‹ 1793-1805Chapitre 43 sur 112 · C. BONNEFOUX · texte numérisé non relu

C. BONNEFOUX

Sur les côtes de la Manche, la concentration, dès son début, parut devoir être incomparablement plus lente et plus difficile que sur les rivages de la mer du Nord et du Pas de Calais. On eut tous les déboires, aussi bien du fait de Fennemi très gênant, que par suite de Tinexpérience des officiers, des

(1) Moniteur du 21 octobre, d'après le journal anglais, La Gazette de la Coup,

(2) Bateaux n«« 54 à 81, 1« bataillon de la 36*. ON, inédite, 29 octobre. {Archives de la Guerre.)

(3) Ordre du jour de la flottille. (Archives de la Marine, BB", 177.)

(4) N»« 82 à 96, affectés au 2« bataUlon de la 36«.

(5) Archives de la Marine. Service général, correspondance, 1803. Dunkerque, Calais, Boulogne. BB', 207.

dangers de la navigation dans ces parages pleins d'écueils et de courants et des vents contraires. Le récit de quelques-unes de ces pénibles odyssées suffira, sans que l'on puisse suivre la marche de tous les détachements de la flottille, pour que l'on juge des difficultés qu'il y eut à vaincre.

Après le bombardement du 22 juillet, qui avait suivi l'entrée au Havre de la division de l'enseigne Mauffroy (1), ce port ne devait plus rien envoyer avant le 15 septembre. A cette date, 5 bateaux, 3 péniches et 2 chaloupes canonnières prennent la mer. Un bateau touche au sortir du port, un autre fait naufrage devant Fécamp où la petite division se réfugie à grand'peine avec de sérieuses avaries (2).

Le Contre'AmirAl, préfet maritime du deuxième Arrondissement, au Ministre de la marine et des colonies (3).

An Hayre, 1« joar complémentaire an xi (18 septembre 1803).

Citoyen Ministre,

La diTision partie avant-hier au soir pour Boulogne, se trouva h 5 heures du matin devant Fécamp, où elle mouilla, pour attendre la marée : on lui fit signal de continuer sa route, mais soit qu'il n'ait pas été aperçu, ou que le commandant ait eu quelques raisons particulières que je ne connais pas encore, ces bâtiments n'ont pas suivi leur destination. Les vents ayant soufflé avec force, la mer étant devenue très grosse, ils ont soufl*ert et ont été forcés d'entrer dans le port de Fécamp. La canonnière la Tempête (le 5*) a démftté de son beaupré et de son màt de misaine, et un des bateaux canonniers a échoué à l'est du port. Le premier de ces deux bâtiments éprouve des besoins auxquels je m'occupe en ce moment de satisfaire et j'ai lieu de croire qu'il ne tardera pas à être réparé.

Je ne puis vous donner. Citoyen Ministre, des renseignements plus détaillés sur les événements dont je vous rends compte; aussitôt qu'il m'en parviendra de positifs, je vous les transmettrai.

Le bateau canonnier qui avait échoué entre la Hève et le Havre a été heureusement relevé hier, à la marée du soir; je le fais travailler et sous peu de jours il se trouvera réarmé.

J'ai l'honneur de vous s«i1uer.

Ed. BuRQUES-MlSSlÉSY.

(1) Voir ci-dessQs.

(t) Lettres de Sébastianldn 18 septembre et da 6 octobre. (Archives de la Guerre. — Côtes.)

. (3) Archives de la Marine, Service général» correspondance, 1803. Le Havre, Dieppe, Fécamp. B^', 208.

P.-S. — Un rapport qui me parvient à FinstAnt du capitaine de frégate Lambert, qui s'est rendu à Fécamp hier dans la matinée, me fait espéirer qu'on sera parvenu à faire rentrer dans le port le bateau canonnier échoué.

Ci-joint, Citoyen Ministre, une note que me remet à ce sujet le citoyen Moncabrié, chef militaire qui, par hasard, s'est trouvé témoin de l'événement arrivé à la division.

Ed. B. M.

Le 6 octobre seulement, après un arrêt prolongé, attribué à la présence aux environs de Dieppe des navires ennemis qui ont pris part au bombardement du 14 septembre, le petit détachement est arrivé à hauteur de Cayeux. Il a constamment navigué la nuit et fait relâche à Saint- Valery-en-Caux et au Tréport. On l'attend à Etaples, mais un coup de vent l'oblige à revenir sur ses pas et à s'abriter à Fécamp (1).

D'après Williams James, un combat aurait été livré.

Le 30 septembre, la frégate Léda avec les sloops Lark et Harpy se trouvant devant Étaples à lutter contre un fort vent d'est et sud-est, un grand brick de il canons de 24 avec 6 shooners ou sloops sortirent du port. La chasse est donnée par le Lark et le Harpy et le cuiier Admiral-Mitchell^ de 12caronades, commandé par le lieutenant Shippard, qui était devant Boulogne, prend part au combat. Après deux heures et demie de lutte le brick et un des sloops

s'échouèrent Le vent de terre avait empêché la division anglaise d'agir

et tout le poids de l'engagement reposa sur le brave lieutenant Shippard, qui fut blessé.

Une autre division, partie du Havre le 13 octobre, a aussi de graves mécomptes.

Le Contrô'Amir&l, préfet maritime du deuxième arrondissement, au Ministre de la marine et des colonies (2).

Havre, 20 vendémiaire an xu (13 octobre 1803).

Citoyen Ministre, J'ai l'honneur de vous rendre compte que la division que j'avais fait mettre

(1) Lettres de Margaron, commandant rarrondissement d'Etaples, 8 octobre. Archives de la Guerre; de Lagrasse, préfet maritime du Havre, 15 octobre. Archives de la MarinCt BB', 208 (5 bateaux, 1 péniche, 3 transports).

(2) Archives de la Marine, Service général, correspondance, 1803. Le Havre, Dieppe, Fécamp. BB% 208.

en appareillage, sortit hier à 8 heures du soir, dans le plus grand ordre, et sans aToir éprouvé le moindre accident ; elle était composée ainsi qu'il suit :

4 bateaux de 1" espèce :

Les 7% 8«, 98» et 99»; 9 bateaux de !• espèce :

N»* 99, i04, 138, 139, 140, 143, 144, iÂ^ et 448; 2 péniches attachées aux bateaux de !'• espèce ;

Les 98» et 99« ; 10 bateaux de réquisition; 2 bâtiments de commerce ;

Total : 27 bâtiments.

La 10* légère formant les garnisons a montré, en embarquant, le plus grand zèle ; ces troupes, qui étaient dans les meilleures dispositions, ont manifesté de la satisfaction de se rapprocher du point des opérations auxquelles elles sont appelées.

Tout me faisait espérer que cette division filerait en totalité pendant la nuit ; mais, vous verrez par le rapport du commandant dont je vous remets copie, que les vents ont empêché 4 bateaux de l'^ espèce, 4 de 2«, i péniche et 7 transports, de faire route; ces 16 bâtiments se tiennent au mouillage, afin de profiter du premier moment favorable pour se rendre à leur destination. Les onze qui ont passé sont les bateaux de 2* espèce n*» 104, 138, 143, 144, 1i5, la péniche attachée au 99* et 5 transports. Les signaux ont annoncé, pendant la matinée, que Tennemi cherchait à les attaquer et que le général Dupas se dispos«ait à leur donner du secours au moyen des batteries mobiles qu'il dirige. J'ignore jusqu'à présent ce qui a eu lieu, je suppose que ces bâtiments auront relâché à Fécamp ou même au delà ; aussitôt que j'aurai du positif je vous en ferai part.

Les chaloupes canonnières VEtna et la Brûlante j qui ont transporté le restant du dépôt colonial aux iles Saint-^Marcouf, viennent de mouiller en rade.

En réalité, les 11 bateaux qui ont exécuté les ordres se sont réfugiés dans Fanse des Grandes-Dalles (à 14 kilomètres au nord-est de Fécamp) , où ils ont eu une canonnade avec une frégate anglaise (1).

Le 31 octobre, cette division atteint Saint-Yalery- sur- Somme. « Je croyais, écrit le général Dupas qui Ta escortée « depuis son départ, je croyais vous annoncer qu'elle a fait « voile pour Boulogne, mais il est écrit que les marins ne « passeront aucun port, aucune baie sans y entrer (2). »

Quant au détachement parti le premier du Havre, son chef

(1) Lettre de Decrès, 15 octobre. (Archives nationales ^ AF", 1191.)

(2) Archives de la GueiTe. — C6tes.

ne peut amener à Boulogne, le 31 octobre, que 6 voiles, tandis qne 2 restent à Etaples.

Cette pénible campagne inspire à Forfait quelques réflexions qui méritent d'être retenues :

Du Havre, 19 octobre 1803.

Il y a en fc^^néral des événements malheureux sur la cAte : deux bateaux ont échoué au Havre, ils sont relevés, on les réparera ; un troisième est perdu à Fécamp, il vous en aura été rendu compte, mais ce qu'il faut vous dirCy c'est que des accidents de cette nature seront très fréquents avec les dispositions que Fon prend.

D'abord on se persuade toujours qu'il est impossible de passer de vive force^ que de petits bâtiments secondés par des batteries de terre ne peuvent tenir contre des frégates; on évite un combat où souvent les chances seraient pour nous, parce que nous aurions la supériorité du nombre en canons, la supériorité en calibre^ l'avantage de n'être vu que comme un point. Enfin parce que nous opposons quelques bateaux .\ de grands bâtiments qui valent dix fois plus, on dit toujours que les petits bâtiments seront écrasés et l'on ne veut pas que les grands soient désemparés. Jamais encore les bateaux n*ont été battus et Von redoute tout pour eux. Avec ces préjugés on ne veut plus les faire marcher que de nuit.

Pour naviguer de nuit le long des côtes, en rasant toujours la terre, il faut une expérience consommée. Les courants changent de direction à chaque pointe, les vents trompent souvent. On juge mal les distances quand on est mal expérimenté. Cependant, les bateaux sont commandés par des aspirants qui n'ont jamais navigué dans ces parages; ils ont peu de matelots et une garnison qui, voyant la mer pour la première fois, est malade et inhabile à toute espèce de manœuvre.

Si vous voulez passer de vive force et en plein jovr, Carmement actuel est militaire et me parait convenable. Armez beaucoup les côtes, vous aurez des combats fréquents, souvent glorieux je l'espère et l'ennemi sera obligé de renforcer ses croisières et de jouer beaucoup contre peu.

Mais si l'on veut passer de nuit, il faut suivre une tout autre marche : armer les bateaux de bons matelots, et en petit nombre. Faites-les commi^nder par des pécheurs de la côte ; ne les payez pas, mais donnez-leur 300 liyres de gratification à leur arrivée à Boulogne; je vous assure. Général, que vous n'en perdrez pas un et qu'ils arriveront tous moitié plus tôt; il faudrait également faire revenir leur équipage par terre.

Un des grands malheurs de notre marine. Général, c'est que partout elle compte le savoir pour rien : un aspirant vire de bord dans des courants, il manque à virer, il vient à la côte entre deux phares qui la lui indiquent et il y vient avec ses ancres à bord. Un pécheur ne ferait point de fautes pareilles.

Cependant, sur 7 bâtiments, 3 font côte et la canonnière reste au mouillage pour attendre son convoi démâté : voilà une division désemparée par les suites d'une mauvaise disposition, qui met les forces de l'État à la merci de l'inexpérience. Très certainement, si des pécheurs ou autres pratiques avaient commandé, la division serait entrée intacte et de la même marée h Dieppe.

J'ai dit ces choses, G^n^ral, au Ministre de la marine, quand il faisait le règlement d^organisation; je les lui ai écrites dans des notes qu'il devait tous présenter; les faits confirment malheureusement mes prévoyances et je crains bien d'autres revers si Ton ne chaiige d'errements. Mon avis, au reste, est qu'il Vaudrait mieux perdre des bateaux par les combats que par maladresse.

Je vous salue, Général, avec respect.

Forfait.

Encore les bateaux venant du Havre parviennent-ils parfois à Boulogne ; pour ceux qui viennent des ports plus à l'ouest, les difficultés sont encore bien plus grandes (1).

Le 15 septembre, il y avait au port de Gran ville une forte division comprenant 22 bateaux canonniers montés par le 1®' bataillon de la 24* demi- brigade. Prévenue du départ prochain de la flottille, une petite escadre anglaise, forte de 9 navires, était venue bombarder la ville, où tombèrent 400 bombes sans grand effet. A la fin de cette canonnade, les 22 bateaux, levant l'ancre, se portèrent au-devant de l'ennemi « pour tenter l'abordage (2) ». Les Anglais s'enfuirent et allèrent croiser devant Saint-Malo.

Après ce brillant début la division de la flottille prit la mer (3) pour gagner Cherbourg. Mais alors commencèrent les difficultés.

Arrêtés par les vents contraires dans la baie de Régne ville, les bateaux en repartent le 30 septembre seulement. Nouvelle relâche à Carteret, puis, le 3 octobre une tentative de sortie ayant échoué, le départ, en deux fois, n'a lieu qu'à partir du 6. Le 15 octobre seulement la division, moins 2 bateaux laissés à Carentan, atteint Cherbourg. Pourtant elle a eu l'appui constant des hussards du colonel la Houssaye, qui ne Tout pas quittée depuis Gran ville (4). Le 29 novembre elle sera encore à la Hougue, après avoir subi de sérieuses avaries dans un coup de vent de l'est (5).

(1) Les Anglais avaient eu cependant à subir on sôrieaz échec dès le débat des hostilités : le 2 juillet, la frégate la Minerve, échouée devant Boulogne, avait été prise.

(2) Il n'y eut que 3 blessés de la 24* légère. Lettre de la Houssaye, 16 septembre. {Archives de la Gtterre,)

(3) Ordre du jour du 20 septembre. {Archives de la Guerre.)

(4) Le 20 octobre.

(5) Lettres du colonel la Houssaye des 20, 21 septembre, 5 et 15 octobre. Rapport d'ensemble du 1" décembre. (Archives de la Guerre* — Côtes.)

Aucun des navires venant de Gran ville ou des ports plus à l'ouest, à plus forte raison de l'Océan, n'aura dépassé la Hougue avant le 20 novembre (1).

Les résultats de la concentration ordonnée par le Premier Consul dès le début de la guerre, sont, au moment du deuxième voyage sur les côtes, des plus minimes si on les compare à ce qu'on parait avoir attendu.

Situation de /a flottille de guerre, le 10 brumaire an Xll

(2 novembre) (2).

Commissariat cT Anvers.

En construction 7 de 3* espèce.

En armement 1

Total "8

1*' arrondissement (Ostende, Dunkerque, Calais).

En constniction : 15 de grande espèce, 59 de i'*, 45 de 2«, 394 de 3% 14 calques.

En armement ou armés : 17 de grande espèce, 64 de 1**, 151 de 2*, 404 de 3', 21 calques, 6 bombardes.

Dont 4 chaloupes et 82 bateauy armés à Boulogne et 15 d'ancienne construction à Dunkerque.

2* arrondissement (Fécamp, Dieppe, le Hayre).

En construction : 16 de grande espèce, 62 de 1", 85 de 2«, 48 de 3®, 2 calques.

En armement ou armés : 16 de grande espèce, 88 de 1", 133 de 2», 56 de 3*, 2 calques.

Dont en route pour Boulogne et actuellement h Étaples ou Saint- Valerysur-Somme : 6 de grande espèce, 14 de 1", 5 de 2«.

3® arrondissement (Brest, Saint-Malo).

En construction : 50 de l** espèce, 3 de 2«, 2 de 3*. En armement ou armés : 59 de 1" espèce, 60 de 2*, 4 de 3*, 2 caïques. Dont en route pour Boulogne, 42 ; en relâche à Cherbourg, 4, et 9 en relâche à Saint-Malo,

(1) Rapport du capitaine Lecolier. {Archives nationales, AF>», 1191.) — Voir ci-dessous: Rapport d'ensemble de la Houssaye. — Sur 11 bateaux arrivés à Cherbourg ayant le 13 octobre, 7 ont besoin de réparations. (Lettre de Lacrosse, Archives de la Marine, BB', t08.)

(2) Archives de la Marine, BBi% 178.

4" arrondÙ9ement (Lorient, Nantes).

En construction : 20 de i'" espèce, 30 de 2«, 18 de 3**.

En armement : 36 de i** espèce, 37 de 2«, 18 de 3* (1 seul est armé).

5^ arrondiuement (Rochefort, Bordeaux, Baronne).

En construction : 30 de i'« espèce, 46 de 2«, 66 de 3*. En armement ; 35 de l*^ espèce, 55 de 2", 100 de 3*.

Paris et Compiègne.

En construction : 25 de 1~ espèce, 20 de 2«, 20 de 3«.

En résumé, il y a à cette date à Boulogne : 1 prame, 4 chaloupes, 82 bateaux de 2^ espèce, 4 de 3^, 7 calques.

En route pour Boulogne et en reliiche depuis Étaples jusqu'à Benaudet : 10 chaloupes, 45 bateaux, 2 de 3^ espèce, Prôts à partir :

15 bateaux à Dunkerque, d'ancienne construction ; 6 bateaux d'Ostende et de Flessingue; 1 chaloupe du Havre; 1 chaloupe et 11 bateaux de Saint-Malo ; 1 chaloupe de Lorient (anc. construction).

On a acheté 416 bâtiments.

Tels sont les pitoyables résultats de six mois d'efforts. Il semble que Bonaparte s'était attendu à mieux.

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