DE VIENDRAIS -JE
Ainsi, c'est lui seul qui sera la cause de la guerre ! et c'est son intérêt seul qui le préoccupe ! c'est à lui qu'il va tout sacrifier 1 Et il cache tout à la Nation! il la trompe! Sachant que son égoïsme et ses périls disposent une foule de personnages à le trahir, il les conserve pour ne pas jeter l'éveil dans le pays, et le livre ainsi que lui-même à la trahison! Que de démence , si ce n'est pas du crime ! Car il sait à quelles horreurs il expose la France ; il sait
Qu'un Ministre Prussien ( Baron Stein) écrit dans un journal : « Il « faut exterminer cette bande de 500,000 brigands ( les soldats fran-
■ çais ) , déclarer la guerre à la Nation, mettre hors la loi tout ce • Peuple pour qui la guerre est un besoin; partager la France, la
■ diviser en petits Peuples, qui se déchireront... » Et qu'un gouverneur-général des provinces prusiennes ( Justus Grunner ) dit dans une proclamation : « Les Allemands doivent marcher, non pour « chasser Napoléon et rétablir les Bourbons, mais pour écraser et « partager cette terre impie que la politique ne peut plus laisser subit sister sans danger pour les trônes. »
Il sait bien encore que les Souverains renouvellent leur propagande en Allemagne , et que son retour, loin d'exciter l'admiration des Allemands , n'excite que leur fureur.
Dans cette effroyable situation, que devrait-il faire?— Abdiquer, convoquer la Nation , lui laisser choisir sa Constitution et son gouvernement, donner ses av is et ses conseils pour organiser une défense populaire et révolutionnaire, et s'éloigner pour éviter toute défiance et toute division. Les Souverains n'oseraient probablement pas faire la guerre, et les Royalistes ne pourraient rien tenter. Et si les Rois attaquaient la Nation , la guerre deviendrait nationale; et la France saurait bien se défendre ï
€04 CEHT-JOURS. — 1815.
Mais il ne parle plus de Constitution ; il ne convoque aucune Représentation nationale ; il ne parle que de guerre et non de garanties , de gloire et non de liberté, de bravoure et non de patriotisme ; il se fait Dictateur militaire; il lance des décrets pour appeler les vieux soldats , pour organiser la Garde nationale, pour obliger tous les citoyens aisés à s'armer; il provoque des adresses belliqueuses, passe des revues, harangue les soldats. Ces soldats , dont il exploite l'ignorance et les passions en les surprenant par mille tlatteries, et le Peuple, qu'il cherche à gagner par une modification dans lesdroits réunis, par des cajoleries, par des visites dans les ateliers et les écoles, persistent généralement à le soutenir : mais le Censeur Européen discute ce que c'est que la gloire, la conquête, la bravoure; il attaque le gouvernement militaire, propose ironiquement d'établir l'ordre du sabre, et le reste de la iNation commence à voir qu'il est t aijours despote et trompeur, et que, s'il était vainqueur, il enchaînerait la Nation.
C'est en vain qu'il saisit le courageux journal : l'indignation publique le force à lâcher prise. — C'est en vain aussi qu'il ment comme Louis XV1H , en affirmant que la Garde nationale passée en revue, et la population , l'ont accueilli par des cris d'amour et d'enthousiasme : ce mensonge n'empêche pas le mécontentement d'être si général que la Cour craignait une émeute ou un attentat. — C'est en vain encore qu'il annonce la prochaine arrivée de l'Impératrice et du Prince Impérial: ce système de mensonge ne servira qu'à détruire toute confiance.
Et quelle ne serait pas la colère publique . si l'on savait que, quand ses amis le pressent tous les join s de donner la Constitution promise, il résiste en s'éeriant (Thibaudcau) :
« Vous m'ôtez mon passé!... Je veux le conserver!. . Mes onz$ ans de renne (de 1 804 à ISio, comme s'il avait régné en 1814a l'Ile d'Elbe! ) l'Europe sait si j'y ai des droits!... les Constitutions impériales ont été acceptées par le Peuple... Il faut que la Constitution s'y rattache : elle aura la sanction de 10 années de gloire... •
Ainsi, voilà sa secrète pensée : il a ses onze ans de règne comme Louis XVIII a ses 19 ans de règne. Sa déchéance, son abdication, son traité avec les Souverains, l'abandon de ses Maréchaux , etc. , le consentement tacite de la Nation depuis un an , tout cela n'est rien ; il est Empereur comme auparavant, il n'a besoin ni d'un consentement nouveau ni
ceMt-jours. — 1815.
d'une Constitution nouvelle ; il veut bien, à cause des circonstances, concéder un acte additionnel comme il a abdiqué et traité ; mais après la victoire, il saura bien révoquer son acte additionnel comme il révoque son abdication et son traité.
Aussi, ce n'est qu'un cri d'indignation quand, le 23 avril, parait dans le Moniteur un acte additionnel aux Constitutions de V Empire, en 67 articles, clandestinement rédigé par lui, à peine lu dans le Conseil des Ministres et dans le Conseil-d'Etat. Cet acte contient :
« Une chambre d«s Pairs, héréditaire. — Une chambre des /teprésentanls, élue par le Peuple, composée de 639 membres , élisant son Président, avant une indemnité. »
Plus libéral que les Constitutions impériales et môme que la Charte, cet acte Test infiniment moins que les Constitutions de 91 , etc.. Et d'ailleurs, son vice radical, c'est de n'avoir pas été délibéré par la Nation conformément aux principe et aux promesse s de Lyon ; c'est de maintenir les odieuses Constitutions impériales en les modifiant seulement. A la vérité, il est soumis à l'acceptation du Peuple etde l'armée, sur des registres, sans discussion, dans les 10 jours ; mais on est unanime aujourd'hui surladérisiond'unepareilleaccepUition.
Et, le 2 4, un décret convoque environ 10,000 Députés des Collèges électoraux et de l'armée au Champ-de-Mai, le 26, pour... quoi faire?... pour faire le recensement des votes, le proclamer, prêter serment à l'Empereur, et recevoir des aigles...] Jamais on n'a vu déception pareille, pareille moquerie pour une Nation... On crie à la perfidie; on dit qu'il est plus incorrigible, plus inexcusable que les Rourbons... L'armée même se sent comme les bras cassés... Chacun le voit déjà perdu... Mille défections se préparent... 11 va perdre les braves qui s'obstineront à le défendre. L'enfer voudrait abîmer la France qu'il ne pourrait rien faire de mieux pour atteindre ce but...
Il ne voudrait pas même convoquer des Chambres ; et ce n'est que sur les instances de quelques Ministres et leur menace de donner leur démission, qu'il consent, le 30, à ordonner des élections et à convoquer les Représentants pour le Champ- le-Mai. Il aurait raison de vouloir rester Dictateur pour mieux défendre le pays, s'il avait la confiance universelle : mais puisque, par sa faute, on veut une Représentation nationale, c'est une nouvelle faute immense de l'ajourner.
Cependant la Vendée recommence à s'insurger à la voix
des d'Autichamp, des Sapinuux, des Larochejacquelin ; 7 à 8,000 paysans se lèvent au son du tocsin; et les Anglais leur apportent des armes. Il faudra y envoyer Travot et Lamarque avec des troupes.
Mais la Bretagne reforme une Fédération, comme en 98 ; et bientôt Paris, Rouen, la Lorraine. l'Alsace, la Bourgogne, Lyon, le Dauphiné, etc., ont aussi des Fédérations, qui rallient les patriotes les plus énergiques et tous les Républicains. — Les ouvriers des faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau se fédèrent , et demandent des armes pour combattre comme tirailleurs de la Garde nationale; et le 14 mai, Napoléon en passe en revue 12 a 15,000 qui défilent aux cris Vive la nation! Vive la liberté! Vive l'empereur! Ah ! s'il aimait réellement le Peuple et la liberté, comme il lui serait possible de ranimer l'ancien enthousiasme populaire! Comme il aurait des bras pour défendre la Patrie! Malheureux homme! Mais il redoute le Peuple, les ouvriers, les Fédérés, plus que les Cosaques du Don; son aristocrate Cour crie qu'elle voit déjà le Jacobinisme, un nouveau \0août, le pillage. Ses Préfets calomnioront , entraveront aussi les fédérés, en leur préférant l'étranger... N'est-ce pas le gouvernement qui trahit le pays?
C'est en vain qu'il lève des corps francs, qu'il provoque les fonctionnaires à offrir des dons patriotiques , et qu'il fait travailler la Garde nationale et la population aux fortifications de Paris ; comment pourra-t-il résister à un million d'étrangers, lorsqu'il tue d'abord la liberté et le patriotisme? C'est lui qui, par son anthipathie pour les Démocrates et le Peuple, amènera les Coalisés dans Paris.
Cependant les votes sur l'acte additionnel sont comptés : sur environ 5,500,000 citoyens, 1,520,000 seulement (beaucoup moins de moitié) ont voté, dont 244,000 dans l'armée; 4,206 ont voté contre.
Et cette acceptation dérisoire d'une minorité est solennellement proclamée, le 1er juin, au Champ-de-Mars, appelé le Champ-de-Mai. — Mais c'est en vain que, imitant Louis XVI et Louis XVIII, il étale toute la pompe impériale, se donne en spectale sur un trône éblouissant, se montre couvert de soie et d'un superbe manteau au milieu des magnifiques costumes de son nombreux cortège, et souffre que l'Archevêque lui prête serment à genoux; c'est en vain qu'il y prononce de belles phrases; qu'il y distribue des aigles, qu'on y fait
CENT-JOIKS. —
des serments; que, le 4, il donne une fête pour le Peuple, aux Champs-Elysées , lui distribue du vin et des vivres , et réunit dans son palais les Députés aux Champ-de-Mai, aux- , quels il donne un concert dont est exclue la Marseillaise. Tout le monde est mécontent de ce luxe asiatique dans une crise si sombre et si terrible. C'est de la liberté que demande le Peuple, et non du pain et des spectacles comme les Empereurs en donnaient à la populace romaine.
Mais les deux Chambres, convoquées pour le 3 juin, sont en séance ; et l'incorrigible débute par une rouerie qui va jeter la défiance et commencer la lutte. Quoiqu'il ait secrètement nommé son frère Lucien membre de la chambre des Pairs, il l'a fait nommer Député dans l'Isère, et veut faire tous ses efforts pour le faire élire Président de la chambre des Représentants : pour cela, il cache la liste des Pairs jusqu'au moment de la convocation, et veut que les Représentants nomment leur Président avant de connaître la liste des Pairs , ruse ignoble et inconcevable. — Mais la Chambre, élue dans une réaction libérale, est aussi Démocrate que celle expulsée au 18 brumaire; on y voit beaucoup des Députés alors expulsés, Dupont de l'Eure, Bigon/iet; on y voit Lafayette qui a voté contre l'Empire, Lanjuinais, l'un des 5 opposants dans le Sénat, Félix Lepelletier, Bar r ère, Manuel, Dupin, etc.; l'on ne veut pas du Président du 18 brumaire; l'on demande la liste des Pairs avant d'élire. — Il refuse. — On devine son projet (d'autant plus que Fouché doit tout savoir et tout révéler à quelque confident); on s'indigne , on s'irrite et l'on n'élit ni Lucien ni l'un des favoris impériaux, mais Lanjuinais, avec Flangergues, Dupont de l'Eure, Lafayette, Général Grenier, presque tous de l'opposition.
Bientôt, la Chambre refuse de communiquer avec lui par un chambellan, de l'appeler le sauveur de la Patrie. On demande la suppression, parmi les Représentants, des titres de Duc, Comte, etc.
Hâtons-nous d'ajouter que, néanmoins, à Sainte-Hélène, il avouera que la masse de cette Chambre est animée d'un bon esprit.
Le 7, il ouvre, solennellement en personne, la session des Chambres, et annonce que, avant toute déclaration deguerre, les Anglais ont pris une frégate dans la Méditerranée. Le 1 1, les Représentants lui portent leur adresse. Il annonce qu'il partira, la nuit, pour l'armée. Et comme le Président des
Députés au Champ-de-Mai (Dubois d'Angers) et la Chambre dans son adresse, ont déclaré que la principale mission de la Représentation nationale était de faire une Constitution, il demande qu'on nés en occupe publiquement qu'à son retour.
• N'imitorts pa3. dit-il, les Grecs du Bas-Empire qui , pressés de tous côtés par les Barbares, se rendirent la risée de la Postérité en s' occupant île discussions abstraites au moment où le bélier frappait les portes do Constantinople. »
On le sait aussi bien que lui ; et si toute sa conduite n'excitait pas la défiance, on lui donnerait probablement la Dictature : mais tout en lui inquiète, effraie, préoccupe pour la liberté : et à qui la faute? — La Chambre nomme donc une Commission pour préparer le travail sur la Constitution.
Mais la guerre va tout décider. — Dès le 14, il dit à l'armée:
« Les insensés! Un moment de prospérité les aveugle. L'oppression et l'humiliation du Peuple français sont hors de leur pouvoir. S'ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau ! •
En attendant l'arrivée des Russes et des Autrichiens, 120,000 Français vont attaquer 120,000 Prussiens-Saxons, et 104,000 Anglais-Belges.
Le 15, les Prussiens sont battus à Flcurus. — Mais Napoléon, à qui l'on a vainement conseillé de prendre des Colonels pour l'aire de nouveaux Généraux et des Généraux pour faire de nouveaux Maréchaux, a fait la faute d'employer beaucoup d'officiers douteux ; el, dès le premier jour, le général Bourmont, ancien chef de chouans favorisé par la Restauration, passe à l'ennemi et déserte (suivant le rapport de son chef, le Général Gérard), avec le colonel Clouet, le chef d'escadron Villontreys et un lieutenant.
Le 16, les Anglais et les Prussiens, commandés par Wellington et Blùcher, sont encore battus à Ligny.
Le 18, nouvelle bataille à Mont-Saint-Jean ou Waterloo, à 4 lieues de Bruxelles... Le soir, la bataille parait gagnée par les Français. Mais , soit par l'effet d'une trop grande ardeur de la cavalerie, soit par l'arrivée subite d'un corps Prussien, échappant à Grouchy, soit par la trahison, soit par la faute de l'Empereur, soit par toute autre cause, une panique subite s'empare des plus braves soldats , au commencement de la nuit ; des cris de sauve qui peut se font entendre ; tout fuit ; la Garde même est entraînée; la confusion est horri ble ; on repasse la Sambrc en aba ndonnant ses canon s
et ses bagages ; et Louis XVIII se réjouit à Gand de ce que l'armée française est détruite !...
Si Napoléon reste là, il pourra tout rallier, Généraux et soldats; Grouchy lui ramènera 25,000 hommes; les secours arriveront de l'intérieur, et s'il prend un langage convenable, il pourra ranimer Fenthousiasme et contiendra certainement l'ennemi. C'est son devoir, puisqu'il a placé toute la question dans la force militaire. — Mais, comme s'il n'était préoccupé que du salut de sa couronne, et comme s'il craignait la Représentation nationale plus que l'ennemi, il abandonne ses malheureux soldats pour accourir à Paris; les Généraux, Ney lui-même, suivent son exemple; les soldats le suivent aussi; et 10,000 arrivent, sans armes, jusque dans la capitale, sans qu'on puisse en rallier plus de 20,000 à Avesne.
On devine la consternation, la dou leur et l'effroi quand, le 20, on apprend cette affreuse nouvelle, et quand, le 21, on apprend que l'Empereur est arrivé au Palais de l'Élysée à 4 heuresdu matin.— Qu'il convoque à l'instant les Chambres; qu'ily paraisse, enbottes, couvertde poussière; qu'il dise et fasse tout ce qu'il faut pour inspirer une confiance entière; qu'il dépose son titre d'Empereur et son épée sur l'autel de la Patrie ; qu'il proclame la République ou la Souveraineté de la Nation ; qu'il déclare la guerre nationale ; qu'il appelle les Républicains, les Fédérés, le Peuple, la levée en masse... Les Chambres lui répondront par des cris d'enthousiasme, le proclameront Dictateur ou Généralissime; et il pourra repartir pour l'armée, accompagné jusqu'aux barrières par les cris patriotiques de l'Assemblée tout entière et de la population. — Mais il prend un bain, confère avec ses favoris et ses ministres, ne dit rien aux Chambres , et semble ne s'occuper que de sa couronne.
On devine l'activité des intrigues de Fouché , qui le trahit, qu'il a conservé Ministre, qu'il a nommé Pair, qui l'inquiète et l'irrite contre les Représentants , et qui irrite les Représentants contre lui en les avertissant de tous ses mouvements. Bientôt, le bruitcourt qu'il n'a quitté l'armée que pour faire un 18 brumaire.
On devine aussi l'effroi des Représentants, soit pour eux, soit surtout pour le salut public. Et le malheureux a tellement accumulé les événements et précipité la crise qu'on n'a le temps ni de se reconnaître ni de réfléchir. — A midi un quart, les Représentants sont en séance. Lafayette demande t. iv. 39
ravr -jours. — 1815.
qu'on se rallie autour du vieux étendard tricolore de 89 , le seul a défendre contre les prétentions étrangères et les tentatives intérieures. Et, sur sa proposition, on déclare :
« \* L'indépendance de la Nation est menacer». — 2* La Chambre est en permanence. Toute tentative pour la dissoudre serait un crime de halte trahison. — 3° L'armée a bien mérité de la Patrie. — 4* Les Ministres sont invités à se rendre sur le champ dans l'Assemblé. »
Et l'on envoie cette délibération à la Chambre des Pairs, qui la prend à son tour. — Puis, on s'occupe de la sûreté et de l'inviolabilité de la Représentation nationale.
Bientôt Lucien, commissaire extraordinairedel'Empcreur arrive avec les Ministres, demande un Comité secret, et propose aux 2 Chambres de nommer chacune une Commission de 5 membres pour s'entendre avec les Ministres sur les mesu res de salut public et sur les moyens de traiter de la paix.
« C'est à Napoléon seul que l'Europe a déclaré la guerre, s'écrie Henri Lacoste! 11 est le seul obstacle a la paix ! »
Lucien fait de vains efforts pour défendre son frère. II est trop intéressé personnellement pour persuader ; et si le complice du 18 brumaire inspire autant dedéfiance que son auteur, à qui la faute?
« Depuis plus de 10 ans, lui répond Lafayette, 3 millions de Français ont péri pour un homme qui veut lutter contre toute l'Europe. Nous avons assez fait pour lui ! Notre devoir est de sauver la Patrie. •
C'est en vain que les Ministres assurent que l'armée s'est ralliée à Avesne, démentent le bruit que l'Empereur veuille faire un 18 brumaire, et demandent une confiance et une union que leur maître rend impossibles. — On nomme cependant la Commission demandée. C'est le Président et les '1 vice- Présidents , Lanjuinais, Flaugergues, Dupont de l'Eure, Lafayette, Grenier.— YX les Pairs nomment Boisstfd'Anglas, Thibaudeau, Dejean, Drouot, Andréossy.
A 11 heures du soir, les 2 Commissions délibèrent, aux Tuileries, avec les Ministres.— Là, Lafayette et d'autres demandent l'abdication et une négociation pour la paix au nom de la Nation, déclarant que, si l'Empereur n'abdique pas, la Chambre prononcera certainement la déchéance demain matin. Lps Impériaux refusent; et l'on se sépare au milieu de la nuit, sans rien décider.
- A l'filysée (dit Thibaudeau), on flotte entre la violence et la faibl***e : Courtisans, Ministres, Princes, Napoléon lui-même, tout e>t
dans la plus grande perplexité ; on sent le pouvoir s'échapper, et Ton n'a ni la volonté de le remettre, ni la force de le retenir. Lucien seul conseille un coup d'État. •
Encore un 18 brumaire! — A Sainte-Hélène, il dira :
- Le 2 septembre (1 792) fut l'effet du fanatisme plus que de la scélératesse... Ce terrible événement était dans la force des choses. Les Prussiens entraient : avant de courir à eux, on voulut faire main-basse sur leurs auxiliaires dans Paris. Peut-être cet événement influa-t-H sur le salut de la France. Qui doute que, dans ces derniers temps, lorsque les étrangers s'approchaient de Paris, si nous avions immolé leurs amis, on ne porterait pas aujourd'hui la cocarde blanche?... Mais je ne pouvais ni voulais être un Roi de la Jacquerie...
« En arrivant de Waterloo, deux grands partis m'étaient laissés : celui de tenter de sauver la Patrie par la violence, ou celui de céder moi-môme à l'impulsion générale. Amis et ennemis, bien intentionnés et méchants, tous étaient contre moi ( à qui la faute ? ) ; je demeurais seul; j'ai dû céder... Le parti de la violence demandait une étrange vigueur. Il eût fallu de grands châtiments. Le sang pouvait couler ; et alors sait-on où nous étions conduits ? quelles sc ènes pouvaient se renouveler? N'allais-je pas, moi, noyer ma mémoire dans un cloaque de sang, de crimes et d'abominations? Je devenais pour la postérité le Néron, le Tibère de nos temps! Si encore, à ce prix , j'eusse sauvé la Patrie f... Je m'en sentais l'énergie!... (et il a toujours outragé ceux qui l'ont sauvée ! ). Mais était-il bien sûr que j'aurais réussi t Eût-on persuadé que je ne travallais pas pour mot seul, pour mes avantages personnels? Eut-on convaincu que j'étais désintéressé, que je ne combattais que pour sauver la Patrie?.,. Un moment j'eus envie de résister, Je fus sur le point de me déclarer en permanence aux Tuileries ; d'appeler autour de moi 6,000 hommes de la Garde que j'avais à Paris; de la grossir de la partie bien intentionnée de la Garde nationale qui était nombreuse, et de tous les fédérés des faubourgs; d'ajourner le Corps législatif à Blois ou à Tours : et de travailler seul, par forme de dictature, au salut de lu Patrie... Mais le Corps législatif aurait-il obéi ? J'aurais bien pu l'y contraindre par la force : mais alors quel scandale et quelle complication ! Le Peuple ferait-il cause commune avec moi? V Armée môme m'obéirait-elle constamment?... Avec le concours du Corps législatif, j'aurais cru pouvoir répondre du salut de la France... J'aurais eu bientôt plus de 400,000 nommes. Je me serais entouré d'une Consulte ou Junte nationale, tirée par moi des rangs du Corps législatif, toute formée de noms nationaux et dignes de la confiance de tons; j'aurais ainsi fortifié ma dictature militaire de toute la force de l'opinion civile ; j'aurais eu ma tribune ; j'aurais soufflé sur l'Europe le talisman des principes... l 'eusse pu le dissoudre, il est vrai... Mais, par cette dissolution, je pouvais tout au plus obtenir de l'ennemi quelque capitulation... Et encore, m'aurait-il fallu du sang et me montrer tyran!... J'en avais néanmoins arrêté le plan dans la nuit du 21 ; et le matin du 22 allait voir des déterminations d'une étrange vigueur quand, avant le jour, tout ce qu'il y avait de 6on et de sage vint m'avertir qu'il n'y fallait pas songer, que tout m'échappait, et qu'on ne cherchait aveuglément qu'a s'accommoder... •
612 CEXT-J0UR8. — 1815.
Ainsi, il était résolu, dans son seul intérêt, à faire tout ce que les Jacobins (qu'il a tant outragés) ont fait dans l'intérêt public, à déployer une étrange vigueur, à refaire le 18 brumaire, à dissoudre la Représentation nationale, à faire ce que désapprouvaient les bons et les sages , à verser du sang , à faire le tyran, à se faire Roi de la Jacquerie! Ce n'est pas la volonté qui lui a manqué, mais seulement la puissance!
Ce sont surtout Regnault, le général Solignac , Durbach, Flaugergues, qui l'ont pressé d'abdiquer.
- Il résista longtemps, dit Thibaudeau, se promenant extrêmement agité, à grands pas dans son cabinet, dans le jardin, disant : « Je n'abdiquerai point 1... La Chambre n'est qu'un composé de Jacobins et « ambitieux... J'aurais dû les chasser! Dans 8 jours, vous aurez « l'étranger à Paris! — Mais Joseph, Lucien lui-même, le conjurent aussi d'abdiquer. — Ecrivez à ces messieurs qu'ils vont être satisfaits, dit-il à Fouché (qui écrit en effet à Manuel.) »
Convaincu que les Puissances victorieuses n'accepteront pas plus son fils que lui, il dicte à Lucien une abdication pure et simple.— Mais Lucien refuse d'écrire, et demande l'abdication en faveur du fils. — - Vous le voulez , répond-il avec un air de dédain : Eh bien, écrivez! » Et il dicte à Lucien son abdication en faveur de son fils , le proclamant sous le titre de Napoléon //, et constituant les Ministres en Conseil provisoire de gouvernement. Ainsi , il abdique maintenant en faveur de son fils, lui qui préférait les Bourbons à ce fils, quand il espérait conserver la couronne pour luimême (p. 603)! Mais il est trop tard!
Cependant, à 10 heures et demie , les Représentants demandent à grands cris le rapport de la Commission des 5; on veut l'abdication ou la déchéance ; Lafayette , Sébastian lui-même, insistent vivement : on ne veut plus attendre qu'une heure.
Mais bientôt Fouché, Carnot, Davoust et Caulaincourt, apportent l'abdication; et la Chambre, V acceptant formellement et unanimement, et voulant ménager son orgueil, lui envoie son Président , ses vice-Présidents et ses Secrétaires, pour le remercier de son sacrifice. La Chambre des Pairs en fait autant.
« Je n'ai abdiqué qu'en faveur de mon fils, dit-il. Si les Chambres ne le proclamaient pas, mon abdication serait nulle... D'après la marche qu'on prend, on ramènera bientôt les Bourbons... On se flatte d'obtenir d'Orléans; mais les Anglais ne le veulent pas. D'Orleai* lui-même ne voudrait pas monter sur le trône sans que la branclu*
régnante eût abdiqué : aux yeux des Rois de droit divin, ee serait aussi un ursupateur. »
Cependant, la Chambre arrête qu'il sera nommé sans délai un Gouvernement provisoire composé de 5 membres , qui seront élus, 3 par les Représentants , 2 par les Pairs, ce qui suppose l'abdication pure et simple. — Carnot , Fouché , le Général Grenier, sont immédiatement élus. — Et la décision est envoyée aux Pairs. — Mais Napoléon, qui se repent et qui ne cherche qu'un prétexte, va faire tous ses efforts pour faire proclamer, avant tout, Napoléon II par les Pairs*, et s'il réussit, il paraît résolu à la guerre civile. Que va faire la Chambre des Pairs ?
Là, Ney jette l'alarme en affirmant que les renseignements rassurants donnés par les Ministres sont faux; qu'il n'y a plus d'armée; que l'ennemi sera à Paris dans 6 ou 7 jours ; et qu'il ne reste qu'à faire des propositions de paix. — Jlais Labédoyère, compromis vis-à-vis les Bourbons par sa défec tion à Grenoble, et personnellement intéressé à ce que Napoléon H soit proclamé, demande sa proclamation avant toute autre mesure de salut public, et déclare que Napoléon va tirer l'épèe et se mettre à la tête de 100,000 hommes si son fils n'est pas reconnu. — Puis , Lucien , d'accord avec son frère, vient, avec Joseph, Jérôme, le Cardinal Fesch et 15 autres, s'elforcer aussi de faire, avant tout, et sans discussion, reconnaître Napoléon H : mais c'est en vain qu'il donne le spectacle d'une famille qui ne pense qu'à ses intérêts personnelsaumilieud'uneeiïroyablecatastropheamenée par elle ; c'est en vain qu'il parle de la Chambre des Représentants comme d'une Minorité factieuse et traître (qu'il ne reste plus sans doute qu'à exterminer ! ) ; c'est en vain qu'il apporte un brandon de discordeet qu'il appelle la guerre civile, quand il n'y a pas une minute à perdre pour arrêter l'ennemi : on répond qu'il est Prince de Canino , Prince Romain nommé par le Pape et sujet du Pape; qu'il n'est plus Français ; qu'il n'a pas le droit de siéger ; que son Napoléon Il est un enfant, résidant en Autriche, captif; qu'il faut ajourner la question de Napoléon II pour ne pas entraver les négociations de paix (avec des Souverains qui ont déclaré qu'ils ne traiteraient avec aucun membre de la famille) ; et que, puisque la Chambre des Représentants a décidé la création d'un Gouvernement provisoire et a déjà nommé 3 membres, il faut adopter sa décision et nommer
Cl i
2 membres pour entamer ù l'instant les négociations pour la paix. — Alors Labèdoyère, hors de lui , accuse de trahison Ney, des Généraux, des Pairs, et appelle les Pairs de vils et lâches flatteurs, qui abandonnent dans le mal heur celui qu'ils adoraient dans la prospérité. • Malheur, s'écrie-t-il, à ceux « qui l'ont trahi et qui méditent de le trahir encore! » On devine la tempête. — Mais la question de Napoléon II est ajournée ; on élit C au laine ourt et Quinctte pour membres du Gouvernement provisoire ; et Lucien, qui ne craint pas de se mettre sur les rangs, n'obtient que les voix des 18 qui 'ont accompagné.
Puis leGouvernement provisoire seconstitue en nommant pour Président Fouché, qui obtient 3 voix, compris la sienne (car il faut qu'il soit là pour trahir), tandis que Carnot n'en a que 2 en donnant la sienne à son concurrent.
Voilà donc Napoléon dépouillé, abandonné, seul à l'Élyséeï Et l'infâme Fouché , qui le trahit depuis 3 mois , dont ila follement dédaigné la trahison, qui a tout conduit jusqu'à présent par ses intrigues, le voilà maître du pouvoir! Tout est donc perdu, fini; car il trahit tout le monde, tous les partis , les Chambres comme FEmpereur, les Nationaux comme les Impériaux : il connaît tous les traîtres ;ilen trouvera des milliers. C'est par VUrolles qu'il correspond avec Gand, et par l'ex-oratorien Gaillard qu'il correspond avec Talleyrandà Vienne. Il paralyse la défense ; il presse l'ennemi d'arriver; etc'est comme si les Bourbonsétaient déjà rétablis.
Cependant, le 23, sur la demande de Boulay,qui dénonce le parti d'Orléans, et sur la proposition de Manuel, les Représentants d'abord et les Pairs ensuite reconnaissent à l'unanimité que Napoléon II est Empereur d'après l'abdication et les Constitutions de l'Empire. C'est comme si elles l'élisaient ; car elles ont certainement le droit de choisir un autre gouvernement. Comment dès lorsNapoléon peut-il les accuser de n'être que des Jacobins hostiles à sa Dynastie! — Mais cette reconnaissance , qui transporte les Bonapartistes, refroidit au contraire la population , désenchantée par les fautes et legoisme de Napoléon .
Du reste, il parait que cette reconnaissance de Napoléon II est une ruse de Fouché pour enlever à Napoléon tout prétexte de révoquer son abdication. Mais dès que Napoléon ne sera plus à craindre, Fouché, ne cherchant plus qu'à tromper les
C£XT JOURS. — 1815.
Nationaux en paraissant national, fera décider, le 27, que les jugements seront rendus au nom du Peuple français.
Bientôt Napoléon sent toute son impuissance et se résigne à se retirer à la Malmaison. Arrivé là, c'est vainement qu'il rédige une adresse à l'armée ; Fouché l'arrête : c'est vainement qu'il offre son épée comme Général; Fouché lui fait répondre par un refus. Puis il lui notifie de partir pour Hochefort, où il sait probablement que les Anglais pourront le prendre, et charge le Général Becker, son ennemi personnel, de le garder prisonnier, s'il ne veut pas partir, pressant en même temps Blûcher (qui veut lefaire pendre en présence de ses Prussiens) d'arriver pour s'emparer de sa personne. Il p u t enfin le 29, peu avant l'arrivée de quelques cavaliers ennemis, et s'embarque, le 8 juillet, sur une frégate, pour se rendre en Amériqueen passant à travers la croisière Anglaise.
Sans doute, il va braver tous les périls plutôt que de se fier aux Anglais, lui qui connaît la politique, la perfidie et la haine de l'Aristocratie Britannique. Mais non : entraîné peut-être par Becker, qui a mission de le livrer et qui ne le quittera que sur le navire ennemi, il rejette les offres d'intrépides marins, et préfère se rendre volontairement, le 15, sur le Bellèrophon, qui le conduit à Torbay et à Plimouth, où le Northumbcrland le prend pour le conduire, prisonnier des Puissances, h Sainte-Hélène, à 2,000 lieues, où il arrivera le 16 octobre, où l'accompagneront Bertrand, Montholon, Las-Gaze, Gourgaud, O'Meara, où il dictera ses mémoires, où l'un de ses supplices sera d'entendre son geôlier Hudson-Lowe lui refuser le titre d'Empereur pour ne l'appeler que le Général Bonaparte, et où il mourra, d'un cancer à l'estomac, le 5 mai 1821.
Mais tandis qu'il va jouir encore des hommages d'une petite Cour impériale, la France, compromise et livrée par lui, va être envahie, conquise, humiliée, ruinée, enchaînée, assassinée!... Kt toutes ces calamités sont l'ouvrage de son égoïsme, de son ambition, de son orgueil, de son despotisme , de ses fautes ; car, depuis son retour, il n'est presque pas un de ses actes qui ne soit une faute. C'est lui qui est la cause, l'unique cause, la cause première de tous les malheurs...
C'est une grande infortune, dit-on !... — lit la Nation?...
Son retour est bien glorieux!... — Non : il est honteux pour les Bourbons sans être glorieux pour lui.
Il avait raison contre Louis XVlll !... — Oui, mais il
CEvr-Jocus. — 1815.
nvait tort vis-à-vis la Nation ; et la Nation avait raison contre tous deux.
I^a France Ta réaccepté, réélu!... — Non : il s'est imposé, en trompant le Peuple et l'armée.
La Chambre des Représentants a eu tort de ne pas se rallier à lui pour défendre le pays!... — C'est lui qui a eu tort de ne convoquer les électeurs que le 30 avril pour le milieu de mai, de ne réunir les élus que le 3 juin, de leur inspirer de la défiance, de tout perdre par une bataille, de rendre toute défense impossible, et de tout livrer à des traîtres : il est responsable de toutes les fautes et de toutes les trahisons.
La Chambre ne devait pas croire à la bonne foi des Puissances !... — Elle n'y croyait pas; mais elle ne croyait pas plus à la sienne ; et il n'était plus temps de réparer le mal fait par lui.
11 fallait l'immoler et se défendre!... — Mais ce sont les Napoléonistes qui tiennent ce langage, et ce sont eux qui le défendaient et qui l'appuyaient en tout.
En résumé, c'est Napoléon qui a tout perdu en sacrifiant tout à son égoïsme. Son retour est l'un des plus grands fléaux qui aient affligé la France, et personne n'a attiré sur elle tant de calamités. Faut-il donc encore l'appeler un héros, un homme de génie, le sauveur de la Révolution et de sa Patrie ? Faut-il pleurer de reconnaissance, se mettre à genoux d'admiration et d'adoration? Faut-il désirer, comme le bonheur suprême, la résurrection du système Napoléonien, la réapparition d'un nouveau Napoléon? Ah ! nous concevons que les Rois, que les Ministres, que les Courtisans, que la Noblesse ancienne et nouvelle, que les fonctionnaires aient intérêt à déifier Napoléon et son système impérial : mais la liberté, l'égalité, le pauvre soldat et le malheureux Peuple, toujours sacrifiés par lui...
Mais pourquoi craindrions-nous d'exprimer franchement notre pensée tout entière? Faut-il écouter de pusillanimes considérations ? L'historien ne doit-il pas s'élever à toute la hauteur de l'Histoire? Eh bien ! nous élevant en imagination, nous voyons l'étoile, d'abord si brillante, de Napoléon, s'éloigner, se rapetisser et s'obscurcir, tandis qu'à l'autre côté de l'horizon nous apercevons un autre astre, longtemps ohscurci, qui sort des nuages et s'avance croissant en grandeur et en lumière.