‹ 17941830Chapitre 110 sur 118 · EMP1RL. — I S · texte numérisé non relu

EMP1RL. — I S

Mais l'événement prouvera que Dieu le repousse; et c'est encore en vain qu'il répond à une grande Députation :

■ Il n'est aucun obstacle capable de retarder longtemps l'exécution de mes volontés... Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe. -

Et pendant qu'il traite ainsi FEspagne , voici comme il traite la France. Joséphine ayant répondu ( 20 novembre 1808) à une Députation du Corps législatif que ce Corps représentait la Nation, Napoléon envoie, de Madrid, Tordre de faire dire atf Moniteur du 15 décembre :

« S. M. l'Impératrice n'a point dit cela : elle connaît tropbiennos Constitutions ; elle sait trop bien que le premier Représentant de la Nation , c'est V Empereur , car tout pouvoir vient de Dieu ( la déchéance aussi viendra de Dieu) et de la Nation... Après l'Empereur et ses Ministres est le Sénat , puis le Conseil-d'Êtat, puis le Corps législatif, puis chaque Tribunal, puis chaque fonctionnaire poblic. Le Corps législatif devrait s'appeler Conseil législatif... Ce serait un crime de vouloir représenter la Nation avant l'Empereur. »

Mais bientôt un courrier vient lui annoncer que l'Autriche reprend les armes ; et Napoléon est forcé de quitter l'Espagne après avoir restauré Joseph, le 22 janvier 1809, et lui avoir donné Jour dan pour conseil.

Nous ne pourrons suivre cette désolante guerre d'Espagne et de Portugal , où le courage de 300 ,000 soldat» envahisseu rs échouera devant le patriotisme du citoyen défendant son pays ; où l'on verra ce que peut une Nation résolue à s'ensevelir sous ses ruines; où les Français, les Espagnols et les Anglais, seront tour à tour vainqueurs et vaincus. Nous dirons seulement , en anticipant sur tes faits , que Wellesley serait probablement écrasé et pris, à la bataille de Talaveyra, si Joseph ne commettait pas la faute d'une extrême impatience ; que c'est alors qu'il sera nommé Duc de Wellington ; qu'il entrera h Madrid, le 12 août 1812, mais pour en être presque aussitôt chassé ; que les Portugais offriront la couronne à Soult, qui voudra l'accepter, mais que Napoléon ne le permettra pas ; que les Anglais tenteront d'insurger l'armée française en lui promettant Moreau pour chef; que ta

f-MiiKE. — KS09. 637

Régence de Cadix offrira le commandement de l'armée au Duc d'Orléans, qui se trouvera en Sicile et qui viendra à Tarragone, puis à Cadix ; mais que les Anglais le feront renvoyer par les Cortès pour rester les maîtres ; que, tandis que Napoléon étouffe la liberté en France, les Corlès de Cadix rendront hommage à la Révolution française, proclameront (19 mars 1812) une Constitution démocratique, calquée sur celle de 1791 ; et que les Colonies Espagnoles en Amérique déclareront leur indépendance pour se constituer en République. Nous ajouterons que le Peuple français accueillera avec intérêt les prisonniers Espagnols, et qu'il condamnera toujours cette guerre inique, ainsi que les pillages de quelques Généraux qui se déshonoreront par ce brigandage. Revenons aux hostilités de l'Autriche.

En Allemagne, ce sont les Monarques qui prennent le rôle que devrait remplir Napoléon, et c'est Napoléon (faute inconcevable!) qui prend celui des vieux Rois féodaux. Le Roi de Prusse adopte une foule de réformes démocratiques et abolit des privilèges ; les Princes organisent des Sociétés secrêtes, font de la propagande, répandent des écrits, enflamment la jeunesse, prêchent l'indépendance, la liberté, l'égalité, l'insurrection, et dénoncent Napoléon comme un ambitieux, un Despote, un usurpateur et un Tyran.

Et le mécontentement croît également en France ; on s'in- Tjuiète partout; on prévoit des catastrophes; on se prépare ; on conspire; Talleyrand et Fouché, brouillés depuis longtemps, se rapprochent pour comploter sur la Restauration.

Bientôt ( 1 2 avril), l'Autriche commence les hostilités avec 500,000 hommes ; et bientôt l'Allemagne sera remplie d'ïnsurrections partielles et d'insurgés.

Dès le 17, Napoléon est à la tête de son armée (170,000 hommes), et lance une proclamation dans laquelle il outrage l'Empereur d'Autriche.

« Vous l'avez entendu, dit-il à ses soldats, implorer ma clémence. Trois fois l'Autriche a dû tout à notre générosité, et (rois foi? elle a fit é

parjure... Marchons, et qu'à notre aspect l'ennemi reconnaisse son vainqueur ! »

Napoléon est en effet vainqueur à Eckmûll, à Ratiêbonne (où il est blessé à la jambe par une balle morte), et dans quatre autres combats. — Puis il outrage encore l'Empereur François II, en l'appelant un Prince débile et faux... Et peu après, il bombarde Vienne, y lance 1,800 obus, la met en feu, et la force à capituler, le 12 mai.... Puis il outrage encore François et ses frères , en les dénonçant comme des lâches, des ingrats, des parjures, égorgeant leurs sujets de leurs propres mains, poursuivis par leurs remords et punis par la Justice divine.

Il est vainqueur à Essling (21 mai), où Lannes a les deux jambes emportées par un boulet. Mais le résultat est si peu décisif que les Autrichiens crient victoire ; et l'enthousiasme est tel que l'insurrection éclate avec une force nouvelle dans toute la Bohême, dans le Tyrol, en Bavière, dans toute l'Allemagne , en arborant pour drapeau la liberté et l'indépendance de l Europe et du Genre humain. Quelle faute à Napoléon d'avoir enlevé ce drapeau à la France pour le donner aux Rois étrangers !

Napoléon gagne enfin, le 6 juillet, la bataille de Wagram; mais quelle résistance de la part des Autrichiens! Si le conquérant leur a tué plus de 50,000 hommes et une foule d'officiers, que de soldats français (plus de 30,000), que de Généraux, que d'officiers il vient de faire tuer pour son ambition ! Quel affaiblissement pour lui ! Quel encouragement pour l'Espagne, l'Angleterre, etc.! Quel sujet d'inquiétude et d'effroi pour la France!

Aussi, pendant ce temps, les Anglais débarquent dans l'ile de Walcheren en Hollande, tâchent de surprendre Anvers et s'emparent de Flessingue, qu'ils n'évacueront qu'après en avoir fait sauter les fortifications.

Voici donc Napoléon vainqueur à Wagram : que va-t-il faire? Qu'il détrône le Prince qu'il a tant humilié, tant outragé, et qui ne pourra jamaisètrc un ami sincère ! Qu'il donne

i:upire. — 1809.

au Peuple la liberté! Ou qu'il établisse une dynastie nouvelle, celle d'un frère de François qui le lui demande ! Ou qu'il établisse des Rois en Bohême, en Hongrie, en Tyrol, comme le lui demande encore le Duc de Wurtzbourg! — Mais non; soit que la bataille de Wagram Tait trop affaibli; soit qu'il n'ait plus l'espérance de regagner la confiance des Peuples ; soit qu'il ait déjà le projet d'épouser l'Archi-Duchcsse Marie-Louise (qu'il a trouvée malade en entrant à Vienne) ; soit que l'apparence de la générosité ou la conservation de l'Empereur d'Autriche lui semble mieux convenir à son ambition, il se hâte d'accepter un armistice (le 11), passe trois mois au palais de Schoenbrùnn , et signe la paix ( I \ octobre) en maintenant François, en lui faisant céder les provinces /%riennes et 85 millions. Quelle faute pour un homme de génie!

La faute est d'autant plus grande qu'il vient de voir jusqu'à quel point l'Allemagne exècre son despotisme. Le 13, à Schoenbrùnn, on vient d'arrêter un jeune homme de dixhuit ans, Staub ou Stabs, qui voulait l'immoler avec un couteau de cuisine fraîchement aiguisé.

« Que vouliez-vous? lui dit-il. — Vous tuer! — Que vous ai-je fait? — J'ai voulu terminer la guerre. — Que ne vous adressiez-vous à l'Empereur François? — Il est nul ; lui mort, un autre lui succéderait, au lieu qu'après vous les Français disparaîtraient aussitôt de toute l'Allemagne. — Vous repentez-vous? — Non. — Le feriez-vous encore? — Oui. — Si je vous faisais grâce?...— Alors je croirais que Dieu ne le veut pas. « Mais, ajoute le Mémorial de Sainte- Hélène, bientôt il reprit toute sa férocité. On le garda vingt-quatre heures sans manger; on l'interrogea de nouveau : tout fut inutile; il resta une véritable bête féroce; et on l'abandonna à son sort. »

Livré a une Commission militaire, il expire en criant : Vive la Liberté! vive l'Allemagne! Et les courtisans appellent bête féroce un jeune homme qui dévoue si héroïquement sa vie pour affranchir son pays de l'invasion étrangère , tandis qu'ils appellent un héros celui qui assassine d'Enghien, qui brûle Vienne et qui dépeuple l'Allemagne, pour avoir le plaisir de conquérir et de régner!

Et voyez que de fautes encore avec le Pape! C'est en lui

laissant l'espérance de lui céder le territoire des Légations qu'il Ta décidé à venir le sacrer à Paris ; mais, loin de vouloir réaliser ces espérances et même cette promesse indirecte, le Despote lui a prescrit de le considérer comme Empereur de Rome, de lui obéir et de fermer ses ports aux Anglais. — Le vieux Pape a résisté, et a refusé l'institution canonique (comme le Concordat lui en avait donné le droit) à quelques Évêques nommés par Napoléon. Celui-ci, qui avait eu le tort de faire un Concordat contre-révolutionnaire et de rétablir la puissance Papale dans son intérêt, y a joint le nouveau tort de s'irriter de la résistance du Pontife et de faire arbitrairement saisir les États romains par un décret daté de Vienne le 23 mai dernier. — Le Pape a répondu par un décret d'excommunication... Et l'on juge l'effet en Espagne, en Allemagne, même en France, où Napoléon a rétabli le catholicisme! — 11 a décrété que le Général Miollis s'emparerait de Rome et du Pape. Et, le 15 juillet, des gendarmes enlèvent de son palais et conduisent prisonnier à Savonne (puis à Fontainebleau) celui que Napoléon a prié de le sacrer, celui qu'il a appelé son père et le Représentant de Dieu, celui que la Catholicité appelle le Saint-Père en l'adorant presque comme un Dieu. Puis Napoléon, se trouvant appelé par la Providence à soumettre le Pape , qui invoque Dieu de son côté, déclare Rome et tout son territoire réunis à l'Empire. On devine encore l'irritation, dans toute l'Europe, contre l'usurpation et latyrannie de Napoléon, et l'admiration pour la fermeté d'un vieillard qui donne l'exemple du dévouement pour résister à l'oppression! Napoléon convoquera un Concile national (5 avril 1811 où se rendront 100 Prélats : mais le Despote, qui blâmait la sévérité de la Révolution à l'égard des Prêtres réfractaires, dissoudra le Concile, qui se permettra quelque indépendance , et fera arbitrairement emprisonner à Vincenncs trois Évêques dont le crime sera de ne pas penser comme lui.

En voici bien une autre! Ce Napoléon, qui prétendait as-

EMPIRE. — 1810. Ù il

surer le salut de la France par l'hérédité demandée pour Joseph, pour Louis, pour Eugène son fils adoptif, le voici qui ne voit plus de salut que dans un fils de son sang, et par conséquent dans un divorce; car c'est en vain que Lucien a (suivant Bourienne) conseillé à Joséphine de se faire faire un enfant, et que Joséphine a voulu simuler une grossesse et un accouchement. Elle est forcée de consentir au divorce ( 1 5 décembre), en conservant le titre (¥ Impératrice- Reine; le 16, le Sénat le prononce; et, peu après, l'Archevêque de Paris déclare le mariage religieux dissous, malgré la décision du Pape qui le déclare indissoluble.

Aussitôt que le divorce est connu, François offre une de ses filles. On dit qu'Alexandre offre sa sœur, tandis que le Mémorial assure que sa mère ne le veut pas, parce qu'elle croit Napoléon un espèce de monstre qui ne peut avoir d'enfant. Quoi qu'il en soit, c'est une Archi-Duchesse d'Autriche qu'il préfère, Marie-Louise; et le mariage est célébré à Saint-Cloud le 1er avril 1810.

Alors , dit-on , Napoléon est dans toute sa gloire , comme s'il pouvait y avoir de la gloire sans justice, sans estime, sans affection! comme s'il y avait un homme sur la terre qui eût plus d'ennemis que lui ! comme s'il y avait un Prince menacé de plus de catastrophes! Ses partisans en France sont toujours intéressés à l'applaudir ; mais le Peuple est mécontent de son divorce, de son mariage avec une étrangère, surtout avec une Autrichienne, avec une tille de cette Cour qui a fait tant de mal à la Révolution , avec une parente de cette Marie-Antoinette que la France a fait périr sur l'cchafaud. On est mécontent aussi de sa conduite envers l'Espagne, envers le Pape, envers l'Allemagne.

Et, tout puissant qu'il est, Napoléon s'inquiète et s'irrite quand il apprend que, sans ordre ni permission, Fouchè, croyant lui faire sa cour, négocie avec le Cabinet anglais un traité qui donnerait l'Empire de la mer à l'Angleterre et l'Empire du continent à la France. Prévoyant que Fouché pourrait tout aussi bien négocier pour sa déchéance , il le destitue et le remplace par Savary.

11 s'irrite également contre Louis , qui , prenant l'intérêt de la Hollande, n'exécute pas rigoureusement le blocus continental. 11 menace son frère de lui retirer son royaume et de le réunir à l'Empire. Louis pense d'abord à résister, à inonder la Hollande pour la défendre, et à se retirer à Batavia, plutôt que de céder au Despotisme : ce serait une lutte bien édifiante entre deux frères! Mais il finit par abdiquer, et se trouve réduit à fuir en Amérique pour éviter la vengeance de son aîné. Puis la Hollande est réunie à l'Empire, au grand mécontentement des Hollandais et de tous les Rois, toujours plus menacés dans leur indépendance.

L'élection de Birnadotte comme Prince royal de Suède sous le nom de Charles- Jean , librement faite par la Diète Suédoise (2 1 août 1 8 1 0), son acceptation avec le consentement de Napoléon, et l'alliance de la Suède avec la France contre l'Angleterre, augmentent encore la puissance impériale.

Mais l'insatiable Empereur réunit encore à l'Empire le Valais, les villes anséatiques (Hambourg, Brème, etc.), le Duché d'Oldenbourg, dont le Duc est beau-frère d'Alexandre ; et ces réunions de la Hollande, etc., et surtout la dernière, blessent, irritent, inquiètent l'Autocrate et le décident à la guerre. Il commence par protester ; puis il établit une Diplomatie secrète qui négocie une nouvelleCoalilion générale, et prépare une guerre décisive pour abattre le conquérant.

Et l'un des principaux moyens qu'emploient les Monarques, c'est la propagande nationale, c'est la multiplication des Sociétés secrètes pour l'indépendance et la liberté, tandis que le Baron de Stein, leur fondateur, pousse en même temps le Roi de Prusse à continuer les réformes populaires. L'enthousiasme de la jeunesse est tel que, à l'imitation deStaub, le jeune Saxon D.-E. de Sahla, âgé de dix-huit ans, se dévoue pour venir immoler Napoléon à Paris. Arrêté, il avoue fièrement son projet ; mais, pour ne pas ébruiter l'affaire, on se contente de l'enfermer à Vincennes.

La Fortune, qui semble tout faire pour Napoléon, tandis

EMPIRR. — 1811.

que son ambition et son despotisme semblent tout faire contre lui, lui donne un fils (20 mars 1811) qu'il appelle Roi de Rome. On devine la joie des fonctionnaires, leurs adresses, leurs adulations! Mais ce qu'on aura peine à croire, c'est là bassesse du Sénat, etc., même <fh Corps législatif, non plus seulement envers Napoléon lui-même, mais envers l'enfant dans les langes : les prétendus Représentants de la Grande Nation viennent lui adresser des discours pendant qu'il dort ou qu'il crie, et que sa Gouvernante entend et répond pour lui. Puis ces vénérables Sénateurs, les Nestors et les sages de la première Nation du monde, défilent, sans rire, devant le berceau, en lui faisant de profondes révérences... Et cela au dix-neuvième siècle! après la Révolution!... Et l'on s'étonne de l'idolâtrie des Sauvages et des Rarbares pour le soleil, ou pour un oignon, ou pour le tigre? Et l'homme de génie, le grand Napoléon, le souffre ou l'exige! Et c'est pour cela qu'on a tué des millions d'hommes!

Et tandis que Napoléon a déjà reçu de la France 550,000 conscrits depuis 1806; tandis qu'il lui demande l'organisation de toute sa population divisée en trois bans de Garde nationale et la mise en activité'de plus de 100,000 hommes sur le premier ban ; tandis qu'il médite une effroyable guerre, que donne-t-il à la Nation? Il prend pour lui tout ce qu'il conquiert en pays étrangers avec le sang de l'armée ; il en compose son domaine extraordinaire, qui comprend plus de 700 millions; il en dispose secrètement, à son plaisir, dans son intérêt personnel, pour acheter des partisans; il donne 18 millions à 36 Généraux, etc., 11 millions en gratifications à l'armée, des dotations de 5,000 à 500 francs de revenu à 5,700 individus de sa nouvelle Noblesse ; Bourienne assure qu'il donne plus de 40 millions à Berthier ; il donne souvent des millions à plusieurs de ses Maréchaux , débauchés et prodigues, pour payer leurs dettes ; il dégrève la propriété foncière pour ménager les propriétaires ; mais il multiplie et augmente les impôts indirects ou de consommation quifrap-

^îi EMPIRE. — 1815.

pont sur le Peuple; il crée les droits ri- unis, rétablit l'impôt sur le sel, s'empare de son monopole et de celui du tabac; il détruit complètement la liberté de la presse, en s emparant de l'imprimerie et de la librairie qu'il ne permet d'exercer qu'avec des brevets privilégiés; il détruit complètement la liberté individuelle , en établissant des prisons d'état , en usurpant le droit d'emprisonner ou de mettre en surveillance; il rétablit l'infâme Cabinet «oir, qui lui livre les lettres et les secrets des familles ; il dispose des riches béritières pour les donner à ses jeunes Généraux ou à ses favoris; il fait, des lils de ses fonctionnaires, autant de Séides du Despotisme, en créant les Auditeurs au Conscil-d'Êtat, destinés à devenir Sous-Préfets, Préfets, etc., et les Juges ou Conseillers-Auditeurs, destinés à remplir les tribunaux et les cours en servant d'abord de Surveillants et d'espions; il a des Pages ,et prépare le rétablissement des Gardes-du-corps, quoiqu'il ait une jeune et une vieille Garde. — La Noblesse de l'Empire et les fonctionnaires, qui s'enrichissent, sont contents, c'est tout simple ; mais le Peuple et les Républicains sont extrêmement mécontents, et c'est tout naturel encore.

Cependant, depuis la réunion, à l'Empire, de la Hollande et du Ducbé d'Oldembourg, Alexandre et Napoléon ont préparé la guerre, et l'invincible a résolu la conquête de la Russie ; il veut aller à Moscou, à 800 lieues de Paris.

Dans les premiers mois de 1812 , les alliances sont conclues : la Prusse et l'Autriche fourniront à Napoléon chacune 30,000 hommes; la Suède, au contraire, dont Napoléon a refusé l'alliance, promet 30,000 hommes à Alexandre, qui va traiter en outre avec l'Angleterre et l'Espagne.

Alexandre demande que les Fi ançais évacuent la Prusse et la Poméranie Suédoise, qu'ils occupent depuis deux ans, déclarant néanmoins qu'il attendra l'attaque. — Pour réponse, Napoléon part de Paris le 9 mai et court l'attaquer, après avoir eu, à Dresde, une entrevue avec leRoi de Prusse et l'Empereur d'Autriche.

empire. -1812. 545

Quelles armées ! Napoléon a 500,000 hommes, 1 ,200 pièces de canon , 200,000 chevaux et 20,000 voitures 1 Et les Russes ne sont pas inférieurs en nombre!

Quelle responsabilité pour Napoléon, qui s'est fait Providence et Dieu , et qui brave l'opinion de la France contraire à cette guerre !

Et que de fautes gigantesques nous sommes condamnés à voir ! D'abord les préparatifs ont été si précipités et si mal dirigés que les vivres manquent, que le désordre est partout, que beaucoup de soldats se tuent de désespoir, et que, avant aucun combat, 10,000 chevaux et près d'un tiers de l'armée ont péri ou sont hors de service, par suite des marches forcées en hiver et dans la boue, et par suite de la privation de nourriture ou de la mauvaise nourriture, les soldats et les chevaux étant réduits à manger du seigle vert.

L'Armée est si mécontente que les Russes osent la provoquer à la révolte avec l'espérance de la voir se révolter contre un Chef qui la sacrifie.

Cependant, le 22 juin, Napoléon adresse à ses soldats sa première proclamation et leur dit :

• La Russie est entraînée par la fatalité ; ses destins doivent s'accomplir : la deuxième guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises... »

Comme s'il ne doutait de rien ! Comme s'il ne prévoyait rien ! Comme s'il ignorait que les Russes ont du courage, du patriotisme ou du fanatisme ! Comme s'il ne savait pas que les Prêtres et les Nobles pourront le signaler comme - un « Despote universel , un tyran, le perturbateur du Monde, « un rebelle qui renverse et souille les autels ! » Comme s'il n'était pas possible que les Russes ne lui laissassent que des cendres et des ruines !

Alexandre, qui l'attendait à Wilna, se retire sur Smolensk et Moscou, faisant tout brûler, tout détruire, magasins , routes, ponts.

On le poursuit ; on est vainqueur à Mohilow et à Ostroumo. Là , la Confédération de Pologne, qui vient de se t. iv. 35

KMPIHK. — 1812.

réunir et de proclamer la restauration du Royaume de Pologne, lui demande son approbation et son appui. Ah! qu'il rétablisse la Pologne ; qu'il arme 2 ou 300,000 Polonais : qu'il laisse passer l'hiver ; qu'il fasse reposer et rétablir son armée; qu'il rassemble des vivres; et qu'il ne parte qu'au printemps!... Mais il ne donne aux Polonais que des paroles de cour; il leur apprend (quel coup pour ces braves et malheureux Polonais ! ) qu'il a garanti h Alexandre et à son beau-père la possession de leurs provinces Polonaises ; il n'emmène qu'une division commandée par Poniatowski ; et il continue sa marche, sans repos et presque sans vivres.

Nous savons bien qu'il pourra vaincre, à Drissa (quoique les Russes s'y disent vainqueurs et chantent des Te Deum). à Witepsk , à Stnolensk, à Poloisk, h Yalontina , au pass ge de la Moskovea , où les Russes se battent avec tant d'acharnement que 50,000, dit-on , s'y font tuer ; nous savons qu'il pouira entrer à Moscou ; mais les Russes , nobles et paysans , ont brûlé toutes leurs villes et tous leurs villages des deux côtés de la route; mais on a continuellement manqué de vivres; un nombre immense de maraudeurs , de traînards , de malades , ont quitté l'armée ; on a perdu beaucoup d'hommes, tués dans les combats ou faits prisonniers sur les derrières ; et quand il entre à Moscou , le 1 4 septembre, il n'a que 90,000 hommes sous les drapeaux , et n'a presque plus de cavalerie.

Mais les Russes sont décidés, comme les Espagnols, comme les Anglais à l'époque de leur crainte d'une invasion ( comme les Français en 92 : le Gouverneur de Mo lopchin, a résolu de le réduire en cendres pour f hisseur à rétrograder ; et 3,0004ncendiaires , lices préparés, mettent le feu partout : en quelqw neuf dixièmes de cette ville, grande comme Paris, la majeure partie des mai*«»« en bois , ne sont j monceau de ruines ou * Quelle calamtl

Russie! Mais le but' "*sseradéli\ In.n, retiré dans le lie du h're

croit forcé de rétrograder, sans vivres, à travers 200 lieues dévastées , le 19 octobre, à l'entrée de l'hiver, par la pluie, dans la boue ou par un froid excessif. Le 7 novembre, la gelée arrive subitement, à 18 degrés d'abord, puisa 30. Comment pourront résister des hommes épuisés de besoins et de fatigues, blessés, mal vêtus, découragés? En quelquesjours, 30,000 chevaux ont péri : alors, plus d'artillerie, plus de munitions, plus de transports... Et il faudra passer la Bèrèsina!... Et l'armée Russe, qui faisait la guerre en Volhinie contre les Turcs , et qui vient de faire la paix avec eux , a coupé les ponts et défend le passage! Détournons les yeux de cet horrible tableau... N'écoutons pas les imprécations... Le 13 décembre, quand on se trouve en sûreté derrière le Niémen, on n'est plus que... 20,000!... 213,000 pris par les Cosaques, en allant ou en revenant, restent prisonniers en Russie!... Le reste a péri!...

Et qui sera responsable, devant la France et devant l'Humanité, de tant de fautes^ de tant d'imprévoyance , de tant de témérité, de tant de désastres pour tant de malheureux forcés de confier leur vie à la discrétion d'un Despote?

A Sainte-Hélène, Napoléon dira (Mémorial) :

« Aucun des deux Empereurs ne voulait la guerre de Russie : dos imprudences, des maladresses d'Ambassadeurs, de fausses démarches, de la vanité, l'amenèrent. »

Et de là l'incendie de Moscou, de tant de villes, de tant de villages, la mort d'un million d'hommes, la chute de l'Empire, la Restauration!... A quoi tient la destinée des Peuples quand ils ont des Despotes!

Dès le 5 décembre , Napoléon est parti pour Paru* , laissant le commandement à Murât. Il arrive le lendemain du jour où Ton a reçu son 29e bulletin annonçant la r etraite depuis Moscou à la Bérésina.

id**® s'en est fallu qu'il netrouvâtson trône renversé et des aes chargés de l'arrêter et peut-être de le fusiller. Dans ^2 au 23 octobre, lorsqu'on le croyait encore à Mos-

cou, le général Mallet (que nous avons vu, page 527, enfermer dans une prison d'État , qui a obtenu d'aller dans une maison de santé, qui n'a pas cessé de conspirer pour la République à Paris et dans le midi, et qui a formé le projet de renverser L'Empire, d'accord seulement avec un abbé et un caporal de la garde municipale), s'est présenté subitement , en uniforme et à cheval , accompagné du caporal en aide-decamp, à la caserne d'un régiment, a annoncé qu'on venait de recevoir la nouvelle de la mort de l'Empereur à Moscou , et que le Sénat venait de le nommer Commandant de la division par un arrêté qu'il a présenté. Le régiment , endormi et réveillé, l'a cru et l'a suivi. Il a lait sortir de la Force les généraux républicains Lahorie et Guidai , qui sont allés arrêter le Ministre de la police, Savary, le Préfet de police, Pasquiet, et le Préfet, Frochot; il est allé lui-même chez le Général de la division, Hullin, qu'il a abattu d'un coup de pistolet ; et il allait s'emparer du Commandant de place et réussir quand un Officier supérieur, qu'il avait fait arrêter et qui s'étaitéchappé, est venu l'arrêter lui-même et faire échouer son projet. — Sans cette arrestation, il allait convoquer le Sénat, et lui aurait présenté un sénatus-consulte tout préparé qui prononçait la déchéance. Il est probable qu'il connaissait les dispositions des Sénateurs et que la déchéance aurait été prononcée comme elle le sera dans 18 mois.

« Quels sont vos complices, lui a demandé le Président de la Commission militaire? — Toute la France, a-t-il répondu, et vous-même si j'eusse réussi. »

La France aurait peut-être applaudi déjà -, car le mécontentement est extrême : mais Mallet est mort, courageusement, fusillé avec Lahorie, Guidai^ et 1 2 desmalheurex officiers trompés et entraînés ; et voici Napoléon qui arrive et remonte sur son trône au milieu de la désolation universelle.

Pourra-t-on croire que son ignoble Sénat et son ignoble Conseil-d'État, ou plutôt les serviles Présidents qui parlent seuls, osent encore parler a leur maître de ses bienfaits, de

ses soins , de son humanité , de son génie , de sa gloire , de

l'indestructible puissance de sa Dynastie, de la supériorité de

la Monarchie sur la République , de leur admiration et de

leur fidélité, de la reconnaissance de la Nation et de son

amour? Pourra-t-on croire que Napoléon ose répondre :

• Les destinées de mes Peuples sont attachées désormais à mon trône... mon armée a essuyé des pertes; mais c'est par la rigueur prématurée de la saison (comme s'il n'avait rien dû prévoir ! ) Si le Peuple montre taut d'amour pour mon fils, c'est qu'il est convaincu par sentiment des bienfaits de la Monarchie... C'est à I'idéogie, c'est à cette ténébreuse métaphysique, qu'il faut attribuer tous les malheurs qu'a éprouvés notre belle France (même les boucheries d'Égyptc, de Saint-Domingue, d'Espagne et de Russie ! ) Ces erreurs ont amené le régime des hommes de sang... »

Le Despote prêche les bienfaits du Despotisme, c'est tout simple : mais qui prouve mieux que lui le danger du pouvoir absolu? Qui mérite plus que lui le titre d'homme de sang*

Pourra-t-on croire encore qu'il dise au Corps législatif :

« Un essaim de Tartares ont tourné leurs mains parricides contre les plus belles provinces de la Russie, incendié 4,000 villages et 50 villes, sous prétexte de retarder notre marche en nous environnant d'un désert. Nous avons triomphé de tous les obstacles (quelle hardiesse ! ) L'incendie de Moscou même n'avait rien changé à l'ordre prospère de mes affaires (c'est incroyable !) : mais la rigueur excessive et prématurée de l'hiver a fait peser sur mon armée une affreuse calamité... J'ai fait de grandes pertes... J'ai dû n'être accessible qu'au sentiment de l'intérêt de mes Peuples... L'Angleterre offrait nos plus belles provinces pour récompense à la trahison... Mais mon Empire est fondé sur Vamour de 50 millions de citoyens (mensonge \ on le déteste 1 ). Et c'est l'Angleterre que la Providence a désignée pour êlro victime de l'anarchie et de la guerre civile. • (fausse prophétie).

Applaudissements, vivat, hommes, argent, son Corps législatif, nommé par lui, lui donne tout, même 300 millions de biens appartenant aux Communes. — Il aura bientôt 500,000 nouveaux soldats, dont plus de 100,000 gardes nationaux, auxquels on fera passer la frontière en violation de la loi, et plus de 200 ,000 conscrits de 1813, trop jeunespour supporter les fatigues de la guerre. On lui donne I0,0i»0

f.mpihe. — 1812.

gardes d'honneur à cheval , pris parmi les jeunes gens riches, sons qu'ils puissent se faire remplacer, et qui doivent s'équiper à leurs frais , ce qui mécontente vivement la Noblesse et la Bourgeoisie, quoiqu'on leur promette d'en faire des Gardes du corps après la campagne. On lui donne enoutre 300,000 hommes pour garder l'intérieur.

Qu'il se réduise volontairement à la frontière du Rhin ; qu'il y porte ses 800,000 hommes, sans vouloir le franchir' ; qu'il y rappelle plus de 100,000 hommes qui occupent encore les villes d'Allemagne -, et, nous l'affirmons, l'étranger n'aura pas même la pensée d'envahir la France ! Mais il veut tout compromettre pour retourner en Russie.

Pendant que ces nouvelles troupes s'organisent et se rendent en Allemagne. Napoléon cherche à se concilier le Pap e par un nouveau Concordat et en lui donnant Avignon pour résidence : mais le Pape est toujours mécontent, et les Prêtres recommencent à conspirer.

Napoléon fait tous ses efforts aussi pour se populariser ; il annonce le couronnement de sa femme et de son fils : mais la terreur qu'inspirent la police, le Despotisme et la tyrannie, empêche seule l'explosion du mécontentement de tout ce qui n'est pas fonctionnaire salarié.

On devine l'effet de la déroute sur tous les Princes. Le corps Prussien a fait défection et a passé aux Russes ; le corps Autrichien leur a abandonné Varsovie. Bientôt, le Roi de Prusse fait alliance avec Alexandre ; l'Empereur d'Autriche, tout en offrant une médiation armée, négocie secrètement avec la Russie et l'Angleterre ; Bernadotte leur promet 30,000 Suédois, tandis que Murât laisse le commandement à Eugène et court à Naples pour abandonner peut-être Napoléon.— La Prusse et la Russie déclarent la Confédération du Rhin dissoute, et menacent de saisir les États des Princes qui ne se rallieront pas ù elles. Le Roi de Saxe s'y réunit.

On devine aussi l'effet que produit dans toute l'Allemagne cette horrible catastrophe. Les Souverains dePrusse, de Rus-

sie (et d'Autriche en secret), inondent le pays de proclamations qui appellent la jeunesse et la population aux armes :

Pour conquérir l'indépendance et la liberté politique ; pour briser le sceptre de ce Napoléon qui s'est montré Vennemi des Peuples autant que des Rois, en enlevant aux premiers la liberté, aux seconds a dignité ; pour donner aux Nations germaniques de vrais gouvernements constitutionnels fondés sur l'intérêt national et l'égalité

Quelle faute, quel crime à Napoléon, d'avoir laissé aux autres Rois un si beau rôle! Partout les Sociétés secrètes enflamment l'enthousiasme et demandent des Constitutions libérales ; partout les Princes en promettent ; et partout la jeunesse et la population s'insurgent contre Napoléon aux cris de Constitution, indépendance et liberté.

Louis XVIII , retiré à Uartwell en Angleterre , lance aussi une proclamation contre le dévastateur de l'Europe.

Bientôt, les Souverains de Russie et de Prusse proposent à Napoléon une trêve et l'évacuation des États Prussiens. — 11 refuse : à lui la responsabilité ! — Les Alliés s'avancent.

Cependant, on est forcé d'évacuèr Berlin, Dresde, et de se retirer jusque derrière Y Elbe, en laissant des garnisons à Dantzig, à Torgau, à Dresde et dans d'autres villes, tandis que Hambourg s'insurge.

Enfin , le 15 avril 1813 , après avoir donné la Régence à Marie-Ix>uise, Napoléon quitte Paris pour l'armée.

Ne nous arrêtons pas à la bataille de Lutzen (1er mai), gagnée sans cavalerie , ou périt le maréchal Bessières , et après laquelle Napoléon, transporté d'enthousiasme à la vue de la bravoure des gardes nationaux et des conscrits, s'écrie :

« Soldats, je suis content de vous !.. nous rejetterons ces Tartares dans leur affreux climat, qu'ils ne doivent plus franchir. •

Nous ne nous arrêterons pas non plus aux batailles de Bautzen et Wurtchen (21 et 22 mai ) , effroyable boucherie dans laquelle 60,000 hommes périssent des deux côtés, notamment Duroc, mais dans laquelle les gardes nationaux et les conscrits montrent un si héroïque courage que Napoléon

décrète l'érection, sur leMont-Cenis, d'un monument gigantesque pour éterniser sa reconnaissance envers ses Peuples qui, en trois mois, lui ont donné 1 ,200,000 hommes. Maison s'indigne enfin de ce mensonge et de cette insultante prétention de présenter la France comme se dévouant à un homme.

Mais, au lieu de profiter de ses avantages, Napoléon fait la faute immense (il en conviendra à Sainte-Hélène) d'accorder, le 5 juin, un armistice jusqu'au 22 juillet, et de se laisser jouer par un Congrès à Prague , sous la médiation de l'Autriche , tandis que la Russie , la Prusse et l'Angleterre (qui promet 45 millions par mois), s'engagent à ne pas faire la paix, et que l'Autriche se prépare à se joindre à elles.

Pendant ce temps, l'armée française est forcée d'évacuer l'Espagne ; l'insurrection royaliste recommence en Vendée et en Bretagne ; les Gardes d'honneur conspirent : qued'embarras nouveaux !

Le Congrès demande : 1° le partage des Duchés de Varsovie entre la Russie, la Prusse et l'Autriche-, 2° la cession del'Illyrie à l'Autriche ; 3° la dissolution de la Confédération du Rhin ; 4° l'indépendance de la Hollande ; 5° la restauration de Ferdinand en Espagne. — Napoléon concède presque tout, mais refuse d'abord une partie ; et le Congrès, qui veut maintenant la guerre, s'empresse de se dissoudre. — Puis, Napoléon concède tout (même le partage du duché de Varsovie ! ) : mais on lui répond : // est trop tard ! Et son beaupère, à qui l'Angleterre promet 1 2 millions par mois, lui déclare aussi la guerre. — 600,000 hommes vont l'attaquer.

Et pour comble de danger, c'est Moreau (d'accord avec Louis XVIII, et maintenant revenu d'Amérique auprès d'Alexandre) qui dresse le plan de campagne avec Bemadotte et qui dirige les Alliés. Napoléon sera donc attaqué par des Généraux français qui connaissent parfaitement sa tactique et son système. Tous deux veulent le renverser ; et c'est M< »reau qui signera les proclamations pour exciter la France et Tannée à l'insurrection.

Un autre danger incalculable , c'est la défection du Suisse

Jomini, chef d'État-major de Ney, qui passe aux Russes et qui leur livre probablement les plans de Napoléon.

Quel danger nouveau dans une intrigue de Fouchè qui , prévoyant la chute et l'abdication ou la déchéance de son maître, prépare, de concert avec quelque Puissance, la Régence de Marie-Louise, un Conseil composé de Talleyrand, Macdonal, Montmorency, Narbonne et lui, Fouché, et la paix, avec la frontière des Alpes et du Rhin I

Si Napoléon se retirait derrière le Rhin , comme il aurait dû le faire déjà au lieu d'aller faire tuer ses soldats àLutzen et Baudzen , il aurait 800,000 hommes pour défendre le territoire : mais l'homme de génie semble ne faire que des fautes colossales en n'écoutant que sa vanité ; et le voilà qui s'obstine à défendre la ligne de l'Elbe.

Bientôt (26 et 27 août) il a battu, à Dresde , les trois armées Russe, Prusienne, et Autrichienne , commandées par les trois Souverains, après que ses héroïques soldats, épuisés par des marches forcées, avaient passé la nuit dans la boue et dans l'eau ; et le premier coup de canon a tué Moreau, qui déshonore toute sa vie par sa double trahison.

Mais, presque aussitôt , Macdonald et Ney sont battus ; Vandamme est pris avec 15;000 hommes , et Napoléon est encore forcé de se retirer derrière l'Elbe.

Tout-à-coup il apprend que le Roi de Bavière l'abandonne ; qu'il se joint à ses ennemis ; que Bernadotte et deux ou trois armées l'ont débordé à gauche et à droite pour lui couper la retraite sur le Rhin ; et que les trois Souverains vont revenir l'attaquer à Leipsick.— Il est encore vainqueur à Wachau le 16 octobre, et à Leipsick le 17 ; mais les Saxons et les Wurtembergeois ont fait défection sur le champ de bataille, ont quitté leur poste pour passer à l'ennemi , et ont tourné leurs canons contre lui, trahison horrible qui prouve jusqu'à quel point est arrivée l'exécration de l'Allemagne contre son Despotisme. Du reste, cette nouvelle boucherie, dans laquelle 220,000 coups de canon viennent d'être tirés , est inutile ; et le défaut de munitions, dit-on (quelle imprévoyance!) le force à rétrograder enlin sur le Rhin.

LMl'IUE. — 1813

Et que de désastres encore! Deux régiments Saxons qu'il a laissés à Leipsick fusillent les Français pour lesquels ils se battaient tout-a-Theure, et jettent un affreux désordre dans la retraite. Puis un pont sur lequel une partie de Tannée vient dépasser, à l'entrée d'un défilé long de deux lieues, ayant été détruit trop tôt, par un caporal et 4 sapeurs chargés de l'opération (quelle faute!), toute l'arrière-garde, avec 80 canons , se jette ou est jetée dans la rivière (l'Elster) où se noient deux Maréchaux , Poniatomki et Lauriston , et des milliers de malheureux soldats. Qu'on juge de l'exaltationen Allemagne et de l'épouvante dans l'armée Française ! Et qui dirige? qui veut? qui ordonne? qui doit être responsable?

Ce n'est pas tout ! Napoléon, qui semble n'avoir aucune espèce de prévoyance, a laissé le temps à 70,000 Autrichiens et Bavarois de venir lui barrer le passage à Hanau, le 30 octobre. — On passe: mais que d'hommes on laisse sur le champ de bataille ! — Le 7 novembre , tout ce qui reste de l'armée a passé le Rhin ; mais ces malheureux soldats , si braves , ne trouveront ni ambulances , ni hôpitaux , parce qu'on n'a rien prévu ni rien préparé ; et presque tous vont périr dévorés par le typhus. Que de Français inutilement sacrifiés dans cette dernière campagne d'Allemagne !

Et, cependant (le croira-t-on?), quand il arrive à Saint- Cloud le 9, le Sénat vient le féliciter, lui dire qu'il a tout surmonté, et lui offrir le dévouement delà France! — Déjà (9 octobre) ce, Sénat a décrété 280,000 conscrits de 1814 et de 1815, qui n'ont pas l'Age; et, le 15, il en ajoute 300,000, en sorte que, dans l'année, c'est 1,140,000 hommes levés!

Mais on crie contre son ambition, ses guerres, son imprévoyance, ses fautes, ses boucheries. Et les Alliés adressent aux Français des proclamations dans lesquelles ils déclarent qu'ils ne font la guerre qu'à Napoléon... Sentant le besoin de regagner la confiance, il autorise le Corps législatif et le Sénatà nommer deux Commissions de 5, auxquellesil communiquera (il est bien temps!) les pièces diplomatiques pour prouver -que ce n'est pas lui qui a voulu la guerre. Le Corps

législatif nooyne Raynouard, Lainé, Gallois, F langer gues et Biran.

Les bouches, si longtemps fermées par la terreur impériale, s'ouvrent enfin pour crier paix, liberté, institutions ! Lainé fait entendre, dans son rapport, que le sang français est sacrifié à l'ambition d'un homme. On se plaint que l'Empereur ait nommé son Grand-Juge pour présider l'Assemblée. Et Raynouard déchire le voile dans une adresse.

« Ne dissimulons rien, dit-il : nos maux sont à leur comble ; la Patrie est menacée sur tous les points de nos frontières ; le commerce est anéanti ; Pagriculture languit ; l'industrie expire ; il n'est point de Français qui n'ait dans sa famille ou dans sa fortune une plaie cruelle à guérir... Nos armées sont sans cesse ruinées et affamées. La conscription est devenue un odieux fléau, parce que cette mesure a toujours été outrée dans l'exécution. Depuis deux ans, on moissonne la population trois fois l'année ; une guerre barbare et sans but engloutit périodiquement la jeunesse. Les larmes des mères et les sueurs des Peuples sont-elles donc le patrimoine des Rois?...»

Et ce rapport de Lainé, cette adresse de Raynouard, sont adoptés (29 et 30 décembre) par 223 contre 31 ! Quelle subite révolution dans les esprits 1 ou plutôt quelle éruption des sentiments longtemps comprimés !

Aussi Napoléon effrayé fait saisir et supprimer le rapport refuse l'adresse, ajourne le Corps législatif, et laisse éclater sa colère quand, le 1er janvier 1814, quelques membres du Corps se présentent à son audience.

« Comment avez-vous pu voter une pareille adresse? s'écrie-t-il. Ne savez-vous pas que c'est à moi seul qu'on fait la guerre?... Votre Commission a été conduite par l'esprit de la Gironde et d'Auteuil. M. Lainé est un conspirateur, un agent de l'Angleterre avec laquelle il est en correspondance par l'intermédiaire de l'avocat Desèze ; c'est un méchant homme ! Les autres sont des factieux ! La Nation a plus besoin de moi que je n'ai besoin d'elle ! Que ferait-elle sans guide et sans chef? (Comme s'il n'y avait que lui au monde ! comme si elle ne pouvait exister après sa mort!)... Il fallait laver notre linge sale en famille (Et le moyen, sous un Despote et un Tyran ? ) Dans trois mois, nous aurons la paix ; les ennemis seront chassés de notre territoire, ou je serai mort. - (Toujours de fausses prophéties ! )

Page 1