‹ 17941830Chapitre 108 sur 118 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

Établissement de l'empire. — constitution impériale. — despotisme

— NAPOLÉON DÉTRUIT LES RÉPUBLIQUES. — TROISIEME COALITION. — PRE- MIÈRE CAMPAGNE D'AUTRICHE. — BATAILLE NAVALE DE TRAFAI CAR. — INSTITUTIONS CONTRE- REVOLUTIONNAIRES. — JOSEPH ROI DE NAPLES. — RÉTABLISSEMENT DES FIEFS FÉODAUX. — LOUIS ROI DE HOLLANDE. — CON- FÉDÉRATION DU RHIN. — QUATRIÈME COALITION. — CAMPACNB DE PRUSSE.

— CRÉATION DU GRAND- DUCHE DE VARSOVIE. — CODE NAPOLÉON. — LES ANGLAIS BRULENT COPENHAGUE. — GUERRE D'ESPAGNE. — DEUXIÈME CAM- PAGNE D'AUTRICHE. — DEVOUEMENT DB STAUB. — NAPOLÉON EXCOMUNIÉ.

— ENLÈVEMENT DU PAPB. — DIVORCE. — MARIAGE AVEC MARIE-LOUISE. — LOUIS FORCÉ D'ABDIQUER : HOLLANDE RÉUNIE. — BERNADOTTB ELU BN SUÈDE. — VILLES ANSÉATIQUES RÉUNIES. — DEVOUEMENT DB SAHLA. — NAISSANCE DU ROI DE ROMB. — NOUVELLES INSTITUTIONS DESPOTIQUES. — CAMPAGNE DE RUSSIE. — CONSPIRATION DE MALLET. — BASSESSE DU SÉNAT.

'■ — CAMPAGNE D'ALLEMAGNE ; DÉFECTION GÉNÉRALE. — RÉSISTANCE DU CORPS LÉGISLATIF.— CAMPAGNE DB FRANCE. - TRAHISON. — DÉCHÉANCE. — ABDI- CATION. — COUP D'OBIL SUR LE M PIRE

Nous l'avons déjà dit, et nous ne pouvons trop le répéter, Bonaparte a choisi tout ce que la France avait de plus cupide, de plus peureux et de plus servile,pour en composer la majorité de son Sénat, de son ConseikTÉtat,deson Tribunat,de son Corps législatif, etc.; et c'est lui qui demande, qui recompense, qui encourage l'adulation et la servilité. Aucune flatterie, aucune bassesse, aucune complaisance pour rétablir en sa faveur la Monarchie, ne doivent donc nous étonner-,et quelque mépris que la Postérité puisse avoir pour ces Sénateurs, etc., qui déshonoreraient la France, si une grande et généreuse Nation pouvait être deshonorée par

606 empire. — 1804.

quelques-uns de ses membres, c'est à Bonaparte que doit en remonter d'abord toute la responsabilité.

Voyez la ruse de Bonaparte pourarriver à l'Empire! Tous ses dévoués connaissent son ardeur pour la couronne Impériale : mais, au lieu de la demander, il va se la faire offrir ; il va manœuvrer pour se la faire vendre, en offrant lui-même secrètement de la payer aux vendeurs. Et c'est par son valet Fouché qu'il gagnera le Sénat: c'est par son servile Sénat qu'il gagnera tout le reste.

Sur la proposition de Fouché, le Sénat lui transmet donc une adresse dans laquelle il lui dit :

« A la vue de tous ces attentats dont la Providence a sauvé an héros nécessaire à ses desseins (nécessaire à la Providence! et la Providence ne saurait pas le conserver sans le faire Empereur! ) , une première réflexion a frappé le Sénat : quand on médite votre perte , c'est à la France qu'on en veut; les Anglais et leurs complices savent que votre destinée est celle du Peuple Français... Leur crime est tel que ses suites bouleverseraient le Monde... Votre génie supérieur a fondé une ère nouvelle ; mais vous devez l'éterniser ; l'éclat n'est rien sans la durée» Nous ne saurions douter (ils savent bien, en effet, qu'il aspire depuis longtemps à l'Empire) que cette grande idée ne vous ait occupé ; car votre génie créateur embrasse tout et n'oublie rien : mais ne différez plus !... Tous les citoyens vous admirent et vous oiment; il n'y en a pas un qui ne vous dise ; « Grand homme y achevez

• votre ouvrage en le rendant immortel comme votre gloire I Vous

• nous avez tirés du chaos du passé ; vous nous faites bénir les bien- « faits du présent ; garantissez-nous faoewir ! »

Et cette adresse est signée Cambacérès , deuxième Consul, Président du oénat, et Cornudet, secrétaire (le conspirateur, p. 436) : c'est comme si elle était signée Bonaparte! c'est lui qui se fait cette adresse l

Puis, cette adressée la main, il consulte son Conseil-d'État sur la réponse à faire au Sénat, en n'appelant que ses 27 Conseillers les plus dévoués. Cependant , sur 27 , 7 désapprouvent, Berlier surtout, prétendant que ce serait faire rétrograder la Révolution et ouvrir la porte aux Bourbons, ce qui parait absurde aux au très mais, ce qui n'en est pas moins vrai.

empire. — 1804. 507

C'est Lucien, le Brutus peint en Empereur romain , qui se remue le plus pour faire proclamer son frère Empereur; et c'est bien naturel !— Déjà il a fait distribuer, avec profusion et presque officiellement comme Ministre de l'intérieur, une seconde brochure intitulée : Parallèle entre César, Cromwell et Bonaparte, qui demandait l'Empire, et qu'on a adroitement désavouée. — Maintenant il réunit chez lui toutes les influences du jour, Sénateurs, Tribuns, etc.. - Dépêchonsnous , leur dit-il , si nous ne voulons pas que l'Armée proclame elle-même son Empereur ! Demain peut-être Murât et la garnison de Paris enlèveront cette gloire au Sénat. »

Mais ce serait piquant que le Corps le plus populaire de sa nature, le Tribunat , fût le premier à offrir formellement l'Empire ; et le 3 floréal (23 avril), un Tribun inconnu, Curée, qui sera nommé Sénateur, propose enfin de déclarer Napoléon (c'est son prénom) Bonaparte Empereur des Français, et la dignité impériale héréditaire dans sa famille.

« En votant l'hérédité d'un chef, dit-il, nous empêcherons le retour d'un maître. »

Le Rusé Bonaparte répond alors à l'adresse du Sénat :

• Vous avez jugé Vhéréditè nécessaire pour mettre le Peuple Français à l'abri des complots et des agitations, et pour assurer le triomphe do V Égalité... La Souveraineté réside dans le Peuple en ce sens que tout doit être fait pour son intérêt, pour son bonheur et pour sa gloire (ce n'est là qu'une souveraineté passive !...) Les conseils de votre sagesse et de votre expérience me sont nécessaires... Le Peuple français n'a rien à ajouter aux honneurs et à la gloire dont il m'a environné : mais le devoir le plus sacré est d'assurer à ses enfants les avantages qu'il a acquis par cette Révolution qui lui a coûté un million debraves morts pour la défense de ses droits. (Il lui enlèvera le prix de tant de sacrifices ! ) Les institutions conçues et commencées au sein des orages, développées avec constance, viennent se terminer par l'adoption de tout ce que l'expérience des siècles et des Peuples a démontré propre à garantir les droits que la Nation a jugés nécessaires à sa dignité, à sa liberté, à son bonheur. •

Mais non, non, les institutions voulues par la Nation depuis 89 ne sont pas garanties par l'Empire I Elles sont détruites ! Jamais on a entendu des paroles plus menteuses!

tMPIRE. — 1801

Le Tribunal, qui connaît l'adresse du Sénat et la réponse de Bonaparte, délibère alors sur la proposition de Curée, et 20 orateurs se précitent à la tribune ; ce sont des flots d'adulation ; on adopte à l'unanimité. Carnot seul sauve l'honneur national en prononçant un discours improbateur.

- Si un citoyen, dit-il, a restauré la liberté publique, s'il a opéré le salut de son pays, sera-ce une récompense à lui offrir que le sacrifice de cette même liberté? Ne serait-ce pas anéantir son propre ouvrage que de faire de son pays son patrimoine particulier Après le 18 brumaire, Bonaparte a pu choisir entre le système Républicain et le système Monarchique... Le dépôt de la liberté lui était confié ; il avait juré de le défendre; en tenant sa promesse, il eût rempli Yattente de la Nation ; il se fût couvert d'une gloire incomparable. Au lieu de cela, que fait-on aujourd'hui? On propose de lui faire une propriété absolue et héréditaire d'un pouvoir dont il n'avait reçu que l'administration. Est-ce là l'intérêt bien entendu du Premier Consul lui-même? Je ne le crois pas. »

Oui, si on lui sacrifie la liberté, il se trouve n'avoir travaillé que pour lui; il n'a rendu aucun service; on ne lui doit plus aucune reconnaissance.

> Je suppose que tous les Français donnent leur assentiment : mais sera-ce bien un vœu libre que celui qui résultera de registres où chacun est obligé de signer individuellement son vote? Qui ne sait quelle est, en pareil cas, Vinfluence de l'Autorité qui préside? De toutes les parties de la France éclate, dit-on, le désir des citoyens pour le rétablissement d'une Monarchie héréditaire. Mais n'est-on pas autorisé à regarder comme factice une opinion concentrée presque exclusivement jusqu'ici parmi les fonctionnaires publics, lorsqu'on sait les tnconvénients qu'il y aurait à manifester une opinion contraire, lorsqu'on sait que la liberté de la Presse est tellement anéantie qu'il n'est pas possible de faire insérer dans un journal quelconque la réclamation la plus respectueuse et la plus modérée... Il n'est pour le Gouvernement qu'une manière de se consolider : c'est d'être juste ; c'est que la faveur ne l'emporte pas, auprès de lui, sur les services ; c'est qu'il y ait une garantie contre les déprédations et Vimposture. »

Vimposture! C'est Carnot qui le dit devant la France! La flatterie les étouffe alors, ces courageuses vérités : mais c'est en vain que la mauvaise foi demande à Girnot s'il se croit encore au Comité du salut vublic. ou s'il veut le re-

K.UPIRE. — I80i.

tour de la Constitution de 93 ; ses paroles retentiront dans la Postérité longtemps après que l'adulation , la servilité et le Despotisme, auront cessé de se faire entendre.

Tous les Tribuns signent individuellement la décision ; et quand une dépufation la porte au Sénat, le Président la félicite de son initiative populaire et républicaine. Quelle comédie !— Puis, le Sénat répond à la réponse de Bonaparte :

« La Gloire , la reconnaissance , l'amour , la raison , l'intérêt de PÉtat, tout proclame Napoléon Empereur héréditaire. •»

Cependant ce cupide et servile Sénat ajoute :

« Il faut que la liberté et Y égalité soient sacrées; que lo pacte social ne puisse être violé ; que la Souveraineté du Peuple ne soit jamais méconnue ; et que, dans les temps les plus reculés, la Nation ne soit jamais forcé« de ressaisir sa puissance et de venger sa majesté outragée. »

Dans un Mémoire qu'il adresse à celui qu'il regarde déjà comme son maître, le Sénat demande :

« La liberté individuelle, la liberté delà presse, celle des élections, la responsabilité des Ministres, l'inviolabilité de la Constitution. -

C'est bien, quoiqu'il devrait ne pas abandonner à Bonaparte le soin de faire lui-même la nouvelle Constitution : mais dans un second Mémoire secret, le Sénat a la bassesse de stipuler ses intérêts particuliers, de demander l'hérédité pour les Sénateurs, avec un accroissement de pouvoir et de fortune.— Le Tribunat et le Corps législatif demandent aussi secrètement des traitements plus forts. — Tous vendent l'Empire à Bonaparte ! Et l'on dira que c'est la Nation !

Et pendant ce temps, tous les hommes influents, appelés chez Bonaparte comme chez Lucien, lui vendent aussi le trône pour des honneurs ! Et des milliers d'adresses, intéressées ou sollicitées, offrent la couronne pour avoir des places !

Enfin, quand tout parait mûr, Bonaparte rédige le projet de Sénatus-Consulte tant désiré par Joséphine et par lui, en 142 articles, dont voici la substance:

« Le gouvernement de la République est conlié à un Empereur. —

Napoléon Bonaparte est Empereur des Français. — L'Empire est hé* réditaire pour ses descendants légitimes ou adoptifs, ou pour Joseph, etc., ou pour Louis, etc. (non pour Lucien t ni pour Jérôme). — Le fils aîné s'appellera Prince Impérial ; Joseph et Louis s'appelleront Princes. — L'Empereur a des Palais Impériaux à Paris et dans les départements. — Il y aura six Grands Dignitaires de l'Empire inamovibles, savoir : Grand Électeur, Archi-Chancelier de l'Empire, Archi- Chancelier d'État, Archi -Trésorier, Connétable, Grand-Amiral. — Il y aura des Grands-Officiers de V Empire, notamment des Maréchaux de f Empire, au nombre de 16, et des Grands-Officiers delà Couronne, notamment des Chambellans, des Écuyers. — L'Empereur peut emprisonner les individus et empêcher la publication d'un ouvrage quelconque toutes les fois que l'intérêt de VÈtat lui parait l'exiger ; les journaux sont absolument à sa disposition : pour les autres cas , deux Commissions du Sénat, appelées l'une de la liberté individuelle , l'autre de la liberté de la presse, peuvent intervenir deux mois après l'emprisonnement ou la saisie. — Les Tribunaux d'appel s'appellent Cours impériales avec des Premiers Présidents, des Procureurs-Généraux, Avocats-Généraux, comme si les anciens Parlements étaient rétablis. — L'Empereur nomme tous les Corps, tous les fonctionnaires, tous les Présidents, convoque tout, préside tout, etc. — Tous les fonctionnaires prêtent serment d'obéissance aux Constitutions de l'Empire et de fidélité à l'Empereur. — L'Empereur jure de respecter la loi du Concordat, mais il ne jure de respecter ni les autres lois, ni les Constitutions. — 11 sera sacré. — Il se qualifiera Empereur par la grâce de Dieu et les Constitutions de l'Empire. »

C'est bien évident, bien manifeste, bien inconstestable, voilà la Monarchie absolue, le Despotisme de Constantinople, le Despotisme plus fort, plus organisé, plus hypocrite, moins responsable î

C'est donc Bonaparte qui rédige le Sénatus-Consulte qui lui confère l'Empire, et c'est lui qui l'envoie au Sénat, le 26 floréal an 12 (16 mai 1804), quand tout lui parait suffisamment préparé. C'est un second lui-même, ou plutôt son très-humble serviteur Cambacérès ( qui ne s'attendait guère à devenir un des premiers personnages de France, que Bonaparte a nommé 2e Consul et Président du Sénat à cause de sa docilité, et qu'il va nommer Archi-Chancelier de l'Empire et Prince pour le payer de son dévouement), qui le présente en qualité de 2e Consul.

EMPIRE. — 1804. Ml

« Ce projet, dit- il, confie le soin de régir la France an héros qui Va tirée de V abîme... Vos yeux exercés y reconnaîtront l'empreinte du génie qui Ta tracé. »

' Puis c'est son Conseiller d'État Portait* , jadis désigné par la Conspiration royaliste pour être Ministre de Louis XVIll (p. 337), qui vient immédiatement en exposer les motifs:

« Quelle était la situation de la France, dit-il, quand le gouvernement >a été confié au héros qui la gouverne? L'État inclinait vers la Démocratie absolue (singulier aveu! Ainsi, la France était Démocrate)... Que serait alors devenue la France si un Génie tutélaire (Bonaparte) n'eût pas veillé sur ses destinées? Mais ce Génie, se promenant sur Vabime dans lequel nous étions plongés, a débrouillé le chaos (comme Dieu) ; il a ramassé les débris épars ; il a refait et recomposé l'ordre social... C'est le Grand homme à qui nous devons tant d'institutions libérales (despotiques !) qui est appelé à gouverner l'Empire. •

Ainsi, c'est un Royaliste, un conspirateur aristocrate, un contre-révolutionnaire, un complice des Bourbons, qui parle au nom de la France î

Puis, le 28, Lacépède, au nom d'une Commission de dix Sénateurs, propose l'adoption.

« Le Peuple français, diuil, consacre un monument digne de lui à la liberté, à Vègalitè% en assurant la Couronne impériale dans la famille de son Z/eroj, de son Hercule Le Sénatus-Consulte rend

rhommage le plus éclatant à la Souveraineté nationale en déterminant que le Peuple prononcera lui-même sur la question relative à la famille de Napoléon, >

La Postérité pourra-t-elle croire qu'il ait été possible de " vanter avec tant d'impudence l'hommage à la Souveraineté nationale, quand la Constitution est faite par Bonaparte, quand le Peuple n'est consulté qu'après que tout est consommé, quand il n'est consulté ni sur le titre d'Empereur que prend Napoléon, ni sur la Constitution qu'il impose?

Le même jour, sans discussion, le Sénat adopte, et court tout entier à Saint-Cloud pour se prosterner aux genoux de son maître.

« Sire, lui dit Cambacérès, le décret que le Sénat s'empresse de présenter à Votre Majesté Impériale n'est que l'expression autbea-

ÔI2 EMI'IRE. — 1804.

tique d'une volonté déjà manifestée par la Nation (non)... Le litre qui vous est décerné n'est qu'un tribut que la Nation paie à sa propre dignité et au besoin qu'elle sent de vous donner chaque jour des témoignages d'un respect et d'un attachement que chaque jour voit augmenter. •

Ainsi, ce n'est pas Napoléon qui a dxxrespect pour la Nation, c'est la Nation qui a du respect pour Napoléon! ... Et tout cela pour la dignité de la Nation !

• Comment le Peuple français, conservant le souvenir des maux qu'il a soufferts lorsqu'il fut livré à lui-même , pourrait-il penser sans enthousiasme au bonheur qu'il éprouve depuis que la Providence lui a inspiré de se jeter dans vos bras ! »

Peut-on mentir et blasphémer ainsi !

• Le Sénat a pensé qu'il devait supplier Votre Majesté Impériale d'agréer que les dispositions organiques reçoivent immédiatement leur exécution (sans être soumises à l'acceptation du Peuple ); et pour la gloire comme pour le bonheur de la République , il proclame à l'instant même Napoléon Empereur des Français... »

Non , le Sénat de Rome n'a jamais été plus abjectemenl servileï Oui, ce Sénat anti-français dirait:

« Et vous leur fîtes, Seigneur,

« En les croquant beaucoup d'honneur, »

Napoléon daigne répondre :

« Tout ce qui peut contribuer au bien de la Patrie est essentiellement lié à mon bonheur. J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la Nation. Je soumets à la sanction du Peuple la loi de Vhérédité (pas le reste). J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle environnera ma famille. -

Puis , le Sénat va présenter à la petite Joséphine (comme disait Napoléon, p. 488), travestie en Majesté Impériale , l'hommage de son respect et l'expression de la gratitude des Français, et pourquoi? parce qu'elle est bonne et qu'elle oblige des malheureux (surtout des Émigrés et des Nobles), comme si Marie-Antoinette, la Duchesse d'Angoulème, même la Dubarry, n'étaient pas bonnes pour tous les courtisans qu'elles enrichissaient ! comme si Joséphine ne donnait pas

l'argent du Peuple et des pauvres! comme si ce n'était pas un bourreau d'argent pour sa toilette, pour su vanité, pour ses plaisirs!

Puis le Sénatus -Consulte est immédiatement promulgué en grande pompe ; et Napoléon agit en Empereur, sans spuraettre son nouveau titre et la nouvelle Constitution à l'acceptation du Peuple. Ce n'est qu'ensuite qu'il sera consulté, et seulement sur la question de l'hérédité en faveur de Joseph et de Louis; et ce n'est que le 12 brumaire an 13 (3 novembre 1804), que les 00,870 registres seront dépouillés par une Commission du Sénat, qui déclarera avoir trouvé seulement 2,509 non et 3,521,675 oui, en y comprenant 100,000 votes de l'armée de terre et 50,000 de l'armée navale. Mais, nous l'avons déjà dit et nous le répétons avecCarnot, cette acceptation est dérisoire et radicalement nulle ; on aurait obtenu le même résultat pour Louis ou pour Joseph seul, ou pour Lucien et Jérôme; il n'est pas un Empereur romain qui n'aurait obtenu tous les votes de toute la populace romaine, etc.; Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, en obtiendront tout autant s'ils veulent, comme ils auront autant d'hommages de respect, d'admiration, de reconnaissance et d'amour, comme le Sénat royal saluera le Duc d'Angoulème du titre de Héros.

Et voilà le dénouement du 18 brumaire, l'enfantement d'un Pacha ou d'un Sultan, après les discussions de l'Assemblée Constituante, de la Législative, de la Convention; après les Constitutions de 91 , de 93, de l'an 3 ; après que la France a fait tant de sacrifices depuis 13 ans; après qu'elle a sacrifié un million de ses enfants pour acquérir la liberté ! La voilà enchaînée, muselée, rendue sujette, esclave, muette, par le trompeur qui lui disait que ses sacrifices ne devaient pas être perdus (p. 433 et 507), par le menteur qui lui prodiguait les promesses de République, de liberté, d'égalité, de gouvernement représentatif, de droits du Peuple, de garanties! Que Louis XVIII, qui a toujours déclaré la guerre au pays, lui impose de vive force une Charte octroyée, s'il t. iv. 33

rapine. — 1 80 4.

est ramené par la Coalition victorieuse, on le conçoit; mais qu'un soldat, nourri et élevé par la France, et qui s'est toujours présenté comme le plus fidèle serviteur de la liberté, veuille ainsi la fouler à ses pieds, c'est un excès d'ingratitude ët de perfidie que la Postérité aura peine à croire. Et d'ailleurs, la Charte royale de 1814 et celle de 1830 seront la liberté même comparées aux. Constitutions du Consulat et de l'Empire, comme la Diplomatie pourrait paraître la franchise et la sincérité comparée à toutes les ruses que nous avons vues employées pour tromper la Nation ; car, dans le maître et dans les valets, nous ne voyons presque aucune parole et aucun acte qui ne soit une déception ; l'esclavage est appelé gloire et dignité!

Pipus ne nous arrêterons pas à examiner si, comme le disent Napoléon et ses séides dans leur intérêt commun, la République ne convient pas à la France, et si elle était im possible à conserver; car il est trop manifeste (et même avoué par Portalis) (p. 511) que la France voulait la Démocratie, et que la République aurait fait son bonheur et sa gloire si Bonaparte avait fait autant d'efforts pour la défendre qu'il en a fait pour l'attaquer; ce n'est qu'en feignant de l'embrasser et de l'aimer qu'il a pu l'assassiner ; même après sa mort < il veut faire croire qu'elle vit encore en mettant sur les monnaies, d'un côté, République française, de l'autre, Napoléon Empereur, et l'on ne peut douter qu'il aurait pu républicaniser ou du moins démocratiser l'Allemagne, la Hongrie, la Prusse, la Pologne et même l'Angleterre , comme la Révolution a républicanisé la Belgique, la Hollande, la Suisse et l'Italie.

Quant au titre de Sauveur qui motive le don de l'Empire pour récompense, l'histoire est là qui proteste contre la flatterie. Ce sont Ma$$éna, à Zurich, Jourdan, à Fleurus, KeU lermann et Dumouriez , à Valmy, qui ont sauvé la France par des victoires décisives dans des dangers décisifs ; et ce titre de Sauveur n'est même rien pour Dumouriez , qui Ta détruit par une trahison postérieure. Jusqu'à présent, Bo-

naparte n'a jamais trouvé la France sur le bord de Vabîme et ne Ta jamais sauvée: la campagne d'Italie, toute brillante qu'elle est, était une campagne de conquête et non de salut, utile et non nécessaire; et d'ailleurs, il n'aurait rien fait en Italie sans des Généraux comme Masséna , Àugereau , Lannes, etc., ni si Jourdan, Hoche, Moreau, n'avaient pas vaincu l'Allemagne et frappé aux portes de Vienne. La bataille de Marengo, tout utile qu'elle a pu être, n'était pas une bataille de salut, parce que Mêlas seul, avec une armée de moins de 60,000 Autrichiens , ne pouvait pas mettre la France en péril ; et d'ailleurs encore, Bonaparte l'aurait probablement perdue sans Desaix. tandis que Moreau, amené par de nombreuses victoires jusque sous les murs de Vienne, aurait, tout seul, forcé l'Autriche à la paix. Est-il quelqu'un qui puisse affirmer que, si Bonaparte était resté en Égypte, ou s'il avait péri sur un champ de bataille, la France aurait été inévitablement perdue, sans pouvoir être sauvée ni par Masséna, ni par Jourdan, ni par Brune, ni par Ney, ni par Bernadotte, ni par Moncey , ni par Championnet, ni par Moreau, ni par tous ces Généraux qui ont gagné tant de batailles avant lui et sans lui? 11 serait plus exact dédire qu'il a rendu de grands services comme une foule d'autres, mais qu'il a souvent compromis la France par son ambition, qu'il a perdu Saint-Domingue et 100,000 soldats d'élite, et que, s'il a sauvé quelque chose, c'est l'Autriche et Vienne, en empêchant trois fois Hoche , Augereau et Moreau, d'y porter la révolution.

Qu'on ne dise pas non plus qu'il a été choisi par la Nation; car il est trop évident qu'il s'est imposé, ou plutôt qu'il a escamoté le pouvoir : si quelques conspirateurs le lui ont abandonné ou vendu , ces conspirateurs n'étaient pas la France, et la France n'a certainement rien choisi : elle n'a pas même ratifié formellement ; car les trois acceptations sont trop dérisoires pour qu'on puisse raisonnablement les invoquer. Louis-Philippe aura certainement plus de droit de se dire choisi, puisqu'il sera nommé par deux Chambres, tandis

que Bonaparte a été formellement repoussé et condamné par l'immense majorité de l'Assemblée la plus populaire.

L'Empire ne sera donc qu'un gouvernement de fait , un gouvernement imposé, toléré, subi, la France étant maîtrisée par l'armée à peu près comme l'Egypte par les Mamelucks. Les fonctionnaires et l'armée le soutiendront, parce que l'Empereur leur sacrifiera tout ; partie des Émigrés, des anciens Nobles et du Clergé, se rallieront à lui , parce qu'il leur offrira les avantages qu'ils trouvaient dans l'ancienne Monarchie ; le Peuple applaudira Yhomme , parce qu'il sera ébloui par sa gloire, parce qu'il sera longtemps trompé par la presse ministérielle qui parle toute seule depuis le 18 brumaire : mais la Bourgeoisie ou la masse indépendante et éclairée de laNn- • tion souffrira impatiemment l'esclavage; l'Armée et le Peuple, mécontents dès la promulgation de l'Empire, blâmeront le Despotisme tout en aimant la personne du Despote; ses complices finiront par détester le joug de la servitude ; et la Nation, même sa propre famille , finiront par l'abandonner et le laisser tomber, tandis qu'une partie des Émigrés , des Nobles et des Prêtres, ne cesseront jamais de lui faire sourdement la guerre et traceront de lui ce portrait :

Je subsistai vingt ans et d'emprunt et d'aumône ; Vil suppôt de Barras , j'épousai sa catin ; J'étranglai Pichegru, j'assassinai d'Enghien. Pour prix de mes forfaits , le Sénat me couronne.

Quant à sa famille, à ses frères , pourquoi a-t-il exclu f et par conséquent condamné, pour ainsi dire, et flétri Lucien et Jérôme? On dira qu'il a exclu Lucien de l'hérédité parce que celui-ci était trop Républicain et blâmait l'Empire ; et cette opinion redonnera de la popularité à Lucien avec la réputation de républicanisme : mais la chose est impossible, puisque nous avons vu Lucien se faire peindre en Empereur romain et se rendre le premier complice de son frère pour le 18 brumaire et pour l'Empire contre la République et la Démocratie. D'abord Ministre de l'intérieur, puis Ambassadeur en Espagne, où il s'enrichit et où il fait scandale en en-

levant la femme d'un limonadier de Madrid, il a tellement les goûts Monarchiques qu'il acceptera du Pape le titre de Prince de Canino : mais , aussi confiant dans son génie que Bonaparte dans le sien, fort du service qu'il lui a rendu au 18 brumaire, il ne peut se résigner au rôle de serviteur obéissant; et, captivé par une jeune veuve, madame Jouberteau, dont il a un enfant et qu'il a promis d'épouser, il se hâte de l'épouser en effet quelques jours avant l'Empire et la veille du jour où il sait que son frère doit lui parler pour s'opposer au mariage et lui proposer quelque Princesse. On devine la colère de Napoléon. « Épouser une p../., s'écrie-t-il!... — « Du moins la mienne est jeune et jolie! » répond Lucien. On devine encore combien cette réponse doit piquer et irriter un Despote. De là, brouille éternelle. — Quant au jeune Jérôme, prodigue et débauché comme Héliogabale, il n'hériritera pas non plus de l'Empire , parce qu'il a épousé , en Amérique, miss Pater son, fille d'un simple négociant, sans consulter son frère qui veut être maître de tout.

Cest en vain que Louis XVIII proteste contre l'Empire et déclare nul tout ce qui s'est fait depuis 89 ; Napoléon le craint si peu qu'il publie sa protestation ; toutes les Puissances , excepté l'Angleterre et la Russie, le reconnaissent; l'Empereur électif d'Allemagne le reconnaît aussi après s'être fait Empereur héréditaire d'Autriche pour n'être pas inférieur; et le Pape Pie VII, considérant que Louis XVIII n'a pas été sacré, reconnaît aussi Napoléon et consent à venir le sacrer à Paris, en récompense du Concordat et des bienfaits qu'il répand sur le Clergé. — Le sacre a lieu le 2 décembre, en grande pompe, à Notre-Dame, pour Napoléon et pour Joséphine : mais Napoléon, qui ne considère le Pape que comme un instrument pour enchaîner les Peuples, ne veut pas recevoir de lui la couronne et la prend pour la poser lui-même sur sa tête et sur celle de sa femme. — Il dira désormais que son pouvoir vient de Dieu... H écrira : Je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. — De ce moment. Na^

EMI'IUE. — !8ui.

poléon sera, pour les Prêtres, dans leurs catéchismes, dans leurs sermons et leurs prières, un nouveau Clovis, un nouveau Charlemagne , un Messie, presque un Dieu... Après 15 ans de révolution ! Mais quand le Pape et les Prêtres contrarieront Napoléon, nous verrons comme il les traitera!

De ce moment aussi , Napoléon va faire cause commune avec tous les Rois contre tous les Peuples ; c'est lui qui, dans son intérêt d'Empereur, va tout faire pour consolider, sinon les Dynasties, du moins les Royautés ; c'est lui qui fera tout pour faire regarder les Rois comme les Représentants de Dieu sur la terre, comme propriétaires et maîtres des hommes et des terres ; c'est lui qui tuera partout la liberté. Et s'il ménageait Famour-propre des Souverains, ou si ceux-ci consentaient à n'être que ses vassaux , c'est lui qui perpétuerait partout la Monarchie et le Despotisme.

Nous le verrons écrire qu'il est le premier et même le seul Représentant de la Nation , et que le Corps législatif n'est qu'un conseil; nous le verrons se considérer comme propriétaire de la France.

Aussi, il dira mon Peuple, mes sujets, mon Empire, mes États, mon trône, ma couronne, ma garde, mon armée, mes bonnes villes, mes maires, mon musée, mon bon plaisir. — Les ministres, etc., s'appelleront Monseigneur, Excellence. —Le Sénat et les autres Corps ne seront'plus que les instruments de ses volontés, des machines qu'il n'emploiera que quand il en aura besoin et dans son seul intérêt, des plastrons sur lesquels il fera porter la responsabilité morale de ses propres actes, des gardiens de sa couronne qui empêcheront les nouveaux Prétoriens de faire et défaire à leur gré les Empereurs. — Ses décrets impériaux et ses règlements d'administration publique remplaceront les lois. — Le Corps législatif ne sera plus que l'ancien Parlement de Paris, enregistrant les édits royaux. — Il se dispensera même de le convoquer quand cela pourra lui convenir, en 1812.

Il nomme le cardinal Fesch grand aumônier, Talleyrand grand chambellan; Duroc grand maître du Palais; Cau-

laincourt grand écuyer ; Berthier grand veneur; l'ancien comte de Ségur grand maître des cérémonies ; — il nomme 18 maréchaux, avec 60,000 francs de traitement, savoir: Augereau, Bernadotte, Berthier, Bessières, Brune, Davoust, Keilermann, Jourdan, Lannes, Lefèvre, Masséna, Moncey, Mortier, Murât, Ney,Perrignon, Serrurier, Soult.

Il rétablit le Ministère de la police, pour le donner à Fouché, en récompense de ses services dans rétablissement de l'Empire.

Voilà donc Napoléon qui s'est fait seul représentant , seul législateur, seul administrateur, seul défenseur, seule Providence de la Nation française : à lui la responsabilité, la gloire ou la honte! — Nous savons qu'il est capable, actif, adroit à flatter ses soldats, à les captiver, à les enthousiasmer, habile à gagner des batailles. Mais vaincre est le rôle d'un Général exécutant les ordres de l'homme d'État ; c'est l'homme d'État qui sauve ou perd un pays ; c'est le résultat définitif qu'il faut voir : voyons !

Le 27 ventôse an 13 (18 mars 1805), il fait transformer la République italienne en Royaume d'Italie et se fait offrir le titre de Roi. — Puis , il fait approuver par son Sénat , où le flatteur de Talleyrand le met au-dessus d'Alexandre et de Charlemagne.— Puis il va se faire couronner à Milan, avec Joséphine, et pose sur sa tête la couronne de fer des anciens Rois Lombards, en disant : « Dieu me Va donnée; gare à qui la touche! » 11 nomme son beau-fils Eugène Beauharnais Vice -Roi , et institue l'ordre de la Couronne de fer. Puis , par un simple décret impérial , il donne la principauté de Piombino à sa sœur Élisa.— Puis, il y joint la petite République de Lucques, qu'il transforme ainsi en principauté.— Puis, il fait demander par les Génois leur réunion à la France, et transforme encore la République Ligurienne en départements de l'Empire français.— Ainsi , au lieu d'accomplir les promesses d'indépendance, de liberté et de République, faites à l'Italie dans ses 'premières proclamations ; au lieu de

EMPIRE. — 180â

constituer toute l'Italie en une seule République indépendante, il la fractionne, il détruit ses anciennes Républiques comme les nouvelles, il ne fait que changer son maître, après l'avoir saccagée, pillée, dépouillée!... 11 dispose des Peuples comme do troupeaux!... — Et toutes ces opérations, faites dans Tintérêt de sa seule ambition, sacrifient la France en compromettant la paix avec l'Autriche et la Russie.

Aussi, l'Angleterre parvient-elle facilement à entraîner (en avril 1805), Alexandre à recommencer une troisième coalition , l'Autriche et Naples à y entrer (en août). La Prusse seule refuse ou hésite. — Puis cette coalition conclue, la Russie et l'Autriche essaient de tromper et d'endormir Napoléon, font avancer secrètement leurs troupes vers le Rhin, et méditent de surprendre la France pendant que son Empereur tentera la descente en Angleterre.

Cependant, Napoléon arrive à Boulogne, le 2 août, pour tenter cette descente avec 61 vaisseaux de ligne que doit lui amener l'amiral Villeneuve. Mais celui-ci n'arrive pas, parce qu'il a négligé d'exécuter les ordres du maître, comme nous avons vu Bonaparte se permettre de ne pas exécuter ceux du Directoire (p. 371). Et ce retard , qui empêche la descente , est un accident heureux ; car Napoléon apprend alors la marche des Russes et des Autrichiens, et peut faire à l'instant partir son armée de Boulogne pour aller à leur rencontre.

Revenu à Paris, il lève illégalement 80,000 conscrits, appelle toutes les réserves des conscriptions précédentes, ainsi que les vieux soldats retirés, réorganise la Garde nationale pour l'envoyer sur les côtes , et part de Paris le 24 septembre .

Nous écarterons les détails de guerre. — 250,000 Autrichiens sont déjà en Bavière et en Italie , et 120,000 Russes arrivent. Napoléon commande 200,000 hommes en Allemagne-, Masséna, Ney, Saint-Cyr en ont 65,000 en Italie. — L'Empereur précipite l'attaque pour écraser les Autrichiens avant l'arrivée des Russes. Bientôt Mack (acheté, dit-on) capitule dans Ulm avec 36,000 Autrichiens qui mettent bas

les armes, ainsi qu'une autre division de 10,000 hommes, tandis que Masséna et Ney ont des succès analogues ; et le 22 novembre, Sébastiani entre à Vienne, d'où Napoléon part pour aller au-devant des Russes.

Alexandre, qui vient de visiter le Roi de Prusse pour le décider à la guerre, est à son arméeavec l'Empereur d'Autriche. Ce sera la bataille des trois Empereurs, ou tiAusterlitz. Les deux armées Russe et Autrichienne sont écrasées, le 2 décembre. Les Russes perdent tout, canons , armes , bagages, et ne sauvent guère que 26,000 hommes. — « Soldats, dit Napoléon à son armée, je suis content de vous! —L'Empereur d'Autriche lui fait visite et lui demande la Paix. — Qu'il le détrône; qu'il proclame l'indépendance et la liberté des Autrichiens et des Allemands ; qu'il les invite à se révolutionner, à se constituer comme ils voudront, en Monarchies démocratiques avec de nouvelles Dynasties, ou en Républiques, en leur offrant seulement l'amitié et l'alliance des Français!... Mais il veut l'Empire et le Despotisme... Et il conserve l'Empereur d'Autriche en l'humiliant, en en faisant un ennemi toujours dangereux pour la France. Par la paix de Presbourg (26 décembre), il le force à céder Venise et les Etais Vénitiens , qu'il réunit à son royaume d'Italie , la Dalmalie, Ylstrie, etc., qu'il réunit à son Grand Empire. Quelle gloire! dit-on. Mais nous, nous disons : Quelle ambition ! quelle fautel Et Napoléon lui-même la reconnaîtra à Sainte-Hélène.

'Puis, le Roi de Naples ayant reçu 20,000 Anglo-Russes et commencé les hostilités, il décrète que la Dynastie napolitaine a cessé de régner, et charge un détachement de la Grande Armée, commandée par Saint-Cyr, d'aller exécuter son décret. Quelle grandeur! dit-on... Mais s'il tombe en définitive, et si le Roi de Naples recouvre son royaume!.. .

Mais le Ministre de la guerre Decrès, à qui Napoléon a ordonné de remplacer l'Amiral Villeneuve, pour le punir de sa désobéissance, désobéit à son tour par amitié pour l'Amiral et l'engage à gagner une bataille pour regagner la fa-

522 empire. — 1806.

veur du maître. Villeneuve, commandant les flottes Espagnole et Française, livre un combat naval sans autre motif que son intérêt personnel. 11 est vaincu, près de Trafalgar, par Nelson tué dans le combat, et perd 18 vaisseaux. Napoléon laisse impunie la double et fatale désobéissance de l'Amiral et du Ministre : mais la confiance des marins est perdue; la marine française est désormais réduite à l'impuissance ; et les conséquences en sont incalculables , car les Anglais pourront débarquer partout des troupes ennemies.

Maître de la presse(quel moyen de séduction et de tromperie !), Napoléon cache cet affreux désastre, tandis que les journaux salariés retentissent des cris de triomphe et d'admiration pour les victoires d'Ulmet d'Austerlitz. Sur la proposition du Tribunat, le Sénat décide qu'une colonne sera élevée sur la place Vendôme, avec cette inscription : « A Napoléon le Grand, la Patrie reconnaissante. - C'est donc parce qu'il gagne des batailles qu'on l'appelle Grand! mais s'il est un jour définitivement vaincu !... D'ailleurs, si Napoléon mérite l'admiration et la reconnaissance par de nouvelles victoires, que mérite-t-il pour s'être mis dans la nécessité de tolérer la funeste désobéissance et la funeste ambition des complices de son usurpation , pour avoir rallumé la guerre par son ambition personnelle, pour la rendre nécessaire encore par son désir toujours croissant de conquêtes ?

Et pour prix du sang versé, Napoléon dépouille encore la Révolution d'un de ses grands principes : il détruit le Panthéon en le rendant aux Prêtres, et rétablit les tombes royales de Saint-Denis en les consacrant à la sépulture impériale. Puis il consacre la Madeleine à la mémoire des braves tués dans les combats, en écrivant son nom en ptoce de la Patrie, et en mettant sur le frontispice : l'Empereur Napoléon aux soldats de la Grande armée. Il est tout , et la Patrie n'est plus rien t!! ■ — Continuant son système contrerévolutionnaire , il abolit le calendrier républicain , l'une des plus belles réformes de la Révolution et de la Science , et rétablit ( 1er janvier 1806) le calendrier grégorien ou ca-

tholique; il établit les Conseils de Prud'hommes, pour juger les contestations entre les ouvriers et les maîtres, en les or* ganîsantaf istocratiquement ou despotiquement, de manière à tenir les ouvriers dans la dépendance ; il institue V Université impériale pour s'emparer de l'instruction et de l'éducation , aûn de façonner à la servitude les générations nouvelles en substituant l'adoration de l'Empereur à l'amour de la Patrie. Mais rien pour faire cesser l'opulence et la misère ; rien pour assurer du travail, un salaire suffisant et de l'aisance à ce Peuple d'ouvriers qui remplittoujourslesarmées; rien pour donner à ce Peuple des lumières et le sentiment de sa dignité... Maison F éblouit par la fausse gloire des batailles et des conquêtes , qui n'ont d'autres résultats que de faire des ennemis et de nécessiter des conscriptions et des impôts qui pèsent principalement sur lui.

Cependant, Naples est conquis de nouveau; Caroline et son mari sont forcés de se réfugier en Sicile (où ils resteront jusqu'en 1814 et où l'une de leurs filles, Amélie, épousera le Duc d'Orléans) ; et le 30 mars , encouragé par la servilité du Sénat, de la presse et de l'opinion publique égarée , Napoléon réunit le royaume de Naples et de Sicile à son Grand- Empire , par un simple décret impérial , et donne ce royaume à Joseph en s'y réservant 6 Grands fiefs de l'Empire, les Duchés de Gaëte, de Benevente, Ponte-Corvo, Otrante, etc. — Par 5 autres décrets , il institue dans les États Vénitiens 12 autres Grands fiefs héréditaires ,les Duchés de Dalmatie , Istrie, Frioul , Cadore , Bellune , Conegliano, Trévise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo/, il donne à Murât , devenu son l)eau-frère , le grand Duché de Cléves et de Berg, en Allemagne; il donne à Berthier la Principauté de Neufchdlel , en Suisse ; il institue Massa et Carara , ainsi que Parmejt Plaisance , en Duchés grands-fiefs ; il donne la Principauté de Guastalla à sa sœur Pauline.

Ainsi, ce Napoléon, qui parlait tant de République et d'égalité , le voilà qui rétablit la Féodalité , les Fiefs féodaux

524 empire. — 1806.

héréditairts, établis par les Barbares, renversés par les Rois de France, attaqués par la Nation entière , anéantis par la Révolution ! Le voilà qui veut l'esclavage perpétuel duGenre humain! voilà ce qu'il appelle l'ordre! Où trouver des expressions pour qualifier le crime ?

Mais il ne commence en Italie que pour imiter en France ; car l'histoire ne présente personne plus rusé que lui. 11 va donc établir en France des majorât* héréditaires, composés de biens substitués à perpétuité. Et pour se couvrir deTautorité du Sénat, il a la ruse de lui faire adopter cette création des majorais, et la ruse plus grande encore de glisser furtivement cette institution capitale dans un Sénatus-Consulte qui semble insignifiant parce que son titre n'annonce qu'un échange contre\n principauté de Guastalla donnée par un simple décretà sa sœur et rétrocédée par elleau royaumed'Italie.

Napoléon fait plus : rêvant la Monarchie universelle, il force les Hollandais à transformer leur République en Royaume et à le prier de leur donner pour Roi son frère Louis, auquel il a fait épouser sa belle-fille Hortense.

« Je proclame, dit-il, Roi de Hollande, le Prince Louis. Vous, Prince, régnez sur ces Peuples!... Ne cessez jamais d'être Français! La dignité de Connétable de l'Empire sera possédée par vous et vos enfants; elle vous rappellera vos devoirs enuers moi... »

Ainsi , c'est lui qui détruit les Républiques créées par la République française! Tandis que la Révolution voulait l'in dépendance des Peuples, leur alliance, leur fraternité, il les humilie, les opprime, en fait des esclaves et des ennemis !... Sa ruse même de se faire prier n'irrite que davantage las Hollandais, tous les Peuples et tous les Rois. Lui qui#promettait la paix à la France, il la condamne à la guerre perpétuelle et la sacrifieà sa vanité ; car l'Angleterre et l'Europe ne pourront tolérer une si menaçante ambition.

Napoléon ne s'arrête pas là : il engage secrètement les Ducs de Bavière et Wurtemberg (qu'il transforme en Rois), et 14 petits Princes d'Allemagne , à se séparer de l'Empire Germanique, à former la fonfédèraiion du Rhin , à lui dé-

LMPIUK. — 180b.

férer le titre de Protecteur avec droit de nommer leur chef, et à conclure avec lui une alliance offensive et défensive, en mettant leurs troupes a sa disposition. On devine les cris de l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, contre l'ambition de Napoléon, quand on apprend (août 1806) cette der~ nière opération. La mort de Pitt, l'arrivée de Fox et des Whigs au Ministère, ne changent rien aux dispositions de l'Angleterre; et d'ailleurs Foxmeurt bientôt aussi, et les Tories reprennent le pouvoir. Alors s'établit en Allemagne une Agence Anglaise et Autrichienne, qui publie une foule de brochures et de pamph lets contre Napoléon , qu'on représente comme le plus insatiable et le plus oppresseur des conquérants , et par contre-coup contre la France qu'on signale comme l'instrument de son ambition. C'est en vain que Napoléon, dont l'armée est toujours en Allemagne, fait poursuivre plusieurs libraires et fait exécuter, à Nuremberg, Palm, l'un d'eux, condamné par une Commission militaire; l'Allemagne retentit de cris d'indignation et de vengeance.

Bientôt, l'Angleterre a formé une 4e coalition avec la Russie, la Prusse (blessée de ce que Napoléon pense à lui reprendre le Hanovre qu'il lui a cédé), la Suède et la Saxe.

Napoléon écrase, à Iéna, le H octobre, 70,000 Prussiens, commandés par Hohenlohe, tandis que, le même jour, Davoust, avec 32,000 hommes, écrase, à A uerstadt, 65,000 autres Prussiens (la Garde royale et l'élite de l'armée), commandés par le fameux Duc de Brunswick, en présence du Roi de Prusse. .. On dit que Bernadotte mériterait d'être fusillé pour avoir, par jalousie, refusé de secourir Davoust en péril : mais Napoléon, n'osant poursuivre ceux qu'il appelait ses frères d'armes et ses camarades, donne encore l'exemple d'une impunité qui sera funeste à l'Armée et à la Nation.

Napoléon entre à Berlin le 25. S'il voulait révolutionner et républicaniser la Prusse ! . . . Mais il fait une nouvelle Royauté en métamorphosant en Roi le Duc de Saxe, qui entre dans la Confédération du Rhin avec 5 autres Princes.

52f> EMPIRE. — 1807.

Cest là, à Berlin, qoe le Sénat lui envoie une députation pour l'encenser, en parlant de ses victoires sans jamais parler de ses fautes, et qu'il rend, le 21 novembre, ce fameux décret qui déclare les îles Britanniques en état de blocus, qui ordonne la saisie de toutes les marchandises anglaises, et qui fonde le système continental contre le commerce et l'industrie de l'Angleterre.

Bientôt (19 décembre), Napoléon est à Varsovie, où les Polonais l'accueillent et l'implorent comme un libérateur, et où 40,000 soldats viennent lui demander des armes... Ah ! s'il avait aimé la République, s'il voulait révolutionner l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, la Prusse, il rétablirait cette Pologne, dépecée par les Monarques voisins, qui s'est généreusement insurgée avec Kosciusko, qui n'a cessé de protester contre l'oppression, qui aime la Révolution française comme sa mère, qui combat dans ses rangs, en Italie, sous le commandement de Dombrmcskiy et que la France adopte comme sa sœur. Il assurerait la paix et la liberté de l'Europe; il remplirait les vœux de l'Armée, de la France, de tous les Peuples ; il serait le bienfaiteur du Genre humain !... Mais il semble n'avoir que la vulgaire ambition de régner en maître...

Nous ne nous arrêtons pas à la bataille d'Eylau, gagnée par Napoléon et 68,000 Français contre 80,000 Russes et Prussiens, le 8 février 1807, ni à la prise de Danlzig, le 24 mai , par Lefèvre , ni à la bataille de Friedland, gagnée , le 14 juin, par Napoléon et 170,000 Français contre Alexandre et 180,000 Russes et Prussiens. Nous connaissons le talent de Napoléon pour gagner des batailles; et ses victoires n'ont plus rien d'étonnant, avec des lieutenants comme ftey, Davoust, Murât, Bernadotte, Lefèvre, Lannes, etc., et des soldats comme les Français : mais les dernières victoires ont coûté des pertes énormes en tués et blessés ; les Russes ont montré un effrayant courage ; et l'on commence à s'inquiéter, à Paris, de ces victoires qui ne font qu'arrêter momentanément l'ennemi, que nécessiter des conscriptions nouvelles.

EiiPins. — 1807. $27

que perpétuer la guerre, qu'instruire les Généraux étrangers et leurs armées. Robespierre et la République pouvaient amener une paix éternelle en révolutionnant les Peuples pour faire aux Rois une guerre à mort; mais, en faisant une guerre de Roi à Roi, en attaquant en même temps les Peuples et les Souverains, Napoléon condamne la France à une guerre sans fin, dans laquelle elle doit infailliblement finir par être vaincue avec lui.

Alexandre demande un armistice, signé le 22. Puis les . deux Empereurs ont une entrevue, le 25, sur le Niémen. Puis le Roi de Prusse fait visite à Napoléon. Puis la belle Reine arrive sous prétexte de rejoindre son époux. On le caresse, on le flatte, on le traite en Souverain ; et l'orgueilleux, séduit, sacrifie le repos de la France à la vanité de paraître généreux envers les Rois. Au lieu de rétablir la Pologne, il se contente d'enlever à la Prusse la Pologne Prussienne qu'il donne, partie au Roi de Saxe, sous le titre de Grand-Duché de Varsovie, et partie à l'Empereur de Russie, à qui il garantit l'intégrité de ses États, en sorte qu'il ratifie par là l'abominable partage de la Pologne. Puis il signe la paix* à Tilsitt, avec l'Empereur, le 7 juillet, avec le Roi, le 9, et rentre à Paris , le 27, emmenant la colonne de Rosbach, emportant Y épie de Frédéric, des drapeaux, etc.

Ainsi, seul, sans consulter personne, il fait la guerre et la paix ; il dispose des Peuples , des territoires, des intérêts de la France... On l'encense encore; mais, cependant, on le blâme universellement en secret de n'avoir pas rétabli la Pologne, et d'avoir conservé la Dynastie Prussienne, après l'avoir humiliée , et en lui laissant une redoutable puissance.

Aussi, pendant son absence, le Général Mollet, que nous avons vu l'un des chefs des Philadelphes (p. 490) , qu'on a soupçonné d'avoir eu le projet d'enlever Bonaparte dans son passage à Lyon pour Marengo, et qui a voté contre l'Empire en écrivant une lettre à l'Empereur, a réuni les Républicains, sondé quelques Sénateurs, et travaillé à rétablir la République par un Sénatus-Consulte. Fouché l'a fait arrêter, et

528 empire. — 1807.

Napoléon le fait arbitrairement enfermer dans une prison d'Etal sans ébruiter la conspiration ; mais le danger n'est qu'ajourné.

Pendant ce temps encore, les Anglais ont presque entraîné le Hoi d'Espagne dans la coalition, excité une insurrection en Calabre, attaqué Constantinople, et débarqué en Égypte, où le Pacha Mthémet-Ali a commencé sa brillante carrière en les forçant à capituler; mais la guerre ne cesse pas, et, avec le système de Napoléon, l'Angleterre saura bien refaire des coalitions et renouveler les périls.

En attendant, Napoléon dénature le Code civil en l'appelant Code Napoléon (comme s'il n'avait pas été ordonné, commencé, rédigé, discuté, tout préparé, longtemps avant lui ! ), en y introduisant des substitution* pour ses majorais héréditaires. Un jour ce Code sera son plus beau titre de gloire ; et cependant il n'est son ouvrage que pour les odieuses dispositions qui détruisent l'égalité! — 11 viole encore sa dernière Constitution, qui, pour rendre IcTribunat favorable à l'Empire, leconlirmaitcxpressémentct prorogeait jusqu'en 1812 les pouvoirs des Tribuns : il supprime ce Tribunal par un Sénatus-Consulte du 19 août 1807, qu'il a la ruse de tenir secret jusqu'au 18 septembre, jour de la clôture de la session, en ayant encore la ruse de faire rentrer les Tribuns dans le Corps législatif pour les apaiser et les consoler. Ainsi, plus aucune tribune, plus aucune discussion publique ! Ëtila même inséré une disposition qui élève de 30 à 40 ans l'âge exigé pour les membres du Corps législatif!

C'est alors que Brune, poursuivant les Suédois, qui n'ont pas fait la paix, s'empare de Stralsund, le 19 août, et conquiert la Poméranie le 3 septembre.

Mais tandis que le Roi de Danemark , resté neutre entre toutes les Puissances belligérantes, est en surveillance avec son armée sur sa frontière, le Cabinet anglais envoie 24 vaisseaux et 26,000 hommes, qui débarquent le 16 août, qui bombardent Copenhague pendant cinq jours, qui prennent la flotte, l'arsenal et la citadelle... Et cette Aristocratie an-

glaise ose dénigrer la Révolution française! Et c'est en vain que l'Europe entière s'indigne contre ce brigandage, ce vol, cet exécrable forfait 1.?. Parlez donc de morale, de justice, de modération, d'ordre, de paix et d'humanité! — Alexandre vole à peu près de même la Finlande à la Suède.

Napoléon fait comme eux en prenant la Weslphalie pour en faire un Royaume et la donner à son jeune frère Jérôme (1er décembre \ en décidant qu'il conquerra le Portugal et l'Espagne pour les donner à Joseph.— Conquérir le Portugal et l'Espagne!.. Mais s'il veut tout conquérir!.. Et si les autres veulent conquérir la France!... Conquérir, c'est, envers les conquis, une injustice qui menacera l'Europe et qui ranimera la guerre ; c'est, envers la France, une faute et même un crime qui la compromettra pour satisfaire l'ambition de Napoléon.—On prétendra que son intention est de régénérer l'Espagne, défaire son bonheur... Mais si elle ne le veut pas!... La France souffrirait-elle qu'Alexandre voulût la régénérer à sa manière?...— Mais voyons comment il va s'y prendre.

Et d'abord deux mots sur le Bourbon d'Espagnc.Tout est scandale à la Cour Espagnole. Godoï, simple garde-du-corps, est devenu l'amant de la Heine et le favori du vieux imbécile Charles IV, qui l'a nommé Prince de la Paix , qui lui a fait épouser une de ses parentes, et qui lui laisse tout son pouvoir. Godai, qui excite la haine de la Reine et du Roi contre leur lils Ferdinand, est le mépris et la haine de la Nation, tandis que le jeune Prince Royal, qui le déteste, en est l'espoir €t l'amour. Le favori voulant le forcer à épouser la sœur de sa femme , il écrit à Napoléon pour demander sa protection et une épouse. Mais le Roi, poussé par Godoï, lait arrêter son fils, l'accuse de vouloir tuer sa mère et détrôner son père, et s'adresse à Napoléon pour s'en plaindre. Voilà une famille Royale ! Et c'est en présence de pareils •exemples monarchiques que Napoléon veut détruire les Républiques pour créer des Monarchies partout !

Espérant s'emparer facilement de cette couronne , il cm*ploie sa ruse ordinaire. 11 conclut d'abord , le 27 octobre, à t. iv. 34

530 empire. — 1808.

Fontainebleau, un traité avec le Roi d'Espagne, représenté par Godoï, par lequel le Roi lui livre passage pour aller conquérir le Portugal, à condition qu'il cédera la principauté des Àlgarves à Godoï ( ruse pour gagner celui-ci). Nous ne parlons ni de la déclaration faite par Napoléon que la Maison de Bragance a cessé de régner, ni de la conquête du Portugal faite sans obstacle par Junot , ni du départ de la famille royale pour le Brésil. Napoléon envoie trois Généraux, Dupont, Moncey, Duhesme, avec trois armées, qui occupent Barcelone, Figuière, Pampelune, Saint-Sébastien , et tout le nord de TEspagne jusqu'à l'Èbre. Godoï leur ouvre les portes comme à des ailliés dont il ne peut craindre aucune perfidie ; mais la Nation Espagnole s'inquiète, et crie contre le favori, qu'elle accuse de trahison . - Puis Napoléon iève le masque, déclare que tout le Nord de l'Espagne est nécessaire pour sa silreté, et offre en échange le Portugal entier. Godoï, ainsi privé de sa Principauté des Algarves, mais probablement indemnisé, cède, consent ; mais l'Espagne estindignée contre Godoï, contre la Reine, le Roi et Napoléon.- Puis Napoléon envoie Murât et une grande armée , !et déclare qu'il veut Y Espagne entière. Godoï consent encore, et détermine la Reine et le Roi à partir pour l'Amérique. Mais une insurrection, qui éclate à Madrid, arrête Godoï , force le Roi à abdiquer en faveur de son fils, et proclame Ferdinand VIL -Cependant, Murât étant arrivé à Madrid avec quelques troupes, Charles VI proteste contre son abdication et invoque l'appui de Napoléon ; Murât délivre Godoï et l'envoie en France, au grand déplaisir des Espagnols qui l'ont en horreur et qui voudraient sa tète.

C'est alors (2 avril 1808) que Napoléon se rend à Bayonne. La Reine et le Roi partent à l'instant pour le rejoindre : mais Ferdinand ira-t-il aussi? Ses Conseillers l'en dissuadent; le Peuple veut s'opposer ... Il écrit. . . Napoléon lui répond que, si l'abdication est volontaire , il le reconnaîtra pour Roi- Comment craindre une noire perfidie?... Il a confiance en lui U arrive à Bayonne... Et bientôt, cédant à mille in-

Page 1