ET D'ESPAGNE
Une fois la rupture consommée, Tirritation personnelle du Premier Consul se manifesta par une série de mesures graves, exceptionnelles même, dont la violence et la soudaineté ne sont pas une des moindres preuves des efforts sincères qui venaient d'être déçus pour la conservation de la paix.
Extrait cfos registres des délibérations du Gouvernement
de la République française,
Saini-Cloaâ, le 2 prtirial (t2 mai 1803) an xi de la République.
Arrêté du 3 prairiaL
Tous les Anglais enrôlés dans la milice et âgés de 18 ans au moins et de 60 au plus, ou tenant commission de Sa Majesté Britannique, qui sont actuellement en France, seront immédiatement constitués prisonniers de guerre, pour répondre des citoyens de la République qui auraient été arrêtés et faits prisonniers par des bâtiments ou sujets de Sa Majesté Britannique airant la déelaration de guerre.
Les ministres sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de Texécution du
présent arrêté.
Le Premier Consul^
Signé ; Bonaparte.
Le même ordre était appliqué à l'Italie le même jour (1).
(1) Lettre à Marescalehi ministre des relations extérieures de la République italienne, Correspondance de Napoléon, 6759.
64 PREMIÈRB PARTIE. — CHAPITRE V.
Les sujets anglais furent, en conséquence, internés ; plus tard, on les éloigna de Paris et des côtes.
Le 20 juin, un autre arrêté interdit l'entrée de toutes les marchandises anglaises (1).
Enfin la course fut organisée et des lettres de marque accordées en France et en Italie (2). Peu après Tembargo était mis sur les côtes (3). Tous les marins, sauf les enfants de moins de 15 ans et les vieillards de plus de 60, furent réquisitionnés pour le service de TEtat. De ce fait la pêche se trouvait absolument empêchée. Comme bien vite les communes du Morbihan suspectes de connivence avec les Anglais furent soumises à une surveillance spéciale (4), les communications entre les nations belligérantes pouvaient paraître complètement supprimées dès le début des hostilités. EUes furent cependant incessantes malgré Textrême rigueur exercée dans la surveillance par les deux gouvernements aux prises. Chacun d'eux fut renseigné sur les opérations et parfois même sur les projets de son adversaire.
Un autre symptôme de l'état d'esprit du Premier Consul fut la brusque attaque dirigée contre les possessions continentales du roi d'Angleterre.
L'ordre daté du 13 mai, cité ci-dessus, avait prescrit aux troupes du camp de Nimègue de se porter sur Cœverden et de se tenir prêtes à entrer au Hanovre. Le 31 mai. Mortier, nommé commandant en chef, se trouvait en avant de Wechte, faisant face au général Hammerstein qui, avec 2 régiments d'infanterie et 1 de cavalerie, occupait Diepholz (5). Tourné le matin du 1®' juin par la division Shincr et la cavalerie Nansouty, menacé de front par la division Montrichard, Hammerstein se retira sur Borsten. Le 2 juin, il y fut attaqué et culbuté ; en vertu d'une convention conclue le lendemain, le Hanovre était remis aux autorités françaises ; les troupes hanovriennes devaient se retirer derrière l'Elbe en s'enga-
(1) Lettres à Fleurieu (9 juillet) ei à Régnier (11 juillet), Correspondance de NapO' léon.
(1) Correspondance de Napoléon, 6810.
(3) Lettre tu Ministre de It marine (8 septembre), 6894.
(4) Lettre & Berthier (4 juin), Correspondance de Napoléon^ 6791.
(5) Rapport de Mortier, Moniteur du 10 juin 1803.
L^INYASION DU HANOVRE. 63
géant à ne plus servir contre la France, sauf après échange contre un égal nombre de prisonniers français ; les biens personnels du roi d'Angleterre étaient séquestrés et la cavalerie française devait être remontée sur le pays.
En félicitant Mortier de ces brillants et rapides succès, Bonaparte ajoutait : « La promptitude de votre marche vous a occasionné des embarras, mais elle a épargné du sang et beaucoup de tracasseries diplomatiques » (1). La Cour de Betlin n'en fut pas moins mise en émoi par Feutrée des Français en Hanovre,* surtout lorsque, sur le refus du roi d'Angleterre de ratifier la convention de Suhlingen, Mortier eut reçu l'ordre de faire prisonnières les troupes hanovriennes (2). Mais la Prusse se résigna facilement. Mortier occupa le pays (3), fit tenir Tévêché d'Osnabruck par la division Dessolles, saisit une frégate, mit la place de Harweln en état de siège et fortifia les bouches de l'Elbe (4). Les marchandises anglaises furent prohibées dans le Hanovre et bientôt ce pays eut à fournir sa quote-part des préparatifs contre l'Angleterre (5).
Cette rapide action militaire avait précipité l'absorption stratégique de la République batave.
Le 23 mai, le Ministre.de la guerre faisait établir un projet pour porler à 25,000 (6) la force des troupes stationnées dans ce pays, et, le 25, la Hollande était mise en demeure de faire coopérer ses troupes à l'invasion des domaines continentaux du roi d'Angleterre.
Le Ministre de la guerre au Ministre des relations extérieures (7).
Paris» 5 prairial an xi de la République française (25 mai 1803).
Je TOUS préviens, Citoyen Ministre, que l'intention du Premier Consul est qu'un corps d'environ 6,000 hommes de troupes bataves, composé d'infanterie^
(1) Lettre du 9 juin, Correspondance de Napo'éon.
(t) Lettre du 16 juin 6. . . ., Correspondance de Napoléon.
(3) Lettre du 16 juin, 6821, Lettre du Î7 juin. Correspondance de Napoléon,
{A) Letire du 11 juillet. Correspondance de Napoléon,
(5) Lettre du Î7 juin. Correspondance de Napoléon, Yoir ci-dessous.
(6) Lettre à l'adjudant-général Lomet, voir ci-dessous.
(7) Hollande, 1803, ans xi et xii, le citoyen Semonville, ambassadeur {Archives de\^ affaires étrangères, 607).
.66 PREMIÉEE PARTIE. — CHAPITRE V.
d^artitlerie et d'un cinquième de troupes à cheval soit réuni au plus tard le 15 de ce mois (i janvier 1803), à Deventer, où il sera à la disposition du lieutenant général Mortier et attendra les ordres pour entrer en Hanovre s'il en est besoin.
J'envoie un courrier à l'ambassadeur Semonville pour qu'il fasse connaître le désir du Premier Consul au gouvernement batave. Je vous prie de lui donner de votre c^té les ordres nécessaires.
La division batave devait être mise sous les ordres du général Victor ainsi que la division française Dessolles. Le tout était destiné à constituer « la réserve de l'armée du Hanovre » confiée au général Mortier (1). Mais cette organisation fut bientôt modifiée.
Victor, avec le titre de commandant en chef en Hollande, dut avoir sous ses ordres 3 brigades :
La 1'® (41® et 71®), chargée de la défense de Flessingue et de Fîle de Walcheren ;
La 2* (17® et 35®), chargée des défenses de la Meuse ;
La 3® (11® et 109®), chargée du Texel.
A chaque brigade devaient être joints 3 bataillons hollandais.
En outre, le général Dessolles dut former à Deventer une division « dite arrière-garde de l'expédition du Hanovre », formée de 3 demi-brigades françaises (24®, 45* et 34®) et 6 bataillons bataves, destinée éventuellement à constituer le noyau d'un camp à Utrecht (2).
Malgré le peu d'empressement du gouvernement batave, ces ordres furent exécutés et le commandant français se trouva avoir la haute main sur le territoire hollandais.
L'Ambassadeur de la République française, à son Excellence le citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures (3),
La Haye, le 21 praiiial de Tan xi (10 juin 1803). Citoyen Ministre, Depuis la dépêche que j'ai eu Thonneur de vous écrire ayant-hier, j'ai reçu
(1) Lettre du Ministre de la guerre aa général Victor (2 juin), Archives de la Guerre.
(2) Correspondance de Napoléon, n« 6793 (6 juin).
(3) Hollande, 1803, ans xi et xii, le citoyen Semonville, ambassadeur [Archives des affaires étrangères, 607.
l'invasion du HANOVRE. 67
du général Berthier .communication de Tordre donné au général Yiciorde prendre le commandement des troupes françaises et batayes.
Déjà, en yertu de vos instructions en date du 15 de ce mois, ce généralavait arrêté depuis Tingt-quatre heures avec moi les mesures que nous pensions devoir être les plus propres à assurer Texécution subite de la Tolonté du Premier Consul.
Tout était préparé pour triompher de l'obstination du gouTérnement, quelle que fût la forme dans laquelle il lui plût de la manifester.
Les éTénements survenus en Hanovre et les dispositions prises par nous lui ont appris que, suivant tos expressions, le temps des ménagements à son égard était effectiTement passé .
Il a reçu ayec une résignation apparente la nouvelle du commandement du général Victor et a borné son opposition ostensible à l'observation dilatoire contenue dans la note dont j'ai l'honneur de tous envoyer l'extrait. Elle me sera expédiée officiellement dans le courant do la journée.
Le général Victor n'en attendra point la fin pour prendre le commandement.
Déjà les chefs de l'armée batave, les généraux Dumonceau, Bonhomme, Van Boeckof, Zeulen, Van Mieyclt, sont les premiers à reconnaître son autorité; il n'est point douteux que l'armée n'imite leur exemple, et que nos démarches depuis deux jours ne soient couronnées d'un succès absolu.
Des troupes sont en marche, des cantonnements se disposent, tout prend Taspeet de l'obéissance, et la malveillance qui se promettait des éclats, toujours funestes pour la tranquillité publique, commence à se trouver heureuse de se faire oublier par son silence.
SeMON VILLE.
Quelques jours plus tard fut signée à Paris, entre les représentants français et bataves, la convention définitive.
La Hollande devait prendre à sa charge l'entretien de i8,000 soldats français au plus et de 16,000 soldats bataves, « fournir ou faire construire de façon que la remise des bâtiments achevés soit commencée en novembre et complètement ierminée en décembre 180Z {^) :
« 1® Cinq vaisseaux de guerre et cinq frégates armées et « équipées, avec les bâtiments de transport nécessaires pour « embarquer 25,000 hommes (au nombre desquels il y aura « 9,000 Bataves) et 2,500 chevaux, afin d'effectuer une descente « en Angleterre.
« 2® 100 chaloupes canonnières et 250 bateaux plats armés
(1) Convention da 25 Juin, Archives de la Marine, BBi\ 170. Ratlûcation du 4 jaillet. Archives des affaires étrangères, Hollande, n« 607,
(( de 1 à 4 can<ms et pouvant porter 36,000 hommes et « 1300 chevaux. »
En dédommagement, la France s'engageait à la conclusion de la paix « si les chances de la guerre avaient été favorables, à employer ses bons offices pour faire rendre aux Hollandais l'île de Ceylan ». Aucun des deux contractants ne devait signer de traité séparé avec l'Angleterre.
C'était la mainmise complète sur tous les moyens d'action de la République batave.
Du côté de l'Espagne, les choses devaient prendre une tout autre tournure.
En vertu de l'alliance offensive et défensive conclue le 2 fructidor an iv (Traité de Saint-Udefonse), même pour les guerres à venir, la France pouvait réclamer Texécution de l'engagement aux termes duquel, lorsqu'une des puissances serait attaquée^ F autre s'obligeait à la secourir dans un délai de trois mois.
L'Espagne avait à fournir : « 15 vaisseaux de ligne, 6 frégates, 4 corvettes, approvisionnés pour six mois et appareillés {sic) pour un an (1) ; et, en outre, 18,000 fantassins, 6,000 cavaliers et un train d'artillerie proportionné ». Le tout étant considéré comme un minimum.
Mais le 30 mai (10 prairial) (2), l'ambassadeur BeurnonvilJe reçut l'ordre, avant de faire la demande formelle de l'exécution du traité, de sonder les dispositions de la cour de Madrid et de se renseigner sur les moyens militaires et maritimes dont elle disposait réellement. En outre, il devait négocier le passage jusqu'aux frontières portugaises des troupes rassemblées au camp de Bayonne (3).
Dès le début des négociations, le général Beumonville fit connaître le peu d'empressement que le gouvernement espagnol témoignait de prendre le parti de la France. Lui-même était peu partisan de faire sortir TEspagne de sa neutralité. « Engager, disait-il, l'Espagne dans notre propre querelle, « l'y entraîner malgré elle, dans un moment où elle manque (î absolument d'officiers, où tous ses vaisseaux ont besoin de
(1) Note de Talloyrand. 9 prairial an xii (29 mai 1803).
(2) iiottre à BeumpavlUe.
(3) Voir ci-dessouA, lettre da 19 prairial (8 juin).
l'invasion du HANOVRE. 6^
« réparations, où ses arsenaux sont entièrement dégarnis et « où le nombre de ses matelots se trouve réduit par Tefifet « d'une administration malentendue, n'est-ce pas fournir ime « arme de plus à l'Angleterre qui déjà, quoique à tort, se « récrie sur Texercice immodéré de notre influence et n'est-ce « pas un mal, à mon avis beaucoup plus direct, de nous « mettre dans la nécessité onéreuse de racheter, à Tépoque « d'une nouvelle pacification, les pertes immenses que TEs- « pagne ne manquera pas de faire dans ses colonies? Ne « serait-il pas plus avantageux, au contraire, de s'entendre <( secrètement avec l'Espagne et de lui laisser, aux yeux de « l'Angleterre, la gloire de son indépendance en nous bornant « à substituer aux secours qui nous sont dus, aux termes de « l'alliance, des stipulations de subsides pécuniaires et des « facilités pour le débouché du produit des manufactures « françaises ? »
Bientôt d'ailleurs, l'ambassadeur de France allait trouver de la part du ministre Cevallos une absolue répugnance à exécuter la convention d'alliance.
« Nous ne connaissons pas, disait ce dernier, le véritable <c motif de la guerre. Nous ignorons si, dans le fait, elle tient i< à l'inexécution du traité d'Amiens (1). Il y a peu d'avan- « tages pour vous à recevoir votre contingent maritime, « tandis qu'il y va pour nous du salut de nos derniers vais- « seaux. » Au contraire, sans faire d'ofiPres formelles, il paraissait plus disposé à un subside pécuniaire (2).
Cette solution ne plut d'abord pas à Bonaparte qui fit adresser une note formelle réclamant la coopération des forces de terre et de mer de TEspagne (3). Quelques jours plus tard, cependant, il admit le principe du subside en remplacement des troupes et des vaisseaux (4). Mais quand il s'agit de fixer le quantum de la subvention, le Prince de la Paix se déroba et fît une réponse évasive (5). Beurnonville reçut l'ordre de faire passer une note plus explicite deman-
(1) Lettre de BearooQTÎlle, t4 prairial (13 join).
(2) Lettre de Beurnonville du l» messidor (tO jain).
(3) Note da 3 messidor (tt Juin), à l'ambassade d'Espagne, à Paris
(4) Note du 8 messidor (27 juin).
(&) Lettre de Beurnonville, 28 messidor.
70 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPltïlE V.
dant, en ôùtfe, des explications au sujet du rassemblement (1) de quelques troupes espagnoles entre Valladolid et Burgos, et enjoignant à l'ambassadeur, s'il n'obtenait pas satisfaction, de quitter l'Espagne. En outre, Bonaparte fixait à 6 millions par mois, plus 24 millions pour les quatre mois écoulés depuis la déclaration de guerre, la subvention à demander à son allié (2).
Celui-ci n'offrit que 2 millions et demi de réaux par mois à compter trois mois après la déclaration de guerre (3). Bientôt, d'ailleurs, de nouvelles difficultés devaient rendre les rapports plus aigres encore entre l'Espagne et la France.
Il y avait :
A Cadix, le vaisseau V Aigle ;
A la Corogne, les vaisseaux Héros, Fougueux^ Argonaute^ Redoutable ; la frégate Revanche ; le brick Observateur^ sous les ordres du contre-amiral Bedout :
Au Passage, la frégate Didon;
A Santander, la corvette Malicieuse (4).
Tous ces navires français, qui étaient réfugiés dans les ports espagnols, n'en pouvaient sortir; ils avaient besoin de \dvres, de rechanges et d'un supplément d'équipages. Or, les gouverneurs (S) des places refusèrent le moindre secours sous prétexte de garder la neutralité. Celui d'Algésiras laissa prendre par les Anglais deux navires français dans les eaux espagnoles et sous les canons de ses batteries (6). Le gouvernement espagnol soutint ses fonctionnaires ; de plus, les vexations contre les sujets français devinrent fréquentes dans toute la Péninsule (7).
Dans ces conditions, Bonaparte en vint à l'intimidation et Beumonville fut averti que u les 40,000 hommes du camp de i< Rayonne (8) se tiendraient prêts à entrer en Espagne si les « milices de Burgos et Valladolid n'étaient pas licenciées » (9).
(1) 8,000 miliciens ; lettre de Talieyranâ, 8 thermidor.
(2) Lettre de Talleyrand, 4 messidor.
(3) Lettre de BearoonYille, 16 thermidor (4 août).
(4) Lettre du Ministre de la marine, 14 thermidor (ilrc^tVes des affaires étrangères).
(5) Lettre de Bedout, 15 fructidor.
(6) Lettre de Beumonville du 7 fructidor.
(7) Note du 28 thermidor.
(8) Voir ci-dessous.
(9) Lettre de Talle}Tand, thermidor.
l'invasion du HANOVRE. 7f
D'après les renseignemeots fournis par l'ambassadeur sur Tannée espagnole, ceUe-ci n*était pas en état de résister (1). Elle se composait, en effet, de :
HonuBM.
38 régiments de ligne 76,000
6 régiments suisses 12,000
12 bataillons d'infanterie légère 12,000
5 régiments d'artillerie 5,000
2 bataillons de sapeurs 2,000
Total 107,000
12 régiments de cavalerie 8,400
6 régiments de chasseurs à cheval 4,200
6 régiments de hussards 4,200
Total 16,800
6 bataillons de gardes espagnoles, wal-
lones, 6 compagnies de gardes du corps 6,800
Total général 1 30,600
si les effectifs avaient été complets.
« Mais, ajoutait Beurnonville, je puis vous donner comme « certain qu'entre la fixation des cadres et Teffectif actuel, il « y a pour le moins une différence de moitié, ce qui réduit les « forces réelles de TEspagne à 60,000 ou 70,000 hommes.
« De ce nombre il convient de réduire les troupes em- « ployécs aux colonies, d'où il résulte que Sa Majesté catho- « lique ne possède en Europe qu'un effectif à peine suffisant « pour la défense des places frontières, des côtes et des « ports (2). »
A la vérité, le Prince de la Paix avait bien projeté d'élever les forces de TEspagne, par l'adjonction de 6 bataillons de grenadiers et 42 régiments d'infanterie de la milice, au chiffre de 170,000 ; mais Beurnonville ajoutait que ces projets n'avaient pas reçu le moindre commencement d'exécution.
(I) I.6ttre da 10 fruetidor (28 août).
(t) Cette année gi faible n'avait pas moins de 536 généraux, lettre da 10 fhiotidor.
Intimidé par l'attitude de la France, le roi d'Espagne accepta le principe de l'alliance, tout en protestant contre les menaces qui résultaient des rassemblements de troupes françaises près de sa frontière.
Au général Beurnonville, ambassadeur de France,
18 fructidor an xi (5 septembre 1803).
Dites au Premier Consul que puisque le roi d'Angleterre a déclaré la guerre à la France, après avoir refusé d'accomplir le traité d'Amiens, auquel j'ai pris part, je ferai cause commune avec la République, ayant à cœur de prévenir la calamité publique et tout ce qui comprime l'existence du bien en général, omettant à cette considération toute discussion relative au sens du traité d'alliance que j'ai conclu avec la France en 1796 ; et qu'aussitôt que j'aurai reçu la réponse du roi d'Angleterre à l'intimation que je lui ai faite par un courrier extraordinaire expédié le 3, ainsi que l'exigeaient la justice et l'éclat de ma couronne, je procéderai A la rupture et aux hostilités, s'il persiste dans ses prétentions. Ce cas une fois arrivé, je combinerai avec le Premier Consul les moyens de faire redouter les forces respectives, et je ferai en sorte que mes escadres ne laissent point la victoire indécise ; mais sur ces entrefaites, et sachant que les troupes françaises occupent le camp de Bayonne, et qu'on prépare de nouveaux' renforts, je dois espérer quelque éclaircissement sur des objets de si grande importance, quand je ne puis prévoir les causes d'un tel rassemblement et que moins encore ai-je pourvu mes places d'articles de guerre qui pussent mériter à ma conduite l'offense de la seule idée du soupçon. Ajoutez à cela l'assurance du fidèle accomplissement de mes promesses, et l'espoir où je suis de toute réciprocité de la part du Premier Consul, lorsque les circonstances donneront lieu à ce que les offres qu'il m'a faites et qui sont convenues par les traités, se réalisent.
A Saint-Ildefonse, le 5 septembre 1803.
Signé : Charles.
Poar tradaetion et copie conformes, à Saint-IIdephonse ce 19 fructidor an xi :
Le général Beurnonville.
Cette lettre (1) qui, suivant Beurnonville, était « au-dessus de toute qualiflcation dans les circonstances présentes, puisqu'il paraîtrait que le Roi ignore absolument et les satisfactions que nous avons demandées et l'alternative que nous lui avons offerte », détermina l'ambassadeur à rompre toute rela-
(1) Lettre do 20 fructidor (11 septembre 1803). Note du 27 firnctidor.
l'invasion du hano^'re. 73
tion avec la Cour et à se retirer à Madrid, attendant Tarrivée des troupes françaises.
Effectivement, dans une note datée du 17 septembre, Talleyrand annonça à Tambassadeur d'Espagne d'Acara que des troupes allaient marcher sur la Corogne pour veiller à la sûreté des vaisseaux français ; il déclarait compter que « le roi d'Espagne donnera des ordres pour que l'armée française soit reçue en amie. Elle n'a aucune vue offensive, elle va porter à une portion de la marine française un appui que l'inimitié des agents du Prince de la Paix a rendu indispensable ».
Cependant un agent spécial, le secrétaire Herman, fut envoyé au Prince de la Paix « pour lui faire voir une dernière fois sa vraie situation, la situation de l'Espagne et Tavenir effrayant que son obstination prépare à l'un et à l'autre » (1). Il portait un ultimatum.
Note servant d'instruction pour le citoyen Herman,
2* jour complémentaire an xi (19 septembre 1803).
Le Prince de la Paix doit s'engager : !• A destituer dan» vingt-quatre heures le gouTerneur de Cadix, celui de Malaga et le commandant d'Algésiras ;
Ces destitutions doivent être faites avec tout l'appareil qui appartient à des mesures de gouTcrnement, et par un acte royal dont copie doit être remise au citoyen Herman ;
2^ A payer la valeur des deux bâtiments de Marseille pris par les Anglais à Algésiras, avec une indemnité pour chaque matelot prisonnier qui était abord de ces vaisseaux ;
3* A donner Tordre pour que les milices soient congédiées et que le recrutement extraordinaire cesse ;
i^ A faire entrer dans le bassin du Ferrol les Taisseaux français, à faciliter leur armement et à fournir aux équipages tout ce dont ils peuvent avoir besoin ;
5® A mettre le Ferrol en bon état de défense et à délivrer Burgos et Valladolid de leurs inutiles garnisons pour qu'elles préservent le Ferrol d'une attaque de l'ennemi ;
6^ A convenir que dans le cours d'une semaine on sera d'accord sur l'alternative de la guerre faite par l'Espagne h l'Angleterre ou d'un subside donné par l'Espagne à la France, en compensation des engagements de l'alliance.
Dans le premier cas, deux corps d'armée français, l'un de 18,000 hommes
(1) Lettre de Talleyrand, t* jour complémentaire (19 septembre).
devant se diriger à Valladolid pour attaquer le Portugal, l'autre de 10,000 devant se rendre au camp de Saint-Roch pour attaquer Gibraltar, doivent trouver rassemblées deux armées espagnoles pour agir de concert dans ces deux expéditions, et tous les moyens nécessaires d'approvisionnements et de, siège.
Mais si l'Espagne continue à penser que l'engagement d'un subside soit, ce qui, dans les circonstances, convient davantage à sa position et à ses besoins, il pourrait être fait une convention avec le général Beurnonville en vertu de laquelle : i** l'Espagne contribuera de six millions par mois, à dater de prairial dernier jusqu'à la fin de la guerre, pour l'acquit de ses obligations à l'égard de la France ;
2® De ces six millions, l'Espagne n'en payera que quatre et en retiendra deux qu'elle gardera en dépôt, pour l'acquit de ce qu'il peut être reconnu par Une liquidation générale, que la France liû doit pour ses avances, soit à la Havane, soit ailleurs ; bien entendu que les dépenses faites par la France à Brest ou dans d'autres lieux au compte de l'Espagne seront prises en compensation.
Le citoyen Herman est porteur d'une lettre du Premier Consul au roi d'Espagne, et d'un office que le général Beurnonville doit adresser à M. de Cevallos. C'est au citoyen Herman à juger si cette lettre et c€tte note doivent être remises. Il peut les garder ou leur faire suivre leur destination, selon qu'il verra le Prince de la Paix disposé à souscrire ou à ne pas souscrire aux clauses exprimées dans les présentes instructions.
{Signature illisible,)
Au cas où cette tentative échouerait, Beurnonville devait remettre au roi d'Espagne lui-même la lettre de la main du Premier Consul apportée par Herman. « Vous reverrez M. Cevallos, ajoutait Talleyrand, et vous lui direz que vous devez savoir sans délai et sans ambiguité si le Roi destitue et exile le Prince de la Paix ; s'il veut punir les gouverneurs de Cadix et de Malaga, le commandant d'Algésiras et tous les agents qui, pour plaire au Prince de la Paix, ont insulté la nation française ; s'il veut prendre sous sa garantie Tescadre française qui est au Ferrol ; s'il veut rappeler au ministère des hommes qui soient dignes de sa confiance et à l'abri de tout soupçon de corruption. « Dans le cas contraire, le devoir du Premier Consul étant d'user de la force que Dieu a mise dans ses mains pour protéger son pavillon et ses vaisseaux, il sera obligé de faire entrer des troupes pour empêcher que l'escadre du Ferrol et de Cadix n'éprouve le même sort que le convoi d'AJgésiras
L INVASION DU HANOVRE. i5
« // VOUS est défendu de voir y de saluer le Prince de la Paix « qui est P ennemi du peuple français »
Reçu par le Prince de la Paix, Herman, bien qu'ayant trouvé assez bon accueil, ne put obtenir une signature immédiate du projet de convention dont il était porteur, mais seulement une adhésion au principe de ce projet (1). Beurnonvillc, reprenant Taffaire à son compte, eut avec le Prince de la Paix une conversation de trois heures le 7 octobre (14 vendémiaire), sans gagner davantage (2).
Ayant enfin obtenu une audience du Roi (3), il lui remit, fermée, la lettre du Premier Consul. Le Roi prit chaudement la défense d'Emmanuel Godoy^ déclara que la négociation se faisait à Paris par l'intermédiaire de d'Azara dans de bonnes conditions ; enfin il refusa cT ouvrir la lettre du Premier Consul. <c Je l'accepte, dit-il, parce que vous êtes chargé de me « l'offrir, mais je suis sûr que d'Azara ne tardera pas à nous « expédier le traité qu'il aura fait et je ne veux mêler aucune « amertume à la satisfaction de ce moment. J'espère pouvoir « vous rendre cette lettre sans l'avoir ouverte et je me flatte « que le Premier Consul verra plus tard une preuve d*amitié « dans ma conduite actuelle (4). »
La convention fut signée à Paris le 26 vendémiaire (19 octobre) (5).
26 Tendémitire an xii (19 octobre 1803).
Le Premier Consul de la République française (6), au nom du Peuple français, et Sa Majesté le roi d'Espagne, désirant prévenir les suites de la mésintelligence que les difficultés existantes tendent à faire naître entre les deux gou- Tememcnts, et voulant en môme temps établir, pour le temps de la présente guerre, d'une manière plus conforme aux circonstances et aux intérêts des deux Etats (7^, l'interprétation des traités qui les unissent, ont nommé, savoir :
Le Premier Consul de la République française, au nom du Peuple français, Son Excellence le citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures, et
(1) Rapport d'Herman, 12 vendémiaire, (t) l.ettre de Bearnonville, 14 vendémiaire.
(3) Lettre de Cevallos, 17 vendémiaire (10 octobre).
(4) Lettre de BeumonTilIe, 18 vendémiaire (11 octobre).
(b) BeamonvUle recevait un blâme poor sa raidear, lettre de Talleyrand, 29 vendémiaire.
(d) Ce projet qui a été adopté a été envoyé préalablomont la veille de la signature au Premier Consul, qui a fait les retranchements qui s'y trouvent (Archives des affaires étrangères),
(1) En marge : Adopté par le Premier Consul suivant sa lettre du 28 vendémiaire an xii.
76 PREMrÈRK PARTIE. — CHAPITRE V.
Sa Majesté le roi d'Espagne, Son Excellence M. le chevalier d'Azara, son ambassadeur auprès de la République française; lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, sont convenus de ce qui suit :
Art. !•'. — Sa Majesté le roi d'Espagne donnera des ordres pour que les gouverneurs de Malaga et de Cadix et le commandant d'Algésiras, qui, dans Texercice de leurs fonctions, se sont rendus coupables des plus graves offenses contre le gouvernement français, soient destitués.
Art. 2. — Sa Majesté le roi d'Espagne s'engage à pourvoir à la sûreté des vaisseaux de la République que les événements de la mer ont actuellement conduits, ou pourront par la suite conduire dans ses ports du Ferrol, de la Corogne et de Cadix. Elle donnera des ordres pour que tout ce qui est nécessaire aux réparations et k l'armement de ces vaisseaux, ainsi qu'à la subsistance de leurs équipages, leur soit avancé et fourni de ses magasins pour le compte de la République française.
Art. 3. — Le Premier Consul consent à ce que les obligations imposées à l'Espagne par les traités qui unissent les deux étits soient converties en un subside pécuniaire de six millions par mois qui sera fourni par l'Espagne à son alliée, à dater du renouvellement des hostilités jusqu'à la fin de la présente guerre.
Art. 4. — Le subside de six millions que Sa Majesté catholique s'engage à fournir en compensation de ses engagements, sera acquitté de mois en mois, savoir : en espèces et dans le courant de brumaire prochain pour le temps échu depuis le 30 floréal, époque du commencement de la guerre ; et pour les termes à échoir, en douze obligations successivement payables à la fin de chaque mois, et qui seront fournies d'avance au Trésor public de France pour chacune des années que devra durer la présente guerre.
Il est convenu que sur les six millions par mois formant le subside de l'Espagne, Sa Majesté catholique retiendra tous les mois deux millions qu'Elle conservera en dépôt, et qui serviront à acquitter les sommes qu'il pourra être reconnu par une liquidation générale que la France devra à l'Espagne, tant pour les avances que l'Espagne a faites pour le compte de la France dans les ports d'Europe et des colonies que pour celles qui sont spécifiées dans Tart. 2 de la présente convention.
Art. 5. — En conséquence de ce qui vient d'être convenu, la partie du subside échue, qui doit être acquittée en espèces dans le courant de brumaire prochain, comprenant les mois de prairial, messidor, thermidor et fructidor, se montera à la somme de seize millions qui seront comptés à la France. Les huit autres millions resteront en dépôt dans les mains de Sa Majesté le roi d'Espagne pour répondre à l'objet qui a été exposé dans l'article précédent ;
Et par suite du môme arrangement, les obligations successives de mois en mois qui seront fournies d'avance, savoir : pour l'an xii, quinze jours après les ratifications de la présente convention, et pour chacune des années qui suivront, en messidor de Tannée précédente, ne porteront que la forme de quatre millions par mois ; les deux autres millions du subside de chaque mois restant en dépôt pour l'usage qui vient d'être indiqué.
Il est entendu que le subside effectif de quatre millions payables pour chaque
l'invasion du HANOVRE. 77
mois ne pourra entrer en aucune balance de golde ou de compensation, pour aucune espèce de dépenses, et dcTra toujours être fourni au Trésor en espèces servant d'acquit aux obligations délivrées : les deux puissances entendant que pour les avances qui pourront être faites respectivement à Tavenir, au compte de Tune et de Tautre, soit dans les ports des colonies, soit dans ceux d'Europe, il sera pris de concert à la fin de la guerre, des mesures pour en opérer la liquidation.
Quant aux avances faites jusqu'à ce jour, par ordre de Sa Majesté catholique, pour le compte de la France, tant dans les ports des colonies que dans ceux de l'Europe, Sa Majesté catholique consent à les regarder comme acquittées et s^engnge à ne faire aucune réclamation relativement à ces avances.
Art. 6. — En considération des clauses ci-dessus stipulées, et pendant tout le temps qu'elles seront exécutées, la France reconnaîtra la neutralité de l'Espagne, et elle promet de ne s'opposer à aucune des mesures qui pourront être prises à l'égard des nations belligérantes en vertu des principes généraux et des lois de la neutralité.
Art. 7. — Sa Majesté catholique ayant à cœur de prévenir toutes les difficultés qnf p<mrnii«nt s'élever à l'égard de la neutralité de son territoire, de l'événement d'une guerre entre la République française et le Portugal, s'engage à faire fournir par cette dernière puissance, et en vertu d'une convention qui sera tenue secrète, la somme d'un million par mois, dans les termes et le mode spécifiés par les articles 4 et 5 de la présente convention : et au moyen de ce subside, la neutralité du Portugal sera consentie de la part de la France.
Art. 8. ^ Sa Majesté catholique accorde le transit, en exemptions de droits et sous acquit à caution, pour les draps et les autres produits des manufactures françaises expédiées en Portugal.
Et à l'égard des réclamations de la France relativement aux intérêts et aux droits de son commerce en Espagne, il est convenu qu'il sera fait, dans le courant de l'an xii, une convention spéciale qui aura pour objet de faciliter et d'encourager respectivement le commerce des deux nations sur le territoire Tune de l'autre.
Les ratifications de la présente convention seront échangées à Paris, dix-huit jours après la signature.
A Paris, le vingt-six vendémiaire an xii de la République française, dixneuf octobre mil huit cent trois.
Quant à la lettre du Premier Consul, elle fut remise à Beurnonville avec ses cachets intacts.
Une année entière devait encore s'écouler avant que la coopération militaire de TEspagne devint efiPective.