III
obscur et brumeux, il appareilla et fit route sans être aperçu par C ennemi; c'est ce que me dit le citoyen Forfait lui-même.
C'est donc la nuit^ dans un temps obscur et brumeux, que le capitaine Hamelin a appareillé pour faire sa route et sans être découvert par C ennemi. Dans le jour, il s'est bien gardé d^ aller se mesurer avec lui, et, s*il lui a offert le combat, cela a été sur les fonds de la Seine, où Cennemi n'avait garde d'aller le chercher, où même il ne le pouvait pas.
Je TOUS demande pardon de Texpression, Citoyen Consul^ mais le rapport que M, Forfait s'est permis de vous faire est mensonger et perfide, car vous jugerez par les deux lettres qu*il m'a adressées à ce sujet qu'il saTait parfaitement le contraire de ce qu'il a osé tous écrire. Quand ensuite on voit M. Forfait se prévaloir de ce rapport pour avancer des idées monstrueuses dans lesquelles il établit comme faits incontestables des paradoxes absurdes et tendant à tromper votre opinion sur des objets de la plus haute importance, quand on le voit, lui, qui n'a jamais quitté le rivage et qui n'a jamais entendu le sifflement d'un boulet, s'ériger en maître en fait de guerre maritime et vous proposer des conceptions aussi fausses que désastreuses, si votre génie n'était pas là pour les apprécier, on ne peut que s'indigner de la nature de ses conseils, que je ne craindrais pas d'accuser hautement s'il m'était permis de le faire.
M. Forfait, Citoyen Consul, tous annonce qu'il y a un moyen de s'emparer de la station anglaise. Certes, personne plus que moi ne le désire, mais je prédis qu'A l'époque qu'il a fixée pour l'exécution de cette entreprise, il accusera ou les Tents et la mer, ou la pusillanimité de ceux à qui il aura donné des ordres.
Le capitaine Hamelin, son ami, vanté par lui à l'excès, doit être un bon marin ; il a une activité distinguée, tous l'avez fait dernièrement capitaine de vaisseau. Une alliance méprisable qu'il a faite et son bonnet rouge l'ont généralement rendu désagréable; cependant, tous aTCz rendu justice à ce qu'il a de mérite, qui est celui de l'exécution. C'est au surplus un homme borné, et il n'a pas eu d'occasion de faire connaître son énergie et son courage personnel; je crois cependant pouvoir honorablement présumer de l'un et de l'autre.
Salut et respect.
Degrés.
Tout ce que l'on peut conclure du débat, c'est que l'opinion du Ministre de la Marine n'attribuait aux bateaux plats aucune valeur militaire. De là à reconnaître l'impuissance des flottilles, il n'y a pas loin.
Pour les raisons qui ont été exposées au début de ce chapitre, les rivages de la presqu'île du Cotentin devaient être le théâtre d'un grand nombre d'événements caractéristiques.
De ce côté, la surveillance de la côte était confiée au colonel la Houssaye, dont les rapports contiennent de nombreux renseignements sur l'attitude des détachements de la flottille
et sur le rôle si difficile des troupes de cavalerie et d'artillerie chargées de pro(éger le mouvement des bateaux plats.
Le colonel La HoussAye, commAndAnt et inspecteur des côtes, de la Manche et du CalvAdos, au Ministre de /a guerre.
La Hougue, le 26 bramaire an xii (18 novembre 1803).
Citoyen Ministre,
J'ai eu rhonneur de vous rendre compte que je partais de Honfleur pour me porter en toute hîite au-deyant de la flottille que Ton m'aVait aimoneé devoir partir de Cherbourg ; je Tai rencontrée dans son trajet de Cherbourg à la Hougue, et je vous annonce que 2 canonnières, 12 bateaux plats et quelques bateaux dits de Terre-Neuve viennent d'entrer dansée port. On signale dans ce moment Tennemi, mais il s'en faut qu'il soit encore à distance : j'ai pris toutes les mesures convenables pour le repousser en cas d'attaque.
La flottille qui était partie de Granville le 19 et qui était composée de 58 bâtiments de toute espèce a été rencontrée le 23 à la hauteur du cap de la Hague, par i frégate, i corvette, 1 brick et 1 sloop anglais ; forcée de rétrograder, une partie est venue se retirer sous la protection du fort de Saint-Germain-des-Vaux, l'autre partie n'a pu qu'échouer sur les rochers de Goury ; un bAtiment a donné sur une pointe de ces rochers et n'a pu être relevé. Il a coulé dans la nuit du 23 au 24. Les Anglais, profitant de l'avantage de canonner ces bâtiments sans craindre le fort, qui ne pouvait les atteindre, ni l'artillerie mobile qui n'avait pu être transportée au milieu de ces rochers, firent sur ces bâtiments un feu très soutenu, depuis 9 heures jusqu'à la brune. Vers les 10 heures du soir, ils s'emparèrent d'un chasse-marée qui avait été poussé au large et d'un brick que les marins ont abandonné pour se mettre sur des canots; bientôt après, un autre brick qui se trouvait éloigné du reste de la flottille et un petit bâtiment marchand qui se trouvait presque amarré ont été capturés, malgré le feu très vif de la batterie du fort, qui a tiré environ 30 coups de canon et malgré le feu de mousqueterie d'environ 50 hommes. Il n'y avait de troupes de terre sur aucun de ces bùtiraents.
La partie de la flottille qui se trouvait échouée sur les rochers de Goury, a profité de la marée montante et de l'obscurité de la nuit pour se retirer de ces rochers et se mettre sous la protection du fort.
Le 24, à 5 heures du matin, toute la flottille se mit en marche pour Cherbourg, escortée comme les autres jours par les chasseurs sous mes ordres, qui ont reçu les instructions nécessaires pour suivre le mouvement.
Dans cette circonstance, comme dans les précédentes, les chasseurs ont fait bonne contenance et se sont portés avec zèle et empressement au secours des bâtiments échoués.
La queue de la flottille se trouvait, à 8 heures du matin, avoir passé le fort d'Omonville, et la tête avait déjà dépassé Nacqueville, lorsque les vents devinrent contraires. Les Anglais se montrèrent bientôt au large, ces circonstances forcèrent la flottille à se disperser; une partie se dirigea sur Cherbourg, l'autre partie, plus considérable, rétrograda sur Nacqueville et Omon-
TÎlle ; plusieurs bâtiments ne pouvant gagner les forts, étant entraînés par le courant, vinrent s'échouer sur la côte, entre Omonyille et Saint-Germain.
Une autre division de la flottille nationale, composée de plus forts bâtiments, commandée par un lieutenant de vaisseau qui monte une canonnière venant de GranWlle, est mouillée entre le rax de Jobourg et Saint-Germain ; des forces supérieures Fempêchent de continuer sa marche. Une partie de lartillerie légère est à Saint-Germain, pour la protéger en cas de besoin.
Je n'ai. Citoyen Ministre, que le meilleur compte à vous rendre des batteries du Calvados, ainsi que des canonniers gardes-côtes dans cette partie. Les batteries sont dans le meilleur état, les canonniers servent avec distinction, j'y ai trouvé le meilleur esprit et la plus grande activité; les fusils sont tenus très soigneusement, et Tinstruction est aussi avancée qu'on peut le désirer.
11 se trouve à Honfleur deux pièces de 18 qui seraient placées bien plus avantageusement à Cabourg. La distance qui se trouve dégarnie entre Beuzeval et Merville est trop considérable ; d'ailleurs Cabourg peut protéger l'entrée de la rivière et les bâtiments qui se trouvent dans le port.
La batterie de Cabourg existait dans la dernière guerre et la batterie de Ilonfleui*, qui a déjà 3 pièces de 24, n'a pas besoin de ces deux bouches à feu. J'ai cru aussi remarquer qu'il n'y avait pas assez d'hommes à Merville; il n'y a que 5 canonniers de garde, et ce poste est infiniment intéressant.
De Saint-Aubin à Ver, les vigies sont éloignées, il en résulte qu'on ne peut distinguer ce qu'elles annoncent.
Salut et respect.
La Houssaye.
Le colonel La Houssaye, commandant et inspecteur des côtes, du Calvados et de la Manche, au Ministre de la guerre.
La Hougue, le t8 bromure an xii (20 novembre 1803).
Citoyen Ministre,
Par ma dépêche du 26, j'ai eu l'honneur de vous annoncer que 2 canonnières,''12 bateaux plats et quelques bAtiments de Terre-Neuve venant de Cherbourg étaient entrés dans le port de la Hougue (i). Ce convoi a été suivi le même jour d'un second, composé de 10 bateaux plats et 15 ou 20 péniches^ qui, ainsi que les autres, attendent maintenant dans ce port le premier bon vent pour faire voile vers le Havre.
J'attends moi-même que cette division de la flottille se mette en mouvement pour la suivre et la protéger jusqu'à la Seine avec les chasseurs et un détachement d'artillerie légère armé d'une pièce de 12 et d'«n obusier de 8.
La flottille que je vous annonçais par ma lettre du 26, retenue entre le raz de Jobourg et Saint-Cîennain par la présence de l'ennemi, est arrivée à Cherbourg à bon port.
(l) D'après le rapport du capitaine Lecolier {Archivez nationales, AF»% 1191), il y aurait eu 1 canonnières, 2t bateaux et 13 corvettes de pêche.
D'après les nouyeaux rapports qui me sont panrentis sur la journée du 23, dont j'ai eu Thonneur de tous rendre compte par ma lettre du 26, il est démontré que les bateaux qui ont été attaqués, n'avaient pas un seul homme de troupes à bord; ces bâtiments étaient de la plus petite espèce et n'étaient nullement armés. Les Mtiments chargés de leur escorte avaient été forcés de se mettre à couvert entre le raz de Jobourg et le fort de Saint-Germain, et ne purent leur être d'aucun secours : seulement le commandant fit mettre à terre une trentaine d'hommes, qui, réunis aux douaniers, firent tous leurs efforts pour éloigner l'ennemi. Les chasseurs furent employés à contenir les marins à leur poste ; mais on s'accorde à rejeter sur les marins la prise des 4 bâtiments dont l'ennemi s'est emparé et dont l'espèce est telle que l'on ne peut dire avoir fait une perte considérable; deux hommes seuls ont été pris, les autres se sont sauvés dans des canots. Le reste de la flottille n'a point eu à souffrir du feu de l'ennemi. Le lieutenant de vaisseau commandant la flottille se loue beaucoup de l'activité des chasseurs et de l'intelligence de l'officier qui était à leur tètr.
Salut et respect.
La Houssaye.
Le colonel La Houas&ye, commandant et inspecteur des côtes de la Manche et du Calvados, au Ministre de la guerre.
Maisy, le 30 brumaire an :lii (22 novembre 1 803). Citoyen Ministre,
La flottille est toujours relAchée à la Hougue, d'où les vents contraires ne lui ont pas permis de sortir hier ni aujourd'hui; son passage de la Hougue à l'embouchure du Vey (i) étant protégé et assuré pour ainsi dire par les îles Saint- Marcouf, j'ai cru devoir me rendre à Maisy, où j'ai dirigé également les chasseurs que j'avais en réserve à Valognes. Les chemins du Vey à Maisf sont tellement impraticables,' que je ne puis y faire passer l'artillerie mobile; je lui ai donné l'ordre de se rendre à Port, d'où elle pourra se porter sur Armanches, point très intéressant sur la côte. J'ai eu déjà. Citoyen Ministre, l'honneur de vous rendre compte, que vis-à-vis de Port, les vaisseaux tnglaift pouvaient approcher à demi-portée de canon (2).
Salut et respect.
La Hocssaye.
(1) A l'extrémité du chenal de Carentan.
(2) On voit que la missidn du colonel La Houssaye était des plus difficiles, forcé qu'il était de couvrir une énorme étendue de côtes. Cependant, l'échec subi par la flottille près de la Hague lui avait été imputé par le Premier Consul. La Ministre de la guerre avait facilement justifié l'actif et énergique colonel de chasseurs.
8 novembre.
Citoyen Premier Consul,
Conformément à votre ordre de ce jour, j'ai l'honneur de vous -fendre compta que le colonel La Houssaye n'a pu se trouver sur la partie de la côt3 où notre flottille a été attaquée par Tennemi, attendu qu'il était à ce moment à l'autre extrémité de la côte, à Hon*
Ainsi que le prévoyait La Houssaye, une fois le cap de la Hougue dépassé, le plus dur était fait. Effectivement, Lécollier (1) quitta bientôt la Hougue, mais il n'alla pas d'une traite au Havre. Parti dans la nuit du 26 au 27 décembre, il s'arrêta dès 1 i heures du matin dans Panse de Sallenelles à Tembouchure de l'Orne, u Quelle qu'ait été la rapidité de sa marche, écrit La Houssaye, je Tai accompagné de ma personne avec les chasseurs du 16® qui étaient en réserve à Valognes. » A partir de là, il n'y avait plus de danger et La Houssaye put revenir sur la côte ouest du Cotentin. Cependant, le coup de vent qui avait arrêté Lécollier à Sallenelles avait jeté à la côte près de Courseulles 13 péniches qui le précédaient et leur avait causé de graves avaries.
Le rapport suivant fait voir la difficulté qu'il y avait pour les bateaux plats à doubler le Cotentin (2) en présence d'un ennemi vigilant et nombreux :
Le colonel La Houssaye, commandant et Inspecteur des côtes, du Calvados et de la Manche, au Ministre de la guerre.
Carentan, lo 9 frimaire an xii (l** décembre 1803).
Citoyen Ministre,
La 2" division, mouillée actuellement à Cherbourg, est composée selon ce que m'écrit le 6 frimaire le capitaine de Taisseau Malin, de \ bateau canonnier de l'« espèce, 6 bateaux canonniers de 2", plus i caîque non armé, et 21 bâtiments de transport. Il doit y avoir aussi 60 chaloupes ou bateaux de pêche de Terre- Neuve.
ileor, pour TeiUer à rembarquement des garnisons de la flottille dans ce port, conformément h Tordre qui lui en avait été donné. Cet officier, après avoir été retenu pour cette opération à Honfleur, m'annonçait en date du même jour, le 24 brumaire, qnll se portait en- toute hâte à la rencontre de la flottille, dont il venait seulement d'apprendre l'arrivée, et c'est le 23 qu'elle avait été attaquée.
Révérence et respect.
Bbrtbibr.
(1) Avec : 1 chasse-marée, 2 canonnières, 21 bateaux montés par le l"' bataillon de la 24*. (Rapport du général Laroche, du 27 novembre. Rapport do La Houssaye, du 28 novembre.)
(2) On remarque que de Granville à Diélette le trajet est d'ordinaire facile. Il n'y a, du reste, qu'à regarder sur la carte l'aspect de cette côte basse et encombrée d'écneils pour comprendre le peu de goût des croiseurs anglais pour s*y aventurer. De Diélette à la Hougue la côte accore, nettement découpée, était au contraire tout à fait favorable à leurs entreprises.
Cette division n'est arrivée à Cherbourg que par détachements. Les 58 Mtiments qui, le 23 brumaire (15 novembre), furent attaqués par Tenncmi au passage du cap de la Hague, font partie de cette division. Le même jour, 23, le détachement de la batterie mobile qui était allé se réparer à Cherbourg, partit de cette place à 9 h. 4/2 du soir pour se rendre à Auderville, où il arriva le 24, à 4 heures du matin.
Le lieutenant Zep Jacquot, commandant le détachement d'artillerie, qui m'a fait son rapport, m'annonçait que, le 24 à la pointe du jour, il avait fait descendre son artillerie sur les bords de la mer et qu'il avait pris position sur une langue de terre située sur le territoire de la commune de Saint-Germaindes-Vaux, non loin de l'endroit oiï l'ennemi avait attaqué nos batteries la veille. Le lendemain 25 (17 novembre), les bâtiments qui avaient été forcés par l'ennemi de relâcher dans la baie d' Auderville, en partirent le matin et allèrent mouiller dans l'anse de Saint-Martin. L'ennemi n'étant point signalé, l'artillerie garda sa même position. Vers les 3 heures du soir, cette division de la flottille se dirigeait sur Cherbourg, mais à peine était-elle sortie de l'anse, qu'un brick anglais vint passer à trois quarts de portée de la batterie mobile, pour lui donner la chasse. Au même instant, il essuya une volée de six coups de canon, dont les quatre premiers furent à son bord. Étonné d'une réception à laquelle il ne s'attendait pas, et fort maltraité, le brick gagna le large au plus vite, et s'éloigna de la flottille, qui parvint heureusement à Cherbourg.
Le 28 (20 novembre) au matin, les bâtiments qui étaient relâchés k Diélette, une canonnière exceptée qui resta en arrière, sortirent de ce port et, favorisés par un bon vent et une brume épaisse, parvinrent â mouiller vers 9 heures dans l'anse de Saint-Martin. Lorsque l'atmosphère fut un peu éclaircie, on signala plusieurs voiles ennemies, dont quelques-unes s'approchèrent de l'anse et empêchèrent la flottille de continuer sa route.
L'officier d'artillerie, informé de ce mouvement, transporta, mais avec beaucoup de peine, sa batterie mobile sur la pointe de Jershen, située sur la commune de Digulleville, où les canonniers bivouaquèrent jusqu'au lendemain à 7 heures, heure à laquelle la flottille mit â la voile, et se rendit à Cherbourg en moins d'une heure et demie.
Le 29 (21 novembre) au matin, la canonnière qui était restée dans le port de Diélette, mit à la voile pour joindre la division qui était partie la veille. Surprise par un mauvais temps dont elle eut beaucoup à souff'rir, poursuivie par l'ennemi qui lui tira trois coups de canon, elle fut forcée de relâcher dans la mare d' Auderville, derrière le rocher dit Guesnesque. Le mauvais temps la fit beaucoup souffrir la nuit suivante, et, le !•' frimaire, elle mit à terre son .irtillerie, et se retira à sec sur les rochers. Aujourd'hui 9, j'apprends que sa position est la même. L'officier de chasseurs qui m'a fait le rapport sur cette canonnière, m'annonçait aussi qu'un sloop faisant partie de la division qui est arrivée le 29 à Cherbourg, avait rétrogradé le même jour et s'était échoué sur les rochers au-dessus de l'anse de Plainvy, en se dirigeant sur Omonville. Il était à sec le 1" frimaire et totalement dé gréé.
Le major Bonnemains m'écrit aujourd'hui 9, que le slôop a été promptement rétabli et était déjà rendu â Cherbourg.
La 3* division, mouillée â Régneville, est composée de 3 bateaux canonniers de l'" espèce, 7 de 2*, i péniche armée et 10 transports. Les détachements
488 DBUXIÈMB PARTIE. — CHAPITRE V.
qui composent les garnisons de ces bateaux sont du 24* régiment d'infanterie légère et du 39* de ligne. Ces bâtiments n*attendent que le bon Tent pour faire Toile sur Cherbourg; ils n'avaient point encore appareillé. J'aTais chargé le major Bonnemains de suivre et protéger sa marche, mais la i>^ division de la flottille n'ayant plus besoin de mes secours, je me suis mis en route pour aller au-devant de celle-ci.
La 4* division, arrivée de Saint-Malo et relâchée dans le port de Granville, est composée de 1 bateau canonnier de i" espèce, 6 de 2*, 1 péniche armée, i calque non armé et 12 transports; les garnisons sont du 24* régiment d'infanterie légère et du 39* de ligne.
Je ne connais pas encore la force précise de ces garnisons, mais approximativement on peut compter pour les bateaux de V^ espèce, 25 à 28 hommes, commandés par un officier; pour les péniches, 10 hommes et i sergent, et, pour les bateaux de 2* espèce, 25 hommes et i officier. Il y a environ 460 bateaux de pèche qui ont formé des petits convois détachés, dont la majeure partie est parvenue à Cherbourg ou en est expédiée.
Le 1" frimaire, il est arrivé à Carteret deux déserteurs des troupes anglaises venant de l'île de Jersey.
L'un, natif de Wotpechanem, en Souabe, se nomme Georges Kilteren; l'autre, né à Middclbourg, en Zélande, Nicolas Vallers ; tous deux soldats au 83* régiment d'infanterie.
11 résulte du rapport de ces déserteurs, que, dans la nuit du 30 brumaire, étant au nombre de trois, ils avaient pris la résolution de passer sur les côtes de France; deux soldats du même corps, naturels anglais, voulaient déserter avec eux, mais les trois étrangers se méfiant de leurs dispositions, cachèrent le canot qui devait servir à leur traversée et s'embarquèrent dans la nuit à l'insu des Anglais. Après avoir erré dans les ténèbres au gré des vents et d'une mer agitée, ces trois infortunés découvraient au point du jour les côtes de France, et n'en étaient plus qu'à une demi-lieue lorsque la tempête submergea leur canot ; l'un d'eux, que je n'ai point encore nommé, Lucas Kinder, né près de Rotterdam, disparut à l'instant et fut englouti par les vagues. Les deux autres ne laissèrent point échapper le canot, qui, bientôt revenu à flot, fut aperçu fort heureusement par les préposés à la douane de la brigade de Barneville en tournée sur la côte.
Ces braves gens, ne calculant que le péril extrême des malheureux qu'ils voient lutter contre la mort, se jetèrent à la mer, mais sachant très peu nager, et trop éloignés du canot, ils prennent le parti de revenir à terre et volent appeler des marins du voisinage, qui, à la première nouvelle du naufrage, accouraient déjà pour donner des secours. Ces marins, qui méritent d'être connus, se nomment: l'un, François Abraham; l'autre, Pierre Havet. de la commune de Carteret. Tous deux, sans calculer ni leurs forces ni l'espace qu'ils ont à franchir, se précipitent au milieu des flots, et atteignent après beaucoup d'efforts les malheureux, qui, un instant plus tard, allaient perdre la vie. Nos marins redoublent de courage et parviennent à ramener chacun leur homme h bord.
Là, tous les secours sont prodigués aux naufragés; douaniers, gardes-côtes, marins, tous s'empressent à les soulager. Bientôt on apprend d'eux qu'ils sont déserteurs, qu'ils arrivent de Jersey. Aux questions qu'on leur fait sur la situa-
tion des insulaires, sur Tétat des forces qui sont dans ce moment à Jersey, ils répondent qu'on y appréhende beaucoup une descente des Français, mais que cette crainte était bien plus viye avant l'arrivée des renforts qu'on a envoyés dans l'île, et le service actif qu'on y fait nuit et jour. Il y a chaque nuit la moitié d'un régiment sous les armes. Les troupes chargées de la défense consistent en 4 régiments de 600 hommes chacun. Le pain se vend 6 sols la livre, la viande 30 sols, et le beurre 40 sols.
Ces déserteurs avaient été pris, il y a dix mois, sur un bâtiment hollandais, par la frégate le Diamant, On leur avait proposé du service, et ils avaient accepté, pour avoir la facilité de déserter. Ils ajoutent que le découragement était presque général dans les troupes qui sont à Jersey, et que, si les Français venaient à se montrer, la plus grande partie mettrait bas les armes. Il n'y a plus de camp à Jersey ; les forces de Guernesey sont beaucoup plus considérables. Ils ont vu très peu de bâtiments en rade, mais il est à présumer qu'ils étaient en croisière.
La péniche qui a porté ces deux étrangers a été menée à bord par les marins qui leur ont sauvé la vie.
Ces détails, Citoyen Ministre, dont la plupart sont consignés dans le procèsverbal de la réception des déserteurs, dressé par les préposés aux douanes, m'ont été confirmés par le citoyen Labarthe, officier au .3* régiment de hussards, auquel j'avais donné Tordre de se rendre à Carentan le 4 pour interroger ces déserteurs à leur passage ; tous deux sont partis le 5 de cette place et ont été envoyés au quartier général de la 14* division.
Le même jour, i®' frimaire, on a aperçu vers le soir un bateau anglais, qui est venu assez près de Port-Bail et a gagné le large à l'entrée de la nuit.
Le 5 frimaire, une division de 25 petits bateaux de Terre-Neuve est sortie du port de Diélette pour se rendre à Cherbourg.
Le même jour, 5, l'artillerie mobile commandée par le lieutenant Zep Jacquot, s'est rendue par mon ordre à Smlainville, point central d'où elle peut se porter a^ec célérité partout où elle serait nécessaire. Li batterie mobile est placée sur les dunes à la gauche de la batterie de côte de Surtain ville.
Aujourd'hui 9, j'apprends que 18 bateaux de Terre-Neuve sont passés ce matin devant Port-Bail, faisant route sur Cherbourg; l'officier de chasseurs, qui m'en fait le rapport, montait à cheval avec son détachement pour les escorter jusqu'au poste voisin.
J'ai profité de mon séjour sur la côte pour inspecter les batteries voisines et surveiller l'instruction des gardes-côtes et des chasseurs. Je suis tous les jours plus satisfait des progrès de ces derniers dans la manœuvre du canon. L'enthousiasme, l'émulation, qui agissent puissamment chez les uns, sont étrangers aux autres. Je n'en chercherai pas la cause ailleurs que dans la composition des sous-officiers. J'ai eu l'honneur, Citoyen Ministre, de vous soumettre mes observations sur ceux des canonniers gardes-côtes.
Je crois avoir démontré que l'on ne parviendra jamais à faire servir utilement des hommes Ués d'intérêts ou de parenté avec leurs subordonnés. Les sous-officiers sont les premiers organes de la discipline, eux seuls forment l'esprit de corps et peuvent le conserver.
Si l'on donnait aux gardes-côtes des sous-officiers réformés choisis parmi ceux qui, encore en étnt de servir, ont emporté de leurs corps des notes avan-
490 DBUXIÂME PARTJE. — CHAPITRE V.
tageuses, on Terrait bientôt naître parmi ces hommes, qui ne demandent qu'à être stimulés, Tamoui^propre et Téraulation dont tout Français est susceptible.
Sans doute, on ne peut assujettir les gardes-côtes à cette séTérité de discipline, qui existe dans les troupes réglées ; le dégoût, la désertion seraient peutêtre la suite d*un tel régime, mais il faut au moins les soumettre à une surveillance active et rigoureuse ; agriculteurs paisibles dans leurs foyers, qu'ils soient soldats à leurs batteries, et que pendant la durée du service, ils n'abandonnent point leur poste pour aller .vaquer aux soins de leur ménage et de leurs intérêts.
Rien ne prouve mieux Tétat d'insouciance et d'apathie où sont restés jusqu'à ce jour les officiers de ces compagnies, que le défaut absolu d'un lieu de réclusion pour les hommes qui manquent à leur service. Je ne sais quel genre de punition a été employé jusqu'à présent ; mais il me parait indispensable d'établir pour chaque compagnie, dans un village placé au centre, une salle de discipline.
Je dois vous observer. Citoyen Ministre, que la 47® compagnie de canonniers gardes-côtes fournit à huit batteries, et fait le service depuis l'Orne jusqu'au Vey ; ce développement est trop étendu ; il en résulte qu'il n'y a pas assez de monde à chaque poste.
J'ai inspecté les batteries du Calvados : presque tous les canons sont couverts de rouille et auraient besoin d'être peints ; la batterie de Port, conformément à vos ordres, a été Tisitée par un officier d'artillerie et un officier du génie. Ces deux officiers ont reconnu la justesse des observations que j'ai eu l'honneur de vous soumettre sur cette batterie, par ma dépêche du 27 fructidor, mais ils ont jugé que les changements proposés seraient trop coûteux, et ont décidé qu'elle resterait dans l'état oh elle est. Je ne crois pas que la considération qui a déterminé cette décision puisse être mise en balance avec les motifs de ma proposition, et je persiste dans l'opinion que j'ai eu l'honneur de soumettre à vos lumières. Si l'événement justifiait mes observations sur cette batterie, le dommage qu'on éprouverait excéderait infailliblement les frais que l'on veut éviter.
Dans le cours de mon inspection sur la côte du Calvados, j'ai observé que le point de Saint-Laurent, village situé entre Vierville et Colleville, était un des plus importants par les hauts fonds qui se trouvent en avant et le cours de la mer qui, dans cette partie, forme une anse propre au mouillage. Il existait dans la dernière guerre, en avant de Saint-Laurent, une batterie de côte, qui, selon moi, devrait être rétablie. J*ai aussi reconnu la nécessité de placer un poste de chasseurs à Vierville, quoiqu'il n'y ait point de batteries. Les renseignements que j'avais reçus sur cette commune, du préfet du Calvados et du général commandant la division, viennent à l'appui de cette mesure. Le village de Vierville est habité par quelques hommes dont la conduite est très suspecte, et l'on soupçonne que c'est un des points de la côte qui a les relations les plus fréquentes avec l'ennemi.
Je ne vous dissimulerai pas. Citoyen Ministre, que les départements du Calvados et de la Manche exigent de la part du gouvernement une surveillance particulière. Tous deux, et principalement celui de la Manche, sont infestés d'hommes dévoués au gouvernement anglais; il n'est presque pas de ville,
bourg ou TÎllage qui ne renferme des individus qui ont senrî dans les chouans^ dans l*armée anglaise, ou d'aulres mal intentionnés.
Partout je prêche aux militaires activité et sur? eillance ; je viens d'ordonner au major Bonnemains de tenir constamment sur la côte des patrouilles volantes. Les patrouilles à cheval présentant la nuit un inconvénient, celui d*étre entendues ou découvertes, j*ai ordonné qu'on les fît le plus souvent à pied ; c'est surtout depuis 11 heures jusqu'à 2 heures de la nuit et à la marée haute que les intelligences avec l'ennemi peuvent s'eflTectuer. C'est à ces heures-là que se feront les patrouilles. J'ai recommandé à tous les officiers détachés d'exercer une police adroite et vigilante dans leurs cantonnements. Je suivrai moi-même l'exécution de ces mesures et je m'attacherai sans relâche aux pas des mal intentionnés. Je serai trop payé de mes efforts, si je puis obtenir un résultat utile .
Ce rapport, Citoyen Ministre, vous parviendra un peu tard; arrivé ici aujourd'hui seulement du Calvados et après Theure du courrier, je me suis occupé sans délai de sa rédaction; il ne pourra cependant partir qu'aprës-demain,
jour de poste.
Salut et respect. La Holssaye.
P. -5. — Permettez, Citoyen Ministre, que j'appelle votre bienveillante sollicitude sur la pénurie de fonds à laquelle m'ont réduit les courses que je viens de faire ; celles que je vais recommencer sur d'autres points de la côte vont rendre mes besoins plus pressants. Je vous prie de bien vouloir venir à mon secours. J'ai reçu 50 louis le 8 brumaire, et cette somme a été bien loin de sufQre à tous mes frais.
Le colonel La Houssaye, commandant et inspecteur des côtes du Calvados et de la Manche, au Ministre de la guerre.
Fiamanvllle, le 1 1 frimairo an xii (3 décembre 1803).
Citoyen Ministre,
Je suis arrivé hier de la côte du Calvados, où j'ai suivi jusqu'à Sallenelles le mouvement de la flottille commandée par le capitaine de frégate Lécolier. J'apprends cette nuit du commandant du fort de la Houguc qu'une division de la flottille nationale est venue, le H, de Cherbourg, mouiller sous la protection du fort.
Cette division est composée de 2 canon niers, 6 bateaux plats, 4 chassemarées et 13 sloops. Placé par cet incident dans l'alternative d'aller joindre cette flottille ou de me porter au-devant de celles qui côtoient de Granville à Cherbourg, je m'arrête au dernier parti qui me parait le plus convenable.
Le trajet de Cherbourg à Honfleur ne présente pas, à beaucoup près, autant de dangers que celui de Granville à Cherbourg.
L'Ile Tatihou, la Hougue et les iles Saint-Marcouf sont autant de points de protection jusqu'au Vey ; de là, les bâtiments peuvent, par un bon vent, gagner d'une seule traite l'embouchure de l'Orne, et de l'Orne à la Seine les marins se regardent en sûreté.
La côte du Sud n'est pas aussi bien défendue^ la désignation de cette côte sous
492 DEUXIÈME PARTJE. — CHAPITRE V.
le nom de la Déroute indique assez combien le trajet est peu sur. Outre les écueils dont nos bâtiments ont à se garantir, ils doivent surtout échapper à la ^ue de Cennemi, qui croise continuellement en avant de Chausey, Jersey^ Guernesey et d'Aurigny. Cette côte, il est yrai, offre plusieurs mouillages ; mais le raz de Jobourg et le cap de la Hague sont, de Caveu de tous les mariru, les passages les plus dif/icileSy tant par les écueils dont cette partie est hérissée que par féloignement oà nos bâtiments se trouvent, en plusieurs points^ de toute protection du côté de la terre. Cest aussi là que Pennemi porte son attention, et il n'est presque pas de jour qu'il n'y soit signalé.
Ces considérations, Citoyen Ministre, n'ont pas seules fiié ma détermination ; la compagnie de chasseurs qui bordait les côtes du Calvados est partie aujourd'hui pour se rendre à Alençon ; j'ai ordonné que, pour la remplacer, on fit appuyer à droite la ligne des postes, mais ce mouvement n'étant pas encore exécuté, je me serais trouvé sans troupes sur la côte et, conséquemment, de toute inutilité.
J'ai donné l'ordre au capitaine Chopin, commandant la 1'* division d'artillerie mobile, de se tenir h. Carantan prêt à marcher au premier signal sur la côte du Calvados. Les marches longues et difficiles qu'il vient de faire ne m'ont pas permis de le mettre en route de nouveau sans lui avoir donné quelques jours de repos et le temps de se réparer. Ses chevaux de trait ne sont pas en état de supporter le service actif auxquels ils sont destinés. J'ai eu l'honneur de TOUS demander pour eux, comme pour ceux des canonniers, la ration de campagne.
Le 9, la cjmonnière n^ 12, dont j'ai eu l'honneur de vous parler dans ma lettre du 9, armée de 3 canons, qu'elle a laissés k terre à Goury, et montée par 25 hommes du 39* régiment d'infanterie de ligne, est arrivée à Cherbourg pour y être réparée.
Le même jour 9, 5i petits bateaux de Terre-Neuve sont arrivés à 10 h. 1/2 du soir et par un temps affreux au Rozel, mouillage éloigné d'une lieue de Flamanville ; plusieurs de ces bateaux parvinrent à Diélette malgré les vents contraires, les autres furent obligés de tenir la mer pendant la nuit, où ils eurent beaucoup à souffrir du mauvais temps ; un de ces petits bateaux a péri dans la tempête, les 3 hommes qui le montaient se sont sauvés à la nage. Trois autres bâtiments de cette division furent également forcés de faire côte en passant à Carteret ; un d'eux s'est échoué sous la batterie d'Ennemont et a été tellement battu par la tourmente que ses 3 hommes d'équipage ont péri; le lendemain 10, le poste d'Ennemont a retrouvé ces 3 hommes avec des effets et des gréements.
Salut et respect. La Houssaye.
Le colonel La Houssaye, commandant et inspecteur des côtes du Calvados et de la Manche, au Ministre de la guerre.
Flamanville, le 13 frimaire an xii (5 décembre 1803).
Citoyen Ministre,
J'ai reçu, hier soir 12, une dépêche du chef de bataillon Eliot, commandant
le fort de la Hougue, qui m'annonce que la flottille mouillée depuis la Teille dans cette rade a mis hier à la Toile, à 5 heures du matin, et a continué sa route Ters Honfleur. 25 bateaux de Terre-Neuve qui avaient précédé cette flottille sont restés dans le port.
Les 40 péniches, que je tous annonçais par ma lettre du 9 avoir fait côte à Courseulles, sont entrées le 9 dans la baie de Gaen et se sont réunies à la division du capitaine de frégate Lécolier, qui est encore mouillée dans le port de Sallenelles.
J'attends, Citoyen Ministre, que la division relâchée à RégneTille ait pu se mettre en route pour protéger son mouvement. J'ai eu l'honneur, dans ma lettre du 1i, de vous soumettre mes observations sur le cap de la Hague.
L'établissement de deux batteries, l'une à Goury et l'autre à Anderville, me paraîtrait d'une grande utilité. Après avoir passé le rai de JobourÇy nos bâtiments ne trouvent de protection qu'à Saint^Germain-des-Vaux ; mais pour y arriver ils éprouvent souvent des obstacles de la part de fermemi qui, presque toujours, croise dans ces parages. Alors ces bâtiments sont obligés de rétrograder sur Goury ou Anderville, où ils ne trouvent aucun secours.
L'artillerie mobile ne se transporte qu'avec beaucoup de peine sur toute cette partie de la côte. Les chemins y sont très difficiles dans la belle saison, impraticables dans celle-ci. Si elle y parvient et qu'elle soit dans le cas de changer de position, on ne peut la retourner qu'après beaucoup d'efibrts, et l'ennemi a le temps d'efi'ectuer son entreprise avant l'arrivée de cette artillerie. L'événement du 23 vient à l'appui de mon observation.
Chacune des batteries que je propose serait suffisamment armée d'une pièce de 24.
Il serait à désirer, pour le bien du service, que l'officier de marine commandant la division de Granville et le commandant des mouvements du port de Cherbourg voulussent bien communiquer avec moi pour les renseignements dont j'ai besoin et qu'eux seuls peuvent me donner.
Je n'ai pu encore obtenir d'eux qu'ils me donnassent avis du départ des divisions de la flotille ; aussi malgré mon attention à les épier partout où elles sont, il arrive souvent qu'elles ont mis à la voile longtemps avant que j'en sois instruit, ce qui m'oblige à faire des marches forcées pour les atteindre. Quoique le départ des flottilles soit subordonné aux vents et aux marées, on peut, ce me semble, calculer, un jour avant, sa possibilité.
Salut et respect. La Houssaye.
P.-S, — Je m*empresse de vous prévenir que la flottille qui avait mouillé dans la rade de la Hougue/e \\ brumaire et qui avait appareillé le lendemain à 5 heures du matin pour continuer sa route, est arrivée sans obstacles le môme jour au Havre.
Le colonel La Houssaye, commandant et inspecteur des côtes de la Manche et du Calvados, au Ministre de la guerre.
A Beaomont, le 30 frimaire an xii {2t décembre 1803).
Citoven Ministre,
La division venue de Granville est depuis le 24 relâchée à Diélette où elle
fttteiid le bon Tent pour continuer sa route. Il y avait, le 27, dans le port de Diélette, I caMOBBÎère de l'* espèce, 7 de 2*, 12 transports et 21 chaloupes de Terre-Neure.
Le 25, une di? ision de 27 péniches a nooiBé aous la protection des batteries de Maisy et Grancamp. Le 26, elle s'était mise en roole» mais les Tents contraires 1 avaient fait rétrograder.
Le 26, à rentrée de la nuit, un cutter ennemi est venu très près reconnaître les bateaux mouillés dans le port de Diéletle ; pendant la nuit, une conrette s'est aussi approchée de la c6te.
Le 27, 19 bateaux de Terre-Neuve sont entrés dans le havre de Saint-Germain.
Le même jour 27, à 2 heures de l'après-midi, une corvette et un cutter ennemis se sont avancés jusqu'à l'entrée de la rade de Goury, sans doute avec le dessein de brûler le bâtiment qui porte k son bord les canons de la canonnière la Coquette. Le cutter a mis à la mer deux chaloupes montées chacune de 7 à 8 hommes, qui se sont approchées à une petite portée de fusil du navire. Le cutter a en même temps envoyé deux bordées pour protéger la marche de ses chaloupes, mais le b&timent a riposté vigoureusement avec ses deux canons de deux livres de balles et a forcé les chaloupes de s'éloigner. Le capitaine d'artillerie Chopin, que j'avais placé à Anderville, vu l'importance reconnue de ce poste, s'est porté rapidement à la pointe de Goury avec son obusier et sa pièce de 12. Le cutter, qui avait repris à son bord les hommes des chaloupes, est revenu sur le havre à toute voile ; la batterie mobile l'a laissé approcher à demi-portée et a reçu sa bordée ; aussitôt elle a commencé son feu par l'obusier, qui a été parfaitement dirigé. La pièce de 12 a été malheureusement retardée, Tétoupille n'ayant pas communiqué le feu à la poudre à cause du grand vent qui soufflait dans le moment. On a été obligé de décharger la pièce pour sortir le roseau de la lumière. Après cette opération, on a tiré à boulet, et à la promptitude avec laquelle l'ennemi a gagné le large, on a pu juger qu'il avait reçu quelques coups à son bord. Le feu du cutter ennemi a été de trois bordées, celui de la batterie mobile a été de 10 obus et 7 coups à boulet.
Le 29, 3 bâtiments de 2* classe sont soi-tis de Diélette dans l'intention de se rendre à Cherbourg ; mais, ayant aperçu des bateaux pécheurs venant de Cancale, qu'ils ont pris pour des bfttiments ennemis, deux ont cru devoir rétrograder, un seul a poursuivi sa route; il «été rencontré par une corvette anglaise, qui. Ta suivie jusqu'à Anderville en lui tirant plus de 40 coups de canon, dont aucun n'a porté. Le bâtiment s'est retiré dans l'anse de Goury où la cOrvette, instruite par la réception qu'on lui avait faite la veille, n'a pas osé venir l'attaquer. Tous ces événements^ Citoyen Ministre, prouvent l'importance de cette partie du cap de la Hague et la nécessité de la surveiller comme de la garder ; c'est dans cette vue que j'ai eu l'honneur de vous proposer l'établissement d'une batterie à Anderville et à Goury, je vais provisoirement laisser à Anderville une partie de la batterie mobile ; j'ai ordonné au capitaine Chopin de faire élever un épaulement pour mettre ses pièces et ses canonniers à l'abri dans le cas où l'ennemi viendrait tenter une nouvelle attaque, et le passage prochain des divisions de la flottille la rend assez présumable. J'ai également ordonné au lieutenant Jacquot de se porter à Jobourg avec l'autre partie de la
batterie mobile; de cette position, il sera à méipe de tout voir et de se porter oh il sera nécessaire ; la vigie de Jobourg découvre les deux mers ; elle est à même de reconnaître à quelle hauteur se trouve Tennemi, quels sont les points qu'il menace et, d après cette circonstance, Tofûcier peut combiner ses dispositions et ses mouvements.
J'apprends à Tinstant que le citoyen Jacquot, nommé capitaine de 2* classe, vient de recevoir Tordre de se rendre de suite au camp de Wnlcheren. Permettez, Citoyen Ministre, que je vous supplie de vouloir bien le faire remplacer le plus tôt possible dans le poste qu'il va quitter. Le capitaine Chopin va se trouver sans lieutenant ; sa compagnie formant deux détachements, il serait obligé d'en faire commander un par un sous-of6cier ; l'intérêt de la discipline, la surveillance qu'exige le service de la côte pourrait souffrir de cette disposition.
Je me fais un plaisir, Citoyen Ministre, de vous annoncer que dans cette tournée j'ai été plus satisfait de l'instruction des gardes-c6tes. Les officiers se sont piqués de zèle ; je ferai tout pour entretenir ces bonnes dispositions.
Quelques compagnies, notamment la 25« à qui il est dû quatre décades, m'ont porté des plaintes sur le retard qu'elles éprouvaient à recevoir la solde ; elles m'ont représenté que beaucoup de canonniers ne. sa valent dès lors, étant de service, comment pourvoir à leur subsistance. J'ai déjà eu l'honneur, Citoyen Ministre, de vous dire un mot de ces réclamations. Le quartier-maître des canonniers gardes-côtes réside à Caen ; il est donc trop éloigné du centre de ses compagnies ; j'estime qu'il serait infiniment mieux à Cherbourg, où il se trouverait d'ailleurs placé sous la surveillance du colonel directeur d'artillerie.
La deuxième division de la flottille est toujours h Régneville : je ne me permettrai aucune réflexion sur cette stagnation continue depuis deux mois. Je dois cependant vous observer qu'il est à craindre que les maladies ne dispersent «lans les hôpitaux la plus grande partie des soldats qui forment la garnison des bâtiments.
Salut et respect.
La Houssaye.
P.-5. — Je suis encore obligé. Citoyen Ministre, de réclamer* vos bontés, mes moyens étant entièrement épuisés, et n'ayant reçu aucuns fonds depuis près de deux mois.
Le colonel La Houssaye, commandant et inspecteur des côtes . de la Manche et du Calvados, au Ministre de la guerre,
A Port-Bail, le tt nivôse an xii (13 janvier 1804).
Citoyen Ministre, -
J'ai l'honneur de vous rendre compte que le 19, sur les 4 heures de relevées, 0 voiles, tant frégates que bricks et cutters, et plusieurs péniches sont arrivés sur 3 bâtiments marchands venant de Honfleur et allant à Caen : ceux-ci, se voyant poursuivis, se sont empressés de se mettre sous la protection des forts
de ColleTille et d*Ouistrehain. Aussitôt, celui de GolleYille a tiré et plusieurs boulets ont atteint le bord de Tennemi ; deux des navires marchands sont par- Tenus à entrer dans la baie de Gaen ; le troisième, plus considérable que les deux autres, a été obligé de s'arrêter devant Ouistrebam et sous le fort. A nuit close, Tennemi est venu devant les deux forts et, de suite, a détaché toutes ses péniches pour amariner le bâtiment ; une de ces péniches, montée de 20 à 25 hommes, est venue à bord ; le capitaine français, les marins et pilotes sont descendus dans leur chaloupe et se sont sauvés à terre, où ils ont trouvé le citoyen Queudeville, lieutenant au 16' régiment de chasseurs, commandant tous les postes détachés dans cette partie de la côte, à qui ils ont rendu compte que Tennemi était à leur bord, qu*il y était entré d'un côté quand eux se sauvaient de Tautre. Alors cet ofOcier ordonna le feu, en enjoignant à la batterie d'Ouistreham de tirer à couler bas ; le feu croisé des deux batteries, appuyé par la mousqueterie des chasseurs et employés aux douanes, a produit le meilleur effet ; quatre boulets ont porté à bord : l'un a coupé le mât de perroquet, les autres ont endommagé le petit hunier; le capitaine suppose qu'il doit y avoir eu plusieurs Anglais blessés ; il en juge par la grande quantité de balles qui ont frappé le bâtiment, criblé les voiles et coupé les cordages.
Le feu a duré depuis 5 h. 1/2 jusqu'à 9 heures du soir. L'ennemi, voyant la contenance de notre troupe, a couvert à c«tte heure la mer de ses signaux, fusées volantes, etc., sans doute pour rallier ses péniches et autres bâtiments qui étaient dispersés le long de la ligne. Le lieutenant Queudeville crut néanmoins devoir rester sous les armes jusqu'à minuit, heure à laquelle la mer s'est trouvée basse et le bâtiment hors de danger; il ordonna diverses patrouilles, tant pour la sûreté de l'équipage que pour le service de la côte. A S heures du matin, le bâtiment est entré dans la baie de Gaen.
Les chasseurs du 16* et les employés des douanes qui, au premier coup de canon, s'étaient empressés de se rassembler et de se porter sur la côte, se sont conduits dans cette circonstance à leur ordinaire, c'est-à-dire avec une bravoure et un zèle au-dessus de tout éloge. Le lieutenant Queudeville a prouvé courage, activité, intelligence. Il se plaint du maire d'Ouistreham, qui n'a pas paru sur la ligne ni aucun de ses habitants. J'ai cru, Gitojen Ministre, devoir vous faire part de ce fait.
La division commandée par le lieutenant de vaisseau Louvel, et qui est sortie de Diélette le 1 1 de ce mois, se trouve aujourd'hui réunie dans le port de Gherbourg. Une canonnière de 1" espèce et une goélette marchande qui en font partie sont seules restées en arrière. On les attend d'un moment à l'autre.
J'ai eu l'honneur, Gitoyen Ministre, de vous mander par ma dernière lettre que je m'étais empressé de me porter sur la côte au-devant de la flottille de Régneville, qui avait appareillé le 1 8 au soir et fait voile pour Gherbourg ; 2 chaloupes canonnières, 7 bateaux canonnière et 3 chaloupes de Terre-Neuve sont arrivés le 20 sur la rade de Diélette. Sur les 2 heures de l'après-midi, une corvette anglaise a paru et a tiré quelques coups de canon sur la flottille, qui a riposté et forcé la corvette à s'éloigner. Le soir, tous les bâtiments sont entrés dans le port.
Le 20, 5 bâtiments de transport, 2 canonnières de 1" espèce et 1 péniche, faisant partie de cette division, qui n'avaient pu appareiller le 19, sont partis
de RégneTÎUe et sont arriTés à 4 h. i/2 du soir devant Diélette. Il ne reste plus à Régneville que 3 bâtiments de transport auxquels la marée trop faible, dit-on, n'a pas permis de sortir.
Je suis informé à Tinstant qu'une autre flottille composée de 28 voiles, tant canonnières que bateaux plats, est passée ce matin devant Montmartin et Agon. J^aurai llionneur de vous rendre compte de ses mouvements, que je suis à même de suivre et de protéger.
Salut et respect.
La Houssaye.
Le colonel La Houssûye, commandant et inspecteur des côtes de la Manche et du Calvados, au Ministre de la guerre.
 Sartainville, le 23 nivôse an xii (14 Janvier 1804).
Citoyen Ministre,
J'ai eu l'honneur de vous rendre compte qu'une flottille venant de Saint- Malo était passée le 22 au matin devant Montmartin et Agon. Cette flottille, composée de 10 canonnières de 1'* espèce, 2 bateaux canonniers de 2* espèce €t16 chasse-marées transports, est arrivée le 22 sur les 2 heures de l'aprèsmidi près Carteret et y a mouillé, excepté les 16 transports, qui continuèrent leur route vers le nord. Cette flottille a passé ainsi la nuit et a eu un très mauvais temps. Ce matin 23, vers les 9 heures, 6 canonnières et 1 bateau canonnicr sont parvenus à entrer dans le port. Les quatre autres canonnières louvoyent en ce moment dans les parages de Portbail et attendent la marée de ce soir pour se réunir aux autres dans le port de Carteret. Chaque bateau a 25 ou 28 hommes des 32« et 39* régiments de li^ne. La flottille est commandée par le lieutenant de vaisseau Harang.
Un nommé Le Canellier, de la commune de Carte^et, voulant, avec deux autres marins du môme lieu, aller au-devant de la flottille pour lui aider à entrer dans le havre, a été victime de son dévouement. La barque qui les portait a été abordée et chavirée par une des canonnières. Deux ont été assez heureux pour saisir les cordes du beaupré de la canonnière et se sont ainsi sauvés. Le malheureux Le Canellier a péri. U laisse une femme et cinq enfants. J'ai promis. Citoyen Ministre, aux habitants de Carteret de réclamer en faveur de la veuve Le Canellier vos bontés et celles du Premier Ministre ; la commune de Carteret est une de celles de la côte où il règne le meilleur esprit.
D'après les rapports que je reçois ici, il parait que la goélette qui canonna la flottille venant de Régneville à son arrivée à Diélette, a été fort endommagée. Une de nos canonnières Ta atteinte de deux boulets ; ce qui est bien certain, c'est que la goélette vira de suite et fit voile sur Aurigny en tirant au large, de tribord et b&bord, plus de 30 coups de canon. On a présumé qu'elle faisait beaucoup d'eau et qu'elle appelait du secours. Les douaniers assurent qu'elle avait coulé dans le raz de Jobourg .
Salut et respect.
La Houssaye.