CHAPITRE III
Le 18 décembre (28 brumaire), à midi (1), l'amiral Morard de Galles se trouvait vers 47*^47 de latitude et 10^48 de longitude, ayant avec lui :
La Fraternité^ Le Nestor^ La Coquille^ La Romaine.
Il avait donc assez sensiblement dépassé, dans la direction de rO. 1/4 S.-O., la distance de 40 Ûeues prescrite pour le ralliement.
Pourtant le groupe Bouvet, par 47o5S de latitude et 10^ 2S de longitude, n'était pas très éloigné de lui (2).
Quant au groupe Nielly, ayant gouvei^né à TO. 1/4 N.-O, il était dans le N.-E. de près de deux degrés.
La brume était très épaisse et le vent avait tourné au S.-O. en grand frais. Dans la nuit du 17 au 18, Bouvet et Morard de Galles avaient dû passer tout près l'un de Tautre.
Rien ne lui ayant été signalé, le commandant en chef, sachant qu'une partie de l'armée avait passé le Raz, la crut plus au sud et gouverna dans cette direction, s'éloignant ainsi de
(1) Journal de route.
(2) A 9 heures du matin, le brouillard est si épais qu'on ne peut voir d'un bout à l'autre du navire (Wolf Tone, Journal),
Bouvet qui, à la même heure, se formait en trois colonnes et gouvernait au nord. Lorsque dans l'après-midi, Famiral Morard de Galles fit route vers Tlrlande (N.-O. 1/4 N.), il avait perdu une distance qu'il ne put jamais regagner.
Le 29, en effet, la plus grande partie de l'armée navale se ralliait vers 49^30 de latitude et 11® 25 de longitude. Les amiraux Bouvet, NieUy et Richery, après avoir conféré ensemble, décidaient de faire définitivement route vers Bantry, en trois colonnes, la 2® escadre (corps de bataille) à droite, l'amiral Bouvet sur V Immortalité^ en tête de la colonne du centre.
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Le vent restait favorable (S.-S.-O.), tendant à tourner à rO.-N.-O., et la petite division restée avec l'amiral Morard de Galles, faisant la même route, suivait Tarmée à grande distance.
Le 20 décembre (30 brumaire), la route était la même et il n'y avait à signaler que le désordre de la marche pendant la nuit, désordre qui obligeait au jour à un nouveau ralliement. Le vent était d'ailleurs variable, passait à l'ouest, puis au nord et enfin à l'est.
« Le 21 décembre, à 9 heures du matin, dit Tamiral Bouvet, on prit connaissance du Mizen Head. »
De son côté, la Fraternité avait eu, par la Cocarde^ connaissance dès la veille, à 1 h. 1/2, de la terre, dans le N.-E., « ce qui paraît impossible », dit le journal de Morard de Galles. La frégate était à ce moment après de ISO milles dans le S.-O. de Bantry par 50® de latitude et 12*^43 de longitude. Pourtant, étant donné les variations du vent, il n'est pas impossible qu'on ait réellement entrevu un moment ces côtes
d'Irlande, but de tant d'efforts. Bientôt le vent commençait à fraîchir de l'est avec tendance à passer au S.-E. Maniable pour l'armée navale alors près des côtes, il devait disperser la petite division du commandant en chef et rejeter dans l'ouest, avec la Fraternité^ ceux qui étaient Tàme de l'expédition.
Voici en effet ce qui passa :
Dans la nuit du 20 au 21 décembre (1®' nivôse), la Fraternité, fortement battue par un grand vent frais de l'E.-S.-E., avait dérivé de 7 lieues dans le N.-O. 1/4 N. (1).
Le lendemain matin (21 décembre), ne voyant pas la terre, Tamiral avait viré vent arrière, puis était revenu dans l'E.- S.-E. (bâbord amures, au plus près), se rapprochant ainsi de Bantry. Pendant la nuit, dit le journal, « vu des feux dans Test, et jusqu'au N.-E.; ayant éteint le nôtre, ils ont disparu ». Hélas! c'était toute l'armée que, par une mauvaise chance persistante, son chef prenait pour une escadre anglaise et dont il se tenait à distance en gouvernant grand largue (O.-N.-O.).
Au jour, tout avait disparu.
hdL Fraternité, par mer très grosse et fort vent de l'E.-S.-E., avait fait en somme, depuis la veille, 5 lieues dans leN.-N.-O. Bientôt elle était forcée de prendre la cape bâbord amures, puis la cape sèche et, le 23 au matin, elle se trouvait seule, ayant dérivé de 7 lieues 1/3 dans le S.-O. 3® 0.
Le 24, la Romaine était un moment en vue, mais la dérive à la cape continuait dans l'ouest.
Le 25, on tentait de faire route dans le N.-E.; de nouveau, il fallait reprendre la cape et se laisser entraîner dans l'ouest où la mer était plus furieuse encore.
Le 26, à 7 heures du matin, « un grand navire de guerre arrive de FE.-N.-E. sans répondre aux signaux ». « Malgré la lenteur et la maladresse de l'équipage » , la frégate se couvre de toile et fuit vent arrière, au risque de sombrer sous voiles, avec des coups de roulis qui mettent les canons du pont sous l'eau à chaque embardée. Pour s'alléger, on en est réduit à jeter à la mer les pièces des gaillards. Pendant 36 heures se
(1) Journal de Morard do Galles.
continue cette poursuite acharnée qui conduit la Fraternité à plus de 60 lieues dans l'ouest.
Le 27 seulement, à la nuit, le vent ayant passé au S.-S.-O., l'amiral Morard de Galles fait un brusque détour dans le N.-O. 1/4 N. et échappe à son ennemi, mais pour rentrer dans la tempête.
Le 28 et le 29, par ime mer furieuse, des sautes de vent continuelles, il faut prendre la cape. Pendant les embellies, on aperçoit des navires de guerre dans le lointain. C'étaient des navires français aspirés, eux aussi, au centre du tourbillon (1), en particulier V Immortalité avec l'amiral Bouvet.
Enfin, dans la soirée du 29 (9 nivôse), le vent devient maniable et souffle du S.-O. La Fraternité fait 40 lieues dans le N.-E. et rallie le vaisseau la Révolution. Par son commandant. Hoche apprend l'échec et la ruine de toutes ses espérances.
Il convient de revenir maintenant à l'armée navale.
Le 21 décembre, à 9 heures du matin, l'armée étant formée en 3 colonnes, l'amiral Bouvet avec celle du centre avait cru avoir devant lui dans le N. -N.-E. le cap Mizen Head.
D'après l'historien de Grouchy (p. 316, fol. 1), il aurait confondu le Mizen Head avec le cap Clear, mais cette indication ne suffit pas à faire comprendre comment on tomba sous le vent de la baie de Bantry (2).
L'explication donnée par l'amiral Nielly et confirmée par le rapport Dupetit-Thouars est beaucoup plus satisfaisante.
Rapport de l'amiral Nielly.
Le i" (2 décembre), à 9 heures, tu le cap Clear, je signalai au général rile Dorsey devant nous. Ne voyant faire aucune manœuvre, vraisemblablement pour s'assurer de ce qu'il y avait dans Bantry, il fut signalé à l'armée de courir des bordées en route libre, pour s'élever au vent (dans Test, par suite)
Rapport de Dupetit-Thouars.
Le !•' nivôse, le vent étant à Test, et Tarmée se ralliant à 7 h. i/2, on a vu la terre au nord-est. On la prit d'abord, à l'estime du général Bouvet, pour le cap
(1) Voirrannexo : L* expédition au point de vue météorologique. (î) Le vent soufflait do TE.-S.-E.
Clear. Le général Nielly ayant reconnu que la terre aperçue était Vtle Dorsey, et qu*à Taire de Tent où l'on courait on en passerait sous le yent (à Touest), signala l'île Dorsey au N.-N.-E. Alors, le général ayant reconnu son erreur, a fait le signal à toute Tarmée de tenir le vent les amures à tribord.
On se rend ainsi compte que, la colonne de droite de l'armée se dirigeant sur File Dorsey, tout le monde, surtout les vaisseaux de Nielly, se trouvèrent fort loin sous le vent.
Mais il est probable que cette erreur fut encore aggravée par ce fait signalé dans le journal du chef de division Bedout : « Le général donna le signal d'arriver (dans le N.-O.) jusqu'à 9 heures 3/4 ».
D'après Famiral Bouvet, qui ne parle pas de l'arrivée dans rO.-N.-O., à 7 heures, on aurait aperçu la terre reconnue ensuite pour être l'île Dorsey.
A 9 heures, ayant bonne connaissance de terre et du cap Mizen Head, j'ai fait le signal à Tannée de tenir le vent, tous à la fois.
J'ai fait chasser dans le N.-O. les frégates la Tortue et la Charente^ dans Fespoir qu'elles auraient connaissance du général en chef au point de jonction.
A 10 heures, j'ai fait le signal de faire de petites bordées en route libre. J*ai fait faire aussi celui d'ouvrir le paquet n<» 1 contenant le paquet de la baie de Bantry et les instructions pour y entrer.
Je fais arrêter des bâtiments qui traversent l'armée, dans le nombre desquels étaient des bateaux du pays. La frégate la Bellone garde à la remorque, d'après mon ordre, un sloop danois.
A 41 heures, le général Richery (montant le Pégase) me signale que le bateau qu'il a arrêté apprend des choses intéressantes. Je donne l'ordre aussitôt au capitaine de la frégate de passer à poupe de ce vaisseau. Je signale aussi une manœuvre indépendante en même temps que celui de forcer de voiles à l'armée. Peu de temps après, je reçois à bord un pilote qui me rapporte que, me prenant pour la flotte anglaise venant de la Jamaïque, il est
parti de terre aTCC plusieurs autres bateaux pour les piloter dans la baie. Ils me disent, en outre, qu'il est parti de cette baie depuis deux jours une frégate anglaise et qu'à Cork il y en a six de mouillées, que d'ailleurs l'établissement de Bantry n'est gardé que par 200 à 300 hommes de milice.
On signale deux voiles dans le N.-E. Je fais chasser de suite la frégate la Coquille et le lougre ïA-fifronteur comme étant tous les deux les plus au vent. Tout le matin, les vaisseaux ont louvoyé pour entrer dans la baie
A midi, relevé :
Cap Mizen Head E.-N.-E. 4» E.
De Dorsey N.-N.-E. S* E.
Latitude 51» 18'.
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