connaissance, car je me ferais fort de mettre en quinxe jours ces
bateaux en état de servir. J'offre de communiquer mes idées à cet égard à un constructeur de marine qu'il plairait au gouvernement de m'adjoindre et avec lequel il serait indispensable que je visitasse les différents ports depuis Dunkerque jusqu'au Havre, pour s'assurer du nombre des bateaux sur lesquels on poiurait compter, et voir quels navires marchands l'on pourrait également employer. Parmi ces derniers, il y en a qu'il serait facile d'armer de manière à pouvoir faire tôte aux vaisseaux ennemis et les occuper assez pour donner le temps aux bateaux d'aborder la côte.
J'indiquerai la manière de rendre ces bateaux plus propres à échouer et capables de transporter la cavalerie.
Comme, aussitôt après le débarquement, le premier soin serait de s'emparer du port de Douvres et qu'il faudrait l'attaquer et pjir terre et par mer> il serait nécessaire d'avoir des galiotes à bombes ; mais, en très peu de temps, l'on peut mettre celles ordinaires en état de recevoir des mortiers; dans le port du Havre on en trouverait d'un assez fort échantillon.
Je ne crois pas avoir besoin de dire que, pour faire prendre le change à l'ennemi, il serait nécessaire, avant tout autre préparatif, que le gouvemenemeiit ordonnât des armements considérables dans nos ports depuis Granville jusqu'à Rochefort et qu'il s'entendît avec le gouvernement batave pour que les mêmes ordres fussent donnés dans les ports de Hollande. L'Angleterre, croyant que ces armements seraient destinés pour les lies de Jersey, Guernesey, l'Ecosse ou l'Irlande, diviserait ses forces et les porterait dans ces parages. Ainsi, la véritable intention du gouvernement français serait d'autant moins soupçonnée que l'inaction, qui régnerait dans nos ports du nord et de l'est, ne servirait qu'à confirmer l'erreur dans laquelle serait le cabinet de Londres. Cette inaction ne paraîtrait réellement cesser que la veille même du jour de l'embarquement.
Afin d'ôter à l'ennemi la connaissance du mouvement des troupes que le gouvernement serait obligé de faire filer et dont les cantonnements seraient tellement combinés qu'en vingt-quatre heures de marche, chaque corps pourrait être rendu au lieu de son embarquement. Le Gouvernement ne manquera pas de prétextes plausibles pour couvrir son véritiible but; il sera toujours le maître d'en faire naître selon le besoin qu'il en aura.
Telles sont les idées que j'ai cru devoir soumettre aux lumières du gouvernement. S'il le juge à propos, je me ferai un devoir de les développer davantage et de répondre à toutes les objections qui pourraient m'étre faites. Depuis longtemps j'ai médité ce plan et je ne le propose aujourd'hui que parce que le gouvernement parait être décidé à tenter un débarquement sur les côtes d'Angleterre.
Paris, le 15 messidor an iv.
Signé : J.-F.-M. Lesâoe.
Rtte arAn^e-Balelière, n* 10.
Pour copie conforme :
Signé : J.-F.-M. Lesage.
as ANNEXE.
Projet de descente en Angleterre , par Dessein Feijeux (an iv). Adresse aux citoyens composant le Directoire exécutif.
Citoyens,
Tant que les Romains se contentèrent de se défendre contre les Carthaginois, qui étaient venus les attaquer chez eux, ils furent presque toujours battus, et la République se vit à deux doigts de sa perte.
Lorsque les Romains furent bien convaincus qu'ils ne vaincraient pas les Carthaginois, à moins qu'ils ne portassent la guerre sm* leur territoire, ils se décidèrent à leur faire une visite fraternelle. Ils ne furent pas sitôt passés en Afrique que Carthage fut vaincue et détruite.
C'est, je pense, de cette manière que nous devons en agir avec les Anglais.
L'expérience du passé nous apprend que si nous nous contentons de nous défendre contre eux sur le continent, fussent-ils battus partout, nos succès sei*ont toujours éphémères : ils se retireront tranquillement dans leurs lies, se refaire de leiu^ pertes, souvent légères, et tramer de nouveaux complots.
Les Anglais, fondés sur Tidée que les puissances de l'Europe ont de leur supériorité en mer et sur l'invincibilité de leurs côtes, n'ont chez eux presque point de troupes de terre disponibles. Leur gouvernement ménage les hommes et se rejette sur leur bourse avec quoi il achète des hommes partout où il peut en trouver. Quelquefois, il loue des armées entières qui agissent sur leur terrain, quelques pertes qu elles éprouvent. Il en est quitte pour ses guinées : son commerce n'en est quelquefois pas troublé, ses récoltes ne sont jamais la proie du fléau de la guerre. Sa marine et son or sont donc toute sa force. Si un ennemi puissant, bravant l'une et méprisant l'autre, faisait une descente, non pour ravager tout simplement ses côtes, mais bien sa capitale, il se trouverait fort embarrassé et il serait peut-être trop heureux qu'on voulût bien lui accorder la paix, dont il ne veut, pour ainsi dire, pas entendre parler.
L'idée dune descente en Angleterre par la Tamise ne sera jamais chimérique ; lorsque l'on voudra l'eflectuer, 30,000 hommes suffiraient poiu* tenter et mettre à exécution une telle entreprise. Tous les bâtiments nécessaires à leur transport porteraient les couleurs anglaises ; une partie de ces b<^timents seraient amarinées comme si c'était une prise faite sur les Français ; quatre ou six frégates de construction anglaise auraient l'air de les escorter et porteraient aussi pavillon anglais ; un nombre suffisant de vaisseaux de guerre portant pavillon français auraient l'air de leiu* donner la chasse. Les frégates d'escorte devant être mieux garnies de soldats que les bâtiments marchands, il serait nécessaire que les soldats fussent habillés comme les soldats anglais, afin que de loin on pût les prendre pour tels ; ces frégates seraient montées par des équipages qui sauraient parler anglais, sinon tout, du moins en partie et, autant qu'il le serait possible, on choisirait une marée de nuit pour entrer dans la rivière. Les vaisseaux de chasse s'approcheraient le plus qu'ils pourraient des forts qui gardent l'embouchure de la Tamise, afin d'attirer leur attention sur eux ; ils y jetteraient quelques bombes et y enverraient quelques brûlots comme pour consumer les bâtiments qui leur échappent et, s'ils
Toyaient quelque possibilité à s'emparer d'un ou des deux forts ou de toute autre place sur la côte près Tembouchure, ils Teffectueraient.
Cette flotte, ainsi entrée dans la riTière, la remonterait jusqu'à Londres, en observant que les frégates d^escorte ne tirassent pas plus d'eau que les plus gros bâtiments marchands qui la remontent journellement. Sur les ponts de chaque bâtiment, il n'y paraîtrait que peu d'hommes h la fois, de jour surtout, et dans le costume de marins ou de passagers faits prisonniers.
Si, par hasard, il n'était pas possible de remonter entièrement la rivière sans être découvert, l'on n'attendrait pas que l'ennemi soit en force pour mettre à terre les forces de la République, à, qui l'on ferait faire une marche forcée pour arriver le plus tôt possible à Londres ; y arrivant, on s'emparerait des caisses publiques, des principaux membres du Parlement, du roi et de sa famille : le tout serait promptement amené en France.
Le secret, selon moi, étant la chose la plus difficile de toute l'exécution, il serait nécessaire qu'il n'y eût qu'un seul homme qui le sût, que cet homme sût le garder, qu'il soit un bon patriote, et que la République puisse dire, après une telle entreprise, si par malheur elle n'avait pas réussi : ce n'est pas sa faute.
Cet homme (peut-être unique), en assemblant tout son monde et tout ce qui leur serait nécessaire, répandrait sourdement et avec un grand air de mystère que c'est pour faire une descente en Irlande, que la dissension règne dans cette île, dont plusieurs mécontents sont passés en France. Il serait bon d'accréditer ces bruits, les préparer même, non seulement à Paris, mais dans toute la République ; car des lettres supposées annonceraient que le parti de l'opposition de cette ile nous demande des secours ; ces lettres seraient lues à la tribune des Conseils législatifs et insérées dans tous les papiers publics, afin de donner, s'il est possible, le change aux Anglais sur la véritable destination de nos forces et qu'ils s'imaginassent que nous croyons bonnement profiter d'une fermentation imaginaire. Par ce moyen, leurs forces se porteraient sur ce point ; ils nous attendraient à la sortie de la Manche, tandis que nous leur tournerions le dos.
Dion le Syracusain exécuta une telle entreprise avec 800 hommes seulement ; il chassa le tyran de Syracuse et rétablit la liberté de son pays. Cependant, quelle difiTérence entre ces peuples de l'antiquité et nous 1 Le tyran de Syracuse avait 100,000 hommes d'infanterie et i 0,000 de cavalerie, ■400 galères, dont plus de moitié étaient à cinq rangs de rames. Les Anglais n'ont peut-être pas 20,000 hommes de troupes de terre disponibles ; chez eux, leur flotte n'est pas à comparer à celle de Denis (eu égard à ces temps anciens). Dion n'avait que 800 hommes lorsqu'il aborda à Minoa. Il est vrai qu'il fut joint par 3,000 ou 4,000 mécontents ; mais ces forces méritaient-elles d'être comparées à celle du tyran ? Son seul vaisseau lui suffit pour débarquer à plusieurs reprises sa petite armée. Nous, au contraire, nous avons des vaisseaux suffisamment et des millions d'hommes, qui seraient charmés de concourir à cette expédition.
Quelques années après la mort de Dion, les Syracusains étant retombés en esclavage, Thimoléon de Thèbes entreprit et réussit à leur rendre leur liberté ; avec 1000 hommes seulement, il vainquit et le tyran et les Carthaginois réunis.
Nul doute que la réussite d'une telle entreprise ne soit suivie d'une paix générale et ne nous fasse une alliée et une amie de l'Angleterre.
Le grand mot de Ténigme serait de trouver des capitaines tels qus Dion et Thimoléon, qui eussent une aussi bonne envie de bien servir TËtat.
De plus, quand, de cette expédition, on ne retirerait d'autres fruits que de les inquiéter pour leur propre territoire en les forçant de s'y défendre, ce serait toujours avantageux pour nous, en ce que ne pouvant plus donner de secours à l'Empereur et aux autres princes d'Allemagne, ils rappelleraient leurs troupes et, s'ils ne pouvaient pas rappeler leurs guinées, du moins n'y en enverraientils pas d'autres : la coalition, ne recevant plus ses loyers, serait sans doute forcée à demander la paix.
11 serait bon aussi d'ordonner dans les ports de TOcéan des grands préparatifs comme si l'on avait efiTectivement envie de descendre en Irlande. 11 faudrait aussi que les vaisseaux de chasse et d'escorte fussent appareillés dans les ports de la Manche et publier qu'ils sont destinés à aller joindre les autres h Brest ou à Rochefort.
Je suppose que l'entrée de la Tamise soit manquée : il est d'autres endroits où l'on pourrait débarquer. Pour obvier aux bancs de sables et aux rochers qui pourraient empêcher les bâtiments d'approcher près de terre, chaque vaisseau aurait, outre sa chaloupe, deux bateaux plats, ce qui suffirait pour débarquer toute l'armée en quatre heures de temps.
Je suppose encore que l'on soit vendu par des traîtres ou par toute autre voie quelconque et que les Anglais nous attendent en mer avec des forces qu'ils croiraient supérieures aux nôtres et qu'on ne pût le savoir par des agents secrets qui, d'avance, auraient été envoyés en Angleterre, on ferait visiter la mer par nos corsaires ; les escadres de Brest et de Rochefort se tiendraient prêtes, afin d'aller au-devant de l'ennemi pour l'amuser et ne le combattre qu'avec avantage, s'il y avait lieu, du moins pendant le temps de l'exécution de ce projet.
L'essentiel est le secret et de donner le change au gouvernement anglais, s'il est possible.
Voilà, citoyens Directeurs, selon moi, un des bons plans de finance que la République pourrait adopter. L'Anglais, ayant la guerre chez lui, n'aurait ni temps ni argent de reste pour payer des assassins, semer le trouble et la division chez nous comme il a fait jusqu'à présent.
Signé : Dessein-F£RJEUX.
Roe Percée, n* 47, Sectioo da Théâtra-Françait.
Nota. — Ce projet fut communiqué à peu près tel qu'il est à M. de Yergennes sur la fin de la guerre de l'Amérique. Le ci-devant comte d'Estaing m'en demanda, quelque temps après, une copie : je la lui donnai. Deux mois après, la paix fut signée avec l'Angleterre ; alors, je n'en entendis plus parler, sinon que son domestique me dit lui avoir entendu dire ces paroles après l'avoir lu : « C'était là qu'il fallait attaquer Gibraltar et non pas se consumer devant un rocher stérile ».
Note du général Quantin.
7 nivôse aa vi (17 décembre 1793).
Mes idées sur mon expédition.
i® Le port deDunkerque n'est point propre pour saisira Tembellie les vents favorables afin d'en sortir et de faire voile de suite ;
2® La rade, en cette saison, depuis plus de six semaines, est trop dure pour que Ton puisse, sans un danger imminent, y tenir des bâtiments à Tancre, en attendant les bons vents et un appareillage définitif, quel que soit le point vers lequel on doive se porter ;
3® A cause de la même saison avancée, les bateaux plats ne pourraieiit tenir à la mer, toute brève que sera la traversée, la lame étant infiniment creuse et ce genre de bâtiments se trouvant nécessairement sans ponts ;
4* Les chaloupés canonnières, quoique d'un échantillon ou gabarit plus grand, n'offrent pas plus de ressources ;
5® II conviendrait que les bâtiments de transport fussent en plus grand nombre et que dans chacun d'eux il y eût des locaux exprès pour renfermer mes munitions de guerre ; j'observe que pas un de ceux que j'ai eus jusqu'à ce jour n'en avait ; cela se nomme soute (sic),
9® Je suis persuadé que si la troupe voyait avec elle quelques corvettes, le peu de confiance qu'elle a dans les bateaux plats et les chaloupes canonnières pourrait disparaître.