‹ 1793-1805 (volume 5)Chapitre 45 sur 61 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nelson. Battue après un combat acharné, elle se réfugia à Cadix et à Algésiras, où elle fut bloquée.

C'en était fait de la concentration espérée des forces franco-espagnoles. Cependant, le nombre des navires disponibles à Brest était considérable : 30 vaisseaux, 14 frégates, 13 corvettes et 29 transports (1).

C'était, de beaucoup, la plus grande force navale que la France eût jamais eue depuis le commencement de la guerre.

Mais bientôt arrivaient au ministre des plaintes et des réclamations sur le mauvais état des navires qui revenaient dlrlande, sur la faiblesse et l'indiscipline des équipages. Tout rhiver et Tété devaient se passer dans l'inaction la plus complète.

(1) L'amiral Villeneuve, on effet, dès son arrivée à Brest, avait reçn le commandement de ton les les forces disponibles. Son armée navale comprenait, le 19 janvier, les navires suivants :

Vaisseaux :

Vaisseaux :

Frégates :

Corvettes :

Océan,

Jupiter,

Immortalité,

Colombe,

Invincible»

Duquesne,

Romaine,

Société,

Terrible,

Pégase,

Résistance,

Diligente,

Majestueux,

Trajan,

Vengeance,

Etonnante,

Indomptable,

Victoire,

Embuscade,

Mutine,

Formidable,

Jemmapes,

Sirène,

Constance,

Nestor,

Patriote,

Coquille,

Vautour,

Eole,

Tyrannicide,

Précieuse,

Affronteur,

Convention,

Mont-Blanc,

Résolue,

Surveillante,

Constitution,

Tourville,

Bellone,

Renard,

Wattignies,

J.-J. -Rousseau,

Fidélité,

Printemps,

Pluton,

Berwick,

FidèU,

Aiguille,

Redoutable,

Fougueux,

Cocarde,

Fouine»

Mucius,

Cassard,

Charente.

Zélé,

Brutus (vais, rasé)

Flûtes :

Flûtes :

Flûtes :

Flûtes :

Nicodème,

Estime,

Dromadaire,

Trots-Amis,

Amitié,

PetitFils-d'Olivier, Fille-Unique,

Hariot,

Athalie,

Freedom,

Princesse-Royale,

Porteuse,

Lord-Sheffield,

Fortune,

Prudent,

Gascoûin,

Parcilla,

Toscane,

Salamandre,

Nizadée,

Prise,

Temps,

Recouvré,

Deux-Frères,

Emmanuel,

Neptune,

Constant-Trader,

Calédonia.

Heureuse-Nouvelle

Effectif d'armement. . . 13,928 hommes.

Existant à bord 15,616

Situation du 30 nivûse an v (19 janvier 1797), BB>^ 114.

l'agitation en IRLANDE. 251

Pendant ce temps, l'agitation en Irlande devenait de plus en plus vive.

Dès le mois de novembre 1796 (1), la poudrerie royale de Belfast avait été pillée, de nombreux attentats isolés (2) contre les magistrats amenaient de cruelles représailles : emprisonnements illégaux, enrôlements de force dans la marine. A partir du 3 mars 1797, le général Lake, commandant en chef les troupes stationnées dans le nord, sous prétexte de désarmer (3) les habitants, faisait incendier les maisons suspectes et torturer les propriétaires (4). Le colonel Sparrow, coupable d'assassinat contre des Irlandais, exhibait un pardon royal remis à l'avance, et les fencibles gallois acquéraient dans le comté d'Ulster une sinistre renommée.

Bien que les troupes disponibles en Irlande aient déjà été fort accrues, puisque, en février 1797, elles montaient à 15,000 réguliers, 18,000 miliciens et 30,000 yeomen, dont 18,000 de cavalerie, la situation n'en était pas moins grave pour les Anglais, attendant à chaque instant ime invasion française. Les soldats réguliers, dispersés en petits détachements, employés à des missions de police, n'étaient nulle part en nombre suffisant pour lutter contre des envahisseurs et perdaient toute discipline dans le métier de tortionnaires et de pillards qui leur incombait. Quant aux yeomen, recrutés parmi les Orangistes, ils apportaient dans les exécutions militaires, leurs passions religieuses et politiques. Ce fut à eux qu'on eut recours le plus souvent pour la répression des troubles, et leur nombre atteignit plus tard 50,000. « De tels « individus, avec un uniforme sur le dos, un fusil à la main, « couverts par l'autorité du gouvernement, mais sans l'ombre « de discipline, étaient lâchés par petits groupes et dispersés « dans les cahutes des paysans (5) ». Dans une de leurs expéditions contre un village dont les hommes se sont enfuis, ils

(1) Gordon, Histoire de r Irlande,

(2) Lettre de Cambden an duc de Portiand. (Leeky, t. Il, p. 18.)

(3) Da 10 au t5 mars, on saisissait 5,400 fusils, 600 baïonnettes et 350 pistolets. Mais les armes étaient rapidement cachées. (Lecky, loc. cit.)

(4) Pour diminuer les excès des soldats, le secrétaire d'État avait demandé que chaque détachement employé au désarmement fût accompagné d'un officier supérieur ; Lake avait refusé. (Lecky, t. II, p. 37.)

(5) Lecky, d'après les papiers de Pelham.

incendient huit maisons, tuent 20 femmes, enfants ou vieillards et en blessent un grand nombre. Pourtant ils n'ont pas rencontré la moindre résistance (1). Si de pareils hommes ne valent rien comme soldats, leur haine pour les Irlandais assure au moins leur fidélité au gouvernement britannique. Mais il n'en est pas de même des réguliers et des miliciens, parmi lesquels la « désaffection » , c'est-à-dire le détachement de l'autorité royale, se manifeste par des conciliabules et des conspirations sans nombre. Au mois de mai, 70 hommes de la milice de Monaghan sont reconnus coupables d'avoir prêté le serment d'affiliation aux Irlandais unis. Les cours martiales multiplient en vain les exécutions par le fusil et la potence (2).

En même temps, l'organisation des Irlandais unis se fortifiait au point d'avoir, en mai 1797, dans le seul comté d'Ulster, plus de 100,000 adhérents. Le Parlement, après diverses prorogations, est dissous le H juillet, et quant au Directoire irlandais, il redouble d'activité dans ses correspondances avec la France.

Tandis que Jager-Horn (3) était envoyé de Paris en Irlande pour s'aboucher avec les mécontents, au mois de mai 1797, Levvins, représentant attitré des Irlandais, arrivait à Paris. Il y était suivi par Mac-Nevin. Tous deux pressaient le gouvernement français d'agir rapidement.

Dans un long mémoire (4) remis au Directoire, Mac-Nevin précisa le but des Irlandais : c'était la séparation d'avec l'Angleterre, sous un gouvernement particulier. Comme secours, il ne demandait que 5,000 soldats français au moins, 10,000 au plus (5).

Les points de débarquement conseillés étaient Oyster Haven au sud, et le Lough Svvilly au nord, mais « c'est dans cette région seulement, disait Mac-Nevin, que les Français peuvent compter sur la coopération réelle des Irlandais ».

(1) Lecky, d'après le témoignage d'ua officier de milice.

(2) Lettre de Cambden à Portland (Lecky).

(3) Lettre do 28 avril du Ministre Rheiabard, aa sujet de la mission de Jagcr Horn {Archives de Ui guerre).

(4) Cité par Quillon, p. 304 {Archives de la marine).

(5) D'après l'historien orangiste Gordon, ce maximum aurait été déterminé par la crainte de voir la France s'annexer l'Irlande en cas do succès ; opinion, d'ailleurs, fort sujette à caution.

l'agitation en IRLANDE. 253

Les négociations furent menées d'abord à Hambourg, par l'intermédiaire du ministre Rheinhard. Dans une lettre datée du 19 mai, ce dernier donne au ministre Delacroix de curieux détails sur la manière dont Lewins s'était fait accréditer près de lui par l'intermédiaire de Madame Mathiersen, amie ou sœur de Lady Fitz-Gerald, sur la méfiance avec laquelle il fut tout d'abord reçu et sur la nécessité où l'on se trouva d'admettre dans le secret l'ex-général Valence. Ce fut par l'intermédiaire du même Rheinhard que Hoche, resté en négociations (1) avec O'Connor, fut mis en rapport avec Lewins. Celuici, qui portait alors le pseudonyme de James Thompson, fut rejoint par Wolf Tone. Tous deux reçurent de bonnes promesses. Humbert, qui avait été envoyé en Allemagne avec sa légion des Francs, se passionna pour l'entreprise et demanda avec insistance au Directoire à y prendre part (2).

Rien ne put sortir le Directoire de sa torpeur.

« L'état de fermentation où se trouve Tlrlande, écrivait Carnot au général « Hoche le 9 juin (3), offre, en effet, comme vous le pensez, Toccasion la plus « favorable d'abaisser l'Angleterre. Mais nous ne pouvons opérer sur-le-champ « l'expédition projetée. Le sort du continent doit être fixé avant de la tenter, « et les préparatifs des trois puissances qui doivent y concourir exigent encore « un long espace de temps, afin de lui donner le développement qu'elle doit « avoir. Mais si un délai de quelques mois est nécessaire pour cette opération « décisive, nous pouvons en préparer le succès et peut-être même en obtenir « les principaux résultats par des envois partiels et successifs de secours en « armes et en munitions de guerre en Irlande. »

« Notre conduite envers eux (les Irlandais), doit être la même que celle que « nous avons constamment suivie relativement aux peuples d'Italie qui se « sont constitués indépendants. Nous avons protégé leur liberté, mais nous H n'avons contracté aucun engagement de maintenir leur nouvel état polit( tique, dans la crainte de nuire au rétablissement de la paix »

Ces dispositions si hésitantes eurent comme premier effet le désarmement à peu près complet des Irlandais unis.

M II n'est pas douteux que de réels progrès furent faits vers « la pacification de l'Irlande. Le désarmement se fit avec un

(1) Lettre dn 30 mai, datée do Friedberg, citée p. Quillon, p. 300.

(t) Leitre du 8 jaia, datée de Wiesbadea.

(3) Archives de la marine. Citée par GuiUon, p. 300.

« grand succès. D'après un rapport au gouvernement, on a voit qu'en 20 jours du mois de juin, dans le nord « et dans le Westmeath seulement, les Mandais ren-

« dirent 8,300 fusils, HOO piques et on leur prit de

« force 2,500 fusils et 550 piques. Des régions, auparavant « en pleine agitation, étaient devenues loyales passivement. « De Belfast, Lake écrit : la ville est plus humble que (( jamais elle ne Ta été, et beaucoup de coquins en sont « partis (1). »

L'ordre n'était rétabli qu'à la surface et la suite des événements le fît bien voir. Cependant le gouvernement français avait déjà perdu une occasion favorable.

Il écarta aussi une chance inespérée et unique car, pendant cette période, les Anglais avaient passé par un des moments les plus critiques de leur histoire (2).

Le 3 mars, les 15 vaisseaux de lord Bridport étaient venus croiser devant Brest. Tout étant tranquille dans le port, l'escadre était rentrée à Spithead, laissant sir Roger Curtis continuer la croisière avec neuf vaisseaux. Elle allait mettre de nouveau à la voile le 15 avril lorsqu'une mutinerie se déclara à bord du Royal-George et s'étendit bientôt à d'autres navires qui débarquèrent leurs officiers. Aux adresses, d'ailleurs respectueuses, envoyées par les matelots au Parlement et à l'Amirauté, on répondit par de demi-concessions. Encouragés, les révoltés hissèrent le drapeau rouge, s'armèrent et gardèrent une attitude menaçante jusqu'au 22, jour où l'accord parut se faire.

On croyait tout terminé lorsque, le 27 mai, lord Bridport ayant voulu mettre à la voile, à l'annonce de la sortie en rade de l'escadre de Brest, éprouva un nouveau refus de la part de ses équipages. Un combat éclata à bord du London, entre les soldats de marine (marines) et les matelots, lesquels après avoir voulu pendre un officier qui avait commandé de tirer sur eux, mirent aux arrêts l'amiral Colpoys et tous les officiers. Sur les autres vaisseaux on débarqua tous les chefs dont on croyait avoir à se plaindre.

(1) Lecky (/oc. CI/.).

(t) W. James, Naval HUtory,

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Le 14 juin, lord Howe arriva avec pleins pouvoirs pour arranger le différend et porteur d'un acte du Parlement accordant pardon général et la satisfaction des demandes faites. Tout finit par s'arranger à Famiable et, le 17, la flotte mit à la voile pour rester à la mer la plus grande partie de Tété. Une insurrection soulevée à Plymouth se termina aussi facilement.

Dans l'escadre de la mer du Nord la rébellion fut beaucoup plus grave.

(( Les concessions faites par le gouvernement aux marins de Tescadre de la Manche comprenant tout Tensemble de la marine anglaise, on pensait que les germes de mécontentement qui pouvaient exister disparaîtraient dès qu'on connaîtrait les avantages accordés. Par suite, on pensa qu'une mutinerie qui débuta le 10 mai à Sheerness, tomberait d'elle-même dès qu'on y saurait la fin du soulèvement de Portsmouth. Mais, tout au contraire, les nouvelles eurent un effet opposé et, le 20, presque tous les navires de guerre mouillés à Nore hissèrent le pavillon de a défiance » (le pavillon rouge) (1). »

L'attitude de la nation anglaise plutôt sympathique aux révoltés de Portsmouth fut, au contraire, nettement hostile aux marins de la mer du Nord, ce qui envenima très vite les choses.

Les délégués des marins, au nombre de deux par navire, prirent pour président un nommé Parker et adressèrent à l'Amirauté, par l'intermédiaire du vice-amiral Buckner, un mémoire de leurs réclamations en huit articles. Le 22, la réponse fut un refus pur et simple avec une promesse de pardon si l'on se soumettait sans délai. L'agitation s'accrut et des manifestations se produisirent à terre, au grand effroi des habitants. Une tentative de conciliation tentée le 29 par une délégation de l'Amirauté envoyée à Sheerness ayant échoué pareillement, les navires révoltés bloquèrent la Tamise, arrêtant au passage les bâtiments de commerce. Mais bientôt la désunion se mit parmi les révoltés : plusieurs de leurs navires vinrent se réfugier sous le canon du fort de

(1) James (/oc. cit.).

Sheerness. Le 13 juin seulement le pavillon rouge disparut des grands mâts. Parker, livré par ses complices, fut pendu.

L'insurrection se termina par de nombreuses exécutions, mais le danger avait été des plus graves : le vice-amiral Duncan avait été réduit, par la désertion de la plus grande partie de ses navires, à bloquer avec deux vaisseaux seulement (le Vénérable de 74 et VAdamant de 50) les 15 vaisseaux de Tamiral de Winter, mouiUés au Texel. Il se tira de cette situation périlleuse à force d'audace et en multipliant les faux signaux, pour faire croire à la présence dans ses eaux de forces nombreuses.

Les historiens anglais, en général, sont très sobres de détails sur cette page peu honorable de l'histoire de leur marine. C'est à l'amiral Jurien de la Gravière qu'il faut avoir recours pour se rendre compte du sérieux danger couru par la puissance britannique au moment de la révolte de l'escadre de Sheerness, qui comptait une énorme proportion de matelots irlandais, probablement en partie affiliés aux sociétés secrètes de cette île. La grandeur du péril peut aussi s'apprécier par les mesures prises par le gouvernement anglais : 15,000 hommes furent concentrés autour de Sheerness, les fortifications de Gravesend furent mises en état et des fours à boulets disposés dans tous les forts qui défendent les abords de cette place.

Tout ne fut pas, du reste, terminé d'un seul coup. Les renforts expédiés à l'amiral Jervis, devant les côtes espagnoles, comptaient aussi beaucoup d'Irlandais. Un complot, à la tête duquel était un émissaire nommé Bott, ancien procureur, embarqué comme simple matelot, éclata lorsque la flotte anglaise était en présence de Tennemi. Il fut réprimé, grâce à l'énergie de l'amiral et au secours des « marines », soldats embarqués et, de tout temps, ennemis nés des matelots.

« Jamais, peut-être, dans toute l'histoire de l'Angleterre, le péril n'avait été aussi grand. Si une invasion avait été tentée au nord de l'Irlande, il eût été impossible de s'y opposer (1). »

Qu'avait-on fait pour profiter de cette chance unique ?

(1) Stanhope, Vie de Pitt, « Most aignaled was tho fortune the England which delayed tho eqoipment of the Dutch ileet until the matiny in our own passed away. »

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