CHAPITRE V
Il ne saurait être question de suivre Todyssée de chacune des innombrables fractions de la flottille depuis son armement jusqu'à son entrée dans les ports de réunion. Cependant, certains épisodes doivent être élucidés pour faire connaître les difficultés de la navigation le long des côtes par suite de la mer et de la surveillance de Tennemi. C'est dans cette étude aussi qu'on pourra se faire une idée nette de la valeur militaire de la flottille et de ceux qui la montaient. Quant aux résultats pratiques obtenus par la concentration, ils seront fixés dans le chapitre intitulé : A Boulogne,
Au lieu donc de suivre chaque détachement depuis son point de départ jusqu'aux points de réunion, il paraît préférable de se placer, par la pensée, en certains des points de la côte qui furent le théâtre des événements les plus remarquables. Ce n'est, en somme, que suivre l'exemple donné par les croiseurs anglais, lesquels, loin d'éparpiller leur surveillance tout le long du littoral, concentrèrent au contraire leur action en ceux des endroits qui leur donnaient le plus de chances de combattre avec avantage. De ce nombre, les saillies du rivage : presqu'îles, promontoires, caps, etc. .., étaient les plus favorables aux navires ennemis et les plus dangereux pour la flottille, car la côte, en général plus accore, permettait aux grands navires de serrer la terre de plus près ; l'art^lerie mobile et les batteries fixes n'avaient plus la ressource des feux croisés qu'elles employaient autour des baies, anses
OU criques ; enfin, Tobligation pour les bateaux plats de changer de direction après avoir doublé une pointe, pour rester aussi près que possible de terre, limitait grandement les chances d'avoir un vent favorable. C'est ainsi que les épisodes les plus intéressants de la navigation côtière et des combats sont concentrés autour du cap de la Hève et de la presqu'île du Gotentin dans la Manche, du cap Gris-Nez dans le Pas de Galais, enfin à l'extrémité de la presqu'île de Bretagne.
Le 8 novembre, la division du capitaine Bellanger, partie de l'embouchure de la Seine avec 26 bâtiments, avait doublé le cap de la Hève, où se perdait un transport, la Marie- Sophie. Gênée par le vent, elle avait dû s'arrêter au Tréport.
Quelques jours plus tard, le capitaine Montcabrier (1), après un premier échec, parvint à Boulogne, n'ayant fait qu'un seul arrêt à Dieppe.
Le Contre^Amiral, préfet maritime du second arrondiaeement, au Ministre de la marine et des colonies (2).
Le Havre, le t frimaire an xn (24 novembre 1803).
Citoyen Ministre,
J'ai rhonneur de tous rendre compte que j\ii fait sortir hier au soir une diyision composée de 9 bateaux de l'* espèce, 6 de 2*, i péniche et iO transports, sous les ordres du citoyen Moncabrier, chef militaire. Les yents étaient à Touest-nord-ouest bon frais ; mais j^avais Tespoir qu^au jusant ces bâtiments pourraient s'éleyer. Le bateau de i'* espèce, le 143*, dont Tamarre a manqué dans rappareiUage, s'est échoué sur le Poulier du sud-est ; il a eu peu d'avaries et j'espère qu'il sera relevé aujourd'hui.
Les autres bâtiments sont sortis du port sans aucun accident, et avec célérité ils ont fait route ; mais dans la nuit les vents ayant passé au nord et par grains, ils n'ont pu doubler la Hève et se sont trouvés dans l'obligation de relâcher. L'un d'eux (le bateau de i'' espèce, le 147^) a fait côte sous Bléville; je me suis rendu moi-même au lieu du naufrage, où j'ai vu que malheureusement le bâtiment ne pouvait être relevé ; il est entièrement perdu ; deux hommes de l'équipage, dont un soldat et un matelot, ont péri dans cet événement. J'ai ordonné toutes les dispositions convenables pour sauver le plus d'objets possible et notamment l'artillerie.
(1) Lettre de Lacrosse, préfet maritime du Havre, S novembre. {Archives de la Marine, BB*, t08.)
(2) Archives de la Marine, BB% 208, Service général, Correepondanoe, 1803. ]> Havre, Dieppe, Pécamp.
-TT — t-
Le restant de la diyision, moins le 143^, est dans le port, au premier Tent favorable l'appareillage aura lieu.
Salut et respect.
Lacrosse.
£. Bruix, conseiller d'État, Amiral de la flottille nationale (I), au Ministre de la marine et des colonies,
Boulogne, le 10 frimaire an xn de la République
(2 décembre).
Citoyen Ministre,
J'ai Fhonneur de tous prévenir de Tarrivée en ce port d'une division de bateaux canonniers, commandée par le capitaine de frégate Peytex de Moncabrier, et composée de 12 bateaux de i** espèce, Il de 2*, 4 péniches, dont une pour le Premier Consul, et 17 transports.
Le citoyen M oncabrier ne réunissait sous son commandement, en partant du Havre, que 9 bateaux de !'• espèce, 6 de 2* et 2 péniches, plus quelques transports qui devaient se rendre à Fécamp, Saint-Valery et autres lieux. Il a laissé à leur destination respective ces derniers bâtiments. Les autres, renforcés d'une division qui les avait attendus à Dieppe, sont arrivés ici à minuit, heure de la pleine mer ; ils sont tous actuellement dans le port ou en rade.
Lorsque le capitaine Moncabrier est parti du Havre, le temps ne lui présageait pas une aussi heureuse traversée; il mit sous voiles par des yents yariables de Touest-nord-ouest à Fouest-sud-ouest, ciel couvert et pluvieux; bientôt les vents passèrent au sud-ouest, soufflant avec violence. Notre division se Tit forcée de mouiller à Dieppe le lendemain de son départ et vers iO h. i/2 du matin. Elle remit sous voiles hier, les vents au sud et sud-sud-ouest; cette nuit ils ont fraîchi et sauté au sud-ouest, ce qui n'a pas empêché que la division entière ne jetât dans la rade de Boulogne ; deux bateaux seulement ont échoué en voulant entrer de nuit dans le port et quoique je leur eusse envoyé des pilotes, la crainte du grand vent les avait déterminés à cette manœuvrei et, par les soins qu'on a pris avec célérité pour leur déchargement et démâtement, opération à laquelle présidaient les officiers de mon état-major, ces bâtiments flottent à présent; nous avons lieu de penser qu'ils n'auront éprouvé que peu d'avaries.
La division du capitaine de frégate Moncabrier avait été précédée, au mouillage de Boulogne, par une autre division que commandait l'enseigne de Hamer. Cette dernière, composée de i chaloupe canonnière, 5 bateaux canonniers et 2 transports vient de Saint- Valery-sur-Somme, d'où elle partit hier k midi, et, à 9 heures du soir, elle était devant notre port. Vous vous rappellerez. Citoyen Ministre, que les bâtiments de cette petite division avaient été conduits à Saint-Valery par le capitaine de yaisseau Hamelin, qui depuis est retourné au Havre pour y prendre le commandement d'une division plus considérable. \^
0) Archives de la Marine, BB«v, i68. — De Bruix.
474 DEUXIÉMB PARTIB. — CHAPITRE V.
Ainsi, depuis hier, le port de Boulogne a reçu 52 bâtiments qui font partie de la flottille.
J*ai rhonneur de tous saluer respectueusement.
E. Bruix.
P.S, -~ J'apprends à Tinstant le nombre des bâtiments qui se sont séparés; un transport nommé la Jeune-Rose a fait cMe à quatre lieues d'ici; les six hommes composant son équipage ont été sauTés et Ton s'occupe, si Ton ne peut relever le b&timent, du sauvetage de ses agrès et de son chargement qui consiste en lard et quelques barriques de yin.
Soult, général de la garde du Gouvernement, commandant en chef
le camp de Saint-Omer.
Aa quartier général, à Boulogne, le 10 frimaire an xu
(2 décembre 1803).
J'ai l'honneur de tous rendre compte, Citoyen Ministre, qu'une division de la flottille nationale, composée de 54 bâtiments, sous les ordres du capitaine de frégate Montcabrier, ayant à bord des détachements des 9® et 40* régiments d'infanterie légère et du 64® de ligne, venant de Dieppe et de Saint- Valéry, est arrivée cette nuit en rade de Boulogne, et qu'elle entre en ce moment dans le port; dans cette division, il se trouve 13 chaloupes canonnières, S8 bateaux plats ou péniches, et 13 transports.
1 chaloupe canonnière^ 4 bateaux canonniers et 5 transports^ maîtrisés par le vent, n'ayant pu entrer dans le port de Boulogne, ont fait route pour Calais. Deux cfuiloupes canonnières, qui ont échoué à Ventrée du port de Boulogne, ont été remises à flot et sont entrées à la marée. Un transport s'est échoué vers la batterie de Ningle et a été brisé par le flot ; l'équipage qui était de 5 hommes a été sauvé.
J'ai aussi l'honneur de vous rendre compte que j'envoie à Calais un détachement de 200 hommes du 75' régiment d'infanterie de ligne, pour prendre garnison à bord de la prame la Ville-de- Brest et de 9 paquebots et 1 corsaire formant division qui sont destinés, ainsi que la prame, pour se rendre à Boulogne.
J'ai l'honneur de vous saluer.