CONSOLIDÉ
A Sainte-Hélène, il dira encore (O'Méara) :
a Ceux qui ont consenti à l'incorporation de la Pologne avec la Russie seront Çexécration de la Postérité, tandis qu'on prononcera mon nom avec respect alors que les belles contrées du sud de l'Europe seront la proie des barbares du nord... Dans quelques années , la Russie aura Constantinople, la Turquie et la Grèce. Cela me paraît aussi certain que si la chose était déjà faite. Toutes les cajoleries d'Alexandre envers moi avaient pour but de m'y faire consentir. Alors la Russie sera maîtresse de l'Europe. Je l'ai prévu : je voulais rétablir la Pologne pour opposer une barrière à ces barbares... Dans cent ans, quand l'Europe sera envahie, on m'encensera, on dira : Napoléon avait raison l »
Mais non! on dira : Il a pu rétablir la Pologne et il ne l'a pas voulu.,. Il a ratifié le partage; il a garanti leurs parts à son beau-père et à Alexandre (p. 527)... Et si l'Europe est envahie par les barbares, on dira : C'est sa faute!
• Les Rois pouvaient avoir besoin de moi contre les Peuples, ou les Peuples contre les Rois, ou tous contre les Russes : car, avant \ 0 ans, toute l'Europe peut être Cosaque ou République. »
Oui, les Rois pouvaient avoir besoin de lui pour opprimer les Peuples, mais les Peuples n'en avaient pas besoin.
EMPIRE. — 1814. o79
S'il était un tyran, dit-on, c'était du moins un tyran de notre choix!,.. — Mais, s'il a été choisi, ce n'est pas comme tyran ou pour être tyran ! Sa tyrannie est une déception qui ne la rend que plus odieuse.
L'ouvrier, dit-on, avait du travail et un salaire élevé!... — Oui, mais momentanément, par hasard , parce qu'il n'y avait presque plus d'ouvriers, plus que des vieillards, des invalides, des femmes, surtout des filles (qui ne pouvaient trouver de maris) : l'ouvrier jeune et non marié n'était, à ses yeux , comme on disait , que de la chair à canon. — Il n'est pas cruel cependant, mais insensible; il fait tuer ses soldats comme il brûle sa poudre, et jonche de plus de 5 millions de cadavres, français et étrangers, les champs de l'Italie, de l'Égypte, de Saint-Domingue, d'Allemagne , de Prusse, de Russie et de France. — Au lieu de donner au Peuple les marchandises anglaises, prohibées par le blocus continental et saisies, il les fait brûler ou détruire!
Il a fait des routes, des canaux, des ponts, des greniers d'abondance, des marchés!...— Oui : mais qu'est-ce que cela lui coûtait, à lui? N'était-ce pas son devoir, et même son intérêt, pour s'en servir, surveiller, imposer? Est-cequetous les Rois, de France, d'Angleterre, etc., n'en font pas autant, surtout les Présidents en Amérique?
Il a enrichi nos musées et consacré la gloire française par de superbes monuments!...-- Louis XIV représentait aussi les Nations enchaînées à ses pieds : mais l'Assemblée Constituante (T.I, p. 446), a brisé les monuments qui outrageaient les Peuples pour chatouiller l'orgueil des Rois. La gloire n'est pas dans la force, dans la victoire, dans la conquête, dans l'usurpation, dans le pillage et le vol, mais dans la justice, dans le respect des droits des autres, dans le courage à défendre les siens. Rien de plus beau, rien de plus admirable, rien de plus digne de la reconnaissance d'un Peuple que le Général et le soldat qui dévouent leur vie pour défendre le sol de la Patrie. Que des monuments éternisent leur dévouement à la défense nationale! Mai* quand il s'agit d'une guerre de
conquête, le courage, le talent, la victoire ne sont pas la gloire, et les monuments qui les consacrent ne peuvent être glorieux. Autrement, les féroces Aristocrates de l'ancienne Rome seraient donc les plus glorieux des humains I Les Attila , les Tamerlan , les Gengiskan, les Omar, les Barbares , seraient donc les plus glorieux des guerriers ! Il n'y a pas de Peuple, pas de Roi, qui ne serait brillant de gloire, comme il n'y a pas de pays qui n'ait des monuments pour immortaliser ses victoires. Mais ces monuments, qui llattent la vanité des vainqueurs, nesont ils pas, pour les vaincus, unehumiliation, un outrage, un aliment éternel de haine et de guerre entre les Nation, quand tout devrait faciliter la fraternité des Peuples?
Napoléon n'a jamais attaqué que pour prévenir une altuque préparée!... — Si le fait était vrai, il n'aurait fait que se défendre, et le seul reproche qu'il pourrait mériter pourrait être de n'avoir pas daigné faire connaître à la Nation la vérité . mais depuis la paix d'Amiens, on n'a préparé contre lui l'attaque que parce que son ambition , ses usurpations , ses agrandissements, rompaient l'équilibre Européen et menaçaient l'indépendance de tous les Rois et de tous les Peu pies ; c'est lui qui a nécessité toutes les guerres, celles d'Autriche, de Prusse et de Russie, comme celle d'Espagne. Et il les a nécessitées seul , sans consulter le Sénat, sans rendre compte à la Nation. Rentrant à Grenoble, le 8 mars 1 8 1 5, c'est lui-même qui dira : « J'ai trop aimé la guerre ; je ne la ferai plus; je laisserai mes • voisins en repos ! » C'est lui qui prononce sa condamnation.
On l'a appelé grand, héros, invincible!... — Oui, la flatterie, comme elle appellera Louis XVIll le Désiré, comme elle donne à tous les rois toutes les vertus, avec V amour du Peuple : mais elle s'est trop hâtée de l'appeler invincible, puisqu'il finit par être vaincu , souvent vaincu (par une raison ou par une autre, qu'importe?) 11 échoue en Syrie, à Saint- Domingue, en Espagne, en Russie, en Allemagne, en France ; il gagne les batailles, mais il perd les campagnes. Quelles effroyables déroutes ! quel revers inouïs ! Et si de brillantes victoires suffisaient pour le rendre grand, glorieux, honoré.
KMPIAK. — - 18H. 581
d'éclatantes défaites auraient donc suffi pourledésagrandir, le déglorifier, le déshonorer!
Ses revers sont l'effet de la trahison!... — Et de son imprévoyance, etc. Néanmoins, honte éternelle aux traîtres, quoiqu'on trouve le stigmate de la trahison sur beaucoup de ces fronts couronnés par la gloire! Mais pourquoi ses camarades, ses favoris, ses amis, son Augereau, son Marmont, même son Berthier, même son Murât, se résignent-ils à le trahir? Pourquoi sa sœur, son frère Lucien, son frère Louis, sa femme même , sont-ils entraînés à l'abandonner? Tant d'ingratitudes, d'abandons, de trahisons, qui devaient répugner à tous, ne sont-ils pas la démonstration que son despotisme était devenu le plus intolérable des supplices?
11 a sauvé la France!... — Non, pas même au 18 brumaire (p. 514). Au contraire, il l'a perdue; et c'est en vain que, pour repousser l'accusation d'attentat , il s'écrie fièrement comme Scipion : J'ai sauvé la Patrie! Dans la vie.de l'humanité, 14 ans sont un jotir, comme l'histoire de Napoléon ne sera qu'une page pour l'une des générations à venir; et d'ailleurs ce'n'est rien d'être vainqueur, le matin , au commencement de la bataille, si, à la fin, le soir, on est vaincu. II a donc commis un attentat, un crime, sous prétexte de sauver la République et la France; et si, le matin, il a fait des conquêtes qui ont élevé le nombre des départements jusqu'à 130, il les a perdues le soir; il a perdu même la Belgique et la frontière du Hhin, acquises avant lui ; il a livré le territoire et la Capitale à la Coalition, à la Restauration, après avoir arraché 2,100,000 soldats à la France depuis septembre 1805 à novembre 1813, après les avoir fait tuer presque tous.
Il a sauvé la Révolution!... — Non; il a pu la servir, en promenant ses soldats révolutionnaires dans toute l'Europe, et surtout en obligeant les Rois à parler de liberté pour soulever leurs Peuples contre son despotisme : mais c'est malgré lui ; mais la République aurait bien autrement propagé la Révolution en Europe! Acharné contre elle, il lui a porté mille coups de poignards ; et, s'il ne l'a pas tuée, c'est qu'elle
EMPIRE . — lbU
est immortelle, c'est que les géants ne sont (tarant elle qu€ des nains et des pygmées qui ne peuvent l'atteindre au coeur.
Il était le Représentant des idées nouvelles!... — Non, mais d'un Despotisme nouveau.
11 était national, et ne souffrait pas une insulte de l'étranger!... — Oui, comme Louis XIV, dans son intérêt, parce qu'il voulait humilier les Rois. Mais il préfère laisser entrer les Cosaques plutôt que d'armer le Peuple; mais pour conserver sa couronne, il consent au partage du duché de Varsovie, et à l'abandon de la Belgique ; mais il conseille à ses soldats d'être Odèles à Louis XVIII ramené par l'étranger!
Il a vu tous les Rois, tous les Princes, tous les Nobles, tous les Prêtres , à ses genoux , baisant pour ainsi dire la poussière de ses bottes!... — Beau, pour son orgueil et pour la poésie : mais quelle utilité pour le Peuple?
Il est entré vainqueur dans toutes les capitales !... — Mais quel avantage pour la France? Et ne l'a-t-on pas chassé de toutes les capitales ! N'a-t-il pas amené tous les Rois et tous les Peuples dans la capitale de la France, que la Révolution avait bien su défendre?
Il a fait redouter la valeur des Français et respecter la puissance de la France!... — Mais c'est la Révolution qui a appris à l'Europe combien cette valeur et cette puissance sont redoutables et respectables avec la République ; et c'est lui qui a appris au Monde que la France pouvait être envahie, vaincue, livrée, avec un Despote ou un maître.
(Test un homme de génie!.., — Ah! quand on voit la funeste route qu'il a choisie, au lieu d'entrer dans la glorieuse carrière que la fortune ouvrait devant lui ; quand on le voit préférer la vanité d'être l'effroi de la terre à rineflable jouissance d'être le régénérateur et le bienfaiteur des Peuples; quand on voit ses fautes (et personne ne nous parait en avoir fait d'aussi nombreuses et d'aussi grandes), n'est-U pas permis de douter que la Postérité veuille appeler cet homme extraordinaire un homme de génie?