CHAPITRE X
On se souvient que, dès le 18 mai, Tordre avait été donné de réunir à Boulogne toutes les canonnières existantes (1). Or, le 1*' juillet, au moment où Bonaparte vint pour la première fois visiter le port, il y trouva en tout et pour tout : 4 canonnières et 10 calques.
Deux canonnières, V Inabordable et V Incommode j envoyées intempestivement à Flessingue, avaient été prises en route (2).
C'est entre ces forces insignifiantes et deux frégates anglaises qu eut lieu, le 1®' juillet, une canonnade sous les yeux du Premier Consul (3).
« J'ai fait, écrit Bonaparte le 1®'' juillet, sortir les canon- .< nières, qui ont eu un engagement assez vif avec deux fré- « gâtes anglaises, qui ont fini par s'en aller ; l'une d'elles a « laissé une ancre. »
On avait pu compter, pour la visite du Premier Consul, sur
(1) Voir ci- dessus.
(t) Lettre de blâme da 19 jain, n* 6839 {Correspondance de Napoléon), Les 2 canonnières sont prises le 14 join par la frégate Immortalité (capitaine Owen) et les sloops Cruiser et Jalouse, à l'est da Blanc- Nez (Williams James).
(3) Une lettre de Boulogne publiée au Moniteur du 4 juillet, dit au sujet de cet incident :
c U (le Premier Consul) a peu parlé et a paru un peu ùitigué de la course du matin ; cependant, il est remonté à cheval à 5 heures (du soir) pour passer la revue des troupes de la garnison et a assisté à une canonnade assea vive, qui s'était engagée entre une frégate et i cutters anglais et les chaloupes canonnières.
âl4 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X.
Tarrivée d'un renfort envoyé de Cherbourg le 22 juin, mais les 7 bateaux canonniers de l'enseigne de vaisseau Mauffrai n'avaient pas dépassé le Havre. Bien qu'ayant rencontré Tennemi une seule fois, ils avaient mis quinze jours à ce trajet, ayant relâché partout.
Rapport de l'enseigne de vaisseau Mauffrai, commandant /a division de « sept bateaux canonnière » en relâche dans ce port, contenant les circonstances de sa navigation depuis Cherbourg, et les raisons de son entrée dans le- port (I).
Le Havre, 17 messidor an xi (6 juillet 1803). Citoyen,
Je suis parti de Cherbourg le 3 messidor (22 juin), h 3 heures du matin, avec des vents de nord-ouest, faisant route le long de la côte; je fus chassé par deux frégates qui me forcèrent d'entrer à Barfleur, où je restai jusqu* au 5. Le bateau n*» 6 ayant échou(5 en appareillant, je fus oblijré de mouiller h la Hongrie pour l'attendre. J'en appareillai le 6 à 1 heure du matin avec une petite brise de vent de nord qui ayant halé l'est-nord-est en fraîchissant, me força d'entrer au Grouin, J'y restai jusqu'au 14, toujours contrarié par ces mêmes vents.
Le 14 au matin, ayant des vents de ouest-sud-ouest, je suis sorti et ai fait voile jusqu'à midi ; ayant calme, j'ai fait border les avirons et suis venu mouiller à Asnelle, \ 9 h. 1/2 du soir. Le 15 au matin, même temps; je suis venu, toujours à l'aviron, jusqu'à Courseulles. J'en suis appareillé le 16, à 6 heures du matin, et ai fait voile pour le Havre, avec des vents de nord-ouest, k 11 heures, le vent étant calme et ne pouvant refouler le jusant, je fis mouiller la division à une lieue et demie au nord de Dives. A 2 heures la brise étant venue, j 'appareil lîii et vins mouiller en rade du Havre.
N'ayant de vivres que pour quatre jours et ayant des demandes indispensables à faire, comme pour réparer les ponts de plusieurs bateaux et des cuisines où le feu a pris, des mâts à changer et des vergues, j'ai demandé Tentrée de la division dans le port.
J'ai l'honneur de vous saluer avec respect.
Le Havre, le 17 messidor an xi.
Signé : Mauffrai.
Pour copie :
Bruix.
Ce début, rien moins qu'encourageant, témoignait, de la
• (1) Archives de la Marine, Service général de la correspoudance, 1803, Le Havre, Dieppe, Fécamp, BB', t08.
part des chefs de division, d'une excessive timidité devant Tennemi et les éléments.
Dès son arrivée à Boulogne, Famiral Bruix ^occupa de ranimer la confiance. La petite affaire du 8 au 10 juillet est surtout remarquable comme symptôme d'un esprit d'offensive qui, malheureusement, ne devait pas durer. On verra aussi par le rapport de Bruix, quelle avait été l'augmentation des forces anglaises devant Boulogne.
£. Bruix, consôillôr d'État, amiral de la flottille nationale (i), au Citoyen Ministre de la marine et des colonies,
Boulogne, le 22 messidor an xi de la Répablîqne (Il juillei).
Citoyen Ministre,
Je TOUS dois un compte détaillé des mouvements qui ont eu lieu de la part de Tennemi, et je m'empresse de remplir ce devoir.
Le 49 (8 juillet) au matin, un grand brick et un cutter anglais mouillèrent en avant du port à très grande portée des batteries, dix autres bâtiments de guerre étaient en vuey et tout annonçait un projet d'attaque; je me transportai sur les lieux, et les dispositions furent prises pour les repousser, mais quelques bombes ayant été dirigées sur le brick ennemi, il appareilla ainsi que le cutter, et ce ne fut que le soir à l'entrée de la nuit que ces bâtiments reprirent le mouillage, à une portée de canon plus au large que celui qu'ils avaient quitté le matin. Dans la matinée du 20, le même bâtiment étant toujours à l'ancre, une grande bombarde ennemie lança sous voiles 5 bombes, qui paraissaient dirigées sur le port; elle était hors de portée et ses bombes n'arrivèrent qu'à l'entrée. Bien après, cette bombarde se retira, laissant toujours le brick et le cutter au mouillage qu'ils avaient pris la veille; à 4 heures de l'après-midi, ceux-ci levèrent l'ancre, et alors comme le calme venait de s'établir, ils prirent à l'aide de leurs embarcations le mouillage, plus rapproché mais encore trop éloigné de mes batteries, car elles lancèrent quelques bombes, qui tombèrent en deçà de l'ennemi»
Jugeant par le calme qui venait de s'établir que les bâtiments qui étaient au large ne pourraient venir au secours de ceux qui se trouvaient au mouillage, je donnai ordre aux calques de sortir pour attaquer ces derniers et s*en emparer, mais quoiqu'il n'y eût encore que deux heures et demie de jusant, il fut impossible d'exécuter cette manœuvre.
J'avais conjecturé que la mission du brick et du cutter ennemis n'avait d'autre objet que d'observer et de détruire, autant qu'ils le pourraient, les travaux commencés depuis quelques jours pour la construction du fort en bois
(1) Archives de la Marine, BB>% 168.
21 tf PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X.
ordonné par le Premier Consul; en conséquence, je fis .charger à mitraille des pièces de 24, éloignées seulement de 350 toises du point menacé, et deux officiers de Tétat-major furent chargés de yeiller pendant la nuit aux batteries et de faire feu dès qu'ils pourraient apercevoir ou entendre les ennemis travailler à la destruction du fort.
Cependant, le calme continuant, jVus IVspoir d'exécuter à la marée, c'està-dire yers 3 heures du matin, la manœuvre qui n'avait pu être remplie dans la soirée; à 10 heuret^je donnai l'ordre dont vous trouverez ci-joint copie, je fis embarquer quinze gretiadiers sur chacun des dix catques et, à 3 heures du matin, après beaucoup d'efforts pour vaincre le flot dont la vitesse augmente beaucoup depuis le creusement du bîissin, elles parvinrent à sortir; elles se développèrent aussitôt et attaquèrent les bâtiments ennemis, mais, avertis sans doute par le bruit des rames, lorsque les calques retenus à l'entrée du port par la violence du courant redoublèrent d'efforts, ceux-ci, favorisés par une faible brise de terre qui commençait à s'élever, avaient déjà levé f ancre, et, à force de voiles^ de rames et de canots qui les remorquaient, parvinrent d'autant plm facilement à ^éloigner que nos catques, obligés de mettre le cap à terre, perdaient forcément du chemin. Cependant, ils poursuivirent ces bâtiments à deux lieues au large, en les canonnant chaque fois que la distance leur permettait de présenter l'arrière pour tirer à portée; ils les mirent complètement en fuite et ils s'en fussent certainement emparés, si la brise de terre fraîchissant toujoiu*s n'eût protégé la fuite de l'ennemi.
Vers 1 i heures, nos caïques. étaient ralliés ; les mêmes bâtiments ennemis renforcés d'une grande bombarde et ayant plusieurs des leurs en vue, qui manœuvraient pour les rallier, sont revenus à la charge et ont engagé l'action contre nos calques, sur lesquels plusieurs bombes ont été dirigées sans succès quoique h portée dans cette dernière affaire; le brick s'étant trouvé vivement engagé par le feu réuni des batteries et des calques, n'a dû une seconde fois sa vie qu'à la fraîcheur momentanée de la brise dont il a profité pour prendre la fuite, toutes voiles dehors; la bombarde s* est trouvée également compromise pendant un quart d'heure de calme, au point de la faire remorquer par trois bateaux pour la retirer du feu des caïques qui Teût certainement réduite, si le calme eût continué; cependant j'ai pensé. Citoyen Ministre, que dans ces derniers instants les caïques auraient pu lui faire plus de mal et vous verrez par la copie ci-jointe de l'ordre du jour d'hier, que j'ai fait connaître à la flottille mon opinion à cet égard.
Enfin Vennemi s* étant retiré et d'autres bâtiments de gueire venant le joindre du large, j'ai retenu dans le port les canonnières qui devaient sortir à la marée et j'ai fait rentrer les caïques.
Aujourd'hui, les vents sont assez frais de la partie du sud-ouest et les ennemis couraient au large.
J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
E. Bruix.
Ce combat est d'autant plus intéressant, que beaucoup considéraient les caïques comme incapables de jouer un
rdle (1). Ces légères embarcations auraient par deux fois obligé à la retraite des navires relativement forts.
D'autre part, Timpuissance des croiseurs anglais à exécuter une vraie attaque contre les ports de construction, de relâche ou de rassemblement de la flottille, allait s'affirmer par des bombardements inefficaces*
Le Sou^-Commissaîrt de marine, au Contre^Amîral ministre de la marine
et des colonies, à Paris (i).
Pécamp, Zi messidor an xi (1 7 joillet 1803).
Citoyen Général,
Je m^empresse d'avoir Thonneur de tous rendre compte de Taffàire qu'il y a eu hier à Saint-Valery-en-Caux.
Une division anglaise composée de i vaisseau, 4 frégates ou corvettes, 2 bombardes et i cutter, ont jeté hier, depuis 3 heures jusqu'à 4 heures après-midi, dans cette petite ville, environ 60 bombes et un nombre inconnu de boulets de tous calibres, mais notamment de 30 livres, qui ont fiait beaucoup de dégAts, sans blesser personne, tous les habitants en étant sortis aux premières volées.
Cette division est encore sur nos côtes. Le vaisseau a passé hier soir très près des jetées du port de Fécamp : tout y est prêt pour la bien recevoir, si elle nous donne la passade comme elle a fait à Dieppe et au dit Saint- Valéry.
Il serait pourtant à désirer que les batteries reconnues indispensables en ce port, et auxquelles on travaille, fussent terminées et garnies de leurs bouches à feu pour faire repentir ces perfides insulaires de leurs fanfaronnades, qui pourraient devenir cependant funestes, tant aux constructions nationales qu'aux habitants de ce port, s'ils y mettaient de l'opiniâtreté.
J'aurai Thonneur, Citoyen Général, de tous faire connaître le résultat de leurs opérations, s'ils effectuent leurs projets menaçants.
Salut et respect.
Verguin.
Quelques jours plus tard c'était le tour de Dieppe où Fefifet du bombardement fut nul (3), puis du Havre où les bateaux canonniers prirent part à l'action d'une façon très hongrable.
(1) Lettre de Decrès da 20 juin.
(2) Archives de la Marine, Service général, correspondance, 1803. Le Havre, Dieppe» Fécamp, BB*, 208.
(3) Leture de Sébastiani. (Archives de la Guerre, — C6tes.)
Le S2 juillet, 1 bombarde, i canonnière et 2 frégates britanniques ont bombardé le Havre. Deux bombes seulement sont tombées en Tille. Les bateaux canonniers et la chaloupe Tempête ont soutenu le feu, qui a duré de il h. 3/4 du matin k 1 heure du soir. L'ennemi s* est tenu toujours très loin et a agi avec grande mollesse (i).
Dieppe fut de nouveau bombardé le 14 septembre.
Le So(/8-Comm/88a/re de marine au général Decrès, ministre de la marine et des colonies (2).
Dieppe, le 27 fructidor an xi (14 septembre 1803).
Citoyen Ministre,
Ce matin, à 8 heures environ, une division anglaise composée de i frégate et 2 bombardes, venant de la côte de Test, a paru devant Dieppe et s'en est approchée à une portée de canon. Elle a de suite commencé son feu, et elle a tiré sur la Tille avec un acharnement qui a peu d'exemples. 150 bombes au moins ont été jetées par cette division, et plus du tiers est tombé dans Tintérieur de Dieppe.
Plusieurs maisons ont été endommagées, une seule a été entièrement la proie des flammes : elle était située hors les portes de la ville. La frégate a, de son côté, fait un feu continuel, et cette division n'a cessé de tirer que Ters les a heures. Elle a repris le large pendant quelque temps, la marée et les courants ne lui permettant pas de tenir davantage devant le front de la place, et elle s'est ensuite dirigée le long des Côtes de l'ouest, où elle a recommencé sa canonnade avec les batteries qui y sont établies.
Pendant la durée du combat, plusieurs autres bâtiments ennemis se sont approchés du large et ont rallié la division.
Les batteries de Dieppe ont vivement répondu au feu des Anglais; il est même certain que plusieurs boulets ont porté à leur bord. Les marins se sont empressés de se rendre utiles dans cette circonstance, et je dois particulièrement vous nommer ici le citoyen Bouzard, gardien du feu de la jetée, qui a été constamment attaché à une batterie, et qui l'a dirigée avec beaucoup de succès.
Une assez grande quantité de bombes et de boulets est tombée dans le port : elle n'y a fait d'autre dommage que de percer un bateau de pêche. Les constructions pour la flottille nationale n'ont aucunement souflert.
Il n'y a eu dans cet événement aucune personne luée, et 2 ou 3 hommes seulement ont été légèrement blessés par des éclats de bombes.
Les bureaux de la marine n'ont point été atteints, quoique la partie d'une bombe soit tombée sur la maison.
(1) Rapport de Bertrand, préfet maritime. (Archives nationales^ Secrât. d*Etat, AF", 1190.)
(S) Archives de la Marine. Service général, correspondance, 1803. Le Havre, Dieppe, Fécamp. BB*, 208.
L'éloignement actuel de Tennemi ne laisse pas craindre qu'il renouvelle ses attaques à la marine de ce soir.
J aurai soin, Citoyen Ministre, de vous tenir exactement informé de tout ce qui se passera sur cette côte, et je continuerai de fournir aux autorité» chargées de la défense de la place, tous les secours qui seront en mon pouvoir.
Salut et respect.
Martin.
D'après W. James, les forces anglaises étaient composées de la frégate Immortalité et des bombardes Perseus et Explosion ; les pertes avaient été de 1 tué et 5 blessés.
A Gran ville les Anglais subirent un échec complet (1).
Les premiers renforts que Ton attendait à Boulogne étaient ceux de Dunkerque, où Ton pouvait croire que l'armement des bateaux de Tancienne flottille serait rapidement terminé. L'ordre avait été donné, le 22 août, d'en envoyer 100 à Boulogne, portant 600 soldats des 46® et 22® demi-brigades (2). Le capitaine de vaisseau Pévrieux fut désigné pour ce commandement important et difficile, car la persistance des Anglais à observer Boulogne rendait un combat à peu près inévitable.
Voici comment l'amiral Bruix envisageait la conduite de l'opération, en supposant prêts environ 25 bateaux, chiffre bien plus près de la réalité que celui fixé par le Premier Consul (3).
E. Bruix, conseiller d'ÊM, amiral de la flottille nationale, au capitaine de vaisaean Pévrieux, commandant la partie de la flottille nationale rassemblée à Dunkerque (4).
Boologne, le 4 fructidor an xi de la République (22 août).
J'ai appris du Ministre, Citoyen Capitaine, qu'il vous avait désigné pour commander et conduire ici la portion de la flottille actuellement ralliée à Dunkerque. Je suis fort aise que le choix du Ministre, pour une aussi importante mission, ait porté sur un officier qui, constamment, donna des preuves de zèle et de lumière. On doit en tirer d'heureux présages et j'ose augurer du succès.
(i) Lettre de Napoléon k Soult, 17 septembre 1800. Ecbarpe d'honneur au maire et destitution d'un des adjoints.
(2) Lettre à Bruix du 22 août. {Correspondance de Napoléon, 7028.)
(3) Voir ci-dessus.
(4) Archives de la Marine, BB>^, 168. — De Bruix.
Cependant, ni vous ni moi ne pouTons nous dissimuler les obstacles que tous aurez h surmonter pour tromper en cette saison la vigilance active de Tennemi sur nos cdtes, et vous dérober^ dans une navigation de 45 lieues à peu près, à la supériorité de ses forces ; ce n'est pas que le temps en cette saison même ne puisse vous présenter des chances favorables, le grand point est de profiter habilement des circonstances propres à vous servir. Vous jugerei comme moi que, pour être toujours prêt à les saisir, il convient d'abord de tenir en rade même pendant la nuit des bfttiments rang<^s sous votre commandement, d'intercepter pour eux toutes connaissances avec la terre autres que celles indispensables pour le service et d'exercer constamment en rade votre division aux manœuvres sous voiles et à la rame qui doivent ultérieurement assurer la précision et la célérité de ses mouvements pendant le cours de sa navigation ; il ne vous sera pas moins nécessaire d'embarquer d'excellents pilotes qui vous donnent des renseignements positifs sur la direction et la vitesse du courant, et vous disent avec certitude jusqu'où ces courants pourront vous servir et vous contrarier avec tel ou tel vent et à telle ou telle partie de la côte; Texpérience des pilotes cdtiers éclairera vos déterminations dans presque toutes les circonstances, mais elle servira plus particulièrement à former et fixer votre opinion, lorsque, par exemple, sur le point d'appareiller d'un port ou d'une rade, il s'agira de savoir si, avec la marée régnante, tel ou tel vent, et dans une position connue de l'ennemi, on peut, sans s'exposer à être coupé, arriver à une autre station et à temps opportun pour s'y mettre à l'abri.
Vous aurez soin de vous faire donner par le préfet maritime un tableau exact de toutes les batteries des côtes de son arrondissement; ce tableau devra exprimer l'intervalle qui sépare les batteries l'une de l'autre, la force de chacune et la distance du mouillage que pourraient prendre les bâtiments de la flottille.
Vous vous munirez de signaux de côtes et vous observerez très attentivement ceux qui seront faits, afin de connaître à temps et d'éviter tout ennemi supérieur en force.
J'ignore quel sera précisément, au moment favorable pour votre départ, le nombre des bâtiments qui sortiront sous votre commandement; d'après les rapports que je reçois, il me paraît présumable que ce nombre ne sera guère au-dessous de vingt-cinq. Quoi qu'il en soit, vous établirez un ordre de marche, d'attaque et de défense convenable à l'espèce de biktiments que vous aurez à diriger; vous prescrirez à ceux-ci des signaux analogues à l'espèce de tactique que vous leur aurez donnée et communiquerez aux capitaines les instructions que vous trouverez les plus propres à leur faciliter l'exécution de vos volontés parmi les bâtiments de votre petite division; plusieurs sans doute par leur espèce ou leurs qualitt'*s particulières auront sui- les autres l'avantage d'une marche supérieure. Vous destinerez sans doute les premiers à éclairer votre marche en les faisant naviguer les uns en avant, les autres sur la droite, à une distance qui vous permettra de distinguer leurs signaux, et telle, d'ailleurs, que vous ayez le temps de soustraire tous vos bâtiments à l'ennemi, . lorsque les éclaircurs l'auront signalé. De Dunkerque au méridien de Gris-Nez votre route corrigée serait à peu près l'ouest-sud-ouest et, depuis Gris-Nez jusqu'à Boulogne, le sud, quelques degrés est.
11 résulte de là qu'un vent de sud-sud-est, par exemple, et favorable à votre
navigation, depuis Totre départ jusqu^à Totre arriTée dans le nord de Gris- Nez, ne TOUS permettra pas, les côtes fussent-elles délivrées d'ennemis, de faire route pour Boulogne, à moins de courir des bords qui vous porteraient au large. Cette seule réflexion ne vous laisse guère espérer de vous rendre directe^ ment de Dunkerque à Boulogne, Au surplus et en raison de beaucoup d'autres observations qui doivent vous faire pressentir Textréme difficulté de mettre à fin une telle traversée sans relâche, n'hésitez donc pas à relâcher dans le port dont vous vous serez ménagé t entrée ou à mouiller en tout autre abri dont vous 9urez prévu le refuge d'après les combinaisons de distance, de vent, de marche et de position de Tennemi qui précédemment aura pris idée à votre dernier appareillage; c'est principalement sur ces données d'après les connaissances locales des pilotes, l'ensemble que vous devez espérer sinon un prompt et heureux résultat ;^et sur tous ces objets je vous recommande de prendre tous les soins que vous vous inspirerez de votre prudence et de vos lumières. La connaissance que j'ai de votre coup d'œil et de votre fermeté m'assure que vous écarterez de vos combinaisons les suppositions exagérées de danger, lesquelles donneraient aux déterminations de tout autre officier l'empreinte de la faiblesse au lieu de celle d'un courage raisonné ; les guetteurs aux signauTt sont rarement doués d'assez d'intelligence pour les fonctions qu'ils exercent, mais, lorsque d'après le gisement d'une vigie {sic), vous jugerez que les signaux, s'ils étaient faits avec sagacité, pourraient contribuer à la sécurité de votre navigation, ne négligez pas de faire partir d'avance un officier intelligent qui se rendant à cette vigie vous transmettra par des signaux dont vous serez convenus. Je ne saurais prévoir d'ailleurs toutes les situations plus ou moins critiques où pourraient vous engager les hasards de la guerre et de la navigation. Ayez autant de confiance dans la fortune que j'en ai moi-même dans votre talent et croyez surtout qu'on ne tient pas moins de compte d'une sage et courageuse conduite et des efforts faits pour réussir que du succès même, quelquefois étranger au talent de ceux qui l'obtiennent.
E. Bruix.
Il était doac admis par Tamiral, d'une part qu'il y avait peu de chances d'exécuter le trajet total sans relâcher, de l'autre qu'il fallait serrer les côtes du plus près possible; enfin, qu'on devait chercher à éviter l'ennemi.
Le déplorable état, caché à Bonaparte lors de son passage à Dunkerque, des bateaux d'ancienne construction et les lenteurs de l'armement retardèrent le départ pour Boulogne. Le 12 septembre seulement, une division, mise sous les ordres du capitaine Saint-Haouen, était prête à partir.
Cependant les Anglais étaient de plus en plus agressifs.
La frégate CerbentSy montée par l'amiral Saumarez en personne, et les sloops ou shooners Charwelly Kite^ Ealing, Carteret^ et les bombardes Terror et Suiphiir, mouillèrent devant
Granville. Les deux bombardes échouent et le bombardement ne put commencer que le lendemain; il dure le matin du 14 et du 15. 22 canonnières sortent du port en ligne. Les Anglais ne font aucune perte. La frégate Cerberus échouée est vainement attaquée par 9 canonnières françaises. Après trois heures d'échouage, elle est renflouée (i) et la division anglaise s'éloigne en toute hâte.
Deux autres combats livrés les 8 et H août devant Boulogne furent beaucoup plus sérieux, d'i^ie part parce qu'ils retardèrent sensiblement les travaux, de Fautre parce que le renforcement de la croisière devant Boulogne et son acharnement étaient des indices certains de la connaissance que possédait Tennemi du projet de concentration en ce point.
Toutefois, malgré la force de Fennemi, Tamiral Bruix donna, le 9 septembre, Tordre de profiter du beau temps pour attaquer à Tabordage les navires qui étaient mouillés à deux lieues, à Touest de Boulogne. Un coup de vent empêcha cette attaque, mais dès qu'il fut terminé, c'est-à-dire le 19, quelques canonnières vinrent se mettre en rade, prêtes à soutenir les bateaux armés à Dunkerque.
Le Contre- Ami rai f préfet maritime du premier arrondissement, au Ministre de la marine et des colonies, à Paris (2).
Dankerque, le 25 fructidor an xi (12 septembre 1803).
Citoven Ministre,
J*ai riionneur de vous informer que la division, composée de 27 bateaux, dont 6 portant chacun un mortier, et de la prame la Ville-de-Lille, a, depuis quatre jours, ses équipages au grand complet. 11 manque cependant quelques soldats de garnison que le bataillon de la 46* demi-brigade n*a pu fournir.
J'ai ajouté à cette division une ancienne péniche que j*ai fait radouber et qui va être armée aujourd'hui. Elle prend 22 hommes de troupes pour les avirons et 10 hommes en sus pour la mousqueterse, plus son équipage; le tout conformément à votre dépêche réglementaire du H thermidor dernier.
Le capitaine de vaisseau Sainf-Haouen, commandant, a ses derniers ordres
(1) W. James.
(2) Archives de la Marine, Scfvice général, correspondance, 1803. Dunkerque, Calais, Boulogne. BB'. 207.
depuis quatre jours, mais les Tents ont régn^, a^ant et après, depuis le sudouest jusqu'au nord, et la présence des marches ennemies, de même que les marées. Font empêché de faire route. Cet officier a dû tous rendre ses comptes directement, comme il lui est ordonné par Tarticle 21 du règlement du 18 messidor an xi.
Je \ous donne arec satisfaction Tassurance que cette diyision est armée parfaitement et de manière à faire une rigoureuse défense dans le cas où elle serait attaquée. Il me reste le désir de pouvoir armer ainsi les autres, surtout sous le rapport des chefs de bateaux.
Deux frégates ennemies ont remplacé les deux calques qui étaient en obser- Tation près de Gravelines.
Salut et respect.
Le 14 septembre, Saint-Haouen appareilla.
Le Contre-Amiral, préf^ murhime du premier arrondissement, au Ministre de la marine et des colonies, à Paris (1).
Dimkerque, le 27 fructidor an xi (14 septembre 1803).
Citoyen Ministre,
J'ai rhonneur de tous rendre compte que désirant faire pai-tir la division du capitaine de vaisseau Saint-Haouen, j'avais donné des ordres pour qu'elle appareillât à la marée d'hier soir, mais la nuit étimt trop noire et la mer mauvaise, les pilotes ne voulurent pas hasarder de mettre dehors, parce qu'en outre la barre avait beaucoup de levée, ce qu'ils ont constaté par procès- verbal.
Ce matin les vents étant au sud-est, et l'ennemi n'étant pas en vue, je l'ai fait appareiller à 8 heures, et à 10 heures tous les bateaux étaient sortis du chenal. Ils sont très bien armés, bien équipés, et disposés à combattre si l'ennemi se présente.
J'ai expédié un courrier à l'amiral pour lui porter cette nouvelle.
Au moment où je vous écris, il est 8 heures. Le gardien de la tour me rend compte que le mirage l'empêche de voir la division, mais qu'il la croit devant Calais. Il a aperçu au large une canonnière qu'il présume ennemie. Les signaux n'ont rien annoncé d'inquiétant.
Salut et respect.
NiELLY.
P.S. — Voici le rapport des signaux que je reçois en ce moment :
« A 4 heures, les guetteurs des vigies à l'ouest ont signalé 6 voiles.
« A la même heure avons entendu tirer 17 ou 18 coups de canon à l'ouest. »
(1) Archives de la Marine. Service général, correspondance, 1803. Donkerque, Calais, Boulogne. BB'. t07.
Je présume que ces coups de canon sont des signaux faits par la canonnière ennemie, mais je pense qu'ils n'ont rien d'inquiétant pour la division»
En réalité, la flottille avait rencontré à hauteur de Calais une corvette anglaise. Quelques coups de canon ayant été échangés (1), le commandant Saint-Haouen se réfugia dans le port.
D'après son rapport, la tombée du vent aurait été la seule cause de cette relâche.
Le Commandant de la rade et du port de Calais, commandant une division de la flottille, au Ministre de la marine et des colonies (2).
Calais, le 28 fructidor aa xi (15 septembre 1803).
Citoyen Ministre,
J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence qu'étant parti hier matin de Dunkerque pour Boulogne avec la prame la Villes-Lille et 27 bateaux canonniers, j'ai mouillé à 5 h. i/2 devant Calais, les venls ayant comidérablement mollir quoique toujours de la partie de Cest-nord-esty ne me permettant plus de doubler le cap Gris-Nez avant le flot.
Je suis entré dans le port à la marée ainsi que j'avais annoncé à Tamiral le devoir faire si j'étais obligé d'y mouiller.
Ma division est prête à continuer sa route pour Boulogne, je n'attends pour cela que du calme ou un vent portant; car il ne faut pas songer à louvoyer avec ces bateaux et encore moins avec la prame qui, toutes voiles dehors, marche plus mal qu'eux sous leur misaine.
Dans le nombre des bateaux, il y en a quatre vulgairement appelés eulsrondSy à cause de leur forme et qui à la voile et à l'aviron ne peuvent suivre les autres.
Une corvette anglaise stationnée dans le nord-est de Calais est venue me reconnaître. J'étais le dernier de la ligne. Elle m'a envoyé une volée qui ne m'a pas atteint. Je Tai laissé approcher et lui ai ensuite envoyé la mienne dont les boulets l'ont dépassée. Nous avons encore échangé quelques coups de canon et elle a laissé arriver sur la division qui était dans l'ouest et n'a cessé de lui faire des signaux à coups de canon.
Salut et respect.
Saint-Haoien.
(1) Lettre de Soult du 15 septembre. (Archives de la Guerre. -^ Côtes.)
(2) Archives de la Marine, Service général, correspondance,- 1803. Dunkerque, Calais» Boulogne. BB'. 207.
L'ennemi, d'après le rapport de Saint-Haouen , n'aurait donc été pour rien dans cette relâche, autorisée, à la vérité, par les ordres de l'amiral Bruix, mais tout à fait fâcheuse.
E. Bruix, con9eiller d'État, amiral de la flottille nationale, au Ministre de la marine et des colonies (1).
Boulogne, le 28 fhietidor an xi de la République (15 septembre).
Citoyen Ministre,
Je TOUS rends compte qu'hier, à 9 heures du soir, un gendarme expédié par le commandant d'armes de Calais me porta une lettre dans laquelle il me prévenait que la portion de la flottille partie de Dunkcrque aux ordres du capitaine Saint-Haouen paraissait à la Tue du port; aussitôt que j'ai pu Toir, je pris toutes les dispositions qui étaient en mon pouvoir pour protéger sa route ; je fis sortir toutes les forces qui sont ici à ma disposition, j'ai envoyé h Ambleteuse un offlcier chargé de prendre un bateau léger, d'aller croiser la division Qjt de prévenir le commandant qu'il n'y avait à l'entrée du port que 2 bricks et i bombarde et que ces forces inférieures aux siennes devaient d'autant moins arrêter sa marche qu'il devait être soutenu par celles de Boulogne.
Je m'attendais toute la nuit à être prévenu de l'arrivée de cette division, lorsqu'à 2 heures j'ai reçu une lettre du citoyen Saint-Haouen par laquelle il me prévient que sur le rapport des pilotes de Calais qui lui ont appris que quatre bateaux ennemis avaient été signalés dans t ouest (?) et dans la crainte de ne pouvoir doubler le cap Gris-Nez avant le flot, il avait cru devoir mouiller en rade de Calais et se proposait d'entrer à 9 heures dans le port ; il m'apprend aussi qu'une corvette anglaise était venue inquiéter les derrières et avait échangé avec lui quelques coups de canon.
Cette relâche, Citoyen Ministre, est d'autant plus malheureuse qu'il n'y a pas de doute que la division ne fût lieureusement à Boulogne; les motifs sur lesquels le citoyen Saint-Haouen Ta jugée nécessaire me paraissent très vagues; je le lui ai mandé, en l'engageant à tâcher de réparer sa faute, mais je crains qu'il ne se présente de longtemps des chances aussi favorables que celles dont il aurait pu profiter; au surplus, je vais prendre toutes les mesures qui seront en mon pouvoir pour accélérer et assurer son arrivée à Boulogne.
J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
£. Bruix.
QueUe que fût la raison réelle de cet arrêt, l'ennemi en profita, car, dès le lendemain de Feutrée à Calais de la division Saint-Haouen, 6 bombardes ou canonnières anglaises vinrent l'y bloquer (2). Un bombardement de quatre heures, effectué
(1) Archives de la Marine, BBiv, 168. — De Bruix.
(2) Lettre de Brabazan, commandant d'armes de Calais (Archives de la Guerre. — Côtes).
le 27 septembre par la division du capitaine Jackson (1), n'eut aucun effet (2), et un coup de vent obligea rennemi à s'éloigner.
Avant de connaître ce fait, Bruix donna à Saint-Haouen Tordre impératif de prendre l'offensive si rennemi ne s'était pas renforcé devant Calais.
£. Bruix f conseiller d'État, amiral de la flottille nationale, au citoyen Saint-Haouen, capitaine de vaisseau, commandant la division navale stationnée à Calais (3).
Dankerqoe, le 4 TendémUire an xii (17 septembre).
Je reçois, Citoyen, la lettre que vous m*avez adressée aujourdliui par un courrier extraordinaire. Il me semble peu vraisemblable que Tennemi s*obstine dans son attaque, mais en tout cas, soit quMl veuille y donner suite, soit qu'il n'ait aucun projet de cette nature, je vous prescris de profiter de la première marée pour mouiller en dehors du port, de telle sorte que vous ne puissiez être coupé.
Je suppose ici que la division anglaise a reçu du renfort, car si elle n*a que le nombre et l'espèce de bâtiments que vous m'annoncez, vom devez prendre Voffemive et attaquer Vermemi à l'abordage,
J*ai l'honneur de vous saluer. E. Bruix.
P.-5. — Renforcez, s'il le faut, vos équipages et vos garnisons, demandez aussi des boulets creux à l'artillerie.
D'après la version anglaise, le départ du capitaine Jackson aurait seul permis à Saint-Haouen de gagner Boulogne sans risquer autre chose que quelques coups de canon, hors de portée, échangés avec la frégate anglaise Léda (4). Il semble au contraire que le danger affronté ait été beaucoup plus sérieux.
Rapport et extrait du journal du commandant de la division de la flottille arrivée de Calais à Boulogne, le 25 vendémiaire an XII (5).
28 septembre 1803.
Le 5 vendémiaire (28 septembre), à 6 h. i/2 du matin, les signaux de la
(1) W. James.
(2) Moniteur du 1« octobre.
{3) Archives de la Marine, BB', 168. — De Bruix.
(4) W. James.
(5) Afxhives de la Marine, Service général» correspondance, 1803. Dunkerque, Calais, Boulogne. BB'. 207.
côte ont annoncé une dÎTision ennemie croisant dans Vouest-nord-ouest de Calais, à la distance de 10 kilomètres, et composée de i frégate de 40 canons de 18, 2 bombardes, 1 pinasse portant 16 canons de 24, 3 bricks et 4 cutters.
Plus dans le nord-est, une goélette à la même distance; à 8 heures, la division a appareillé du port avec Tordre de prendre le mouillage dans Tordre du tableau remis h chaque capitiine.
Je me suis embarqué sur Taviso le Prince^e-GalleSy Famiral m*ayant pré- Tenu que Tintention du Premier Consul était que je ne restasse pas sur la prame. J'ai couru plasieurs bords en rade pour accélérer Texécution d'ordre de mouillage, mais voyant que Tennemi continuait sa bordée à plus de deux lieues dans le nord, j'ai fait le signal d'appareiller avec toute célérité, bien persuadé que Tennemi qui avait encore plus de deux heures de flot à supporter ne pourrait pas gôner ma marche avant mon arrivée à Gris-Nei. J*ai fait signal h la division de ranger la terre et elle a ainsi continué sa route dans le plus grand ordre. Je faisais peu de voile pour me maintenir au centre, la marche de la Prame la retenait toujours à la queue de la ligne.
L'ennemi, qui n'avait continué si loin sa bordée au nord que pour mo rejoindre sans doute sur Tautre bord, au mouillage, se vira dès qu'il aperçut ma manœuvre.
A il heures, quoique hors de portée, il commença à faire feu sur la queue de la ligne.
La prame» le seul b&timent qui pât lui répondre, a riposté dès qu'elle a cru être à portée et a ainsi continué son feu jusqu'en rade de Boulogne.
Dès que le jusant a favorisé la division ennemie, elle s'est rapidement approchée et toute sa ligne a fait un feu très vif depuis le travers de la baie de Wissant, ce qui n'a pas empêché qu'à 3 h. iS la division de la flottille a mouillé en rade de Boulogne, ayant été puissamment soutenue par les batteries de la côte. Je me suis embossé eûnformément à Vordre que f ai reçu du général Magoriy qui me prescrivait en même temps de faire entrer la division à la marée suivante.
L'ennemi a pris le large et a mis en travers une lieue et demie dans Touestnord-ouest.
A 5 heures, elle a reviré à terre; j'ai aussitôt fait signal de se préparer au combat.
A 6 h. 45, les bâtiments ont repris le large en courant au nord-nord-est.
A 8 heures, la division a appareillé et est entrée dans le port.
Boulogne, le 7 vendémiaire an xu.
Le commandant de la division,
Saint-Haouen.
Mais la rentrée à Tintérieur du port de Boulogne ne cadrait pas avec les dispositions prises par Bruix qui, ayant le même jour (28 septembre) fait partir de Dunkerque la seconde division, comptait la faire venir d'une traite à Boulogne et voulait lui assurer, à l'arrivée sur cette rade, Tappui d'une forte ligne d'embossage.
E. Bruix, conseiller d'État, amiral de la flottille nationale,
au contre^amiral Magon (I).
CAlais, le 5 Tendémiaire aa xu (28 soptombre).
Je reçois votre lettre à Tinstant. Je Tois, qu'à Texception de deux bâtiments entre Ambleteuse et la toiu* de Croy, la division commandée par le capitaine Saint-Haouen est arrivée devant le port de Boulogne, où vous Tavei fait embosser, en attendant que la marée lui permette d'entrer dans le port. Je regrette qu'au lieu de prendre ce dernier parti, vous n'ayei pas, au contraire, 'fait sortir les chaloupes canonnières que vous avez à Boulogne, pour former avec la division de Calais et les caîques une ligne d'embossage qui eût été capable, à mon avis, de faire tête à Tennemi. La division de Dunkerque a appareillé ce soir du port pour se rendi*e à Boulogne et vous sentez combien je dois désirer que toutes les forces qui sont à votre disposition soient flottantes et prêtes à soutenir celles qui viennent de Dunkerque; faites donc sortir ce que vous avez dans le port, aussitôt ma lettre reçue, si la marée le permet; embossez vos bâtiments et dès que les signaux ou même les manœuvres de l'ennemi vous avertiront de l'approche de la division de Dunkerque, faites-les appareiller pour aller au-devant, car si nos divisions se rejoignent avant que l'ennemi ait pu engager sérieusement celle de Dunkerque, il faut, ou qu'elle soit prise, ou que nos forces réunies l'attaquent si vigoureusement que sa défaite ou sa fuite soit le résultat de cet événement. Embarquez le plus d'officiers intelligerfts que vous pouvez, sur nos bâtiments, et si vous jugez que l'affaire doit être décisive, embai-quez-vous vous-même sur une péniche. Communiquez ma lettre au général Soult, afin qu'il puisse ordonner des mesures sur la côte et partout où il le jugera nécessaire. J'espère que vous l'avez pré- Tenu de l'événement dos bateaux échoués, il me semble que ce serait là le cas d'employer les batteries mobiles, car si les Anglais ont connaissance de cet échouage, ils chercheront à brûler nos bâtiments à force de péniches armées.
Je compte entièrement, Citoyen Général, sur le zèle et l'activité qui vous distinguent.
E. Briix.
Le 28 septembre, à 8 heures du soir, par belle brise d'estsud-est, Tamiral Nielly, préfet maritime de Dunkerque, avait en effet, sous ses yeux, fait appareiller la division Pévrieux. Malgré le peu d'empressement des pilotes « qui, ayant trouvé la mer houleuse, n'avaient pas du tout le désir de les mettre dehors » (2), les 23 bateaux, montés par le 2*^ bataillon de la 46^ de ligne, se trouvèrent le lendemain, à 5 heures du
(1) Archives de la Marine, BB"', 168. — De Bruix.
(2) Rapport de Nitlly, BB«\ 171.
LES PREMièRES OPÉRATIONS DE LA FLOTTILLE. 229
matin, devant Calais et bientôt en vue de près de 20 navires anglais au large du Gris-Nez.
Grâce à Tappui des batteries de côte, la division put faire, à 10 heures du matin,^ sa jonction en rade de Boulogne, avec toutes les forces de l'amiral Magon. Après un nouvel engagement qui dura trois heures, Tennemi « fort incommodé par le feu de la flottille et des batteries (1) » se retira.
Un bateau, le n® 46, était resté en route et entré à Calais (2).
C'était là un fort joli succès qui eut un grand retentissement des deux côtés de la Manche.
Le Premier Consul se montra très satisfait de ces deux premiers combats.
Au général Bruix, commandant de la flottille de Boulogne.
Paris, 8 Tendémiaire an xii (1« octobre 1803).
Citoyen amiral Bniix, je tous fais mon compliment sur le bon résultat de Totre voyage (3). Ces deux petits engagements et leur issue sont un \éritable succès. Votre lettre de Dunkerque, du 5 messidor, m'a prouvé que vous aviez tout prévu, que tout était le résultat de vos combinaisons, et vous voyez que tout a réussi. Il doit y avoir à Dunkerque encore deux divisions prêtes à partir; faites-nous-les arriver de même.
Par contre, l'impression en Angleterre fut fort désagréable.
L'attaque contre Calais a été dirigée par le capitaine Jackson, î\ bord de V Automne, et celle contre Boulogne par le capitaine Hookman, à bord du Jjéda. Nous sommes fâchés d'apprendre que deux divisions des chaloupes de Tennemi ont trouvé moyen de nous échapper et d'entrer à Boulogne les 28 et
29 septembre Il y a actuellement 55 chaloupes canonnières à l'ancre
devant Boulogne. Notre escadre n'a reçu aucun dommage. Il est tombé une bombe à bord du Léda. Elle a éclaté dans la cale et n'a blessé personne
L'hiver approche et nous touchons au moment où Bonaparte doit nous atta-
(1) Rapport du contre-amiral Nielly, préfet maritime da 1« arrondissement. 30 septembre. {Archives de la Marine, BB', t07.) — Lettre d'Andlerry, chef d'état-mi^jor du eamp de Saini-Omer, t8 septembre. {Archives de la Guerre. — Côtes.)
(2) Rapport de Bruix. Archives de la Marine, BB«, J07. Moniteur du 3 octobre. Ordre du jour de la flottille en date du 7 vendémiaire, {Archives de la Guerre. — Côtes.) D'après W. James, 2 bateaux auraient été jetés à la côte.
(3) Il avait été à Calais et à Dunkerque presser le départ de Saint- Haouen et de PéTrieux.
quer; le gouvernement a redoublé de Tigilance. On a rassemblé des force» considérables sur la côte de Sussex et Ton construit des redoutes et des forts î\ Pevensey (i).
La troisième division de bateaux armés à Dunkerque arriva sans difficulté à Boulogne le 26 octobre (2). Une quatrième, sous les ordres du capitaine Gillet, forte de 17 bateaux et 3 péniches, entra aussi en rade le 4 novembre après avoir échappé par ime navigation de nuit à 15 navires ennemis (3). A cette époque, le port de Dunkerque avait donc fourni tout ce qui, de Tancieime flottille, valait la peine d'être réparé, mais rien des 15 bateaux qu'on y avait mis en construction (4).
Le Préfet maritime du premier arrondiBsement au Ministre de la marine
et des colonies (5).
Dunkerque, 12 brumaire an xii (4 noyembre 1803).
Citoyen Ministre,
Des 125 bateaux canonniers d'ancienne construction qui existaient au port de Dunkerque, quatre-vingt-deux sont arrivés et rendus à Boulogne^ quinze sont partis hier pour cette destination, et trois qui faisaient le service de stationnaires à Gravelines, Ostende et Nieuport doivent également s'y rendre. 11 en reste encore vingt-cinq, jugés par TofÛcier du génie maritime hors d'état d'être radoubés et qui devraient être condamnés.
Salut et respect.