‹ 17941830Chapitre 113 sur 118 · SEPTIEME PARTIE · texte numérisé non relu

SEPTIEME PARTIE

Si Alexandre et ses alliés étaient sincères dans leurs promesses, siTalleyrand et ses complices étaient loyaux dans leurs déclarations , si la Nation était appelée à choisir ellemême sa Constitution et le gouvernement qui lui convient, si les Bourbons étaient nationaux et populaires, la France ne regretterait pas Napoléon, et la Restauration pourrait se consolider. Mais Talleyrand, etc. , et les Bourbons, vont imiter l'Empereur, ruser, tromper, escobarder.

Nous les avons vus faire dire au Sénat que le Gouvernement provisoire luiprésenteraitun projet de Constitution qui pût convenir au Peuple français : tant que Napoléon est à craindre, ils font semblant de vouloir imposer une Constitution au Roi. — Rédigée le 6 avril, en 29 articles, elle est présentée le 6, et adoptée sans discussion. Elle dit :

« Le Peuple français appelle librement au trône les Bourbons. — La présente Constitution sera soumise à Vacceptativn du Peuple français dans la forme qui sera réglée. L. S. Xavier sera proclamé Roi des Français aussitôt qu'il l'aura jurée et signée. »

Voilà donc les Bourbons solennellement rappelés par Talleyrand, etc. — A l'instant, tous les valets de Napoléon se jettent aux pieds des Bourbons. Son Excellence le sénateur Fontanes, Grand-Maître de l'Université, l'un des adulateurs les plus serviles de l'Empereur, donne l'exemple des plus ignobles palinodies en disant dans son adresse d'adhésion :

« L'Université hâte de tous ses vœux le moment où elle pourra présenter au descendant de Saint-Louis, de François 7*r et de Henri IV, l'hommage de son amour et de sa fidélité. •

M lrt AKST.lL'RATIO'*. — 181 4.

Voilà les favoris, les sages de l'Empire ! — Puis , le 7. Talleyrand, etc., défèrent au Roi le titre de Louis XVII l , reconnaissant ainsi que la Révolution est nulle, que le règne des Rourbons n'a jamais cessé , que le fils de Louis XVI a régné, depuis le 21 janvier 1793, sous le titre de Louis XVII, et que le frère aîné de Louis XVI a régné depuis la mort de son neveu, le 8 juin 1 795 ï J ugez les conséquences ï — Puis, le même jour, ils établissent la censure sur les journaux, les affiches, etc. — Puis, le 9, ils déclarent la couleur bl.wche couleur nationale, et ordonnent que la cocarde blanche, le drapeau blanc , le pavillon blanc , seront arborés par la Garde nationale, par l'armée, par la marine... Qu'on juge encore les conséquences î— Puis Talleyrand écrit au Comte d'Artois qu'il peut venir à Paris et prendre la qualité qui lui plaira. — Il arrive le 12 avril, à cheval, en uniforme de garde national. — Gouvernement provisoire , Ministres, Corps municipal, zélés de la Garde nationale, Maréchaux, vont le recevoir à la barrière de Rondy. — Talleyrand lui dit :

« Monseigneur, le bonheur que nous éprouvons en ce jour de régénération est au-delà de toute expression, si Monsieur reçoit avec la bonté céleste qui caractérise son auguste Maison Phommage de notre religieux attendrissement et de notre dévouement respectueux. •

lnfôrne flatteur ! Parler ainsi au parricide qui a perdu son frère ; qui a donné le signal de l'émigration dès le l 4 juillet 1789 ; qui depuis a déclaré la guerre à sa Patrie ; qui a suscité contre elle toutes les coalitions, toutes les conspirations, toutes les trahisons ; qui est la première cause de toutes les calamités de la France ; et que Charette mourant accusait de lâcheté! — On lui fait répondre : « Rien n'est changé en « France, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus. ■ Tandis que la France n'a pas eu un ennemi plus acharnécontre elle et plus disposé à la sacrifier à l'étranger ! — Le Préfet Chabrol, digne Baron de V Empire, dit au Prince que la France entière soupire après le retour de son Roi. — Voilà comment les Autorités impériales parlent , au nom de la France, de ces Rourbons, qu'elles accablaient naguère, avec

lr« RKSTAUH ATION. — 1 81 4.

leur Empereur et la Nation , de tant de haine et de tant de mépris! — On devine les éloges, l'admiration, l'enthousiasme des Royalistes et des Prêtres, quand le Prince, entrant d'abord à Notre-Dame, se jette à genoux pour remercier Dieu (qui le fera chasser un jour) : mais le Peuple est muet etmornë.

Le Sénat a d'abord refusé de reconnaître le Prince avant que la Constitution ait été acceptée : mais son subordonné Talleyrand, qui s'est mis en révolte contre lui, atantintrigué • qu'il le décide, le 14, à déférer au comte d'Artois le gouvernement provisoire avec le titre de Lieutenant-général du Royaume , en attendant que le Roi ait accepté la Charte constitutionnelle.— Puis , le même jour, le Sénat et le Corps législatif lui portent cet acte.

Voilà le comte d'Artois Dictateur, maître de tout. Toutes les Autorités, tous les Corps, se précipitent chez lui. — Le précédent Gouvernement provisoire, c'est-à-dire Talleyrand , etc. , auxquels il joint Vitrolles , etc. , devient son Conseil-d'État provisoire, qui rédige toutes ses ordonnances. 11 lève des contributions , réduit la marine , institue la décoration du lys, envoie des commissaires, nomme Royer- Collard directeur de la librairie, fait abattre la statue de Napoléon qui se trouve sur la colonne, se hâte de faire un premier traitédepaix (le23), réduit laFranceàses frontières du 1er janvier 1792, et cède ainsi 53 places aux Coalisés.

Cependant , Louis XVIII a quitté Hartwel et est arrivé a Londres, le 20, où il dit au Prince Régent :

« C'est aux conseils de votre Altesse Royale, à ce glorieux pays (l'Angleterre), que f attribuerai toujours, après la divine Providence, le rétablissement de ma Maison sur le trône de ses ancêtres. -

Ainsi , c'est l'Angleterre , c'est la Coalition , qui rétablissent les Bourbons! Ils viennent, non parce que le Sénat les rappelle au nom de la Nation, mais parce que les étrangers les ramènent! — Débarqué à Calais, le 24, arrivé à Compiègne, il s'y trouve entouré de tous les Maréchaux et des agents diplomatiques. Là, la Prusse et l'Autriche font leurs efforts

F* HESTAL RATION. — 1814

pour empêcher imite Constitution, malgré la première déclaration faite au nom des Souverains par Alexandre (p. 665), Alexandre y vient lui-même et insiste, dit-on, pour une Constitution libérale. Mais Louis XVU1 décide qu'il octroiera une Charte, et publie, le 2, à Saint-Ouen, cette déclaration .

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, rappefe par Vamour denotre Peuple an trône de ses pères, salut :

II déclare qu'il adopte les bases de la Constitution , mais qu'il en fera rédiger une autre de concert avec une Commission de 1 8, prise dans le Sénat et dans le Corps législatif, convoqués pour le 10 juin. C'est Beugnot qui la rédigera.

Le 3, Louis XVIII arrive aux Tuileries, après s'être rendu à Notre-Dame. Il compose ainsi son Ministère : Dambray, Chancelier de France; — Talleyrand, extérieur; — l'Abbé de Montesquiou, intérieur ; — Dupont (deBaylen), guerre; — l'Abbé Louis, finances; — Baron Malouet, marine; — Comte Beugnot , police ; — Ferrand , poste. — Le Comte d'Artois est nommé Colonel-Général de toutes les Gardes nationales et des Suisses.

Bientôt, la paix étant définitivement conclue (30 mai), et les Alliés ayant évacué le territoire, les Princes de la famille royale vont parcourir les provinces. L'Aristocratie fait éclater partout le même enthousiasme que pour Napoléon ; maïs le Peuple et le Soldat gardent généralement le silence.

Puis , de son autorité , Louis XV III proroge les pouvoirs du Corps législatif qui sont expirés pour deux cinquièmes, remplace le Sénat par une Chambre des Pairs, exclut %h Sénateurs, notamment 12 Conventionnels, et nomme 150 Pairs en choisissant les principales familles de l'ancienne Noblesse, et tous les Maréchaux de l'Empire. Puis , le 4 juin , il convoque les deux Chambres , leur déclare que c'est lui qui a rédigé la Charte et la fait lire par son Chancelier, qui l'appelle une Ordonnance de réformation donnée par le Roi. Cette Charte, en 76 articles, commence ainsi :

« Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Savarre... Jiomt avons volontairement, et par le libre exercice de notre autorité roy

Ve* RESTAURATION. — 1814.

accordé, fait concession et octroi, à nos sujets, de la Cbarte constitutionnelle, Tan 19* de notre règne. »

Nous ne nousarrêtons pas aux dispositionsde cette Charte, copie de celle préparée pour Louis XVI, qui donne l'initiative et le veto au Roi, qui lui donne la nomination à toutes les fonctions, excepté celles de Député, qui exige 1,000 francs d'impôt direct pour êtreéligibleet 300 fr. pour être électeur : c'est la négation de la Souveraineté du Peuple ; c'est une loi imposée par la légitimité avec l'appui de V Étranger.

Les lâches Sénateurs, auxquels on conserve une pension de 36,000 fr. ; les anciens Députés, auxquels on conserve leurs traitements; les Maréchaux, auxquels on donnela Pairie ; ont tous la lâcheté d'accepter cette Charte octroyée : le député Durbach est le seul qui ose critiquer un octroi antinational. La Chambre des Députés défère mêmeà Louis XVIII le titre de Louis-le- Désiré. — Mais l'opinion publique, étouffée sous l'Empire, commence à défendre les droits nationaux.

Cependant, les deux Chambres sont en session; et toutes le3 lois présentées sont dans l'intérêt de la Restauration :

« On rend aux Émigrés leurs biens non encore vendus ; un Maréchal (Macdonald) demande une indemnité pour ceux qui sont vendus ; on accorde au Roi 30 millions pour payer les dettes contractées en pays étranger pour faire la guerre à la France; on lui donne 33 millions de liste civile pour lui et sa famille ; on prescrit la célébration du dimanche, etc. On rétablit la censure pour les journaux et les écrits au-dessous de 20 feuilles : on viole jésuitiquement la Charte, en décidant que réprimer signifie prévenir; on autorise le rétablissement de la garde Suisse. •

L'opinion publique est de jour en jour plus mécontente. — Une foule d'ordonnances l'irritent plus encore que les lois.

« On invoque les édits de rancien régime ; on rétablit la procession pour le vœu de Louis XIII à la Sainte-Vierge ; on réorganise la Légion-d'Honneur sous le patronage d } Henri IV; on supprime les nouvelles écoles militaires pour rétablir les anciennes ; on rend des écoles aux Prêtres ; on célèbre un service en l'honneur de Georges, Pichegru, Moreau, etc. (p. 497) ; on ennoblit Georges dans la personne de son père ; on institue une Commission, composée de <3 Nobles, présidée par Soult, pour élever un monument, à Quibéron, en l'honneur des Émigrés morts glorieusement pour V autel et le trône. »

On peut deviner l'irritation publique !

• On ordonne que» pour exprimer la douleur de la France au souvenir du plus horrible attentat, la Cour et toutes les Autorités prendront le deuil, chaque année, le 21 janvier. On transporte en pompe à Saint-Denis, les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. •

On devine encore l'irritation croissante dans toute la population restée révolutionnaire ! — Nous ne parlons pas des journaux, qui, tous censurés, sont tous royalistes, et déblatèrent tous contre la Révolution, surtout la Quotidienne, appelée la None sanglante. Nous ne parlons pas non plus des brochures, qui disent :

«« La Révolution est une rébellion de 25 ans à expier par l'obéissance absolue; — Le Roi devrait retirer la Charte, et ne s'entourer que d'hommes légitimes, de Francs régénérés ; — Toute Constitution est un régicide; — Le monde n'a pas, comme le Roi, promis de tout oublier, et il est impatient de rompre le silence (Chateaubriand) : — La Convention est un monstre, une bacchanale, une réunion de 6andits; — Les ventes de biens d'Émigrés sont nulles (Dard et Falconnet). »

Et beaucoup d'Émigrés proposent aux possesseursde leurs biens d'en ratifier la venle moyennant un supplément de prix. On conçoit encore l'inquiétude et la colère des acquéreurs de biens nationaux ( plusieurs millions d'individus) !

Et cependant , l'ancienne Cour, l'Émigration , ont commencé par s'emparer de plus de 333 millions qui se trouvaient dans le domaine extraordinaire, et par se les partager sans en rendre aucun compte.

Et tandis qu'on réduit l'armée à 240,000 hommes , et une foule d'officiers à la demi-solde ou même à la retraite, on rétablit l'ancienne Maison militaire du Roi , les Gardes-du- Corps la Garde-Royale, etc. ; on replace les Vendéens, les Chouans, tous les Émigrés, qu'on appelle les voltigeurs de Vancien régime, alîcctant, comme des vainqueurs , les costumes, les usages, les manières de l'ancien régime. On devine aussi les querelles, les duels, entre les deux armées !

Cependant, le Nain jaune, journal Napoléoniste, imagine l'ordre des éteignoirs et des girouettes, pour flétrir les palinodies, les parjures et les trahisons ; le Censeur Européen,

lr" RESTAURATION. — 1815. 689

journal libéral, créé par Comte etDunoyer, attaque la Restauration , défend la souveraineté nationale, et publie uneprotestation contre la Charte, signée par le comte d'Artois et les Princes du sang, etc., (car, dès le principe, se forme, contre Louis XVIII, un parti ultra-royaliste, qui comprend presque toute l'Émigration , et à la tête duquel se trouvent le comte d'Artois, ses fils et la duchesse d'Angoulême, qui veulent l'ancien régime pur); enfin Carnot publie un Mémoire au Roi, dans lequel il défend la Révolution et la Convention , et se plaint qu'on marche à une contre-révolution complète. Républicains, Bonapartistes, libéraux, Peuple, officiers, soldats, tous sont mécontents ; cinquante foyers deconspiration se forment dans l'armée ; quelques-uns pensent au duc d'Orléans ; mais les Bonapartistes sont les plus nombreux; et sans vouloir Napoléon , Fouchè conspire contre Louis XVIII , tandis que Barras et Tallien lui donnent d'inutiles conseils.

Cependant, le mécontentement est grand aussi en Espagne (où Ferdinaud a l'ingratitude de proscrire les membres des Cortès et les Généraux les plus patriotes), en Piémont et à Rome (où le Roi et le Pape annulent les ventes de biens nationaux), en Lombardie (retombée sous le joug autrichien, etc., etc.); et les Souverains, réunis en Congrès à Vienne, depuis le 30 juillet, pour régler la situation de l'Europe, avec Talleyrand pour Louis XV1ÏI, refusent d'admettre l'envoyé de Murât , qu'on veut détrôner, et font engager Napoléon (par Fouché, qui lui écrit le 25 août), à s'éloigner de France en passant en Italie ou en Amérique : on décide même, en secret, de le transférer à Sainte-Hélène.

Et Napoléon, qui l'apprend, se décide à partir pour Paris, résolu à se faire tuer plutôt que d'aller à Sainte-Hélène, mai s comptant sur la haine des soldats et du Peuple contre les Bourbons, les Nobles, les Prêtres, les Émigrés et l'Étranger.

Il part, le 26 février 1815, avec Drouot, Cambronne, Bertrand, et 1 ,100 hommes, dont 400 grenadiers. Assez heureux pour passer à travers les croisières qui le gardent .

il arrive dans le golfe de Juan et à Cannes, le 1er mars.

Accueilli avec transport par le Peuple et les paysans (qui redoutent la dimeet les droits féodaux) , il arrive à Gap le 5, et lance d'admirables proclamations, dans lesquelles il foudroie les Bourbons et les Émigrés.

« Arrachez, dit-il aux soldats, ces couleurs que la Nation a proscrites et qui, pendant 25 ans, servirent de ralliement à tous les ennemis de la France. Arborez cette cocarde tricolore : vous la portiez dans nos grandes journées... Nous devons oublier que nous avons été les maîtres des Nations : mais nous no devons pas souffrir qu'aucune se mêle de uos affaires... Reprenez ces aigles que vous aviez à Austerlitz, etc... Pensez-vous que cette poignée de Français aujourd'hui si arrogants puissent en soutenir la vue ? Us retourneront d'où ils viennent ; et là, s'ils le veulent, ils régneront comme Us prétendent avoir régné depuis 19 ans !... Les vétérans de nos armées sont humiliés: leurs honorables cicatrices sont flétries , leurs succès seraient des crimes, ces braves seraient des rebelles, si, comme le prétendent les ennemis du Peuple , les Souverains légitimes étaient au milieu des armées étrangères. Les honneurs, les récompenses, les affections, sont pour ceux qui les ont servis contre la Patrie et contre nous... Soldats, venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef. La victoire marchera au pas de charge; 1' Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame,., Honneur à ces braves soldats, la gloire de la Patrie 1 et honte éternelle aux Français criminels, dans quelque rang que la fortune les ait fait naître, qui combattirent 25 ans avec l'Étranger pour déchirer le sein de la Patrie. -

On conçoit combien ce langage, si puissant de vérité et si facile quand on est Napoléon , doit enflammer le cœur toujours révolutionnaire et républicain du soldat et du Peuple ! — Il rédige aussi, au nom de sa Garde impériale, une adresse à l'armée, qui n'est pas moins électrisante, et dans laquelle se trouve cette phrase que répétera la France entière :

« Depuis le peu de mois que les Bourbons régnent, ils nous ont convaincus qu'ils nont n'en oublié et rien appris. •

C'est en vain que, à la nouvelle du débarquement, arrivée à Paris le 5 , le comte d'Artois et le duc d'Orléans partent pour Lyon, et le duc d'Angoulême pour le Midi; que les Chambres son t convoquées ; qu'une ordonnance royale décla re Napoléon rebelle et traître, le met hors la loi, ordonne de

lui courir sus. C'est en vain qu'on caresse l'Armée; qu'on s'efforce de se populariser (Il est bien temps!) qu'on provoque des adresses des fonctionnaires qui protestent de leur dévouement ( moyen connu ! ) ; et que Soult , Ministre de la guerre, lance une proclamation dans laquelle il dit:

« Que Napoléon avait usurpé le pouvoir ; qu'il veut la guerre civile ; qu'il cherche des traîtres; que son nom remplit d'effroi toutes les familles; qu'il n'est plus qu'un aventurier, insensé, en démence; que Louis XVIII est un Souverain légitime, bien-aimé, le père du Peuple, le digne, héritier des vertus du grand Henri ; et que le comte d'Artois est le modèle des chevaliers français, qui a déjà chassé Vusurpateur et qui va le chasser encore. »

C'est en Yain que le Gouvernement veut tromper en publiant, le 9, ce mensonge :

« Bonaparte et ses bandes ne méritent pas le déploiement des forces extraordinaires qui se portent de toutes parts contre eux ; partout les troupes les ont reçus aveo horreur. En butte au juste mépris des hommes, ils se cachent dans les montagnes, manquant de tout ; et déjà la défection les divise et les disperse... »

C'est le colonel Labèdoyère et la garnison de Grenoble,

forte de 6,000 hommes, qui viennent défaire défection à la cause royale. Dès le 7, Napoléon est à Grenoble, où le Peuple l'accueille aux cris de A bas les Bourbons! Vive l'Empereur! et dès le 9, il marche sur Lyon, à la tête de 8,000 hommes et d'uno artillerie nombreuse. '

C'est en vain que des vieillards, des femmes, des enfants, payés par la police, poussent des cris de vive le Roi autour des Tuileries , et que la Maison militaire du Roi prodigue dans Paris les manifestations belliqueuses: le Peuple et les soldats n'en désirent pas moins l'expulsion des Bourbons.

C'est en vain que , le 9 , le Roi appelle sous les drapeaux les officiers et les soldats en retraite, les flatte, leur fait des promesses, et garantit de nouveau la Charte : on n'oublie ni les outrages à l'armée ni les menaces à la Charte.

C'est en vain que, à Lyon, le comte d'Artois, le duc d'Orléans, Macdonald, répandent Y argent, prodiguent aussi les promesses et descendent jusqu'aux prières : le Peuple et les

IVLSTAUH ATlOS. — 18 1 Ô.

soldats n'ont plus de confiance en eux ; ils sont obligés de fuir, accompagnés d'un seul gendarme ; et Napoléon y entre, le 10, pour y rendre 9 décrets impériaux, portant:

• Dissolution des Chambres ; — Expulsion des Émigrés ; — Abolition de la Noblesse ; — Séquestre des biens des Bourbons ; — Annulation de toutes les ordonnances de Louis XVIII. •

C'est en vain que Louis XVIII veut aussi faire des proclamations au Peuple et à l'armée (quelle différence avec les proclamations de Napoléon !), et dire au Peuple : « Que tous « les Français, égaux par la Constitution, doivent être « égaux pour la défendre. » Tandis que les pauvres n'ont aucun droit par elle et dès lors aucun intérêt à se sacrifier pour elle, peuvent répondre, comme l'âne de la fable à son maître qui lui crie de se sauver devant les voleurs : « Que « m'importe à moi , puisque je dois toujours porter mes bats ! »

C'est en vain que, dans sa proclamation à l'armée, il lui ordonne, au nom de Y honneur, d'être fidèle a ses drapeaux, affirme qu'elle ne trahira pas ses serments, appelle les soldats ses enfants, et leur promet des récompenses ; l'armée ne peut ni recevoir des leçons d'honneur de ceux qui combattirent 25 ans leur Patrie dans les rangs de l'Étranger, ni respecter des serments imposés en faveur de ceux qui viennent de violer leurs serments, ni croire à l'attachement de ceux qui lui préfèrent les Emigrés, les Vendéens, les Chouans et les Suisses ; les soldats ne lui reconnaissent pas même le droit -de défendre leurs intérêts contre l'ambition de l'Empereur.

C'est en vain qu'on remplace, par Clarke, le Maréchal Soult, soupçonné de trahir pour Napoléon : cet exemple vrai ou faux, du duc deDalmatie, ne peut qu'encourager les défections de l'Armée ; et bientôt éclatera une conspiration militaire pour s'emparer des Bourbons.

Cest en vain qu'on annonce des lois pour étendre le droit électoral et la liberté de la Presse (c'est trop tard), et qu'une loi déclare que les garnisons de La Fére, Cambray , Lille . ont bien mérité de la Patrie et recevront des récompenses nationales, parce que les généraux qui les commandent ont

lrt RESTAURATION . — 1815. 593

refusé de tremper dans la conspiration militaire et de recevoir les Généraux Lefèvre-Desnouettes , commandant les chasseurs à cheval de l'ex-garde, Lallement alnê, commandant le département de l'Aisne, Lallement jeune , Drouetd'Erlon, qui, d'accord avec Davousl et beaucoup d'autres , voulaient couper la retraite aux Bourbons.

C'est en vain qu'on donne la police à M. de Bourienne , ennemi de Bonaparte; on est rempli de terreur à la nouvelle de la défection de Ney qui , prenant congé du Roi, a promis de ramener IVapoléon dans une cage de fer, et qui vient de faire, à Lons-le-Saunier, le 13, une proclamation dans laquelle il l'appelle notre Auguste Empereur.

C'est en vain que le 16, on épuise tous les moyens de regagner l'opinion ; que le Roi, accompagné de tous les Princes et de tous les grands fonctionnaires, vient solennellement dans les deux Chambres réunies; qu'il jure de mourir pour défendre la Patrie; que le Comte d'Artois jure, sur l'honneur, d être fidèle a la Charte Constitutionnelle; que son frère le serre alors dans ses bras el le presse sur son sein; que tous les assistants crient, pleurent , jurent de mourir pour le Hoi : que le Président de la Chambre des D*éputés Lainè, fait un l<>n^ discours contre la tyrannie de Napoléon que les deux Chambres votent à l'instant des adresses, dans lesquelles elles appellent Napoléon l'ennemi de la France et du Monde; que la Chambre des Députés déclare nationale la guei re contre Lui, avec des considérants du député Barrot qui rappellent ceux de l'acte de déchéance (p. 566); que l'on coniie le dépôt de la Charte au courage de l'armée, des gardes nationales el de tous les citoyens : personne ne crûil plus à la Charte .et la haine contre les Bourbons rend sourd au* accusations contre Napoléon.

C'est en vain que Le Conseil Municipal appelle les citoyens aux ai nu s -, que les bataillons de la garde nationale sont < invoqués dans leurs quartiers ; que le Comte d'Artois vient les p .sser en revue ; qu'on les excite à s'enrôler comme roloniaireê royaux; que quelques hommes payés sortent des T. iv. 38

lrc KESTAUIIATIOX. — I8IÔ.

rangs pour donner l'exemple ; qu'on nomme le Duc <fe Berry pour commander toutes les forces de Paris ; que quelques centaines de volontaires royaux, enfants ou vieillards, parcourent les rues avec des plumets blancs sur leurs chapeaux retroussés à la Henri IV, en criant Vive le Roi! Toutes ces parades n'excitent que les risées des Soldats et du Peuple.

C'est en vain que les ultra-royalistes, qui repoussent Lafayette comme autrefois, et qui préfèrent une nouvelle émigration à son secours veulent essayer de la terreur, abolir la Charte, proclamer leComte d'Artois Dictateur, faire arrêter Fouchi et 25 autres chefs, créer des Cours prévotales, etc. ; ces menaces ne font qu'augmenter la haine et le péril.

Enfin , c'est en vain que les journaux mentent en annonçant une défaite de Bonaparte ; que le général Maison annonce un mouvement en avant; qu'on distribue de l'argent aux soldats; et que Marmont passe en revue la Maison militaire du Roi , comme pour aller attaquer Bonaparte : on ne part que pour protéger la fuite royale; Louis XV11I s'enfuit, le 20, à minuit; toute l'armée du duc de Berry court au-devant de l'Empereur ; et Napoléon, arrivé à Fontainebleau à quatre heures, rentreaux Tuileries à neuf heuresdu soir, tandisque le Roi et le Duc d'Orléans se retirent l\ Lille (où l'on manque de les arrêter), puis à Gand, où les Princes, Marmont, la Maison militaire et beaucoup de Royalistes, viendront les rejoindre dans l'espérance de revenir avec l'étranger.

Nous ne parlons pas de la Duchesse d'Angoulême, qui restera à Bordeaux jusqu'au 2 avril, qui haranguera les soldats sans pouvoir les attendrir par ses larmes, ni du Duc d'Angoulême, qui tentera vainement de retenir Marseille, Toulon, et de marcher sur Lyon , qui capitulera le 8, sera prisonnier et sera conduit à Cette pour s'embarquer.

Abandonnés par la Bourgeoisie , expulsés par le Peuple et par l'armée, voilà donc les Bourbons condamnés une seconde fois par la Nation ; et si les Rois de l'Europe ne les ramènent pas , ils ne rentreront jamais en France.

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