III
cher à reconstituer les différents états d'esprit du Premier Consul pendant cette première période de six mois, qui fut décisive pour le reste des opérations.
Tout d'abord, Bonaparte a-t-il désiré la guerre ?
Sans revenir sur les efforts réels de sa diplomatie pour Téviter, le manque absolu de toute préparation, l'abandon de la flottille, Fétat lamentable de la marine, les dangers auxquels seront exposés, dès la rupture, les navires de Saint- Domingue, tout, jusqu'à la faiblesse des défenses côtières, permet d'affirmer que non. La guerre est imposée au Premier Consul et son explosion le surprend à peu près au dépourvu.
Mais alors le sentiment qui va le dominer sera l'irritation la plus violente. Elle se traduira par la mesure exceptionnelle prise contre les sujets anglais qui sont arrêtés et internés, par l'invasion précipitée du Hanovre, par la fébrile activité avec laquelle Bonaparte lance ses ordres et se met au travail.
Tout marche autour de Bonaparte ayec une célérité proportionnée à sa bouillante ardeur. Immédiatement après le départ de l'ambassadeur anglais, il employa trois jours et trois nuits à un travail relatif aux circonstances, toujours debout et employant trois ou quatre secrétaires à la fois. Vers la fin du quatrième jour, se sentant violemment agité, il se mit au bain et y resta six heures, pendant lesquelles il dicta des dépêches de la plus haute importance. Il se mit enfin au lit et donna Tordre de réveiller à 3 heures pour recevoir cinq ou six courriers qu'il attendait pendant la nuit. C'est ainsi qu'il expédie les affaires (i).
D'après le même agent secret, Bonaparte aurait dit au Tribunat « qu'il répondait de l'issue de la guerre; qu'à la vérité, « il faudra deux ans pour creuser ime rade à Boulogne « capable de réunir les armements, mais qu'alors l'expédition « qu'il médite sera immanquable, qu'il est bien sûr de son « fait (2) » ; mais tout ce que nous venons d'étudier des mesures prises dément cette assertion. Tout, au contraire, concourt à prouver que, d'après les premières intentions de Bonaparte, les préparatifs doivent être achevés à une époque infiniment plus rapprochée et cette question, qu'il est nécessaire de bien préciser, est d'une importance capitale.
(1) Relations secrètes des agents de Louis XVIIL — Lettre du 16 juin. — Comte de Remacle. (t) Id. Lettre du l"Juin.
On se souvient que les ordres du 24 mai avaient fixé au 23 décembre l'achèvement de la moitié du programme des constructions maritimes. Dès le 30 mai, le délai assigné est ramené au 24 septembre et cela pour un chiffre de bâtiments qui croit constamment jusqu'au 22 août, jour où il est admis que tout doit être prêt pour le 24 novembre. A la fin d'août et au début de septembre, de nouveaux ordres de mise en chantier sont nécessaires pour réaliser le plan d'organisation qui sera définitivement arrêté le 10 septembre, et, jusqu'au H octobre, de nouveaux bâtiments seront entrepris. Si l'on doit juger en septembre et octobre, du temps qu'il faudra pour achever ce qui est seulement commencé à cette époque, par le peu qui est réalisé des constructions ordonnées dès la fin de mai, il est évident que Bonaparte a dû, à la fin d'août, admettre une nouvelle date postérieure au 24 septembre et même au 22 novembre pour l'achèvement de la flottille. Les débuts excessivement pénibles et lents de la concentration durent aussi faire reculer dans son esprit l'époque de la descente. Si Ton ajoute à ces considérations celles que provoquent l'examen des travaux des ports, restreints pendant la période antérieure à septembre, commencés mais à longue échéance à partir de cette époque, et l'exposé des mesures prises pour rassembler une armée d'abord pour le 18 août, puis pour le 24 septembre, puis pour le milieu d'octobre et encore déduction faite de tout le corps de Ney, on peut en conclure que quelle qu'ait pu être la pensée réelle du Premier Consul, elle a subi des transformations multiples et profondes entre le 23 mai et le 10 novembre 1803.
Que Bonaparte paraisse formellement décidé à tenter la descente, c'est ce qu'ont prouvé tous les témoignages de ses contemporains et aussi les deux scènes suivantes, qui jettent un jour curieux sur les sentiments de son entourage.
A la suite d'un conseil tenu en juillet, Berthier aurait fait
quelques objections et « l'ami » ajoute : « J'étais là
« J'entendis la fin du discours de Berthier et je fus témoin de « la fureur de Bonaparte. Elle fut horrible (1) ».
(1) Lettre de l'ami. Voir ci-dessoai.
Un peu plus tard, c'est avec sa propre famille que le projet est discuté.
Ce samedi 29 octobre fut encore assez remarquable par une couyersation qu*eut le Premier Consul avec sa famille un peu ayant de se retirer. Quelques familiers s'y trouvaient et c*est de Tun d'eux qu'on tient les détails qu on Ta lire. On ayait parlé de la descente. Bonaparte s'en était expliqué sur son ton ordinaire. Il ayait conclu en disant quHl était bien décidé qu*il périrait ou qu*il planterait son drapeau sur la Tour de Londres, Tous les assistants effrayés se réunirent pour entourer le conquérant. On lui représenta combien son existence était précieuse à la France et à l'Europe, combien il serait cruel à lui de l'exposer et de hasarder par 1.^ le sort de sa famille et de tous les siens. On lui peignit sous les plus yiyes couleurs tous les dangers inséparables d'une telle entreprise. Le héros fut touché; il s'attendrit peu à peu et le témoin ^ont nous nous appuyons assure que son attendrissement alla jusqu'à verser des larmes. Il se retira cependant en murmurant contre les Anglais et en les menaçant; mais à peine eut-il disparu que sa famille, qui le connaît, ne put dissimuler sa joie : « Nous le tenons, dirent-ils, il a pleuré, il n'ira pas » (i).
Si de telles scènes, en les supposant véridiques, ne prouvent rien au sujet des vraies intentions du Premier Consul, elles confirment au moins une situation qu'on ne peut méconnaître. Sincère ou non, Bonaparte a si bien fait qu'aux yeux de la population française il incarne l'idée de la descente, idée chère au pays, mais dont aucun gouvernement depuis 1793 n'a pu, ni voulu, ni même désiré réellement la réalisation.
Bien qu'elle ne sache pas la vérité sur toute cette lamentable histoire, la nation se doute bien que depuis dix ans on la berne, on la trompe et que jamais on n'a sérieusement cherché à la débarrasser de son ennemi le plus redoutable. Cette fois-ci, consciente de sa force, fière de sa gloire, elle compte sur Bonaparte, sur son génie, pour en finir tout de bon, et ne lui marchandera ni son sang, ni son argent, ni même sa patience.
Bien vite Bonaparte tirera parti de cet élan patriotique.
Quand, dès le mois de juin, il fait préparer des rations (2) « pour tout l'hiver » pour ses trois camps de Gand, Saint- Omer et Compiègne, il doit bien se douter que la flottille ne sera pas prête à Tépoque fixée; quand, au mois d'octobre, il
(I) Comte de Reraade, toc. cil,
(t) Correspondance de Napoléon, du 14 juin, au général Dejean, 6817.
exécute le rassemblement de la plus grande partie de l'armée, il sait parfaitement que l'embarquement sera retardé. Néanmoins, dès cette époque, les troupes viennent sur les côtes et, loin de la population civile, on les discipline, on les met en main, et Ton en fera un instrument de guerre merveilleux (1), soit, mais aussi un instrument de domination intérieure dont on ne sera pas long à se servir.
Mais, ni pour le pays ni même pour le soldat, les promesses de descente ne pourront toujours suffire, et qu'il le veuille ou non, il faudra bien que quelque jour Bonaparte s'engage à fond dans la guerre anglaise. Un jour viendra sûrement où il lui faudra vouloir réellement et préparer effectivement la descente en Angleterre.
Que personnellement Bonaparte aille volontiers risquer « sa vie et sa gloire » dans une entreprise qu'il a déclarée déjà a la plus audacieuse de toutes » , c'est ce dont on peut douter, malgré son incontestable bravoure, mais autre chose en 1803 doit le faire hésiter : c'est l'obligation de quitter la France et la nécessité, qui paraît inéluctable, de rester pour un temps indéterminé séparé d'un pays où sa domination n'a pas encore de bases solides.
Il y aurait bien une solution et sans doute elle a été proposée, au moins par Berthier (2) : c'est de donner le commandement à un autre, mais quelqu'un, après coup, il est vrai, prétend avoir montré à Bonaparte qu'un tel projet est inadmissible pour lui.
Envoyé à Boulogne pour décider si Tentrcprise est praticable, Bemadotte aurait dit au retour : « Si l'attaque réussit « sous votre commandement, la victoire sera sans résultat, à « moins que vous ne vouliez imiter Guillaume le Conquérant. « Si vous envoyez Fun de nous et qu'il ait le succès^ il sera « plus puissant et plus grand que vous-même (3) ».
(1) La transformation de Tannée pendant son léjonr dans les camps, la marque profonde que lui imprime Bonaparte, résultent de documents inédits rassemblés par M. le contrôleur Alombert. On y suit la transformation progressive de l'armée républicaine en armée impériale. Il y a là une mine d'enseignements de Tordre le plus élevé et qu'il faut souhaiter voir publier le plus tôt possible.
(t) Voir ci-dessous, lettre de T « ami ».
(3) Conversation tenue par Bemadotte, rapportée par le journal de lord Bloomfleld» ambassadeur anglais en Suède en 1824, communiquée par M. Léonce Pingand.
Dans ces conditions, le passage de Bonaparte est absolument nécessaire, mais son départ présente de graves inconvénients.
Rien ne paraît donc plus exactement résumer la situation que le témoignage d*un homme, vivant dans l'entourage du Premier Consul, jouissant de sa confiance, le trahissant, et à qui sera conservé le pseudonyme usité dans sa correspondance : « l'ami ».
Ce qui arrive au sujet de cette descente est inou! et Traiment désespérant même pour l'Angleterre qui, quoi qu*elle dise, n'a nulle envie qu'elle soit même tentée ; j'en sais quelque chose, comme tous savez. Tous ses amis ont pour instruction de f empêcher et on ne C empêchera pas; elle sera tentée au grand désespoir de ceux qui la font et de ceux qui Vattendent, si la paix ne se fait pas. Voici le fait et je vous le garantis. Dès les premiers troubles avec P Angleterre j le Consul j séduit par cette canaille irlandaise qui vit ici à nos dépens^ crut la descente facile ou tout au moins très redoutée, et Talleyrand, qui est enragé contre C Angleterre 9 y poussait de toutes ses forces. Cependant, en 1797, les meilleurs mémoires qui en détournèrent le Directoire furent remis par le général Bonaparte, mais, en i803, il croit l'intimider par cette menace ; les entours font rendue si publique qu'elle est dans la tête de toute la France. Les Anglais, en la craignant, l'ont provoquée, en aigrissant son amour-propre. Bref, tant a été fait que l'on s*est trouvé à ne pouvoir plus s'en dédire, ni reculer et, en ce moment, elle est décidée, mais avec de grandes douleurs de cette nécessité, parce que le hasard est trop grand. Berthier était d'avis que les premières colonnes parties de cinq points différents ne fussent pas commandées parle Consul et qu'il reste dans le port principal pour ne s'embarquer qu'avec l'arrière-garde. Bonaparte redoute également d* aller et de rester; s'il va et qu'il soit repoussé, il court les plus grands risques à la retraite, et, à son arrivée (1 )
Tel est, semble-t-il, l'état d'esprit qui a inspiré le plan d'ensemble du 21 juillet, dont on a retrouvé constamment la
(1) L'origine de cette lettre, datée de Paris 16 JaiUet 1803, et découverte par le savant professeur Pingand, exige une explication :
Il existait à cette époque à Dresde un certain comte d'Antraigues, ancien agent seci^ au service des Bourbons, alors attaché à la légation russe à Dresde, espion à la solde de l'Angleterre. Ce personnage avait des correspondants à Paris, dont deux, désignés par les pseudonymes de « l'ami » et de « l'amie », pouvaient, par leurs relations dans l'entourage de Bonaparte et de Joséphine, se procurer les renseignements les plus précis et les plus secrets. Les copies de leurs lettres, transmises par d'Antraigues au prince Cxartoriski, sont actuellement en Russie aux archives secrètes de la Chancellerie impériale, sauf une de r « ami » copiée par d'Antraigues, qui est au ministère des affaires étrangères sous la dato du 14 février 1804 (France, 683). Il est certain que cette correspondance donna les détails les plus complets sur les mesures ordonnées par Bonaparte. (Voir : Le comte d'Antraigues, par M. Léonce Pingand.)
marque dans les actes d'exécution et dont il faut enfin donner le texte complet.
Instructions pour l'amiral oommandant la flottille nationale (i).
AnTers, le t thermidor an xi (21 Juillet 1803).
Le Premier Consul, Citoyen Amiral, a fait choix de tous pour commander • la flottille nationale, faisant partie de Farmée qu'il a le projet de commander en personne, et qui doit porter la guerre au sein même de l'Angleterre. Tous les ports de la République et les bords de ses rivières navigables, tous ceux de la République batave, sont dans ce moment le thé&tre des préparatifs destinés contre cette puissance.
Expédition du TexeL
La République batave foiu*nira au Texel 5 vaisseaux de guerre, 5 frégates et des bâtiments de transport pour l'embarquement de 25,000 hommes.
Expédition de Fiestingue,
Elle réunira à Flessingue 200 chaloupes canonnières, 200 bateaux plats et les transports nécessaires pour porter 30,000 hommes.
L'organisation et l'exécution de ces dispositions sont indépendantes de votre commandement; mais je crois devoir vous les faire connaître afin que vos méditations embrassent l'ensemble des opérations préparées.
Division générale de ta flottille par rapport à ses positions.
La flottille nationale dont le commandement et l'organisation vous sont confiés, se divise en droite^ centre et gaxiche.
Droite, Le point d'appui de la droite de la flottille sera Ostende et Nieuport.
Centre.
Le centre s^appuiera sur Dunkerque, Gravelines et Calais.
Gauche.
La gauche sera réunie à Wissant, Ambleteuse, Boulogne et Ëtaples.
Réserve et limite du commandement de Vamiral.
La baie de Somme, Dieppe et le Havre seront des ports de réserve, mais, cependant, votre commandement ne s'étend pas au delà de la baie de Somme.
(1) Archives nationales, carton AFi\ 1203, marine, colonies, flottilles, ans xii et xiv.
Droite de la flottille, — Sa composition.
La droite de la flottille sera composée de tous les bateaux plats de grande espèce, bateaux plats de première espèce, bateaux plats de seconde espèce, calques et péniches, corvettes de pèche, bateaux de Blankenberghe, sloops et autres bâtiments de transport, que les départements réunis peuvent fournir dans les ports qui correspondent directement avec ces points par la navigation intérieure.
Camp de Bruges, — Alternative de sa destination.
En vendémiaire prochain, Tarmée de terre aura à Bruges un camp de 30,000 hommes, et selon qu'il sera ultérieurement décidé, d'après les circonstances,, ce corps d'armée s'embarquera à Ostende ou se repliera sur le centre ou la gauche.
Résultat de la réunion de la flottille et du camp à Ostende,
Mais la réunion de la flottille à Ostende et le camp de Bruges, présenteront déjà cet avantage de menacer l'embouchure de la Tamise et d'occuper l'attention de l'ennemi.
Possibilité d^une combinaison de la droite avec Vopération de Flessingue,
Il serait possible que les dispositions finales de l'expédition portassent k combiner les mouvements de la droite de la flottille avec l'opération de Flessingue; ce qui fournirait une réunion de 60,000 hommes.
Corvettes de pèche.
Vous ferez choix sur cette droite de 100 corvettes de pèche les plus propres à être armées d'une pièc€ de 24 que vous y ferez établir.
Embarquement de chevaux isolés.
Chaque bateau plat de l"' et 2* espèce, sera aménagé de manière à porter deux chevaux.
Bâtiments de transport assimilés aux corvettes,
11 en sera de même de toutes les corvettes de pèche et bâtiments de trans— port qui, par leur capacité, peuvent être assimilés à l'une ou l'autre espèce deces bâtiments.
Aménagement et armement des bateaux plats de la grande espèce.
Quant aux bateaux de la grande espèce, leur aménagement doit être disposéde manière à recevoir, du soir au matin, ou 60 chevaux avec leurs cavaliers,, ou 200 hommes d'infanterie.
Dans l'un et l'autre cas ces bâtiments, qui doivent être armés de 12 canons> de 24, devront garder leur artillerie, qui sera servie par l'infanterie ou les. cavaliers embarqués.
Corpt de chevaux à embarquer.
Indépendamment de la quantité de cheyaux que la droite de la flottille transportera par ce moyen, il faut avoir des bâtiments du moindre tirant d'eau possible, c'est-à-dire de moins de 8 pieds, et à défaut de ceux-ci, de 9 et de 10 au plus, pour le transport de 1200 chcTaux, mais il en faudra embarquer au moins 400 sur des b&timents ne tirant pas plus de 8 pieds d'eau.
Bagages, grosse artillerie, munitions, etc.
A ces bâtiments vous en ajouterez quelques autres, d'un tirant d'eau indéterminé, en choisissant toutefois ceux qui en auront le moindre, et leur destination sera de porter de gros bagages, tels que des Tivres, de la grosse artillerie, des munitions et objets utiles dans cette expédition, mais qu'on peut hasarder sans la compromettre.
Troupes, vivres, munitions et objets divers que doit porter la droite.
Il serait à désirer que la droite proprement dite de la flottille, composée des bâtiments des quatre échantillons qui forment ses éléments de guerre (et dans le 4* échantillon je range les péniches et les calques) pût, avec les transports qui en feront partie, porter 30,000 hommes, munis chacun de 100 cartouches, d'un fusil de rechange par 4 hommes, d'une baïonnette par 3, d'un outil, pelle ou pioche, par 5 hommes, vingt jours de vivres et dix jours d'eau«
Fixation de la nature des vivres à embarquer. Les vivres seront biscuit et eau-de-vie.
Les moyens d^ embarquement doivent être augmentés d'un cinquième
en sus de celui des combattants.
Et vous observerez que les 30,000 hommes, que doit porter la droite, sont 30,000 combattants, qui comportent un cinquième en sus de passagers.
Cette observation s'appliquera à tous les corps dont l'embarquement sera ordonné sur toutes les parties de la flottille.
Les objets d'approvisionnement mentionnés ci-dessus devront être disposés de manière que chaque compagnie mettant pied â terre débarque avec elle ses suppléments de vivres, armes et outils*
Centre. — Sa composition.
Le centre de la flottille, qui doit s'appuyer sur Dunkerque, Gravelines et Calais, devrait aussi être composé de bâtiments du moindre tirant d'eau possible, et il serait â souhaiter qu'on pût y réunir 100 bateaux plats de la grande espèce pour l'embarquement d'un corps de 6,000 hommes de cavalerie, mais, vu l'impossibilité d'en construire le nombre nécessaire, vous choisirez tel nombre de bâtiments, tirant de 12 â 14 pieds d'eau, qu'exigera l'embarquement de ces 6,000 chevaux, avec quelques suppléments en bagages, munitions de guerre et de bouche.
Vivres à embarquer.
Le centre deyra avoir vingt jours d'eau et un mois de vivres. Ces bâtiments devront être disposés pour la plus grande promptitude et facilité du débarquement des chevaux.
Péniches à annexer à chaque bâtiment du centre.
11 sera annexé à chacun de ces bâtiments deux grandes péniches, destinées à remorquer les chevaux à terre.
Le mouvement de ce centre de la flottille sera éventuel et dépendant des circonstances.
Gauche. — Ses points de réunion.
La gauche de la flottille se réunira à Wissant, Ambleteuse, Boulogne et É tapies.
Wissant ne présente aujourd'hui qu'un mouillage défendu par un banc au large et par des batteries de terre, mais on a reconnu sur sa plage un emplacement susceptible d'être établi en bassin de refuge pour une centaine de bateaux. L'ingénieur Sganzin a été chargé du plan de ce travail, qui va être soumis an Premier Consul et exécuté aussitM qu'il en aura été approuvé.
Sa composition,
La gauche de la flottille doit être composée :
i^ D'au moins 30 bateaux plats de la grande espèce; 2«» 300 délai" espèce; 3° 300 de la 2« espèce; 4® 50 calques; 5« 700 péniches;
6<* Enfin, environ un millier de bateaux de pêche, sloops et bâtiments de transport de toute espèce qu'achètent les commissions (1).
Le canon d'arrière des bateaux plats de 2« espèce devra être une pièce
de campagne.
Cette partie de la flottille portera 80,000 combattants, c'est-à-dire environ 100,000 hommes, 3,000 chevaux et 120 pièces de campagne (ces pièces seront prises sur celles dont sont armés, en arrière, les bateaux plats de la 2® espèce, et leurs trains, caissons et munitions devront avoir été embarqués avec elles).
Vivre* de la gauche. — Ses rechanges.
La gauche de la flottille devra porter six jours d'eau pour l'armée et dix jours de vivres en biscuit et eau-de-vie, ainsi qu'un fusil de rechange par 5 hommes, une baïonnette par 3, un outil par 5, et 100 cartouches par homme, comme il a déjà été dit pour la droite de la flottille.
(1) C'est donc pour le port do Boulogne seal un total de 2,350 bâtiments.
Réserve,
Lorsque le nombre des bateaux plats, de différentes espèces, qui se construisent sur tous les points de la République, excédera celui dont l'emploi a été déterminé par les dispositions précédentes, cet excédent sera mis en réserve dans la baie de Somme, au port de Dieppe et à celui du Hayre.
Son objet.
Cette réserve, particulièrement destinée à pourvoir aux remplacements dont le besoin pourra survenir, ou aux changements dont l'utilité sera reconnue, servira encore à multiplier les inquiétudes de Tennemi en multipliant nos points d'offensive.'
Escadre de Brest, — Escadre de Rocfiefort, — Convoi à Cherbourg.
Pour compléter toutes ces dispositions, nous aurons dfici à trois mois vingt vaisseaux de guerre armés à Brest, sept ou huit à Rochefort et un convoi à Cherbourg.
Leur objet.
Ces forces menaceront à la fois et tes des de Jersey et de Guemesey et chacun des points du continent des trois royaumes.
Opérations présumées de l'ennemi,
Il est présumable que l'ennemi Moquera Ostende, et tentera peut-être son bombardement.
Moyens à y opposer.
Le Premier Consul a ordonné que deux batteries soient établies sur l'extrémité des deux jetées du port.
Degrés.
Suite des inatruotiona pour l'amiral commandant la flottille nationale,
A l'amiral Bruix.
Anvers, le t thennidor an xi (21 juillet). Activité constante de la flottille.
L'intention du Premier Consul est que la flottille de guerre soit constamment maintenue dans une activité qui servira autant à l'exercer qu'à l'utiliser.
Division de la flottille en flottille de guerre et en flottille de transport.
La flottille nationale se trouve naturellement divisée par les éléments qui la composent en flottille de guerre et en flottille de transport.
Composition de la première,
La flottille de guerre est composée de tous les b&timents armés qui en font partie.
Abordages.
Les bâtiments armés de la flottille seront munis de grapins pour forcer Tennemi à Tabordage et de filets pour s'en défendre, suivant les circonstances.
Service intérieur de la flottille.
Ces bâtiments seront constamment en appareillage : les commandants, les officiers de terre et de mer, les équipages et les troupes qui en feront la garnison seront tenus de manger et de coucher régulièrement à bord.
Approvisionnement de chaque bâtiment.
Chaque bâtiment aura toujours 60 coups à tirer par pièce et quinze jours de vivres.
Garnisons de la flottille.
Les garnisons de la flottille ne seront point fournies par des corps entiers, mais elles se feront par piquets pris dans un même bataillon, chaque compagnie fournissant un même nombre d'hommes. Un même corps fournira les garnisons aux mêmes bâtiments.
La garnison de chaque espèce de bâtiment sera déterminée par un règlement particulier, d après l'espèce de chaque bâtiment.
Lorsque la garnison d'un bâtiment excédera 25 hommes, il sera embarqué un lieutenant, et un capitaine lorsqu'elle excédera 50 hommes.
n y aura de plus à bord un canonnier de terre par chaque pièce de canon.
Les garnisons changeront toutes les semaines, à moins que les bâtiments ne soient en campagne.
Les soldats auront des hommes â bord ; ils seront exercés à la manœuvre des avirons.
Division particulière de la flottille de guerre.
Jusqu'à présent, l'idée du Premier Consul serait que la flottille de guerre fût divisée en escouades, sections et divisions.
Une escouade serait composée de 3 bâtiments de guerre et commandée par un lieutenant de vaisseau.
Une section, de 9, et commandée par un capitaine de frégate.
Une division, de 27, et commandée par un capitaine de vaisseau.
Chaque division serait composée de bâtiments de même espèce, c*est-à-dire que les bateaux plats de grande espèce formeraient division entre eux.
Les bateaux de 1'® espèce formeraient aussi division entre eux et ainsi pour les bateaux de 2*^ espèce, les caïques et les péniches.
Service des péniches et calques.
Quant aux péniches et calques, cette division ne sera relative qu^aux manœuvres générales qui pourraient être ordonnées à cette partie de la flottille.
Dans Tordre naturel, chaque péniche ou calque est affecté à Tun des b&timents des trois premières espèces, de sorte que toutes les fois que ce bâtiment sort, la péniche qui lui est affectée sort avec lui.
Ainsi chaque péniche, sous les rapports du personnel, du matériel, de la comptabilité et du service ordinaire des manœuvres, sera considérée comme une embarcation du bâtiment auquel elle sera affectée.
Cependant, dans aucun cas, le service particulier de ces bâtiments ne pourra se faire par des péniches, ce qui désorganiserait leur armement.
Mais il sera affecté par chaque escouade des bâtiments de guerre, qui ne peuvent mettre à bord des embarcations, un bateau par escouade, lequel bateau sera employé au service journalier de chaque bâtiment de Tescouade.
Dans le cas d'engagement d'un des bâtiments armés, la péniche se tiendra en position de ne pas être battue par Fennemi et, cependant, elle aura attention de porter du secours au bâtiment attaqué toutes les fois qu'elle le pourra ou qu'elle y sera appelée, soit pour aborder l'ennemi, soit pour remorquer le bâtiment auquel elle appartient.
L'idée du Premier Consul serait encore que les divisions, sections et escouades des bateaux plats de grande espèce fussent commandées par des officiers de grades supérieurs â ceux des commandants des divisions, sections et escouades des bateaux plats de i'* espèce.
11 en serait de même des commandants des divisions, sections et escouades des bateaux plats de 1" espèce, par rapport à ceux de la 2« espèce.
Et de même de ceux-ci par rapport â ceux de 3* espèce.
Le but de ces dispositions est que, toutes les fois que des divisions de divers rangs de bâtiments sortiront ensemble, le commandement de la totalité soit dévolu au commandant de la division du rang supérieur.
Division de la flottille de transport.
La flottille de transport se divisera : en fractions, brigades et divisions de convoi.
Chaque fraction de convoi, brigade et division sera composée de bâtiments de même espèce.
Chaque ft^ction de convoi sera composée du nombre de bâtiments nécessaires pour porter 2,000 hommes, c'est-à-dire une demi-brigade.
Chaque fraction sera commandée par un colonel.
Chaque brigade sera composée de deux fractions ; elle sera commandée par un général de brigade.
Chaque division sera composée de deux brigades et commandée par un général de division.
Sa police et sa discipline.
Comme la flottille de transport n'est destinée qu'à porter des troupes, elle sera, dans ses fractions, brigades et divisions, sous la discipline des officiers du service de^terre commandant supérieurement ces corps respectifs.
Officiers de vaisseau à y embarquer. — Leui* service.
OmauL de ces ofâeiers généraux ou supérieurs aura sous ses ordres un officier de Taissem namné par ramii;^h qui sera chargé de ce qui concerne le service de mer et particulièremeiit de uransinission et explication de vos signaux et manœuvres.
Telles sont, sur la division et l'organisation de U flottille de guerre et de transport, les premières idées du Premier Consul, mais tous êtes autorisé, Citoyen Amiral, à y proposer telle modification dont tous aurei reconnu Futilité.
Decrès.
Enfin, en ce qui concerne la base même de Tentreprise, c'est-à-dire Forganisation des ports de rassemblement et l'exécution môme du départ, l'absolue nécessité d'une tenue en rade permanente est formellement reconnue par Bonaparte.
LetXre à Bruix du 22 août
La première question qui se présente est celle-ci : Où placera-t-on tous ces bateaux?
Ostende aurait deux divisions de chaloupes canonnières, quatre divisions de bateaux dépêche armés de pièces de 24, six divisions de bateaux canonniers; le tout avec leurs péniches.
B4Umeot8
dtt U flottille
dtt gnerre.
Ce qui ferait 722
Ambleteuse aurait une division de chaloupes canonnières, une division de bateaux canonniers ; le tout aTec leurs péniches. Ce qui
ferait 135
Ëtaples aurait deux divisions de bateaux canonniers aTec leurs péniches 262
Total un
11 n*en resterait donc plus que 800 à 900 à placer à Boulogne.
Faites-moi connaître ce qu'il vous semble de cette distribution qui n'est qu'un projet, et si Boulogne^ Ostende^ Ambleteuse et Étaples pourront facilement contenir ce nombre de bâtiments, en y ajoutant quelques parties des 500 à 600 bateaux de la flottille de transport.
Donnez ordre que parmi les bâtiments canonniers qui doivent se rendre h Dunkerque et à Boulogne, il y en ait 2 ou 3 parfaitement équipés, comme ils doivent l'être pour l'expédition, conformément à l'état ci-joint.
Je désire que tous étudiiez les vents, et que tous établissiez la ligne que nous dcTons prendre deTant Boulogne. Comme on ne parviendrait jamais à sortir dans une marée un aussi grand nombre de bâtiments^ il faudra done^
comme Ca fait le général Latouche, les tenir en rade. Faites tracer sur un plan l'espace que doiyent occuper les chaloupes canonnières, les bateaux eammniers, péniobes et conçois. Nos bâtiments de grand éduurtiUeB au mat très propres à fortifier cette ligne, ainsi que quelques boBbardes. Cette ligne de défense serait pat^aite si nouspouviomê amirie fort pour la construction duquel le citoyen Forfait presse (i). U pense que les travaux du port seront terminés au i5 Tendëmiaire (8 octobre), et qu'on pourrait alors mettre une nouvelle activité au fort, qui peut être fini pour le mois de frimaire (23 novembre) et qui, une fois placé, n'aura rien à craindre des orages. Avant d'établir une chose qui parait si extraordinaire, Je désire que vous voyiez sur les lieux, avec le citoyen Sganzin, où l'on pourrait le placer, si vous croyez à la probabilité de ce projet.
11 est possible que les Anglais viennent attaquer notre flottille une fois en rade, et s'ils sont battus, comme il y a deux ans, je ne doute pas que leur frayeur ne redouble et ne produise un grand effet dans le pays. Enfin, je désire que vous me fassiez connaître l'époque où le port sera fini, ainsi que le fort Rouge que les Anglais, j'espère, ne vous empêcheront pas de continuer à construire. Dès que le moment sera fixé pour placer la charpente, il faut que le citoyen Sganzin prenne des mesures telles que le canon soit immédiatement placé.
Enfin il me reste à connaître ce que l'on fera au port après que les travaux arrêtés seront achevés, et si l'on pourra sur-le-champ travailler aux barrages et aux écluses de chasse.
Faites-moi connaître si les bois pour la construction du fort Rouge ont été martelés et s'ils se coupent, et, s'ils ne le sont pas, ce qui s'y oppose. Pourraiton encore trouver dans les bois aux environs de Boulogne de quoi construire
le fort du citoyen Forfait ?
Bonaparte.
Un tel plan porte Tempreinte de Bonaparte par deux de ses conditions essentielles : la prépondérance attribuée au port de Boulogne, le choix de V hiver comme Fépoque la plus favorable à l'entreprise .
En effet, Boulogne est une invention napoléonienne. C'est Bonaparte qui découvrit ce point en 1798. C'est lui encore qui y entassa sa flottille de 1801.
L'hiver, c'est encore Bonaparte qui, malgré Forfait et les marins, a déclaré en 1798, que passé le mois d'avril on ne pouvait rien entreprendre. C'est lui qui a laissé inactive sa flottille pendant l'été de 1801, attendant ou paraissant attendre l'automne.
Pourquoi Boulogne? pourquoi l'hiver ?
(1) Le fort flottant. — Voir ci-dessus.
Une seule raison a été donnée par le Premier Consul. // faut à la flottille une brume ou une longue nuit pour échapper aux croiseurs anglais^ en faisant le plus court trajet possible,
A la vérité, Calais est aussi près de l'Angleterre, mais Boulogne a cet avantage, qu'on peut espérer, par vent de la partie ouest, surtout du sud-ouest, voir Fescadre anglaise des Dunes hors d'état de franchir le Pas de Calais. C'est aussi la raison pour laquelle au cours de la campagne on concentrera de plus en plus les efforts sur les nouveaux ports au sudouest du Gris-Nez. Etaples, Wimereux, Ambleteuse sont, en effet, tous soumis au même vent que Boulogne. Calais, Gravelines et Dunkerque ne joueront qu'un rôle de plus en plus secondaire, Ostende sera abandonné.
C'est donc, en somme, un projet de passage au moyen de la flottille seule et cela par surprise^ ou tout au moins en évitant le combat et la conclusion des instructions données par Decrès lors de l'établissement des commissions de classement des navires marchands résume, sous une forme saisissante, les espérances sur lesquelles est fondée toute l'économie des projets.
« Cette grande opération (1) n'a pas été conçue par le
« Premier Consul sans qu'il eût profondément calculé les « chances de son succès, et tout marin qui connaît les côtes « respectives, conçoit que pour ce succès, il ne faudra que « persévérance dans l'attente du moment opportun pour <f porter un coup décisif.
(( Peu de lieues nous séparent de l'Angleterre et quelle « que soit la surveillance présumée de ses croisières^ elles ne « peuvent se proposer cette continuité de mesures et de con- « cours des éléments nécessaires pour fermer la route à une « flottille qui sera aidée de favantage de sa situation^ de la « multiplicité de ses moyens et de la vélocité de son appareil- « lage. Nul doute donc que l'armement de la flottille ne « présente des chances positives que l'audace et le génie « sauront choisir pour mettre un terme à la guerre. »
Sans insister plus qu'il ne convient sur la contradiction qu'il y a à construire une flottille de guerre pour lui faire
(1) Archives nationales, AF«', 1190.
jouer le rôle de simple moyen de transport^ contradiction dont Bonaparte donnera plus tard une explication digne d'être méditée, on peut signaler dès à présent combien la conception de 1803, telle qu'elle se présente, manque d'originalité.
La même idée a été exprimée en 1798, elle a été appliquée en 1801, sans parler de tous les projets dus à l'initiative particulière ou des tentatives isolées qui remontent au corps de Quantin et aux bateaux de Muskeyn.
Or, la première fois que Bonaparte a eu à appliquer cette conception, il s'est dérobé; la seconde fois, il est pertinemment prouvé qu'il n'a rien tenté de sérieux et n'a cherché qu'à intimider ses adversaires. A-t-il voulu cette fois risquer avec un semblable programme sa réputation militaire, la haute situation qu'il occupe et celle plus brillante encore à laquelle il prétend dès cette époque? Telle est la question.
Pour la résoudre, il n'y a qu'un moyen : c'est d'étudier complètement la réalisation du plan. Après avoir distingué et éliminé les causes indépendantes de la volonté de Bonaparte qui n'ont pas permis de réaliser pendant l'hiver de 1803 à 1804 le projet de juillet, les faits enregistrés permettront d'apprécier la valeur de la conception en elle-même. Si celle-ci, quelque audacieuse qu'elle puisse se révéler, présente des chances de succès, on pourra continuer à prêter au Premier Consul le désir sincère de la faire aboutir et persister à croire qu'il en a effectivement poursuivi la réalisation. Mais si, au contraire, il devient évident que le projet est insuffisant, faux, qu'il pèche par la base, il sera absolument impossible de l'attribuer au plus grand génie de l'histoire et il faudra chercher ailleurs les motifs de sa conduite.