COMMENCEMENT 1>E DIVISIONS DANS I.E COMITÉ
le Comité de Sûreté générale : maiscelui-ci, blessé et furieux, a fait élargir, par un abus d'autorité, ceux que le Comité de Salut public avait fait arrêter.-— Quoi qu'il en soit, de cette lutte anarchique sort bientôt une brouille ouverte entre Robespierre , Saint-Just , Couthon , d'un côté , et le Comité de Sûreté générale, de l'autre côté; et c'est alors que Billaud , Collot, Barrère, se liguent avec ce Comité pour ne former qu'un seul complot. Puis ils travaillent tous ensemble à se rattacher tous les membres de la Convention qui peuvent être les ennemis secrets ou connus de Robespierre , et comme Robespierre est r ennemi de tous les Députés concussionnaires, voleurs et sanguinaires, ils vont réunir contre lui beaucoup de redoutables conspirateurs.
Dans la Convention, Robespierre a pour ennemis : !• les Royalistes cachés; 2° les Girondins restés; 3° les amis de Danton ; 4° quelques ultrà-révolutionnaires; 5° des Athées déclarés et tous ceux qui ont applaudi d'abord à l'abolition du Christianisme ; 6° tous les corrompus, les concussionnaires, les prévaricateurs, dont plusieurs cherchent à cacher leurs vols en affectant de venir à la tribune en sabots, en carmagnole, le bonnet rouge sur l'oreille ; "° tous ceux des Représentants en mission dont il a demandé le rappel parce qu'ils déshonoraient et compromettaient la Révolution par leurs cruautés et leurs exactions ; 8° enfin, tous 1 es-ambitieux qui voudraient entrer au Comité de Salut public, et qui sont blessés de le voir confirmé et prorogé chaque mois. — A la tête decette masse d'ennemis sont : Tallien, Fouché, Fréron, Barras, Bourdon de l'Oise , Thuriot, Legendre , Lecointre , Merlin de Thionville. Tous sont d'anciens amis de Danton, considérés comme reste du parti des corrompus ; presque tous vivent scandaleusement dans la débauche. La plupart ont prévariqué dans leurs fonctions ou dans leurs missions, et sont connus pour des pillards enrichis, qui redoutent l'application du système de \a justice et de la probité. Tallien est le plus inquiet, parce qu'on l'accuse généralement d'avoir volé
COIUEÎNTIOX. —
à la Commune quand il en était sécrétait e(T. III, p. 1 21 ) ; d'avoir pillé à Bordeaux quand il y faisait journellement tomber des têtes sur la guillotine dressée sous ses fenêtres ; d'avoir épargné tous les riches Aristocrates, auxquels il vendait très cher leur liberté ; d'y avoir fait sortir de prison madame d'Epinay (femme d'un Président au Parlement, fille du banquier Espagnol Cabarus) parce qu'elle était jeune et jolie ; et d'y avoir étalé un luxe insolent avec cette femme, devenue sa maîtresse, maintenant dans les prisons de Paris, arrêtée comme suspecte par ordre du Comité de Salut public.
Voici ce que Sénart, agent du Comité de Sûreté générale, dit de Tallien et de Cabarus (dans ses Mémoires publiés en 1823, après sa mort, et rédigés sur les pièces des Comités) :
« Tallien affeclail à Bordeaux la somptuosité d'un Potentat. Taudis que le Peuple souffrait la famine, on fabriquait pour lui un pain blanc comme neige, qu'on appelait le pain des Représentants. C'était à côté des morts et môme sur leurs cadavres, ainsi que sur les corps des hommes expirant de besoin, que roulait le char de Tallien, dans lequel la Cabarus ou ta Fontenay, qu'on appelait aussi Dona Theresia, se faisait traîner avec son amant, dans un pompeux étalage, courrier devant, courrier derrière. La Cabarus était affublée d'un bonnet rouge. Souvent ils allaient en voiture découverte ; et la Cabarus, connue pour une prostituée, était promenée en Déesse, tenant une pique à la main et mettant l'autre sur Vèpaule du Représentant... Le Despote avait levé une Armée révolutionnaire de 15,000 hommes
qui formaient sa Garde prétorienne On ignore l'emploi des mil-
lions de taxe sur les détenus, de deux millions en numéraire reçus de Toulon, et d'autres sommes énormes, car Tallien écrivait aux Comités que la guillotine produirait en peu de temps 40 millions.... En annonçant le supplice du Girondin Uiroteau (T. III, p. 443) il écrivait : « Je ne regrette que de ne pouvoir les tuer (les Girondins) de ma « propre main; je trouverais du plaisir à frapper un Girondin moi- « même.... ■ La Cabarus tenait chez elle un Bureau dans lequel on vendait les grâces pour 100,000 livres, 50,000, etc.... Pendant le règne de Tallien u Bordeaux, par les ordres de ce Souverain, les malheureux détenus qui ne pouvaient se racheter éprouvaient les plus grandes cruautés dans le donjon de Blaye : ils étaient cnlass-s dans des lieux malsains, sur de la paille ou du fumiec, sur la terre ou dans la boue, presque sans pain... Il afficha la loi agraire à Bordeaux (comme il Pavait d'abord affichée a Pari«). *
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Voilà comment le ûls d'un matoe d'hôtel, l'ancien garçon imprimeur Tallien (qui n'en serait que plus estimable s'il était lidèlc au Peuple) , devenu Proconsul , abuse insolemment de son mandat, tandis quece Peuple souffre la faim et la misère et donne sa vie pour défendre la Révolution î Si la Cabarus ét lit une contre-révolutionnaire déguisé, comme le baron Imbert et tant;d'autres(T. III, p. 430), et si Tallien voulait déshonorer et perdre la Révolution, feraient-ils autre chose ?
Et malheureusement, il faut en dire autant de son ami Fréron et de Barras à Toulon, âeFouchèh Lyon, même de Collot-cTHcrbois (ancien comédien, jadis sifflé par les Lyonnais, et qu'on accuse de s'en être vengé en les exterminant).
Et Robespierre n'avait-il pas mille fois raison de rappeler, et même de foire juger tous ces sanguinaires Proconsuls, tous ces cupides et cruels Verres, plus nuisibles à la Révolution, plus perfides, plus odieux et plus coupables que des Aristocrates contre-révolutionnaires déclarés? N'avait-il pas raison de dire à Fouché, lors de son rappel, qu'il lui serait demandé compte du sang dont il était couvert ?
Mais c'esten vain que Robespierre demandera lejugemcnt de TaVien.Fouchè, comme nous l'avons vu demander vainement celui de Merlin de Thionville, Bourdon de l'Oise, Dubois-Crancé ( T. III, p. 556); les Comités de Salut public et de Sûreté générale s'obstineront décidément à les protéger ; et, dans sa défense après le 9 thermidor, Vadier dira :
• Le Comité de Sûreté générale a tout fait en faveur de Tallien, Fouché et autres , pour détourner l'effet des dénonciations portées contre eux, et cela parce qu'ils étaient-poursuitus par Robespierre. •
Il entre d'ailleurs dans la politique du Comité de Sûreté générale (composé des ultra-révolutionnaires les plus violents) de tolérer tous ces excès.
« Ce Comité, dit Stnart, ne voulait pas punir les vols et prétendait que ce serait faire rétrograder la Révolution... Dans le procès de Danton et Lacroix, il ne voulut pas faire usage de pièces ( notamment la révélation du Général Miaczenski) qui prouvaient leur complicité dans deux fabriques de faux assignats, parce qu'il. aurait fallu
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poursuivre (Vautres complices (que Robespierre dénonçait en effet). •
Sènart ajoute que Moïse Bayle, du Comité de Sûreté générale, lui dit un jour :
« Tallien a commis tant de crimes que de 500,000 têtes il n'en conserverait pas une : ses vols, ses conspirations , sont en si grand nombre, et si bien prouvés, que Tallien, accusé autant de fois qu'une de ses têtes renaîtrait, n'en conserverait aucune. Mais il suffit qu'il ait été attaqué par Robespierre pour que nous ayons gardé le silence. Les circonstances exigent que , quels soient les crimes de ceux qui paraissent Montagnards, il n'en soit pas poursuivi un : c'est un mur dont nous ne voulons pas arracher un moellon, quelque salpêtre qu'il soit ; car, à la moindre brèche, le mur tomberait... -
On se rappelle d'ailleurs que Bourdon de l'Oise et Thuriot ont été exclus des Jacobins, et que Legendreà commis toutes les bassesses (T. III, p. 561) dans la crainte qu'on ne lui pardonnât pas ses relations intimes avec Danton. — Tous ces Députés sont ennemis de Robespierre par remords ou plutôt par peur des châtiments qu'ils méritent. Aucun d'eux n'a le courage de l'attaquer; tous, au contraire, l'applaudissent continuellement; mais tous se trouvent naturellement disposés à se liguer contre lui avec ses adversaires dans les deux Comités. — Cependant voyez la puissance de Robespierre ï
$ 21. — Fête k lTEtre-Suprême.
D'immenses préparatifs annoncent que la fête à l'Être- Suprême, fixée au 8 juin, sera magnifique ; et, dès le 4, la Convention, à l'unanimité, élit Robespierre pour son Président mensuel, afin qu'il remplisse le premier rôle dans ce grand événement, dont il est la première cause.
Le 8, le soleil est superbe et la foule immense. — Robespierre part à la tête de la Convention, soigneusement paré, vêtu d'un habit bleu, une écharpe tricolore et des plumes sur la tête comme tous les Représentants, tenant, comme eux, un bouquet de fleurs et de fruits, la joie sur le visage. — La Convention va d'abord s'asseoir sur un vaste amphithéâtre
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élevé au milieu du jardin des Tuileries, entouré de groupes d'enfants couronnés de violettes, d'adolescents couronnés de myrtes, d'hommes couronnés de chêne, de vieillards couronnés de pampres et d'olivier, et de femmes tenant leurs tilles par la main et portant des corbeilles de fleurs.— Après une musique religieuse, Robespierre prend la parole :
« Français républicains, dit-il, il est enfin arrivé le jour à jamais fortuné que le Peuple français consacre à l'Être-Supréme ! Jamais le monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards. Il a vu régner sur la terre la tyrannie, le crime et l'imposture : il voit dans ce moment une Nation entière, aux prises avec tous les oppresseurs du Genre humain, suspendre ses travaux héroïques pour élever sa penéée et ses vœux vers le grand Être qui lui donna la mission de les entreprendre et le courage de les exécuter ! »
Puis Robespierre saisit une torche et va mettre le feu à troisénormes figures représentant trois monstres, J'Af/icUrne, la Discorde et l'égoïsme, du milieu des cendres desquels parait la statue de la Sagesse.— Alors Robespierre prononce un second discours, sur l'extirpation des vices ligues contre la République ; et l'on se rend au Champ-de-Mars.
• Son orgueil, dit M. Thiers, semble redoubler, et il affecte de marcher très en avant de ses collègues. Mais quelques-uns, indignés, se rapprochent et lui prodiguent les sarcasmes les plus amers. Les uns se moquent du nouveau Pontife ; d'autres font entendre le mot de Tyran, et s'écrient qu'il est encore des Drulus. Bourdon de l'Oise lui dit que la roche Tarpéienne est près du Capitole. »
Qu'il y ait eu quelques attaques indirectes et timides, nous le concevons, puisqu'il y a des ennemis : mais que ces ennemis, si compromis et si tremblants, aient osé faire ce que raconte son détracteur habituel, n'est-ce pas inconcevable? Qu'il l'ait souffert, dans sa position, entouré ùe tant d'amis dévoués, n'est-ce pas incroyable? — Voici la vérité (car nous la tenons d'une source qui nous parait certaine) : les ennemis de Robespierre murmurent quelques menaces contre lui, mais entre eux et loin de lui; c'est par hasard qu'un de ses amis les entend; et c'est par Lebas qu'il l'apprendra, au retour de la féte.
40 cosvENTios. — 1794.
Au milieu du Champ-de-Mars se trouve une vaste montagne couronnée d'un arbre immense, sous les rameaux duquel se place la Convention, entourée de groupes d'enfants et de vieillards, d'hommes et de femmes. Là commencent les symphonies et les chants ; les groupes se répondent en chantant. Puis, les jeunes gens tirent leurs épées et jurent dansles mains des vieillards de défendre la Patrie, tandis que les mères lèvent leurs enfants dans leurs bras et que toutes les mains sont tendues vers le ciel pour répéter le serment. — Le cortège rentre enfin dans le Jardin national aux Tuileries, et la fête se termine par des jeux de toute espèce.
Parlant lui-même de cette fête, à la tribune, le 9 thermidor, Robespierre affirmera qu'elle laisse sur la France une impression profonde de calme , d'allégresse, de bonheur , de sagesse et de bonté.
Cependant M. Thiers prétend que l orgueil de Robespierre a blessé tout le monde; et, si le fait est vrai, c'est de sa part une faute immense et un grand malheur : mais où est la preuve de cet orgueil? le tout le monde de M. Thiers ne se réduit-il pas à quelques Députés corrompus et voleurs que blesse la vue de la vertu? N'est-ce pas encore une calomnie ?
Les Cours étrangères (dit au contraire l'Histoire parlementaire ) sont alors disposées à faire la paix avec Robespierre, parce qu'elles le regardent comme un futur Dictateur et qu'il se montre disposé lui-même à mettre un terme au système de la Terreur. C'est donc Robespierre qui peut donner à la France le bienfait de la paix, en consolidant la Révolution, en fondant la République sur l'égalité, la justice, la vertu, le bonheur du Peuple et la fraternité du Genre humain. Mais il veut abattre auparavant les principaux prévaricateurs, dont les cruautés et les rapines déshonorent et compromettent la République ; et de nouvelles luttes l'attendent encore avec les plus redoutables ennemis.