‹ 17941830Chapitre 111 sur 118 · EMMÊLE · texte numérisé non relu

EMMÊLE

Si l'on connaissait alors le rapport, l'adresse et les proclamations, peut-être verrait-on éclater une insurrection pour forcer Napoléon à la paix ; mais on ne connaît que l'ajournement du Corps législatif, et cette mesure suffit pour exciter un mécontentement presque général, d'autant plus qu'il lève , seul et illégalement , de nouveaux impôts, augmentant de moitié la contribution foncière et doublant celle des portes et fenêtres.

Dès ce moment, Y Agence Royaliste, que nous avons vue conspirer si longtemps (p. 334 et 354), qui a été composée ♦ plus tard de Royer-CoUard, Montesquiou, Becquet, CicrmonV-Gallande, et qui se compose aujourd'hui d'anciens nobles (de Duras, de LaTrémouille, de Fitz-James, de Polignac, de Montmorency, de Ferrand, Sosthène de La Rochefoucauld, de Sesmaisons, de Larochejacquelin), et qui. depuis longtemps, a un Comité à Bordeaux, travaille avec plus d'espérance et d'activité que jamais.

(Test en vain que Napoléon veut calmer les Prêtres en rendant au Pape sa liberté : il est trop tard... C'est en vain aussi qu'il rend l'Espagne à Ferdinand : il est trop tard encore. Cesten vain qu'il déclare la neutralité de la Suisse : tout arrive trop tard.

Cependant, toutes les garnisons laissées à Dantzig, à Torgau, b Dresde, en Allemagne, au nombre de 140,000 hommes (quelle faute de n'avoir pas retiré une si belle armée sur le Rhin 1), sont forcées de capituler faute de vivres, etc., et capitulent à la condition de rentrer en France : mais les Alliés violent les capitulations, et retiennent cette armée prisonnière. Sans doute, cette violation est injustifiable vis-à-vis les généraux, l'armée et la France : mais Napoléon a-t-il le droit de s'en plaindre? n'est-il pas au contraire le premier coupable, lui qui a donné l'exemple de toutes les perfidies ?

Bientôt, l'Allemagne s étant levée en masse, 700,000 étrangers arrivent sur la froutière, Bernadolte, avec 200,000 hommes, par la Hollande, qui s'insurge aussitôt pour s'affranchir, Blûcher, avec 200,00i», par le centre, le Générait*-

KMP1RE. — 1813.

sime Schwartzemberg avec 300,000, et les trois Souverains, par la Franche-Comté et la Suisse.

Et les Puissances, montrant autant de prudepce et d'adresse que Napoléon a montré d'imprévoyance et de témérité cherchent à gagner et à diviser la France.

Déjà, le 9 novembre , à Francfort , elles ont remis à Napoléon une note dans laquelle elles lui déclaraient :

« Qu'elles se sont engagées entre elles par des liens indissolubles ; qu'elles se sont engagées à ne faire qu'une paix générale;... qu'elles sont unanimes pour laisser à la France ses limites naturelles, qui sont le Rhin, les Alpes elles Pyrénées... •

Remarquons bien ce faitimmense , la Diplomatie Européenne reconnaît que le Rhin est la limite naturelle de la France.

Si Napoléon avait accepté de suite cette note, il aurait sauvé peut-être son trône et la frontière du Rhin ; mais il ne l'a accepté que le 2 décembre, quand les Coalisés étaient sur le Rhin, et alors il était trop tard; l'Angleterre ne veut plus qu'on laisse à la France Anvers et la Relgique.

Malgré toutes ses fautes passées, qu'il fasse comme le Comité de Salut public , comme l'Angleterre quand elle craignaitladescente,commel'Espagne,commelesSouverainsalliés ; qu'il déclare la guerre nationale ; qu'il appelle le Peuple aux armes; qu'il lui montre de la confiance; qu'il excite l'enthousiasme populaire en rendant au Peuple l'amour de la Patrie avec la liberté ! L'étranger (nous l'avons déjà dit et nous le répétons), n'aura pas même alors la pensée de toucher à nos frontières. Mais qu'espérer avec un homme qui commence par outrager la Nation en renvoyant ses Députés, en levant lui-même despotiquement des impôts ? Chose inouïe, ce Napoléon qui parlait tant de liberté, d'égalité, de souveraineté du Peuple, est le plus illibéral, le plus méprisant, le plus anti-populaire de tous les Rois. Il redoute , autant que les Coalisés et les Royalistes, que la guerre ne devienne nationale; il ne veut que des soldats. Il ordonnera cependant la levée en masse dans l'Est, mais trop tard, quand il sera occupé par l'ennemi , qui menacera de mort quiconque pren-

droit les armes. — Il n'organise que 12,000 hommes de la Garde nationale de Paris ; et voyez que d'injurieuses précautions 1 II n'appelle que les fonctionnaires salariés ; il nomme les officiers; il leur fait prêter serment de fidélité; il ne leur donne que des piques, et ne confie des fusils qu a quelques privilégiés ; il s'en réserve le commandement en chef et ne donne à Monccy que le commandement en second. Quant aux Républicains, loin d'employer leur courage et leur patriotisme, il se prépare à les exporter h 40 lieues de Paris. Quant aux ouvriers, qui demandent des armes et qui seuls défendraient la capitale, un vieux révolutionnaire (c'est de lui-même que nous tenons ce fait), conseillant à son Ministre Savary de leur donner 150,000 fusils qui se trouvent h l'Arsenal ce Ministre répond :

« Y pensez-vous? Vous ne savez donc pas que les cosaques du faubourg Saint-Antoine sont plus a craindre que les cosaques du Don ? »

Et tout annonce que le serviteur ne fait que répéter ici les paroles du maître. Voilà donc comme Napoléon considère ce Peuple qu'il flatte et qu'il caresse quand il s'agit d'acceptation ou de se dire son élu î il juge le patriostime populaire plus redoutable pour son Despotisme que la lance des Cosaques! Les ouvriers sont, à ses yeux, des Cosaques et des Barbares! Et ils se disent éminemment nationaux et patriotes ces Napoléonistes qui préfèrent les Cosaques au Peuple de Paris ! Et ils ne voient pas qu'ils mettent les plus ardents patriotes dans la presque nécessité de préférer aussi les Cosaques au plus obstiné des Despotes ! Et, par suite, Paris, qu'on fortifiait en 92, n'est pas fortifié maintenant ! On n'y fait ni murs ni fossés; on se contente de barricader les barrières.

Pendant ce temps, les Puissances alliées ont décidé (Ier décembre) une déclaration dans laquelle elles disent :

« Les Puissances alliées ne font point la guerre à la France, mais à cette prépondérance que, pour le malheur de l'Europe et de la France, l'empereur Napoléon a trop longtemps exercée hors des limites de son Empire... Les Souverains alliés désirent que la France soit grande, forte, heureuse, parce que la Puissance française grande et

EMPine. — 1813.

forte est une des bases fondamentales de l'édifice social... Les Puissances confirment à l'Empire français uue étendue de territoire que n'a jamais connue la France sous ses Rois. •

Mais toutes ces belles phrases ne sont que des généralités adroites, qui ne signifient rien de plus que les pompeuses promesses de liberté, d'égalité, de paix, faites par Bonaparte le 18 brumaire, et qui n'ont pour but que de tromper les Peuples sans engager les Puissances. Plus habiles que Brunswick en 92,lesCoalisésrusentaulieu de menacer. D'ailleurs dans ce dernier acte des tragédies à coups de canon , tout change à chaque instant ; les concessions du matin n'existe plus le soir, après une victoire; les heures sont des siècles pour le nombre et le grandiose des événements.

Le 21 décembre, Schwartzemberg, franchissant le Rhin h Bâle, avec 300, 000 homnles, avec les 3 Souverains et la Diplomatie, lance une proclamation rassurante dans laquelle il répète que les Souverains ne fontpa* la guerre à la France. —Blûcher parle de même en franchissant le Rhin, le 31 décembre, entre Coblentz et Manheim , tandis que Napoléon , qui pouvait si facilement empêcher le passage avant la bataille de Lutzen, ne peut le disputer nulle part.

On devine quel avantage les Royalistes peuvent tirer de ces proclamations pour comparer la modération des Puissances à l'ambition de Napoléon ! On devine comme ils exploitent tous les reproches qu'on peut lui faire! La haine qu'il inspire à la classe éclairée et non salariée est telle qu'elle fait taire la haine de l'étranger -, et si les patriotes mêmes font la faute de voir l'invasion avec une sorte d'indifférence, parce qu'ils ne voient rien de plus intolérable que le Despotisme d'un homme qui les a trompés, n'est-ce pas le Despote qu'il faut en accuser d'abord?

Quant au Peuple, trompé par les journaux, parles bulletins publiés, par les actes officiels, il ne sait rien, il ne connaît pas ledanger, il ne soupçonne la possibilité de l'invasion que quand elle est opérée; d'ailleurs, il n'a pas d'armes;

d'ailleurs, encore, les Royalistes font tous leurs efforts pour le paralyser.

Pour accélérer la levée des conscrits, Napoléon envoie 24 Commissaires dans les Départements ; mais ces Commissaires ne peuvententrer dans les Départements envahis, et il n'a d'abord, pour arrêter 700,000 hommes, que 60,000 soldats et 12,000 chevaux distribués en trois corps.

Et, pour comble de malheur, Murât, son beau-frère, ne pensant qu'à conserver son royaume de Naples, se joint (on aura peine à croire une si horrible trahison), sejoint à la Coalition, lui amène 30,000 hommes contre son Empereur et sa Patrie, prend Rome, et vient compromettre Eugène qui, du moins, reste fidèle.

Napoléon part enfin de Paris, le 25 janvier, après avoir nommé l'Impératrice Régente et Joseph son Lieutenant, et après avoir donné le commandement d'Anvers à Carnot qui, quoique brouillé et disgracié, lui a offert son dévouement à la Patrie. — Se plaçant à la tête, tantôt d'une de ses trois petites armées, tantôt d'une autre, les réunissant ou les tenant séparées, se portant tantôt au-devant de l'ennemi et tantôt sur ses flancs ou sur ses derrières, attaquant successivement ces grandes armées séparées ou réunies, admirablement secondé par l'héroïque courage de ses soldats qui voient en lui la Patrie, il se montre plus habile Général que jamais, gagne une foule de batailles avec une poignée de héros (a Saint- Di%ier, Brienne, Champaubert, Montmirail, Vauchamp,Nangis, Montereau, Mèry, Troyes, Craonne, Reims), et force plusieurs fois les Alliés à délibérer sur leur retraite. Quel malheur, à jamais déplorable, que cet homme n'ait pas aimé la liberté! Mais il ne combat que pour lui, pour acquérir la Monarchie universelle, non pour le Peuple, qu'il veut toujours tenir enchaîné ; et c'est son opiniâtre ambition qui va causer sa perte.

Le 5 février, un Congrès s'est ouvert à Châtillon-sur- Seine, et l'on a semblé d'abord vouloir accorder la frontière

euïniu. — ;>Gl

du Rhin ; mais les alliés ont eu des conférences secrètes dans lesquelles ils ont décidé que, profitant de leurs avantages, ils remiseraient la Belgique; et, le 17, ils ont déclaré que la Frarcedevraitabandonner toutes ses conquêtes depuis 1792; puis, le Ier mars, ils ont conclu , à Chaumont, un traité par lequel la Russie, la Prusse , l'Autriche et l'Angleterre, s'obligent à faire la guerre pendant vingt ans, s'il le faut, et l'An gleterre à payer aux trois autres 120 millions chaque année.

Napoléon ayant d'abord rejeté les propositions faites, le Congrès s'est dissous (19 mars) et la force va tout décider.

Cependant, les Bourbons et les Emigrés reviennent à la suite desarméesétrangères; leurs partisans s'agitent partout en France et provoquent les Généraux et les fonctionnaires à la trahison, tandis que tous ceux à quiNapoléon a confié dos emplois s'apprêtent à le trahir. — Talleyrand, surtout, que Robespierreetles Républicains ont toujours repoussé comme un traître, a un agent à Cliâtillon, travaille d'abord pour le Roi de Rome, mais se déclare pour Louis XVIII et se met à la tète des Royalistes quand il voit la chance pour celui-ci. — C'est à Troyes, après l'entrée des Alliés, que les Royalistescommencentà demander publiquement la Restauration (7 février). C'est en vainque Napoléon , qui a fait l'énorme faute de rappeler les Émigrés , menace de mort tous ceux qui rentrent avec l'étranger et tous les Royalistes qui travaillent pour les Bourbons : rien ne peut les arrêter désormais. — Le 1 1 , le Duc d'Angoulême, arrivant à Saint-Jean-de-Luz, avec l'armée Anglaise, publie une proclamation dans laquelle il promet à l'armée la conservation de ses grades, traitements et récompenses. — Le 21 , le Comte d'Artois arrive à Vesoul, et publie une autre proclamation dans laquelle il prend le titre de Monsieur, Lieutenant-Général du Royaume, et dit : Plus de tyran, plus de guerre, plus de droits réunis! Cette proclamation est répandue dans Paris par Talleyrand et l'Agence royaliste ! — Le 12 mars, le Duc d'Angouléme entre à Bordeaux avec l'avant-garde Anglaise ; et la ville ,

ÔG2

entraînée par un parti royaliste, se déclare pour les Bourbons. Le 21, Augereau capitule à Lyon, et Napoléon l'accusera de trahison en faveur des Bourbons. — Enfin Talleyrand exhortant les Souverains à marcher sur Paris , ceux-ci laissent Napoléon sur leurs derrières et marchent sur la capitale avec près de 200,000 hommes, poussant devant eux Marmont et Mortier, qui n'ont que 25,000 soldats. — Alexandre et le Roi de Prusse s'établissent à Bondy, à deux lieues de Paris, le 26.

La presse étantexclusivement dans les mains du Gouvernement , le Peuple de Paris est tellement trompé, à ce moment suprême, que, le 27, il ignore la présence de deux grandes armées ennemies ; le 27, un bulletin fait croire que l'ennemi est repoussé à plus de 50 lieues.— Mais la Cour, qui connaît la vérité, décide que l'Impératrice, le Roi de Rome, le Conseil de Régence, les Ministres et le Trésor, partiront à l'instant pour se retirer à Blois. Joseph, Talleyrand et Savary, restent seuls.— Le Peuple ignore tout encore lorsque, le 29 au matin, il voit entrer en désordre des soldats qui crient à la trahison , et de nombreuses bandes de paysans qui fuient avec leurs bestiaux etleurs meubles. Peu après, une proclamation de Joseph annonce que la Régence est partie, et appelle les citoyens à se défendre, mais les trompe encore en leur affirmant que ce n'est qu'une colonne qui s'avance de Meaux, et que l'Empereur la suit avec une armée victorieuse.

En même temps, Joseph fait placarder un écrit intitulé : Nouslaisserons-nousjnVkr et brûler? Mais il était bien temps! D'ailleurs, l'écrit est sans signature, et semble l'œuvre d'un particulier. D'ailleurs encore, on y trompe en assurant que ce sont seulement 25 à 30,000 hommes , conduits par un partisan audacieux, et suivis de près par l'Empereur.

Bien plus, Savary, qui regarde les ouvriers comme plus à craindre que les Cosaques, envoie ses agents de police , déguisés en bourgeois, pour les rassurer en les trompant.

« Ainsi, dit V Histoire parlementaire, le misérable Pouvoir Impérial travaille à empêcher l'explosion qui peut seule sauver la capitale. »

EMPinc. — 18(4.

En un mot ni Joseph ni personne ne font rien pour armer ie Peuple ; on veut même que les théâtres restent ouverts comme à l'ordinaire: n'est-ce pas une véritable trahison ? De 12,000 Gardes nationaux, la plus grande partie armée de piques , sont employés h faire des patrouilles et à occuper les corps de garde pour contenir le Peuple ; un petit nombrearmésde fusils, sont envoyés à la barrière de Clichy, etc., avec Moncey et quelques pièces de canon servies par des invalides. On n'emploie pas même les 18 à 20,000 hommes d'infanterie qui sont rentrés à Paris à occuper les hauteurs de Montmartre, etc. ; et si les 180,000 étrangers qui s'avancent pendant la nuit voulaient entrer dans la ville , la population se trouverait au milieu d'eux à son réveil : mais la masse s'arrête au pied des hauteurs , qui ne sont occupées que par les avant-gardes.

Le 30, au matin, Marmont reprend les hauteurs, et lacanonade et la fusillade réveillent les Parisiens étonnés. Le Peuple court et veut sortir ; mais les barrières sont fermées pour lui. Il se présente partout où il suppose des armes; mais on nie, on refuse, on croise la baïonnette sur lui.

Favorisé par la nature du terrain , Marmont a résisté jusqu'à 2 heures à Saint-Chaumont et à Romain ville, où il a tué ou blessé plus de 18,000 Russes et Prussiens : mais alors les masses ennemies font de tels progrès que, sur la demande de Marmont, Joseph V autorise à capituler et quitte lui-même Paris pour se mettre en sûreté. Que ne pourrait pas dire Alexandre, s'il imitait Napoléon entrant à Vienne? ( P. 539.)

Du reste, la trahison a tout préparé. Les fonctionnaires de Napoléon l'abandonnent; le Préfet Chabrol, le Préfet de police Pasquier, le Corps municipal, sont d'avis de la déchéance de l'Empereur et du rappel des Bourbons , et se rendent auprès des Souverains. Le Duc de Dalberg, l'abbé de Jaucourt, l'abbé Louis, l'abbé de Pradt, l'abbé de Montesquiou, etc., réunis chez Talleyrand, sont du même avis. — D'accord avec eux tous, Marmont capitule pendant la nuit, par l'intermédiaire de ses aides de-camp Favier et

Mi à EU PIRE. — 1814.

Damrèmonl; et le lendemain matin, 31 , tandis que l'armée française se retire sur Fontainebleau, l'ennemi entre à Paris, et trouve dans les arsenaux 30,000 fusils neufs, 125 pièces de canon, 260 milliers de poudre, 5 millions de cartouches , 26,000 gargousses, 3,000 obus chargés. Et cependant, l'artillerie a manqué de munitions ; les canonniers ont reçu, les uns des gargousses de son , les autres des boulets trop gros... Trahison, trahison ! Tout ce que prévoy oient les Jacobins en 92 sa réalise; le Peuple est trompé, trahi, livré, par ceux qui se sont engagés à le défendre.

Cependant, les Coalises ayant l'adresse de montrer une rigoureuse discipline, le Peuple ne s'effraie point; les boutiques restent ouvertes. Une bande déjeunes gens parcourant les boulevards avec des drapeaux et des rubans blancs et criant Vive les Bourbons, on n'y fait pas attention, soit parce qu'on regarde leurs vœux comme une chimère, soit parce que depuis 10 ans, on entend si peu parler des Bourbons qu'on les croit tous morts ; l'Empire a tenu le Peuple dans une telle ignorance que la jeunesse sera bien étonnée quand elle entendra parler de Louis X.VIU , du comte d'Artois , du duc d'Angoulême, d'une fille de Louis XVI, etc., etc.

Quand Alexandre et le roi de Prusse arrivent, vers midi, les femmes royalistes vont au devant d'eux en agitant des mouchoirs blancs et en criant : Vive Alexandre! Vivent les Alliés! L'Autocrate va loger chez Talleyrand. — Puis il lance une proclamation adroite, dans laquelle les Coalisés disent qu'ils viennent se réconcilier aveeja France; que c'est Paris qui doit accélérer la paix du Monde: qu'ils attendent son vœu; et que leur aimée qui est devant ses murs sera le soutien de sa décision.

Ah ! pourquoi Napoléon n'a-t-il pas tenu le même langage devant Vienne, Berlin, Varsovie! Qu'ils sont bien conseillés aussi ces Souverains qui ne permettent aucun désordre à leurs soldats, persuadés que le premier intérêt d'une armée envahissante est de respecter la nation envahie. Cependant,lesSouverains,etc.,sontréunischez Talleyrand

aveclescomplices de celui-ci (p. 564); et il paraît que, si Ton désirait conserver Napoléon ou son fils, ils y consentiraient; mais Telleyrand les trompe en affirmant que la France veut les Bourbons; et c'est sur ses instances que la déchéance de la Dynastie Impériale est décidée. A lui la responsabilité!

En conséquence, à 2 heures (comme les événements vont vite!), Alexandre, supposant que Paris demande la déchéance, fait publier la déclaration suivante :

« Les Souverains alliés accueillent le vœu de la Nation française. Ils ne traiteront plus avec Napoléon ni avec aucun membre de sa famille. Ils respectent l'intégrité de l'ancienne France, telle qu'elle a existé sous ses Rois légitimes. Us reconnaîtront et garantiront la Constitution que la Nation se donnera. Us invitent le Sénat à désigner un Gouvernement provisoire et à préparer la Constitution qui conviendra au Peuple français. »

En même temps , le Conseil général de Paris publie son vœu contre Napoléon, et le dénonce comme le seul auteur de tous les maux , comme un homme en démence , comme le plus épouvantable oppresseur qui ait pesé sur l'espèce humaine, comme un ambitieux qui a sacrifié la France et l'Europe à son ambition sans mesure, comme le bourreau de la population. « Nous abjurons, dit-il, toute obéissance en-

- vers Vusurpateur pour retourner à nos maîtres légitimes.»

— Ce sont bien des Royalistes qui parlent ainsi; et voilà Napoléon trahi par ces Royalistes qu'il a ménagés , caressés, appelés aux fonctions, tandis qu'il persécutait les Démocrates les plus purs !

Et les frères Berlin s'emparent du Journal de l'Empire, si servile pour Napoléon, l'appellent Journal des Débats, et le consacrent à défendre les Bourbons et l'Étranger. — Chateaubriand publie une brochure intitulée Bonaparte et les Bourbons, ou nécessité de se rallier à nos Princes légitimes.— L'abbé de Pradt, nommé par Napoléon Archevê- que de Malines, puis Ambassadeur à Varsovie, attaque son ancien maître et l'appelle Jupiter-Scapin.

Mais, nous l'avons vu, c'est le Sénat qui doit tout décider. Depuis longtemps (plus de 2 ans) Grégoire, qui formait

EMPME. — 1814

l'Opposition avec Lambrctch, DestuU-Tracy, Garât et Lanjuinais, et qui prévoyait la déchéance, a rédigé le projet de Sénatus-Consul nécessaire. Aujourd'hui, 20 Sénateurs sont de son avis : mais le Sénat comprend 140 membres; comment faire? — Talleyrand, président du Sénat comme prince de Bénévent, Grand-Electeur, ne convoque que 30 membres dont il se croit sûr ; et, le lep avril , ces 30 Sénateurs décident, au nom du Sénat :

« Il sera établi un Gouvernement provisoire, chargé de présenter au Sénat un projet de Constitution. — Il sera de 5 membres. — Sont élus Talleyrand, le Sénateur Beurnonville, ancien ami de Dumouriez, le Sénateur de Jencourt, le Conseiller-d'État Duc de Dalberg, M. de Montesquiou. »

Le soir, cette décision est signée par 67. Voilà les Bourbonniens maîtres du gouvernement! Le lendemain 2, le Sénat déclare la déchéance. — Puis il se rend chez Alexandre pour le remercier de sa modération et de sa générosité envers Paris. Alexandre répond :

• Votre Empereur a porté la guerre chez moi, lorsque je ne voulais que la paix. Je suis Vomi du Peuple français : je ne lui impute point les fautes de son chef. Vous êtes chargés d'assurer le bonheur d'un grand Peuple, en donnant à la France des institutions fortes et libérales, dont elle ne peut se passer dans l'état des lumières et de la civilisation... Le Gouvernement provisoire m'a demandé la délivrance des prisonniers français, je l'accorde au Sénat. -

Le 3, le Sénat motive ainsi la déchéance :

« Considérait : — Que, dans une Monarchie constitutionnelle, le Monarque n'existe qu'en vertu de la Constitution ou du pacte Social ; — Que Napoléon Bonaparte, pendant quelque temps d'un Gouvernement ferme et prudent, avait donné à la Nation des sujets de compter, pour l'avenir, sur des actes de sagesse et de justice; mais qu'ensuite il a déchiré le pacte qui l'unissait au Peuple français, notamment en levant des impôts, en établissant des taxes autrement qu'en vertu de la loi ; — Qu'il a commis cet attentat aux droits duPeuplo lors môme qu'il venait d'ajourner sans nécessité le Corps législatif et de faire supprimer, comme criminel, un Rapport de ce Corps, auquel il contestait son titre et sa part à la Représentation nationale ; < — Qu'il a entrepris une suite de guerres en violation de la Constitution ; — Qu'il a inconstitutionnellement rendu plusieurs décrets portant peine de mort»

notamment les deux décrets du 5 mars dernier, tendant à faire considérer comme nationale une guerre qui n'avait lieu que dans l'intérêt de son ambition démesurée ; — Qu'il a violé les lois constitutionnelles par ses prisons d'État ; — Qu'il a anéanti la responsabilité des Ministres, confondu tous les pouvoirs, et détruit l'indépendance des Corps judiciaires; — Que la liberté de la presse, établie et consacrée comme l'un des droits de la Nation, a été constamment soumise à la censure arbitraire de sa police, et qu'en môme temps il s'est toujours servi de la presse pour remplir la France et l'Europe de faits cpntrouvés, de maximes fausses, de doctrines favorables au Despotisme, et d 'outrages contre les Gouvernements étrangers ; — Que des actes et des rapports entendus par le Sénat ont subi des altérations dans la publication qui en a été faite ; — Que, au lieu de régner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du Peuple français, aux termes de son serment, Napoléon a mis le comble aux malheurs de la Patrie par son refus de traiter à des conditions que l'intérêt national obligeait d'accepter et qui ne compromettaient pas l'honneur français; par Vabus qu'il a fait de tous les moyens qu'on lui a confiés en hommes et en argent ; par l'abandon des blessés sans pansement, sans secours, sans subsistances ; par différentes mesures dont les suites étaient la ruine des villes, la dépopulation des campagnes, la famine et les maladies contagieuses ; — Que, par toutes ces causes, le gouvernement Impérial a cessé d'exister, et que le vœu manifeste de tous les Français appelle un ordre de choses dont le premier résultat soit le rétablissement de la paix générale et qui soit aussi l'époque d'une réconciliation entre tous les États de la grande famille Européenne ; — Le Sénat décrète : i° Napoléon-Bonaparte est déchu du trône et le droit d'hérédité établi dans sa famille aboli ; — 2° le Peuple et l'Armée sont déliés de leur serment de fidélité... »

Quelle terrible sentence ! que de terribles reproches ! Mais qu'il a été lâche ce Sénat qui prodiguait tant de ûatteries au Despote qu'il accable aujourd'hui de tant d'accusations ! qu'il est redoutable ce Despotisme , qui, une fois organisé, force même à l'encenser !

Le même jour, 77 membres du Corps législatif qui se trouvent à Paris approuvent la déchéance, et vont présenter leurs hommages à Alexandre et au Roi de Prusse.

Cependant , le Gouvernement provisoire nomme Dessolles commandant delà Garde nationale, et pour Ministres : Henrion de Pansey, justice; le Comte Laforêt , extérieur;

EMPIRE. — Iftl f

te Comte Beugnot, intérieur ; Dupont (p. 633), guerre ; l'ancien royaliste Malouet , marine ; le Baron Louis , finances ; Angles, police; l'ancien royaliste Dupont de Nemours, secrétaire du Gouvernement provisoire ; Bourienne, directeur des postes.

Puis , Tallcyrand et le Gouvernement provisoire adres sent à l'Armée une proclamation dans laquelle ils dénoncent Napoléon comme son tyran, son oppresseur, son meurtrier, qui Ta laissée périr de misère et de faim, sans hôpitaux. — En même temps, ils licencient les conscrits.

Ils ordonnent la destruction de tous les emblèmes Impériaux ; mais ils défendent d'injurier et d'outrager le Gouvernement renversé. « La cause de la Patrie étant trop no- « ble, disent-ils, pour adopter les moyens odieux dont il « s'est servi. » Puis une proclamation dit à la Nation :

« Français, au sortir des discordes civiles, vous avez choisi pour chef un homme qui paraissait sur la scène du monde avec les caractères de la grandeur ; vous avez mis en lui toutes vos espérances : ces espérances ont été trompées ; sur les ruines de l'anarchie, il n'a fondé que le Despotisme. — H devait au moins, par reconnaissance, dévenir Français avec vous : il ne Va jamais été, — Il n'a cessé d'entreprendre, sans but et sans motifs, des guerres en aventurier qui veut être fameux. Il a, dans peu d'années, dévoré vos richesses et votre population. — Toute la France est en deuil; toute la France gémit ; il est sourd à nos maux. Peut-être rève-t-il encore à ses desseins gigantesques, même quand des revers inouïs punissent avec tant d'éclat l'orgueil et l'abus de la victoire. — Il n'a su régner ni dans l'intérêt national, ni même dans l'intérêt de son Despotisme, il a détruit tout ce qu'il voulait créer, et recréé tout ce qu'il voulait détruire. Il ne croyait qu'à la force; la force l'accable aujourd'hui, juste retour d'une ambition insensée. Enfin , cette tyrannie sans exemple a cessé 1... »

Il est malheureux que ces vérités soient exprimées par cet infâme Talleyrand qui était le Ministre de la tyrannie , par les lâches complices de l'usurpation et du Despotisme , par des traîtres qui se jettent aux genoux des Rois étrangers ; mais ce ne sont pas moins de manifestes vérités; et ces vérités terribles paralysent môme ses partisans.

Tout change alors comme par un coup de foudre. La trahison de Talleyrand c>t le signal de 100,000 trahisons; tous les Royalistes , les Émigrés , les Nobles , les Prêtres , qu'il a rappelés aux fonctions publiques, l'abandonnent et le trahissent; tous les complices du 18 brumaire, tous les séides de l'Empire qu'il a comblés d'honneurs et de richesses, l'abandonnent dans le malheur et le trahissent aussi ; c'est à qui donnera le coup de pied au lion abattu. — La Cour de Cassation et ses Avocats, le Préfet Chabrol, le Préfet de police Pasquier, les Maires de Paris, la Cour Impériale et ses Avocats, le Tribunal de première instance, la Cour des Comptes , approuvent la déchéance et demandent le» des cendanîs d'Henri /Favec une Constitution,

Pendant ce temps, que fait Napoléon? Aussitôt qu'il a appris la marche de l'ennemi sur Paris, il a quitté sa petite armée pour venir défendre la Capitale à la tête des corps de Marmont et Mortier; et si Paris avait pu résister seulement 2 ou 3 jours , peut-être aurait-il repoussé les Alliés ; car sa présence, c'est tout simple, produit toujours des prodiges : mais il n'est arrivé à Fontainebleau que le 3 1 , après la capitulation ; et ce n'est que le 3 qu'il a pu réunir toutes ses troupes. Maintenant, il a 65,000 hommes, en comptant les corps de Marmont et de Mortier : il va marcher sur Paris. Auparavant, il dit à ses soldats :

« J'ai offert la paix ; j'ai proposé de laisser la France dans ses anciennes limites en perdant tout ce qu'elle avait acquis. On a refusé. »

Ainsi, il abandonnait, lui si lier et qu'on dit si national , les conquêtes faites par la République, en 92 et 93 î

« Dans peu de jours, j'attaquerai l'ennemi ; je le forcerai de quitter la capitale. J'ai compté sur vous : ai-je eu raison? — Oui, oui ; vive l'Empereur 1 à Paris, à Paris 1 »

Et le 4, on marchera courageusement à l'ennemi. — Et les Souverains, redoutant une bataille qui pourrait perdre leur armée , pensent à quitter Paris. Voici le moment suprême : mais voici le dénouement d'une grande trahison.

empire. — IHU.

Chargés de richesses et d'honneurs, mais accablés de fatigues , forcés de tout risquer chaque jour, démoralisés par le système impérial d'égoïsme, les Maréchaux sont peut-être ceux qui se plaignent le plus de l'ambition , de l'orgueil , du despotisme et de la tyrannie de Napoléon ; presque tous sont depuis longtemps disposés à l'abandonner ; et c'est parce que Talleyrand connaît leurs dispositions qu'il s'est décidé à trahir, et que Marmont, le Sénat, etc., se sont décidés à la capitulation et à la déchéance. On devine l'intérêt de ceux-ci et leurs efforts pour entraîner les 3Iaréchaux à la défection. C'est à Marmonl , déjà compromis p:ir sa capitulation , et commandant 12,000 hommes à Pavant-garde , qu'on s'adresse principalement. Talleyrand et le Gouvernement provisoire l'invitent à se ranger sous le drapeau de la bonne cause. C'est le Généralissime Schwartzcmberg qui lui fait parvenir cette invitation, en y joignant ses instances personnelles (et qui sait les démarches , les promesses peutêtre, d'Alexandre lui-même?). — Marmont consent, à deux conditions, l'une pour son armée, l'autre pour la vie et la liberté, de Napoléon.— On accepte ; on signe un traité. — En conséquence, le 4, à 5 heures du matin , Marmont, trahissant son Empereur, ses soldats et sa Patrie, déserte son poste et part pour Versailles avec ses 12,000 hommes, comme pour aller tourner et surprendre l'ennemi. S'il prévenait ses 'soldats, aucun ne le suivrait : mais les soldats sont longtemps avant de soupçonner la trahison ; et quand ils la voient enfin c'est inutilement que les uns brisent leurs armes et que d'autres retournent à Fontainebleau. — Là, au moment où l'Empereur allait partir pour Paris , son favori Berthier, Ney, Lefèvre , Oudinot, Macdonald, même Maret et Caulaincourt , même Bertrand , et quelques autres , qui s'étaient déjà réunis pour opter entre le Sénat et Napoléon, se sont rendus chez lui. Ney a parlé pour eux et a demandé l'abdication. Quel mot nouveau ! Comment est- il accueilli ?

Est-ce l'avis des Généraux? demande Napoléon. — Oui... Est-cf h vœu de l'Armée? — Oui. »

LMPWK. — 1814.

On parle même de scène violente, de menaces de Napoléon, de menaces de Ney. Quoi qu'il en soit, Napoléon dit à l'instant, dans un ordre du jour :

• Le Duc de Raguse est passé aux Alliés... Le Sénat s'est permis de disposer du Gouvernement. Il a oublié qu'il doit à l'Empereur (non) le pouvoir dont il abuse maintenant ; que c'est lui qui a sauvé uni! partie de ses membres de l'orage de la Révolution, tiré de Vobscurilé et protégé l'autre contre la haine de la Nation (il a mal fait). Le Sénat se fonde sur la Constitution pour la renverser (Napoiéon lui en a donné l'exemple). Il ne rougit pas de faire des reproches à l'Empereur, lui qui a pris part à tous les événements. (Il est inexcusable vis-à-vis le le Peuple, mais il peut reprocher à Napoléon de l'avoir trompé et forcé.) L'Empereur n'avait pas besoin de changer les actes dans la publication ; un signe de sa part était un ordre pour le Sénat, qui toujours faisait plus qu'on ne lui demandait. Les flatteurs doivent s'attribuer les suites funestes de leurs flatteries. Le Sénat ne rougit pas de parler des libelles contre les Gouvernements étrangers : il oublie qu'ils ont été rédigés dans son sein... Si l'Empereur avait méprisé les hommes comme on le lui a reproché, alors le Monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il avait raison (non, il devait seulement mépriser le Sénat et se reprocher d'avoir choisi les hommes les plus méprisables). Il tenait sa dignité de Dieu et de la Nation (non, maïs du Sénat son complice dans l'usurpation) . eux seuls pouvaient l'en priver. (Le Sénat l'a destitué comme il l'a nommé ; et le Peuple a toléré la destitution comme il avait toléré la nomination.) »

Que ce Sénat est méprisable en effet! mais le premier coupable n'est-il pas ce Napoléon qui a choisi des hommes obscurs ou haïs de la Nation; qui les a trompés, violentés, corrompus?... A lui la responsabilité de tout, puisqu'il s'est fait Despote et Dieu !

En même temps, il abdique en laveur de son fils et de Marie-Louise, et envoie Caulaincourt à Paris.— Mais, par là, il s'avoue vaincu et se met à la discrétion de ses ennemis. D'ailleurs, Alexandre a déclaré qu'il ne traiterait avec aucun membre de sa famille. On refuse donc , et on lui offre l'île d'Elbe en propriété. — C'est en vain qu'il s'adresse à son beau-père ; et le 1 1, il abdique pour lui et ses hkritieks.

Le même jour, les Souverains signent un traité avec Napoléon, dont voici les principales clauses :

EUP1RE. — 181 L

« Napoléon renonce, î'ic. — Lui, sa femme, sa famille, conserveront leurs titres d'Empereur, Impératrice, Princes. — Il aura la principauté de l'Ile d'Elbe, et 2 millions de rente payés par la France.

— Marie-Louise et son fils auront les Duchés de Parme, Plaisance etGuastalla. — La famille aura 2 millions 500,000 francs de rente sur les domaines étrangers (Lucien seul n'est pas nommé et n'a rien).

— Joséphine aura une pension d'un million. — Napoléon pourra distribuer î millions en gratifications. — Il pourra emmener 400 hommes, pour sa Garde, a l'Ile d'Elbe. »

Napoléon se montre désespéré et prend de l'opium pour s'empoisonner : mais la dose est trop faible , ou bien on le secourt assez tôt; et le poison ne produit pas son effet.

Avant de quitter Fontainebleau , le 20 avril , il assemble sa Garde pour lui faire ses adieux , et l'embrasse dans la personne de son Général. Il embrasse aussi Y Aigle.

• Soyez fidèles, dit-il, au nouveau Souverain que la France s'est choisi. »

Se rendant à Pile d'Elbe, accompagné de Drouot, Cambronne, Bertrand, etc. et de Commissaires des Alliés, il entend, à Avignon eten Provence, des imprécations, des injures et des menaces, qui le réduisent à prendre l'uniforme étranger (quelle horrible humiliation! ) pour sauver sa vie.

« Sire, lui dit le Maire de Fréjus qu'il interroge, on croit que vous vous êtes perdu par les droits réunis et par la guerre. — Je le sais, mais trop tard. -

11 parait même que Maubreuil est chargé par Talleyranrf, etc. , de l'assassiner, ainsi que le Roi de Rome; du moins, Maubreuil l'affirmera, et le fait n'aurait rien d'étonnant. Ce qui est certain, c'est que ce gentilhomme breton reçoit un ordre, signé de 3 Ministres français et de 2 Généraux étrangers, qui met toutes les troupes à sa disposition pour une mission secrète de la plus haute importance; c'est qu'il rôde autour de Fontainebleau avec une bande de partisans; c'est qu'il arrête la Reine de Westphalie et lui enlève ses diamants ; c'est qu'il soufflettera Tallcyrand pour le forcer à un procès, sans que celui-ci ose se plaindre, ni du soufflet, ni de l'accusation d'avoir ordonné l'assassinat.

KMP1UE. — 1814.

Enfin, Marie-Louise emporte son fils et quitte la France, pour ne plus revoir son mari, et pour le trahir en quelque sorte elle-mômeen lui donnant pour successeur unofficier autrichien, qui sera le père de ses nouveaux enfants. Quelle fin !

Tous les Généraux, môme Eugène et Carnot, cèdent successivement; le 19, Soult présente ses hommages au Duc d'Angouléme, après avoir livré, avec 22,000 hommes, contre plus de 60,000 Anglais, la bataille de Toulouse, dans laquelle Wellington , qui le suit depuis l'Espagne et qui l'attaque, fait inutilement tuer 12 à 15,000 de ses soldats et 3,000 Français, sans pouvoir s'emparer du champ de bataille.

Voici donc l'Empereur abattu, l'Empire détruit... Jetons un coupd'œil en arrière.

Nous ne nous demanderons pas si nous devons juger et parler avec indépendance et franchise , ou si , parce que la Génération d'alors, privée de toute discussion, trompée par des milliers de mensonges, éblouie par une fausse gloire, a toléré et même applaudi l'Empire, il faut que les Générations futures, pluseelairéessur la vérité, ratifientet perpétuent des applaudissements immérités. Nous applaudirions , si nous voulions le Despotisme et l'esclavage ; mais nous blâmerons, parce que nous voulons le progrès, la liberté, l'égalité, la justice, la morale, la fraternité des Peuples et la régénération du Genre humain. — Du reste, personne au monde ne déplore plus sincèrement et plus profondément que nous les erreurs et les fautes de Napoléon ; car ils sont rares les talents et les circonstances qui peuvent donner à un homme une si puissante influence sur les destinées de l'humanité. Mais les faits sont là, irrévocables, indestructibles; et ce sont malheureusement les faits qui sont les accusateurs de Napoléon.

Homme d'esprit, de capacité, d'imagination, de caractère, de tète, où peut-on voir en lui les mouvements de l'homme de cœur ? S'il avait l'amour de l'humanité, s'il désirait son bonheur, il encouragerait la philosophie; il protégerait l'idéo-

rimur. — i.

logie, tout en dirigeant l'opinion publique ; il permettrait la discussion ; il donnerait à la jeunesse une véritable éducation; il s'attacherait à améliorer le sort matériel du Peuple, à perfectionner son moral et son intelligence, à relever sa dign ité en lui restituant ses droits ; il repousserait loin de lui légoisme et le vice, en appelant le dévouement et la vertu. — Mais c'est l'orgueil et la vanité qui l'animent; c'est l'amour de la puissance et de la domination ; c'est la passion de la renommée, de la célébrité, du bruit, delà gloire des batailles et des conquêtes, de l'immortalité comme celle d'Alexandre et deTamerlan. Se déifiant lui-même, il méprise le reste des hommes, tout en désirant leur superstitieuse idolâtrie, tutelle celle des sauvages pour le Dieu du mal ; il veut des flatteurs, des esclaves et des soldats ; il veut la gloire d'enchaîner tous les Peuples, d'asservir tous les Rois, de fonder une Dynastie nouvelle, de la rendre lu plus ancienne de l'Europe en changeant les anciennes, et de se proclamer Empereur universel en déclarant les autres Rois ses vassaux.

Essentiellement injuste dans son origine et son but , cette délirante ambition peut-elle n'être pas inique dans ses moyens? Personne a-t-il plus employé que lui, du commencement à la (in, la ruse, le mensonge, les perfides promesses, la tromperie? Qui plus que lui a employé la force brutale, brisé tous les freins, foulé aux pieds toutes les lois? Qu'y a-t-il d'impossible, quand on calomnie ses adversaires comme il le fait au 18 brumaire, quand on destitue violemment 00 des plus courageux Représentants du Peuple, quand on fait enlever par des soldats, déporter ou assassiner, 130 chefs du parti r épublicain ?

Une fois maître du pouvoir, il ne parle plus et ne souffre plus qu'on parle de la Révolution, ni de nos Assemblées nationales, ni de nos prodiges révolutionnaires ; il veut en effacer le souvenir pour les générations futures ; journaux, littérature, théâtres, fêtes, religion, instruction publique,discours officiels, monuments, dessin, gravure, peinture, sculpture, tout est accaparéet monopolisé pour lui ; il ne laisse voir que

lui et ne laisse parler que de lui ; il voudrait faire croire que rien ne s'est fait avant lui, que tout est sorti de sa tête et de sa main, même le Code civil, ordonné dès 1789; il se fait l'homme unique, comme s'il réunissait en lui le passé, le présent et l'avenir. — S'il parle de la Révolution, c'est pour la blâmer, la censurer, la condamner, ou plutôt la calomnier et l'outrager : Nation de 89, Assemblées nationales, généreux réformateurs, Constitutions sublimes comparées au passé, Peuple héroïque de 92 et 93, martyrs de la liberté et de l'humanité, tout est l'objet de son dédain, de son mépriset de sa proscription. Tous ses actes, d'ailleurs, sont la guerre à la Révolution. 11 renverse tout ce qu'elle a élevé, la Déclaration des droits, la Souveraineté du Peuple, ledroit constituant, la Représentation nationale, le droit d'élection, la liberté politique, la liberté de la presse (disant qu'il n'existerait pas 3 moiss'illui lâchait la bride), la liberté d'association, la classe des sciences morales et politiques à l'Institut, le calendrier républicain, le Panthéon enfin la République et ses filles et la fraternité des Peuples. Il rétablit tout ce qu'elle a renversé, la Monarchie, le sacre, la légitimité de droit divin , le Despotisme, la Cour, les tombes de Saint-Denis, le Pape et le catholicisme, les Émigrés, la Noblesse, l'Aristocratie, IesGardes-ducorps, les croix, les armoiries, les livrées, les privilèges, les monopoles, les substitutions, la féodalité, leeabinet noir, les lettres de cachet, les prisons d'État, etc. En un mot, nourri dès le berceau par la France, d'abord révolutionnaire comme elle, Jacobin, Montagnard, ami des Robespierre, se laissant appeler le héros des idées libérales, fils ingrat de la Révolution, il méconnaît, calomnie et poignarde sa mère !..

Et son Despotisme est le plus lourd , le plus brutal , le plusintolérable; c'est le Despotisme prétorien ou militaire, le Despotisme de la Rome impériale, le Despotisme du sabre. Les soldats étant tout pour lui, il leur sacrifie tout; il abuse de leur ignorance et de leur confiance . il les corrompt, et dé" veloppe en eux toutes les passions militaires, l'amour des conquêtes et de la suprématie : ainsi dénaturés , ces soldats,

à7t) KM PIRE. — 1814.

si patriotes sous le Comité de Salut public, ne traitent plus leurs concitoyens que comme des Peuples conquis, appelant les bourgeois des pèkins et des calicots, exigeant partout la première place, forçant tous les jours les pères de famille à se battre en duel avec eux , et abusant de leur supériorité pour tuer des hommes comme à plaisir. Ses Généraux lui étant nécessaires, il tolère leurs pillages; et le pillage, compagnon ordinaire de la guerre de conquête, devient un des fléaux de son époque. Quand Vandamme est prisonnier d'Alexandre (p. 553), celui-ci lui reproche durement d'être un pillard, un voleur, un assassin ; il est vrai que le premier répond : " du moins je n'ai pas souillé mes mains du sang de « mon père; » mnis la réponse ne détruit pas l'accusation de pillage.

Pour soutenir son usurpation, il appelle à lui l'égoïsme, la cupidité, l'ambition ; il exploite toutes les passions viles et anti-sociales ; il démoralise et corrompt. 11 exclut, ilestvrai, les gens d'affaires, les fournisseurs : mais il enrichit et honore tous ses complices, ses flatteurs, ses valets et ses séides.

Écoutez ce que (suivant O'Meara) , il dira, à Sainte-Hélène, de Tallevrand et de Fouché :

■ Talleyrand est un cynique, un homme corrompu, sans opinion, toujours prêt a se vendre et à tout vendre au plus offrant, qui a trahi tous les partis, tous les individus. Prudent et circonspect, toujours traître, il est toujours en conspiration avec la Fortune... C'est un homme d'esprit et de talent, mais vénal en tout : On ne peut rien faire avec lui qu'en le payant... Les Rois de Bavière et de Wurtemberg me firent tant de plaintes sur ses extorsions et sa rapacité que je lui retirai son portefeuille. On ne pouvait faire aucun traité, aucune convention relative au commerce, sans lui avoir, avant tout, compté de Vargent. Il était alors question d'un traité de commerce pour la conclusion duquel il demandait des sommes énormes. J'ap-' pris en outre qu'il avait divulgué à quelqu'intrigant un secret des plus importants que j'avais confié à lui seul... Le triomphe de Talleyrand est le triomphe de l'im moralité. Un Prêtre, marié à la femme d'un autre homme, et qui a donné une forte somme à ce dernier pour qu'il la lui laissât ! Un homme qui a tout vendu, trahi tout le monde!... Il a poussé à la guerre d'Espagne, tant par haine pour

LMIMRE. — 1814.

les Bourbons que pour trouver le moyen de remplir ses poches... Il a été une cause active de la mort du Duc d'Engbien... Il m'a proposé de faire assassiner les Bourbons, et m'a offert de se charger des moyens d'exécution. Il demandait un million pour chacun... Jo refusai ; je défendis même... »

Et cet homme que Napoléon connaissait si bien» qui pouvait corrompre par son exemple toute la Diplomatie étrangère et tous les fonctionnaires publics , il en fait son Mi nistre ! Il le fait Grand-Électeur, Prince de Bènévent , Président du Sénat, membre influent du Conseil de Régence à l'approche de l'étranger ! ! !

« Fouché n'a jamais eu ni ma confiance ni mon estime . Jamais il ne m'approcha sans se courber jusqu'à terre devant moi. Il avait été Terroriste et l'un des chefs Jacobins. Il trahit, sacrifia ses vieux camarades et ses complices... C'était un gredin de toutes les .couleurs, un Prêtre... Il était très riche; mais ses richesses étaient mal acquises : il mettait dans sa poche une grande partie de l'impôt sur les maisons de jeu, affecté à un hospice pour les pauvres. »

Et il le fait son Ministre, Sénateur, Duc d'Otrante! Comment peut-il s'étonner que les Bourgeois soient corrompus !

- La masse du Peuple français présente certainement aujourd'hui le Peuple de l'Europe qui a le plus de sentiment national. Il a profité de ses 25 ans de révolution. Malheureusement, la classe qu'elle a élevée, la Bourgeoisie, n'a pas répondu à ses nouvelles destinées : elle n'a montré que corruption et versatilité ; elle n'a déployé, dans les dernières crises, ni talent, ni caractère, ni vertu ; elle a perdu Vhonneur du Peuple. »

A lui la faute, puisqu'il s'est fait Providence !

Cependant, ses partisans, ses nobles et sa famille (c'estbien naturel), veulent tout justifier et tout admirer en lui ; on en veut faire un Moïse, un Mahomet, le législateur du Monde; le système Napoléonien, Vidée Napoléonienne, est la perfection même, la loi de l'avenir... L'Empire, néanmoins, qu'on avoue avoir été une Dictature, n'était qu'une Dictature temporaire , qui devait établir la liberté et l'égalité. Écoutons Napoléon lui-même. A Sainte-Hélène, il dira (Mémorial) :

« La descente en Angleterre était possible. J'aurais délivré les Anglais de leur Aristocratie ; je les aurais laissés mattres de faire leur* T. iv. 37

Constitution ; j'aurais proclamé ta liberté et Cégalité... Un parti nombreux m'attendait... J'aurais ensuite parcouru l'Europe, du midi au nord, sous les couleurs républicaines... »

« Je voulais fonder une monarchie européenne, une Sainte-Alliance, un Congrès, un seul Code, un seul Peuple, une seule famille... Alors cessait ma Dictature et commençait le régime constitutionnel... Paris était la capitale de V Europe.*. Voilà ce que je voulais... •

Peut-on le croire?... Pour nous, la chose est impossible, ,parce que (il est pénible d'être obligé de le dire) nous ne connaissons personne qui ait plus menti et trompé, parce que toute sa conduite dcmontrequ'il ne voulaitque le Despotisme, parce qu'il a formellement déclaré qu'il ne voulait que con iolider son organisation Impériale, la plus despotique qui fût jamais ; car, à la clôture de la session de 1813, il a dit :

• Appelé par la Providence et la volonté de la Nation à constituer cet Empire, ma marche a été graduelle, uniforme. Dans peu d'années, ce grand Cpuvre sera terminé, et tout ce qui existe complètement

Page 1