‹ 17941830Chapitre 20 sur 118 · DISCOURS DU 8 THERMIDOR · texte numérisé non relu

DISCOURS DU 8 THERMIDOR

tombeau avec ignominie 1 El je n'aurais laissé sur la Terre que la mémoire d'un Tyran ! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma bonne foi 1 Comme ils semblaient adopter les principes de tous les bons citoyens ! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante 1 Tout-àcoup leurs visages se sont couverts de sombres nuages ; une joie féroce brillait dans leurs yeux. C'était le moment où ils croyaient toutes leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me caressent de nouveau ; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y a trois jours, ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catuina; aujourd'hui, ils me prélent les vertus de Caton. 11 leur faut du temps pour renouer leurs trames criminelles. »

Et nous verrons Saint-Just parler aussi de ces perfides caresses en les imputant à Billaud-Varennes.

« Il m'a été permis de combattre les Factions qui nous menaçaient, j'ai voulu déraciner le système de corruption et de désordres qu'elles avaient établi et que je regarde comme le seul obstacle à l'affermissement de la République. J'ai pensé qu'elle ne pourrait s'asseoir que sur les bases éternelles de la morale. Tout s'est ligué contre moi et contre ceux qui avaient les mômes principes... S'il faut que je dissimule ces vérités, qu'on m'apporte la ciguë!... Ma raison, non mon cœur, est sur le point de douter de cette République vertueuse dont je m'étais tracé le plan... Envoyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être souillé aux yeux de la Postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je m'applaudissais de voir la fureur des Verres et des Catilina de mon pay3 tracer une ligne profonde do démarcation entre eux et les gens de bien. »

11 demande, comme nécessaire , la conservation du Gouvernement révolutionnaire, mais d'après les principes qu'il a posés lui-même (p. 6 et 8), et se plaint qu'on le déshonore par des excès , pour amener la Contre-révolution.

« Ceux qui vous disent que la fondation de la République est une chose facile vous trompent, ou plutôt ils ne peuvent tromper personne. Ou sont les institutions sages, où est le plan de régénération, qui justifient cet ambitieux langage? -

C'est pour établir ce plan de régénération qu'il veut continuer quelque temps le gouvernement révolutionnaire, sans excès d'après les principes de In justice et de la probité.

CO.WEKTIO*. — 1 794.

« Au milieu de tant de passions ardentes, les Tyrans, dont je vois les armées fugitives mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en proie à vos divisions intestines, qu'ils allument eux-mêmes. Laissez flotter un moment les rênes de la Révolution, et vous verrez le Despotisme s'en emparer et renverser la Représentation nationale avilie. Un siècle de guerre civile et de calamités désolera notre Pairie et nous périrons, pour n'avoir pas voulu saisir un moment donné dam rtiistoire des hommes pour fonder la liberté ; et les malédictions du Peuple s'aUacheront à notre mémoire, qui devrait être chère au Genre humain. Nous n'aurons pas même le mérite d'avoir entrepris do grandes choses par des motifs vertueux. •

Ah! qu'il a raison, ce Philosophe à la vue perçante comme à Tâme généreuse! La Convention va perdre, après t int de sacrifices, la plus belle occasion de régénérer l'Humanité...

Enfin , il attaque formellement et critique les mesures du Gouvernement, quant aux finances, à la guerre, à la police.

« Quels sont, dit-il , les Administrateurs suprêmes de nos finances? Des Brissotins, des Feuillants, des Aristocrates, des fripons connus : ce sont des Cambon, des Malarme, des Ramel. »

Nous avons peine à croire à la nécessité de ces personnalités irritantes , surtout si l'hostilité n'est pas d'une vérité incontestable, manifeste et notoire.

« Surveillez la victoire, dit-il en parlant de la guerre! surveillez la Belgique l Vos ennemis se retirent et vous laissent à vos divisions intestines. Songez à la fin de la campagne! On a semé la division parmi les Généraux ; V Aristocratie militaire est protégée ; les Généraux tidèles sont persécutés ; l'Autorité militaire s'enveloppe d'une obscurité suspecte. »

Puis il attaque le Comité de Sûreté générale, le trop grand nombre de ses agents, leurs cruautés, leurs rapines. 11 accuse formellement Amar et Jagot de s'être emparés de la police, et de commettre tous les excès pour décrier le Gouvernement révolutionnaire. 11 montre enfin une Faction qui conspire, et les deux Comités qui intriguent avec elle.

- Que ferons-nous donc, dit-il en terminant? Notre devoir! Que peut-on objecter à celui qui veut dire la vérité et qui consent à mourir pour elle?... Disons donc qu'il existe une conspiration contre la liberté publique ; qu'elle doit sa force à une Faction criminelle qui

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intrigue au îein même de la Convention ; que cotte Coalition a des complices au sein du Comité de Sûreté générale et dans les bureaux de ce Comité, qui le dominent ; que les ennemis de la République ont opposé ce Comité au Comité de Salut public, et constitué ainsi deux gouvernements; que des membres du Comité de Salut public entrent dans ce complot; que la Coalition ainsi formée cherche à perdre les patriotes et la Patrie. — Quel est le remède à ce mal ? Punir les traitrès, renouveler les bureaux du Comité de Sûreté générale , éptJhrer ce Comité lui-même et le subordonner au Comité de Salut public, épurer ce dernier Comité lui-même, constituer le Gouvernement sous V autorité suprême delà Convention, et écraser ainsi toutes les Factions du poids de l'autorité Nationale. •

Voilà les membres du Comité de Sûreté générale , du Comité des finances, du Comité de la guerre, même du Comité de Salut public , et même tous les fripons et les traîtres de la Convention , bien positivement menacés , quoique généralement et vaguement.

Ce discours renferme sans doute des vues élevées etd'admirables sentiments ; et Robespierre , que Boissy-dWnglas appelle Y Orphée de la France , a, comme orateur et comme écrivain , un talent trop souvent applaudi, trop unanimement admiré , trop reconnu même aujourd'hui , pour qu'on puisse se permettre de blâmer et de condamner absolument : cependant, il nous semble que ce discours, le plus important peutêtre de tous ceux qu'il a prononcés, est un des moins adroits et des moins heureux qu'il a faits. Pourquoi perdre le temps à se justifier? Quand on est si haut placé dans l'estime publique, n'est-ce pas se rapetisser que se défendre longuement contre les insuites et les calomnies de quelques fripons ? C'est un discours laconique, franc, nerveux , qui, suivant nous, convenait seul à la circonstance ; c'est la vérité toute nue qu'il fallait exposer à tous les yeux; c'est l'anarchie des Comités qu'il fallait dénoncer, le danger de la désunion , la nécessité de choisir entre ses adversaires et lui ; et c'est , à notre avis, une faute immense d'accumuler tant d'attaques diverses et d'inquiéter tant d'individus sans nommer les Députés dont il demande le sacrifice... Il parait qu'il comptait sur l'appui de

COKVfcftTION. —

la Plaine, de tous les modérés de l'Assemblée; c'est en vain qu'on Ta prévenu des redoutables intrigues de ses ennemis ;il ne pouvait admettre comme possible que cesmodérés voulussent sacrifier celui qui a sauvé les 73 Girondins à ceux qui voulaient les immoler. C'était vrai, s'ilavait parlé nettement et surtout s'il avait nommé ses ennemis ; car, au point où en sont les choses, toute la question est de rassurer tout le monde en désignant les victimes à sacrifier ; et, nousle répétons, nous croyons que la longueur et le vague de ce discours sont une incalculable faute. —Mais pourra- t-on concevoir cette expression deM.ïhiersqui, au sujet de la critique dirigée contre Carnot (qui, suivant lui-môme, a donné àPichcgruet à Jourdan un ordre sot, absurde et dangereux, p. 64), dit, en parlant de Robespierre :

- Oq voit que ce misérable répand sur toutes choses le fiel dont il est dévoré? »

Misérable, en parlant de ce Robespierre, tant vénéré pour ses vertus, adoré si longtemps! Misérable, celui que la Convention a, le mois précédent , élu à l'unanimité pour son Président! Misérable, celui qui veut Tordre, la probité, la justice, la vertu, l'humanité! Misérable, celui qui veut punir les Tallien, les Fouché,etc. ! Misérable, celui qui peut triompher, et qui sera le directeur, le régénérateur et le premier homme de France! Misérable! Misérable!...

Mais Robespierre, se confiant trop dans la force de la vérité, n'a préparé ni les Tribunes ni la Montagne ; point d'ap plaudissements pour l'encourager et le soutenir; peut-être a-t-il indisposé cette Montagne elle-même en menaçant quelques-uns de ses membres :et, pour la première fois, toute l'Assemblée garde un morne silence. Et pour surcroit de malheur, soit que ce silence inaccoutumé le déconcerte et l'intimide, soit plutôt (car n'a-t-il pas toujours montré le plus intrépide courage?) que sa force physique manque alors à son énergie morale, il lit son discours (pendant deux heures) avec un ton de faiblesse qui donne du courage a ses ennemis.

DISCOURS Ut 8 THERMIDOR.

« Cm Députés , dit M. Tliiers. autrefois si empressas, sont devenus déglace; ils n expriment plus rien, et semblent avoir le courage de rester froids depuis que les tyrans, divisés entre eux, les prennent pour juges. »

Ainsi, aux yeux de M. Tliiers, ce sont des tyrans qui sont divisés, qui se disputent, et qui prennent l'Assemblée pour juge! Les membres des Comités, les Billaud. les Collot, les Barrère , même les Carnot , les Prieur, les Robert, ainsi que les Vadicr, les Amar, etc. , les Tallien , etc., sont tous des tyrans! Ce sont des tyrans qui seront vainqueurs! Tous les autres Députés, qui les ont si longtemps applaudis, sont de lâches flatteurs de la tyrannie ! Quel chaos !

Cependant , quand il cesse de parler, Robespierre reçoit les applaudissements ordinaires ; et Lecointre (de Versailles) , l'unde ses plus vigoureux ennemis , monte à la tribune et le flatte encore en demandant l'impression de son discours. — Mais Bourdon (de l'Oise) s'oppose et demande le renvoi aux deux Comités. — Barrère appuie Y impression. — Coulhon s'indigne presque de cette froideur, et demande l'envoi à toutes les Communes et à toutes les armées. — Et la Convention vote cette dernière proposition.

Mais Vadier, Cambon, Billaud-Varenncs , Panis, Amar, demandent la parole pour se justifier. — Vadicr entreprend de défendre le Comité de Sûreté générale, et a l'impudence d'affirmer qu'il a poursuivi 80 fois plus d'Aristocrates que de patriotes. — Cambon défend ses lois de finances et sa probité, et s'échauffe jusqu'à accuser Robespierre :

• L'homme qui s'est rendu maître de tout, s'écrie-l-il, l'homme qui paralysait la volonté de la Convention, cest Robespierre ! •

C'est la fausseté la plus manifeste ; car Robespierre n'a que son vote et ne maîtrise ou ne paralyse ni la Convention ni les Comités, surtout depuis six semaines : mais cette audacieuse attaqueencouragetouslesennemis ; et Cambon estapplaudi. — Billaud l'accuse d'être un ambitieux dont il n'autorisera pas les forfaits par son silence. 11 demande le rapport du

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décret qui vient d'ordonner l'impression. — Punis se plaint de ce que Robespierre l'accuse d'être un desordonnateurs du 2 Septembre ; il demande que Robespierre et Couthon désignent les 4 ou 6 Députés dont ils demandent le sacrifice depuis un mois, aux Jacobins. — Robespierre, à qui le Président Collot-d'Herbois a plusieurs fois refusé la parole , refuse de répondre à Panis ; et c'est une faute inconcevable à notre avis; car on ne peut apercevoir aucun motif à ce refus; ses ennemis vont croire qu'il a peur et deviendront plus hardis, tandis qu'une grande partie de l'Assemblée pourra se croire menacée et va devenir hostile.

« Nommez, nommez les individus, lui crie-t on de tous côtés 1... Vous qui prétendez avoir le courage de la vertu , lui dit Charlier, ayez le courage de la vérité ; nommez les individus! »

• Je persiste dans ce que j'ai dit, répond froidement Robespierre. Une si indécente interpellation ne me fera pas précipiter une accusation qui m'est commandée par la vertu; et, d'un autre côté, ce serait bien mal me connaître que de croire qu'on me fera reculer. Je ne ménage personne et ne crains personne. Indigné de Vappui inespéré et sans doute irréfléchi qui trouvent ici des fripons et des brigands, je déclare que je ne prends plus part à cet étrange débat sur l'impression de mon discours. »

C'est en vain qu'A mar insiste pour qu'il nomme, et l'accuse de troubler la Convention dans l'intérêt de son amourpropre , il persiste à garder le silence et met les apparences contre lui* Barrère, qui tout-à-l'heure appuyait l'impression, appuiemaintenantropinioncontraire.Etla Convention, rapportant son décret, ordonne V envoi aux Comités.

Mais nous n'en revenons pas ! Quoi , pas une voix en sa faveur dans les tribunes, ni dans la Montagne, excepté celle de Couthon! Et il ne l'a pas deviné! et il n'a pas, comme au 3 1 mai, appelé les Jacobins et la Commune, organisé l'insurrection et fait entourer l'Assemblée par lescanonniers et par la Garde nationale pendant qu'il prononcerait son discours!

Néanmoins , rien n'est perdu pour Robespierre s'il sait réparer lenial, ne plus perdre de temps, déployer de la pre-

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voyance, de l'activité et de la vigueur. — Mais M. Thiers prétend que Robespierre n'a jamais eu que de la morgue et point d'audace, et qu'il est maintenant surpris, dépité, abattu : cette allégation est-elle- vraie? — Nous savons bien que c'est là le langage malveillant et injurieux d'un ennemi habitué à calomnier ; nous savons bien que Robespierre a nécessairement fait le sacrifice de sa vie depuis longtemps, et qu'il a le courage réfléchi et constant de braver les périls et la mort : cependant il paraît vrai que son tempérament et sa constitution physique le portent à la discussion plus qu'à l'action : voyons donc ce qu'il va faire.

En sortant de l'Assemblée , il se rend aux Jacobins , où l'accueillent les plus vifs applaudissements. Couthony qui l'accompagne, excite les mômes acclamations. Son discours, dont on lui demande la lecture et qu il prononce d'une voix plus animée (qui aurait peut-être entraîné la Convention comme les Jacobins), est à chaque instant interrompu par des cris d'enthousiasme. Et cependant il ajoute :

• Ce discours est mon testament de mort; je l'ai vu tout-à-l'heure, la ligue des méchants est tellement forte que je ne puis pas espérer de leur échapper... Je succombe sans regret... •>

Mais quel langage, au moment du combat, quand il a dû tout connaître et tout prévoir, quand il a l'insurrection dans sa main ! Est-ce une ruse pour irriter ses amis contre ses ennemis...? — On s'empresse en effet, on crie; et tous les Chefs de la Commune , des Sections , de la Garde nationale et du Tribunal révolutionnaire, demandent l'insurrection; le Chef de l'École de Mars offre ses 3,000 élèves- officiers : aucune insurrection n'a été si facile.

« Héros du 31 mai , s'écrie Robespierre , veillez pour punir les fripons et les scélérats auxquels je viens de déclarer une guerre à mort 1 Mais sachez , comme au 3< mai , séparer les traîtres des hommes faibles et lâches qui leur prêtent un imprudent appui. Je défends encore une fois les hommes faibles , dussé-jc être demain leur victime... Si vous me secondez, les traîtres auront subi dans quelques jours le sort de leurs devanciers. Si vous m'abandonnez , vous verrez iivec quel calme je saurai boire la eigut. »

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